‹ Moines et sibylles dans l'antiquité judéo-grecqueChapitre 32 sur 43 · L'ÉVANGILE A ALEXANDRIE · texte numérisé non relu

L'ÉVANGILE A ALEXANDRIE

Jetons maintenant un regard en arrière ; essayons de dégager des faits leurs conséquences et leur signilication.

Nous avons vu que le mouvement judéo-alexandrin prend sa source dans le mouvement palestinien contemporain de la domination des Séleucides, qu'il en développe rapidement les doctrines philosophiques et les tendances humanitaires. Ce qui n'est qu'un germe en Judée devient presque aussitôt tige, fleur et fruit sur les bords du Nil. L'idée de conquérir la terre au vrai Dieu, de faire d'Israël le peuple-prêtre et le peuple-roi de l'humanité, grandit tout à coup et enfante chez les Hébreux dispersés un prosélytisme multiple et efficace. Les oracles sibyllins attestent la préoccupation puissante des légendes messianiques dans le groupe alexandrin, et la conviction que les temps annoncés par les prophètes pour la punition des idolâtres et la glorification de la race d'Abraham, que ces temps sont proches. Cette préoccupation est atténuée dans le» écrits des philo-

sophes, mais elle se fait jour avec une grande force dans les oracles, qui expriment plus exactement que les traités d'Aristobule ou de Philon la pensée intime et générale du peuple juif d'Alexandrie.

Après cela, il n'est pas difficile de comprendre avec quels tressaillements de joie et d'enthousiasme fut accueillie dans la grande cité égyptienne la Bonne Nouvelle, l'annonce que l'ère messianique commençait en Judée, que le Fils de l'Homme s'élait manifesté aux élus, qu'il avait été livré au dernier supplice par des Israélites criminels et aveuglés, mais qu'il venait d'inaugurer la résurrection des morts. Les témoins de ce miracle ne manquaient pas. Ils s'en allaient partout, pour obéir à l'ordre de Jésus, attestant ce qu'ils avaient vu et répétant les promesses que leur avait faites le Fils de l'Homme touchant le prochain établissement du règne de Dieu.

Nous n'allons pas jusqu'à prétendre que l'évangile du Crucifié ne rencontra pas d'incrédules dans la ville des Lagides; loin de là, il est vraisemblable qu'il fallut aux Alexandrins vaincre plus d'une répugnance et faire plus d'un effort pour se résigner à admettre un messie honni, outragé par le supplice des esclaves. Mais nous croyons aussi, malgré le silence des écrits, trop peu nombreux, que l'âge apostolique nous a légués, que la meilleure part des énergies du mouvement alexandrin se mit au service de la prédication évangélique et s'absorba dans le travail de la rénovation chrétienne. Pour le démontrer, nous nous appuyons sur deux séries de faits considérables et certains, l'une antérieure, l'autre postérieure à la nais-

Si* LA SIBYLLE HÉBRAÏQUE.

sance de Jésus, et qui sont comme les prémisses et la conséquence de cette rénovation.

Les faits de la première série nous sont connus. Ils se résument dans l'active propagande que les Juifs alexandrins exercèrent au milieu des gentils par la philosophie, par la poésie, par le prophétisme. Durant trois siècles environ, avec le concours des colonies israélites répandues en Asie Mineure, dans les îles, en Grèce, en Italie, en Afrique, les Alexandrins travaillèrent avec habileté et prudence à manifester le vrai Dieu, dans le but de hâter l'arrivée du jour heureux où le Très-Haut enverrait le Fils de l'Homme, le Messie libérateur, destiné à affranchir la terre du joug de l'idolâtrie et à glorifier Israël. Nous tirons de là cette conclusion que toutes les doctrines et les aspirations du groupe alexandrin étaient tournées vers la glorieuse figure du Messie, et que l'annonce de la résurrection de Jésus, le premier-né d'entre les morts , dut produire une forte commotion à Alexandrie, et tout au moins y provoquer des débats passionnés qui retentirent dans toutes les synagogues de la nation hellénisée.

Les faits de la seconde série sortent de notre cadre ; nous nous contenterons de les indiquer très-sommairement : 1° Quand on compare la conception du Verbe divin* telle qu'elle apparaît dans l'Évangile, les Épitrès et les écrits de l'âge apostolique, avec la doctrine du Logos% telle qu'elle est développée dans les beaux traités de Philon, on constate entre elles des analogies ou même des similitudes incontestables. 2° Quand on étudie l'apologétique chrétienne des trois premiers

siècles, on reconnaît qu'elle prend pour modèles ou qu'elle reproduit simplement les écrits du même genre de l'école juive d'Alexandrie. 5° Il existe dans cette école une importante tradition, relative à l'interprétation des noms des personnages de l'Écriture. Sur cette interprétation des noms propres repose la conception des types moraux que ces personnages représentent; c'est un élément très-important de l'exégèse des Livres Saints. Nous le voyons passer presque sans modification dans l'enseignement des premiers Pères. Origène se borne à compléter le traité de Philon sur Y Interprétation des noms, en y ajoutant ce qui concerne les livres du Nouveau Testament. 4° L'école judéo-alexandrine possède pour le commentaire de la Bible un vaste système d'allégories : on pourrait prouver que presque toutes ces allégories ont été utilisées par les Pères, qui, le plus souvent, ont omis d'en mentionner la source. 5° Sans multiplier les indications de ce genre, nous nous arrêterons à celle-ci, qui nous paraît décisive : Eusèbe, un évêque du quatrième siècle, signale dans les cérémonies, les rites, la doctrine des moines juifs alexandrins, les Thérapeutes, des détails qui se retrouvent très-exactement dans l'Église chrétienne et ne se trouvent que là.

Voilà des faits précis, importants, d'où nous pouvons tirer cette deuxième conclusion que la théodicée, la métaphysique, l'exégèse, le monachisme des Juifs alexandrins sont devenus choses chrétiennes. Ce qui revient à dire, comme nous l'avancions tout à l'heure, que le mouvement philosophique et religieux d'Alexandrie s'est absorbé, sinon en totalité, du

moins en très-grande partie, dans le christianisme.

Il nous semble donc établi, d'une part, que le mouvement alexandrin avait préparé un terrain favorable à la propagation du christianisme, et, d'autre part, que ce mouvement fournit à la religion nouvelle un ensemble imposant de doctrines et même d'institutions. Nous demandons si ces deux conclusions n'en autorisent pas une troisième, intermédiaire, qui réunit le point de départ et d'arrivée, et qui consiste à admettre qu'Alexandrie joua dans la prédication de l'Évangile, et dès la première heure, un rôle éminent, dont l'histoire ecclésiastique n'a pasgardé le souvenir, et dont nous trouvons pourtant une trace fugitive dans les Actes des Apôtres, en la personne de l'alexandrin Apollos.

Aussi, nous ne doutons pas que l'Église fondée à Alexandrie par saint Marc, peu après l'an 65, ne soit promptement arrivée à un haut degré de prospérité et d'éclat. Nous ne doutons pas que les couvents des Thérapeutes, qui donnèrent peut-être les premiers le signal de la conversion à la foi nouvelle, n'aient servi de berceau au monachisme chrétien. L'histoire d'ailleurs nous le montre, à peine un siècle après, florissant dans les mêmes lieux, aux bords du lac Maria, sur le mont de Nitrie. Nous ne doutons pas enfin que les sibyllistes chrétiens n'aient continué à Alexandrie l'œuvre de leurs devanciers juifs et n'aient essayé de faire servir leurs oracles à la propagation de l'Évangile.

Ici, du reste, nous reprenons terre, pour ainsi dire, et les faits confirment l'induction. Les douze livres

de la collection sont, pour les cinq sixièmes environ, composés décrit s chrétiens, dont les premiers sont presque contemporains du livre IV. Leur étude serait fructueuse pour l'histoire ecclésiastique des trois premiers siècles, surtout pour l'histoire des hérésies.

La production des oracles sibyllins, déjà sollicitée par la recherche de Tan 75, fut ravivée peut-être par les nombreuses conversions que les Apôtres opérèrent à Alexandrie. Les nouveaux oracles firent une vive impression sur les païens. Conformément aux traditions du gouvernement romain, et sur les instances des prêtres et des augures, Antonin le Pieux rendit, en 145, un édit qui défendait sous peine de mort la possession et la lecture des livres sibyllins dans l'empire. Saint Justin martyr répondit courageusement à l'empereur : «Non-seulement ces livres, nous les lisons sans crainte, mais, comme vous le voyez, à vous aussi nous les apportons à examiner; car nous savons par expérience qu'il arrivera que ces choses, qui sont agréables à tout le monde, seront mises en évidence. Si nous amenons peu de personnes à notre sentiment, nous ne retirerons pas moins de notre conduite un grand profit, parce que nous recevrons la récompense du bon laboureur *. »

Constantin, grand admirateur des poésies sibyllines, dans lesquelles il voyait le Christ annoncé par les prophétesses des païens, révoque, en 525, l'édit d'Antonin, et donne à tous le libre accès de la collection des oracles d'État conservés au Capitole. Cette

1 Justin., Apolog. Ib ad Anton. Pium.

mesure était sans doute instamment réclamée par les chrétiens, lesquels, étant de bonne foi, et jugeant des oracles secrets par ceux qu'ils lisaient dans la circulation, espéraient mettre ainsi la main sur des trésors prophétiques dont la divulgation achèverait de confondre les païens. Que résulta-t-il de cette recherche? Une grande déception. On ne trouva dans les coffres d'or d'Apollon Palalin que des sorts qui célébraient Zeus, Aphrodite, Héra, Déméter, Héraclès; peut-être on y trouva aussi quelques morceaux alexandrins déjà connus; rien de nouveau ou d'édifiant. A partir de ce moment, les oracles des sibylles commencèrent à perdre de leur autorité parmi les chrétiens.

Dans la rage qui le poussait à paralyser tous les moyens d'action du christianisme, l'empereur apostat Julien fit rechercher avec le plus grand soin les volumes d'oracles sibyllins en circulation, afin de les détruire. L'an 563, le feu prit, la nuit, au temple d'Apollon Palatin; les oracles furent retrouvés intacts dans les décombres de l'édifice incendié. Les chrétiens accusèrent l'empereur d'avoir fait allumer l'incendie, avec l'intention de proscrire du paganisme romain le culte des oracles sibyllins et de détruire ainsi dans le peuple leur autorité, qui profitait au christianisme.

Vers le milieu du quatrième siècle, on eut départ et d'autre, dans le monde chrétien et dans le camp païen, un pressentiment vague qu'il existait deux sibylles, et chacun des combattants en présence essaya d'anéantir les oracles de son ennemi. On peut être assuré que ce n'étaient pas les oracles qui recomman-

daient des sacrifices à Jupiter ou à Apollon que Julien recherchait avec tant d'ardeur pour les supprimer. L'accusation portée contre lui par les chrétiens d'avoir voulu brûler dans ce but le temple du Capitole, pourrait retomber sur eux sans invraisemblance. Ce furent les chrétiens, en effet, qui, peu d'années après, par les mains de Stilicon, détruisirent la collection restaurée. L'ordre fut donné par deux empereurs chrétiens, Honoriuset Arcadius. Ces livres, disait-on, favorisaient et entretenaient la superstition chez les païens; au lieu de rechercher dans ces livres les témoignages rendus au Christ et à sa religion, les païens s'obstinaient à n'y voir que l'avenir révélé par leurs dieux et leurs prophètes, et tiraient de là des prétextes pour persévérer dans l'erreur et dans le mal.

Ces plaintes prouvent que si certains oracles fournissaient des arguments aux chrétiens, il y en avait d'autres manifestement favorables aux divinités du paganisme; elles prouvent qu'au commencement du cinquième siècle, la totalité des antiques vers érythréens n'était pas encore perdue; mais aussi elles nous annoncent leur destruction imminente. Entre la sibylle judéo-chrétienne et l'antique sibylle grecque s'élève une guerre d'extermination qui aura pour effet d'effacer jusqu'aux moindres vestiges d'une classe entière de monuments. Notre collection, qui se forma alors, si précieuse qu'elle soit, ne saurait nous consoler de cette perte irréparable.

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