CARACTÈRES PROPRES DU PROPHÉTISME EN PALESTINE ET A ALEXANDRIE
Il s'agit ici uniquement (il est à peine besoin de le faire remarquer) du prophétisme apocryphe, de celui du livre d'Hénoch et des sibyllistes alexandrins.
Les oracles sibyllins, que Ton peut revendiquer pour le cycle judéo-alexandrin, sont contenus dans le Proœrmum, dans le livre IV et dans les quatre paragraphes du troisième livre. Évidemment, ce livre renferme ce qui nous a été conservé de plus ancien dans la littérature des sibyllistes. Le compilateur du cinquième siècle, auquel nous devons la plus grande partie de la collection, a dû suivre des indications certaines en rapprochant, comme il l'a fait, dans le même livre tous ces débris.
Précieux débris pourtant, qui , malgré leur état d'incohérence et d'extrême mutilation, et grâce aux efforts persévérants de la critique, nous ont laissé pénétrer la raison de leur origine, le secret de leur autorité, les procédés de leur composition, le sens et la portée des menaces ou des promesses qu'ils proclament; pré-
cieux débris, qui nous ont permis de reconslituer une page presque effacée de l'histoire du judaïsme, et de montrer une fois de pins que là grande pensée qui a soutenu et inspiré le peuple saint dans son œuvre providentielle, qui l'a conduit, en dépit de son abjection apparenle, de sa misère et de sa faiblesse, à la conquête du monde, c'est cette belle vision du Messie, vision surhumaine, disent les philosophes1, vision divine, disent les prophètes.
Elle donna lieu à plus d'un mirage, à plus d'une déception. On reste surpris et confondu, après tant de défaillances et d'erreurs, de retrouver, loujours plus vivace, l'antique tradition au sein de ce petit peuple. Les regards attachés sur cette lueur céleste, dont l'éclat augmente sans cesse, Israël marche, à travers les obstacles et les périls, les pieds dans les ténèbres, la tête dans la lumière, le cœur rempli d'un invincible espoir, vers le but suprême assigné par Dieu à ses destinées.
Rien de plus grand et de plus merveilleux dans l'histoire que ce drame où Israël est le principal acteur, autour duquel gravitent les religions, les philosophies, toutes les aspirations et les énergies morales des peuples, jusqu'au jour où le Fils de l'Homme, suivant les antiques promesses, renouvelle le ciel et la terre, et fonde le royaume de Dieu, en établissant, parmi les hommes régénérés, la religion de la charité, de la juslice et de la paix.
Rien de plus palpitant et de plus admirable que
1 C'est l'expression de Philon, comme on Ta vu dans le passage cité plus haut.
cette heure solennelle qui précède la venue du Sauveur. La conscience de l'humanité s'est concentrée dans l'âme du peuple saint. L'attente d'Israël grandit d'instant en instant; sa marche s'accélère; les battements de son cœur se précipitent. Pourtant, la voix des véritables prophètes s'est depuis longtemps éteinte; mais les fils d'Abraham, fidèles aux souvenirs et à l'espoir qu'évoque cette voix respectée, poursuivent la route tracée par Dieu, en l'arrosant de leurs sueurs, de leurs larmes et de leur sang.
Un important phénomène s'opère. La race élue se dédouble. Une partie reste fermement attachée au sol de Chanaan, tandis qu'une autre partie, la plus nombreuse et la plus active, se disperse dans le monde. A chacune est dévolue sa part dans la mission d'Israël. Les tribus palestiniennes sont comme le réservoir où s'alimentent l'espérance et les forces des tribus dispersées; celles-ci, à leur tour, par une élaboration lente et continue, transforment et rendent assimilable aux nations la pensée dont Israël a reçu le dépôt sacré afin de le faire fructifier. Le judaïsme s'offre alors à nous sous deux aspects différents, qui se complètent et forment un système organique. Il ressemble à un arbre vigoureux, que les tempêtes n'ont pu détruire ; son tronc, c'est-à-dire le groupe palestinien, bien que meurtri et courbé jusqu'à ramper, enfonce encore dans le sol paternel de profondes racines; ses rameaux , c'est-à-dire le groupe colonial, s'étendent par toute la terre. Et de même qu'au printemps la séve nourricière monte, par les vaisseaux, du tronc aux rameaux les plus lointains et jusqu'aux dernières feuilles, ainsi,
chaque année, Israël vient à cette source inépuisable de la terre sainte demander la fraîcheur, l'ombre et de nouvelles forces pour son labeur.
Le travail de chaque groupe a ses caractères, ses tendances, ses résultats propres, en rapport avec son milieu et les circonstances au milieu desquelles il se meut et agit. Une comparaison, même sommaire, du livre d'Hénoch et des chants sibyllins va nous révéler ces différences et nous en expliquer la raison.
Sur la terre sainte, où les échos retentissent encore de la voix des anciens prophètes, dans les âpres solitudes de la Judée, au fond des grottes taillées dans les escarpements qui bordent le torrent de Cédron, le nouveau prophétisme palestinien, placé entre la méditation solitaire et le spectacle émouvant de la patrie déchirée par la persécution ou par les luttes intestines, imprime à la foi nationale et à l'attente séculaire une physionomie spéciale. En développant la légende messianique, il accentue certains côtés, il atténue les autres. Ce développement et ces modifications portent sur trois points : 1° le Messie se substitue peu à peu dans les événements eschatologiques à Jéhovah, dont il est le ministre et le Fils. 2° La légende messianique est rattachée à deux conceptions philosophiques, Tune, qui place à côté de Dieu un second lui-même, Verbe ou Démiurge créateur, l'autre, qui harmonise les destinées du peuple élu avec celles du genre humain tout entier, et découvre dans le drame suprême de la fin du monde l'accomplissement du plan divin et la réalisation des vues de l'Éternel sur tous les peuples. Il résulte de
ce double raccord, opéré sur l'antique tradition, un relief progressif pour le caractère du principal personnage qui y figure. Le Messie, le Fils de David, n'est plus un simple restaurateur de la dynastie et de la puissance nationales, c'est le Verbe de l'Éternel, c'est le Juge tout-puissant, c'est le Fils de l'Homme, assis à la droite de Jéhovah et réservé par lui pour Paccomplissement de ses desseins sur la race d'Adam. 3° Un détail nouveau, très-important, la résurrection des morls, apparaît dans les tableaux de la fin du monde.
Il convient de séparer, dans ce développement, ce qui est d'origine palestinienne de ce qui est d'origine alexandrine ou coloniale. Une chose paraît appartenir en propre à la Judée, c'est le dogme de la résurrection. Il est né, selon toute apparence, de la persécution des Séleucides et semble sorti des monastères esséniens. Ces monastères furent, durant les deux siècles qui précèdent notre ère, le centre des résistances les plus fortes et les plus passionnées contre l'étranger profanateur. Ils furent le foyer d'où rayonna sur le peuple l'enthousiasme qui suscite et soutient les martyrs. Ils furent enfin l'école, ouverte dans une certaine mesure aux influences du dehors, au sein de laquelle s'acheva la dernière évolution du judaïsme s'acheminant vers le christianisme.
Dans le reste du développement de la légende messianique en Palestine, nous croyons apercevoir des traces non équivoques de l'influence du mouvement alexandrin. Alexandrie, nous l'avons vu, avait reçu de Palestine certaines tendances qui se développèrent
rapidement au contact de la Grèce. L'idée de Dieu fut travaillée et retournée en tous sens par l'École alexandrine avec une ardeur et une subtilité qui risquaient bien de blesser parfois le dogme fondamental de l'Unité de l'Être, et qui prouvaient que l'extrême simplicité de l'ancienne conception moysiaque semblait un peu sèche et peut-être insuffisante aux Juifs hellénisés. De ce travail, que résume la vaste théodicée dePhilon1, surgit un système à la fois théologique et philosophique, qui maintient le dogme de l'Unité de Dieu, tout en peuplant de Verbes, de Puissances, de Vertus, d'Ames sans corps, les distances infinies qui séparent la terre du Créateur, distances laissées vides et solitaires par le vieux monothéisme hébreu. Dans ce système, les Verbes et les Puissances sont hiérarchisés; le premier des Verbes, le plus ancien des Anges, la manifestation primordiale de la Toute-Puissance, qui contient toutes les autres en germe, se nomme la Sagesse, la Parole, l'Esprit, selon qu'on le considère sous tel ou tel aspect. 11 est, nous l'avons déjà dit, Sagesse dans ses rapports avec l'entendement humain; il est Parole ou Verbe dans l'acte qui crée l'univers ; il est Esprit et Vie dans Pacte qui conserve et anime à tout instant la créa(ion.
En même temps que s'élaborait cette conception métaphysique, une grande idée morale dont le germe avait été déposé depuis longtemps dans l'esprit et dans le cœur d'Israël par les prophètes2, se dévelop-
1 Nous 1 étudierons dans un prochain volume, déjà en préparation.
2 Écoutez Isaïe : « Que l'étranger qui s'attache à l'Éternel ne dise
pait peu à peu au sein des groupes les plus avancés du judaïsme, surtout au sein des groupes coloniaux. Or Alexandrie était le plus libéral et le plus puissant de tous. Cette idée, qui, en se développant et se généralisant, devint en quelque sorte l'aurore du christianisme, consiste à concevoir Israël, non plus dans l'isolement du sacerdoce, mais dans l'expansion de l'apostolat. Dès lors, Dieu n'est plus aperçu comme le Père d'un seul peuple, à la gloire et à la vengeance duquel il immole impitoyablement les nations; il est le Père du genre humain tout entier; il lui ouvre les bras en l'appelant à la lumière, en l'invitant au repentir, en lui offrant de l'associer à la félicité de la race élue. Israël, par suite, devient l'instrument providentiel moins des châtiments du ciel que de son pardon. Il fallut sans doute beaucoup de temps et d'efforts pour que cette idée se manifestât dans sa plénitude. Elle apparaît progressive et de plus en plus ferme dans la doclrine de Philon, du livre d'Hénoch et des chants sibyllins ; elle ne se réalise entièrement que par la prédication de l'Évangile.
D'une part l'identification du Messie au Verbe, d'autre part le rôle du Messie hébraïque étendu à l'humanité et effectuant l'accomplissement des éternels desseins de Dieu sur sa créature, tels sont les deux faits considérables qui achèvent de caractériser
pas : L'Éternel me séparera de son peuple... Les étrangers qui s'attacheront à l'Éternel pour le servir, pour aimer le nom de l'Éternel, pour être ses serviteurs... je les amènerai sur ma montagne sainte, et je les réjouirai dans ma maison de prière; leurs holocaustes et leurs sacrifices seront agréés sur mon autel; car ma maison sera appelée une maison de prière pour tous les peuples (ch. LVI, v. 3-8). »
la conception messianique moderne des Palestiniens. Ces deux faits expriment clairement, à notre avis, la réaction de l'école philosophique des Juifs alexandrins sur l'école prophétique de Judée, dont le livre d'Hénoch nous a conservé les enseignements.
Les traités de Philon qui nous montrent la doctrine du Verbe et des Puissances arrivée à un épanouissement complet, indice d'un long travail antérieur; les nobles aspirations que ces écrits dénotent vers la transformation d'Israël en initiateur et médiateur du genre humain ; les efforts persévérants qu'ils attestent dans le but de faire de la loi du Sinaï la règle et l'idéal de la philosophie ; tout cela prouve d'abord, et sans aller plus avant, que notre explication s'appuie sur un ensemble de faits incontestables, certains. Ceux qui expliquent la présence des idées en question dans les prophéties d'Hénoch par des additions postérieures et chrétiennes, se sont perdus dans l'hypothèse et l'arbitraire pour avoir méconnu ou ignoré la valeur de l'école juive d'Alexandrie et sa place chronologique.
On conçoit facilement d'ailleurs la manière dont l'influence de cette école s'est exercée. Les Thérapeutes du lac Maria se présentent comme les intermédiaires naturels entre les philosophes des bords du Nil et les cénobites du Cédron. Les théories d'Aristobule et de Philon, d'aspect trop profane et d'allures trop libres, ont subi une sorte de stage dans les monastères juifs de l'Egypte, avant d'acquérir droit de cité chez les Esséniens. Si les philosophes ont ainsi concouru à l'œuvre prophétique du monachisme, ils
paraissent, on retour, avoir reçu du monachisme les principes de l'exégèse qu'ils ont appliquée à l'interprétation des Livres Saints.
Tel est, à nos yeux, le sens du prophétisme palestinien dans le livre d'Hénoch; telle est l'origine des caractères qu'il revêt et qui dénotent, par le dogme delà résurreclion, l'influence des persécutions, et, par l'identification du Messie au Verbe, l'influence de la philosophie alexandrine. Cette dernière influence s'exerça, croyons-nous, avec vigueur vers le début du siècle qui précède la naissance de Jésus-Christ; mais elle n'eut son plein effet que deux cents ans après, à l'époque où l'on place la rédaction du quatrième évangile.
On sera surpris sans doute de trouver le côté philosophique moins développé dans leprophétisme alexandrin. En y réfléchissant on remonte à une série de faits qui rendent compte de cette bizarrerieapparente. Une remarque préalable à faire, c'est qu'en l'état où nous sont parvenus les oracles sibyllins du troisième livre, il serait téméraire de prétendre apprécier la doctrine des sibyllistes dans son ensemble et d'une manière définitive. Comment, en effet, émettre sur une doctrine, que nous connaissons si imparfaitement, un jugement équitable et solide? Sous le bénéfice de cette restriction, nous croyons à propos de présenter les observations suivantes sur les caractères du prophétisme alexandrin.
La doctrine du Verbe ou Logos acheva de s'affermir, de se compléter et de se répandre dans le monde hébraïque, durant les cinquante ans qui pré-
cèdent l'ère chrétienne. On comprend aisément qu'elle ne paraisse point dans nos oracles, qui sont de beaucoup antérieurs à cette époque, à l'exception de deux courts fragments du troisième livre, et du livre quatrième1.
Le prophétisme alexandrin a encore ceci de particulier : il ne se développe que par le côté extérieur ; il reste stationnaire par le côté intérieur, celui de la doctrine, lequel, au contraire, se modifie et progresse en Palestine. Pour ce qui est de l'idée messianique, du jugement de Dieu, de la prospérité finale promise à Israël, le prophétisme alexandrin s'immobilise et s'enferme dans la légende archaïque. Elle suffisait d'ailleurs au but à atteindre; le sibylliste n'avait pas à satisfaire chez les Grecs, auxquels il s'adressait, le besoin que les Palestiniens éprouvaient de creuser, d'orner, de spiritualiser, d'étendre la légende nationale. Le seul progrès à constater dans les oracles alexandrins est celui qui nous montre les sibyllistes s'attaquant à l'idolâtrie avec une audace croissante. Tout d'abord , ils semblent pactiser avec le paganisme ; ils parlent avec certains égards des dieux de l'Olympe, et s'efforcent de les faire entrer dans l'histoire ; ils désignent Israël au respect des autres nations, avec des expressions ambiguës ou vagues ; ils recommandent avec mystère le culte d'un grand dieu. Peu s'en faut qu'ils ne se proclament les favoris d'Apollon ;
1 La doctrine du Logos créateur se montre dans un vers du § 1 du Livre III. Ce serait là, suivant nous, un indice chronologique de nature à abaisser la date de composition de ce fragment jusque vers la seconde moitié du siècle qui précède notre ère.
mais, ce qui revient au même pour le résullat, ils introduisent dans leur poésie des lambeaux de vers érythréens connus. Avec le temps, leur ton se hausse peu à peu ; ils critiquent, en termes indignés, le culte divin rendu à des hommes; ils réprimandent et menacent. L'ancienne réserve leur pèse ; on dirait qu'ils se sentent plus forts; l'orgueil nalional a peine à se contenir : ils voudraient proclamer qu'ils sont de la race d'Abraham. Ils célèbrent ouvertement leur peuple, et offrent sans détour à la vénération du genre humain le Dieu qu'on adore à Jérusalem. A la fin, il leur arrivera de déchirer tous les voiles, de rejeler même le masque de l'antique sibylle d'Erythrée, et de s'écrier : « Ce ne sont pas ici les oracles du menteur Phœbus ; ce sont les prophéties du Grand Dieu ! » 11 leur arrivera aussi de produire hardiment un dogme, celui de la résurreclion des morts, tenu secret jusque-là, de peur de compromettre, sans doute, le crédit des oracles auprès des Grecs.
Quant à la doctrine, le prophôtisme alexandrin, pour les raisons que nous venons d'exposer, reste immobile, semblable à lui-même et tel qu'il a dû se produire aussitôt après le moment où la colonie se détacha de la terre sainte. La conception messianique des sibylles est plus voisine de celle des anciens Voyants; la personne du Roi céleste n'y apparaît que par intervalles ; la figure de Jéhovah y domine, et parfois le rôle d'Israël se substitue à celui du Messie.
Tout cela nous semble en rapport avec les circonstances générales que nous connaissons. Enlevé aux loisirs de la vie orientale, absorbé et modifié par
les tracas du négoce et le souci des affaires, froissé, à toute heure, au contact des Grecs qui le dédaignent, le haïssent ou le frappent, l'Israélite de la dispersion traduit ses aspirations et ses souffrances dans la légende qu'il adopte. A Alexandrie, il est devenu ambitieux de pouvoir et de richesses. Le Messie qu'il rêve a des traits moins mystiques que celui de Palestine. II commande des armées, conclut des traités, livre des batailles, et ce n'est qu'à la fin qu'il se transforme en un être supérieur à l'humanité.
Cela ne veut pas dire que le côté mystique eut peu de part au mouvement alexandrin. C'est le contraire qui serait vrai. L'élément moral et élevé de la conception messianique, que nous remarquons dans le livre d'Hénoch, bien qu'il provienne en grande partie d'Alexandrie, est absent des oracles sibyllins, parce que ce qui était confondu ou rapproché en Palestine était séparé dans le judaïsme égyptien. En Palestine, le poète et le philosophe s'absorbent dans le prophète ; à Alexandrie, le sibylliste et le philosophe s'isolent. Là, c'est dans la philosophie qu'il nous faudra chercher l'élément moral dont nous parlons ; nous l'y trouverons traité avec une éloquence magnifique, avec une profondeur de vues, une ardeur de conviction, une chaleur de sentiment, un art enfin qui émeuvent, entraînent et étonnent.
La différence essentielle, jusqu'ici inaperçue, entre la conception messianique des deux groupes juifs contemporains, c'est l'absence générale du dogme de la résurrection chez les Alexandrins avant le chrisnisme. Nulle part dans les Oracles antérieurs au
livre IV, nulle part dans les livres de Philon on n'y trouvera même la plus légère allusion, Or nous sa* vons que ce dogme se répandit en Palestine vers le commencement du second siècle avant notre ère; la plupart des sibyllistes et des philosophes d'Alexandrie l'ont donc connu; et cependant ils ne l'ont mentionné ni pour l'affirmer, ni pour le nier. Faut-il voir dans cette réserve un désaveu tacite ou bien un acquiescement secret?
Poser la question en ces termes, ce serait, croyonsnous, la déplacer. Il nous paraît que pour les Alexandrins il n'y avait pas nécessité de se prononcer sur la valeur d'une opinion qui s'était produite sous l'action d'événements particuliers à la Palestine et dans l'effervescence causée par une terrible persécution. Cette opinion, lorsque les circonstances d'où elle était née furent passées, avait dû perdre du terrain, même parmi les pharisiens et le peuple, et n'avait persisté que dans l'enseignement ésotérique de la secte essénienne. La foi dans l'immortalité de l'âme et l'espoir d'une récompense après la mort paraissaient suffisants à Philon et à son école pour inspirer à tout bon israélite les plus grands dévouements et la plus héroïque constance dans la défense des lois divines.
La croyance à la résurrection n'avait donc pas les mêmes raisons d'être à Alexandrie et en Palestine. Mais, de plus, l'affirmation de cette croyance, qui réveillait en Judée les souvenirs glorieux et sanglants d'une époque peu éloignée, et à cause de cela pouvait jouir encore de quelque faveur dans ce pays, une pareille affirmation, outre qu'elle n'était pas nécessaire
aux sibyllistes alexandrins pour le développement de leur pensée, eût réndu leur tâche impossible au début. Un Grec pouvait bien admettre qu'une divinité protégeât un peuple, qu'elle eût plus de puissance que les autres dieux et leur infligeât des défaites. Il pouvait admettre aussi que les tremblements de terre, les éruptions volcaniques, les pestes, la famine, les guerres étaient des fléaux envoyés du ciel et des indices de la colère d'une divinité, qu'il fallait apaiser par un culte approprié. Son imagination pouvait lui représenter les éléments bouleversés par la main puissante d'un dieu, la terre dévorée par le feu vomi de ses propres entrailles, le ciel ébranlé croulant sur la terre embrasée, tout cela pour satisfaire le courroux de ce dieu et venger ses adorateurs. Le Grec n'ignorait pas, sans doute, l'enseignement des prêtres égyptiens, qui affirmaient que, dans un avenir lointain, l'âme du défunt reviendrait animer sa dépouille. Cette croyance qu'il ne partageait point, il la comprenait jusqu'à un certain point, en voyant les soins minutieux pris pour la conservation indéfinie des corps. Il doutait certes de celte résurrection future; il en voyait du moins les éléments préparés.
Mais aurait-il compris que le pouvoir d'un dieu allât jusqu'à rendre la vie à des cadavres sans sépulture, dévorés par les bêtes féroces ou les poissons, consumés par les flammes ou livrés à la décomposition naturelle? Le christianisme était seul capable d'opérer ce miracle de foi. Les juifs alexandrins ou bien reculèrent devant cette difficulté, la jugeant insurmontable, et de nature à démasquer la supercherie
qui leur faisait emprunter le nom des sibylles, ou bien ne se préoccupèrent point de répandre une croyance moins commune qu'on ne l'a cru au sein du judaïsme.
Ce qui rend la première conjecture très-vraisemblable et tend à montrer que les Alexandrins éprouvaient généralement peu de répugnance pour le dogme delà résurrection, qu'enfin ils le dissimulaient comme un mystère trop élevé pour les gentils et capable de les scandaliser sans profit, c'est le fait suivant sur lequel nous voulons attirer spécialement l'attention : la résurrection des morts est mentionnée dans un seul oracle alexandrin, celui du livre IV, le dernier de notre cycle, écrit à une époque où le prosélytisme d'Israël, s'affirmant avec une audace et une énergie croissantes, commençait à soulever les voiles qui l'avaient jusqu'alors recouvert et protégé, et déchirait même le masque de l'antique sibylle d'Érylhrée. Nous demandons maintenant aux gens de bonne foi si l'absence d'un dogme aussi important dans les oracles n'est pas la meilleure preuve qu'ils n'ont pas été interpolés par les chrétiens. N'est-il pas évident, en effet, que si les interpolations supposées avaient eu lieu, elles n'auraient pas manqué d'introduire dans les prédictions eschatologiques ce trait si saisissant, le plus prodigieux peut-être des miracles qui, d'après la croyance chrétienne, marqueront la fin des temps?
Pour conclure nous dirons :
Il y a en toutes ces choses une grande complexité d'idées et une nombreuse variété de faits. Il faut distinguer avec soin le temps et le lieu, quand il s'agit
d'apprécier un événement ou une doctrine dans le double mouvement qui agite à la même époque le judaïsme d'Egypte et de Palestine. Ici et là, nous voyons le prophétisme et la philosophie se développer avec des allures diverses. Ces deux choses, à Alexandrie, s'isolent et ont chacune leur vie propre. Pendant que le prophétisme s'immobilise dans la forme archaïque, la philosophie marche à grands pas et découvre à chaque instant de nouveaux horizons. A Jérusalem, dans le pays des Esséniens surtout, le prophétisme et la philosophie sont réunis dans les mêmes mains ; le Voyant et le Sage se confondent dans le Cénobite. Aussi, les deux éléments qu'ils représentent mêlent-ils les espérances de la grande légende nationale aux conceptions métaphysiques des écoles. En Judée, l'élément philosophique semble s'inspirer surtout de la sagesse alexandrine, et, trouvant des conditions favorables, il agit directement sur l'élément prophétique. De cette circonstance et de cette action il résulte ceci, qui est capital : l'identification du Messie national et du Logos alexandrin. Cette identification devait se faire en Palestine, où les prophètes-philosophes joignaient à la théosophie la préoccupation des idées messianiques, et non à Alexandrie, où l'oracle sibyllin était condamné à s'immobiliser dans une forme étroite destinée aux Grecs j où enfin les philosophes étaient trop disposés à atténuer les événements de Père messianique pour songer à rapprocher la figure du massiahk des prophètes de la conception du Verbe. Le Verbe constitue la part d'Alexandrie dans celte élaboration corn-
mune. Le Messie-Verbe représente la part de la Palestine. C'est ainsi que la métropole et les colonies, par une sorte de rayonnement intellectuel accompli entre elles, donnent et reçoivent tour à tour quelque chose. Les deux courants se touchent et réagissent l'un sur l'autre sans s'absorber ou se confondre ; ils se complètent sans se suppléer ; ils ont l'un et l'autre un préchristianisme, spécial et analogue à la fois. Ce préchristianisme, nous ne saurions trop le redire, est le dernier terme de l'évolution du judaïsme vers la rénovation chrétienne. Il ne peut être assimilé au christianisme; il en diffère notablement soit parla manière de concevoir le Messie, soit par l'absence du dogme capital de la résurrection des morts.
Le moyen âge eut raison de rapprocher avec une sorte d'obstination, née d'un pressentiment profond ou d'une tradition à demi effacée, les prophéties des Livres Saints des prédictions sibyllines, supposées, à tort, d'origine païenne. Sous l'empire de ce pressentiment ou de cette tradition, que la science aujourd'hui justifie ou retrouve, l'auteur de la magnifique prose de l'Office des Morts a pu associer David à la sibylle, afin de porter témoignage des grands événements qui doivent précéder ou accompagner les assises solennelles de la fin du monde :
Dies irse, dies illa, Solvet sseclum in favilla.
Teste David cum Sibylla *,
1 Les livres de piété traduisent ainsi le dernier vers : « Témoin les oracles du ciel et ceux de l'enfer. » Il faudrait changer cela, et s'en tenir à l'expression du texte. 11 n'y a certainement rien de l'enfer dans les chants sibyllins qui nous sont parvenus.