SUR LES DOUZE LIVRES DE LA COLLECTION DES ORACLES SIBYLLINS
Dans un travail qui n'est pas d'érudition pure, nous n'avons pu aborder tous les détails de la discussion que soulèvent l'âge et la provenance des diverses parties de la collection des oracles sibyllins, éditée par M. Ch. Alexandre. Il a fallu nous contenter d'indiquer sommairement les résultats de notre élude sur les oracles les plus anciens. Nous allons compléter ce que nous avons déjà dit par un coup d'œil rapide jeté sur l'ensemble de la collection. Nous espérons réussir
de la sorte à introduire quelque ordre dans ce chaos, et à établir des catégories générales fondées sur la chronologie.
Le premier livre et le second sont manifestement chrétiens. Ils paraissent avoir été écrits vers le milieu du troisième siècle de notre ère. Le second a conservé des traces des erreurs dOrigène ; il parle des persécutions infligées aux chrétiens à l'époque où nous supposons qu'il fut publié.
Le troisième livre, le plus important de tous, est très- complexe.
Le paragraphe 1 offre trois parties distinctes. La première (vers 1 à 45) paraît à M. Alexandre une interpolation du compilateur ; c'est un résumé où nous retrouvons exactement reproduits tous les traits de la définition du Dieu Unique, du Grand Roi, telle qu'elle existe dans le Proœmium et ailleurs. Nous avons omis ce passage dans notre traduction. La seconde partie est contenue dans les quinze vers suivants. Ces vers pourraient bien avoir formé un oracle complet, écrit vers la fin de la république romaine, à l'époque des luttes des triumvirs. Ils viennent, dans notre traduction, à lasuitedu Proœmium. La troisième partie (vers 65 à 96), dans laquelle nous ne voyons, contrairement à l'opinion de M. Alexandre, aucune trace certaine de christanisme, a pu être écrite dans les trente premières années du premier siècle de notre ère. Elle parle de Bélial, comme du chef des rois ligués contre le Messie, et elle nous le montre sortant de Samarie, la cité juive schismatique. Ce Bélial, auquel il est fait allusion dansl'Évan-
gile, qui doit étonner et tromper les hommes par les prodiges qu il accomplira , changea , un peu plus tard, défigure, quand on l'eut identifié à Néron, disparu et supposé vivant chez les Parthes, attendant l'heure propice pour revenir en Italie et ressaisir le pouvoir. Les chrétiens, comme les Juifs, adaptèrent la légende de Néron à celle du faux prophète, adversaire du Messie, qu'ils appelaient Antéchrist. L'oracle relatif à Bélial est compris dans notre traduction.
Les paragraphes 2 et 4 nous semblent renfermer les plus anciens oracles. Sans adopter l'opinion de M. Alexandre, qui les suppose tous de la même main et les présente comme un poëme composé vers l'an 169 avant notre ère, nous reconnaissons que certains oracles portent, en effet, cette date, mais nous croyons qu'il n'y a pas lieu de se prononcer sur l'âge des autres ; ils peuvent être antérieurs de plus d'un demisiècle ou postérieurs de plus de cent-cinquante ans aux oracles datés.
Le paragraphe 5 (vers 295 à 488) n'est pas plus homogène que ceux dont nous venons de parler. Il contient des parties où l'on a cru saisir des allusions au règne d'Hadrien et à la destruction du temple ; il en contient d'autres, d'une époque indéterminée, sans lien nécessaire entre elles et avec les parties datées, qui prédisent des désastres aune foule de villes et de contrées. Nous retrouverons ces prédictions, à peu près identiques, dans le livre IV. Elles paraissent pour la plupart tirées textuellement des véritables oracles érythréens. Par ces emprunts, mêlés aux choses nouvelles qu'ils voulaient propager parmi les Grecs, les
sibyllistes juifs tâchaient de donnera leurs prophéties et à leurs menaces l'autorité qui s'attachait aux vers provenant des antiques sanctuaires de l'Ionie.
C'est à tort, suivant nous, que les critiques et les commentateurs ont presque toujours obéi à la prétendue nécessité de ranger parmi les oracles chrétiens tous ceux qui parlent d'événements contemporains des premiers siècles de notre ère. Il n'est ni impossible ni invraisemblable que des Juifs alexandrins non christianisés aient continué à composer des oracles sibyllins. Nous ne traduisons que les chants de la sibylle hébraïque, antérieure au christianisme; et nous adoptons pour limite Tan 80 de notre ère, époque où l'église d'Alexandrie prit réellement son essor. Si le paragraphe 5 du livre III ne figure pas dans notre traduction, bien qu'il appartienne à la sibylle hébraïque et qu'il paraisse en très- grande partie antérieur à l'an 80, c'est parce qu'il fait double emploi avec le livre IV et qu'il n'offrirait au lecteur que de fastidieuses répétitions.
Le livre IV, écrit vers Tan 80 de notre ère, est l'œuvre d'un Juif alexandrin, non converti au christianisme. L'auteur y fait allusion aux Esséniens, aux Thérapeutes et aux sectes juives baptistes. Il clôt la série des oracles que nous appelons pré-chrétiens et termine notre traduction.
Le livre V, le paragraphe 1 (du vers 1 au vers 216) du livre VIII, les livres XI, XII, XHIetXIV forment une deuxième série d'oracles, écrits par des Juifs, probablement des Juifs alexandrins , dans l'intervalle compris entre la fin du premier siècle et celle du troi-
sième siècle. Nous les excluons de notre travail, d'abord parce qu'ils ne nous n'apprendraient rien de nouveau sur les doctrines eschatologiques des Hébreux, ensuite parce qu'ils n'appartiennent pas aux précurseurs du christianisme.
Il y a donc trois catégories d'oracles dans la collection.
La première catégorie (que Ton trouvera ici traduite dans notre langue pour la première fois, sauf un passage contesté et d'ailleurs très-secondaire) comprend le Proœmium entier, plusieurs morceaux du paragraphe 1, les paragraphes 2, 5 et 4 du livre III, enfin le livre IV.
La seconde catégorie comprend les chants de la sibylle hébraïque postérieure au christianisme; ils sont contenus dans le livre V, dans le paragraphe 1 du livre VIII, dans les livres XI, XII, XIII et XIV.
La troisième catégorie comprend les oracles écrits le plus souvent par des chrétiens judaïsants d'Alexandrie jusqu'à la fin du troisième siècle : ils sont conte* nus dans les livres I, II, VI, VII et dans les paragraphes 2 et 5 du livre VIII, qui furent peut-être anciennement les livres IX et X, dont les numéros manquent dans la collection.