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LE PROŒMIUM DES ORACLES SIBYLLINS

Hommes mortels, faits de chair, et qui n'êtes rien, pourquoi vous enorgueillir et ne pas faire atlention au but de la vie ? Vous ne redoutez ni ne craignez Dieu, votre surveillant, le Très-Haut, qui connaît et voit tout, qui est présent partout, qui a créé et qui nourrit tous les êtres, qui a mis en eux son doux Esprit et a fait de lui le guide de tous les mortels \

Unique est Dieu ; seul il règne ; il est très-grand ; il n'a pas été engendré ; il est maître de toute chose. Invisible lui-même, seul il voit tout. Aucune chair

1 Les passages que nous séparons par des astérisques appartiennent, suivant nous, à des oracles distincts. Ceux que nous séparons par un trait peuvent être considérés, soit comme des débris du même oracle, soit parfois comme de petits oracles complets. Il a dû exister dans les recueils de vers sibyllins beaucoup de sentences ou de prédictions très- courtes, renfermées dans deux, trois, cinq, dix vers, consacrées à annoncer des désastres, à désigner par des attributs telle ou telle divinité, et à la recommander à la vénération des hommes.

mortelle ne peut le voir l. Car quelle chair pourrait de ses yeux contempler le Dieu sur-céleste, véritable, immortel, qui habite le pôle? Hommes, race engen-

1 Le premier livre Sur la Monarchie, de Philon, nous offre un passage, qui est une sorte de commentaire philosophique de ces vers. Le philosophe dit : « Il n'y a qu'un Dieu, père et créateur de toutes choses. Il commande à toutes ses créatures; son autorité est sans partage; elle est constante, indéfectible... Il a été dit que ceuxlà vivent qui s'attachent au vrai Dieu. Et n'est-ce pas, en effet, la vie la plus heureuse que celle qui consiste à honorer le premier auteur de toute chose, de préférence aux serviteurs qui font cortège à ce Grand Roi ? En ce qui concerne Dieu, les deux plus graves questions à résoudre, pour tout esprit qui veut remonter aux principes, sont : la première, si Dieu est Un (ce qui est nié par certains impies) ; la seconde, quel est Dieu. L'une se résout assez aisément; l'autre, au contraire, offre des difficultés à peu près insurmontables.

« L'ouvrier se connaît d'ordinaire à l'œuvre. A la vue d'un tableau ou d'une statue, il n'est personne qui aussitôt ne comprenne l'existence du peintre ou du sculpteur. Quand on examine des vêtements, des vaisseaux, des maisons, on songe de suite au tailleur, au charpentier, au maçon. Si vous entrez dans une ville bien gouvernée, jouissant de bonnes lois, vous vous persuadez qu'elle est administrée par de bons magistral s. De même, et à bien plus forte raison, la pensée d'un père, d'un créateur, d'un chef, vient à l'esprit de celui qui, arrivant dans la vraie grande cité qu'on nomme le monde, voit à la surface de la terre les monts et les plaines, les plantes et les animaux, les cours d'eau torrentiels ou continus, les guérets, les plages, remarque la bonne température de l'air, les changements annuels et périodiques qui produisent les saisons, puis admire le soleil et la lune présidant au jour et à la nuit, et les autres astres lixes ou errants, et les mouvements rhythmés et circulaires du ciel entier. Or aucun ouvrage agencé ne se produit spontanément, et le monde est merveilleusement agencé; il révèle l'art d'un excellent et parfait ouvrier. C'est ainsi que nous arrivons à saisir la pensée de l'existence d'un Dieu.

« Il est beaucoup plus difficile de dire quel est Dieu. Moïse ayant prié le Seigneur de se montrer à lui, Dieu approuve le désir, mais déclare qu'aucune créature ne peut le satisfaire. Moïse insiste et demande à voir la gloire de Dieu, c'est-à-dire les Puissances qui lui font cortège. Elles sont, d'ailleurs, accessibles à l'intellect seul; leur essence est incompréhensible. On peut toutefois apercevoir comme l'empreinte et l'image de leurs énergies dans les objets qui composent le monde, objets auxquels elles ont donné la forme. Ainsi lïntel-

drée et vouée à la mort, composés d'os, de vaisseaux et de chairs, vous ne pouvez pas même regarder en face les rayons du soleil !

Vénérez celui qui est le seul chef du monde, qui, seul, dans les siècles des, siècles, n'est pas engendré, commande à l'univers, et à tous les mortels distribue l'intelligence dans la commune lumière ! Vous recevrez le juste châtiment de votre malice, vous qui, ayant négligé de glorifier le Dieu véritable, éternel, rt de lui sacrifier de saintes hécatombes, avez offert des victimes aux démons qui sont dans l'hadès1.

Vous qui marchez dans l'orgueil et la folie, et qui, abandonnant le droit chemin, vous perdez à travers les épines et les rochers, mortels, pourquoi vous égarer ainsi? Arrêtez, insensés, qui tournoyez dans la nuit ténébreuse et noire ; laissez l'ombre de la nuit, et recevez la lumière. Voilà qu'il s'est manifesté à tous dans sa vérité. Venez! Ne poursuivez plus sans cesse l'ombre et les ténèbres. Voilà que la douce lumière

ligence humaine ne peut atteindre aux hauteurs incommensurables où habite Dieu; elle parvient seulement à entrevoir la gloire de Dieu, c'est-à-dire les Puissances divines à travers le spectacle du monde. >j 1 Nous trouvons ici une allusion claire à l'opinion exprimée dans le livre d'flénoch, que les dieux des nations, appelés au^si dans la poésie eschatologique les Rois des Nations, sont ces anges déchus qui ont perverti le genre humain dans les premiers âges, lui ont appris à se révolter contre Dieu, et se sont fait adorer comme des dieux par les hommes égarés. Or ces anges ont été précipités dans l'Hadès ou Scheol par la milice céleste avant le déluge,

du soleil brille en haut. Placez la sagesse dans vos cœurs, et apprenez* à la connaître.

Uimque est Dieu. C'est lui qui envoie la pluie, les vents, les tremblements de terre, les éclairs, les famines, les pestes, les tristes soucis, les neiges et les glaces. Mais pourquoi dire chaque chose en détail? Il régit le ciel, il gouverne la terre, il est1... .

S'il était vrai que les dieux naissent et demeurent immortels , les dieux deviendraient plus nombreux que les hommes ; il ne resterait plus aux mortels de lieu où habiter2... Et, si tout ce qui naît est périssable, Dieu ne peut être formé des éléments provenant d'un homme et d'une femme. Non! Dieu est seul, unique, supérieur à tout. Il a fait le ciel, le soleil, les astres, la lune, la terre, qui produit les fruits ; il a fait les vagues de F eau des mers, les monts élevés, les sources intarissables. Il a aussi engendré l'innombrable multitude des êtres aquatiques. Il nourrit les reptiles, qui se meuvent sur la terre, les oiseaux au chant harmonieux, au gracieux ramage, et qui, rapides, avec un bruit aigu, fendent l'air de leurs ailes.

1 Ce beau vers, qui s'inspire à la fois des descriptions des prophètes et de la grande définition de Moïse (Je s u is Celui qui suis), mérite d'être retenu :

2 II y a ici une lacune évidente. Le sibylliste démontrait dans ce passage, par des arguments philosophiques, l'impossibilité d'admettre l'existence de plusieurs dieux, et la multiplication de leur race conformément aux traditions de la mythologie grecque.

Il a mis dans les vallons des montagnes la race farouche des bêles sauvages. A nous, mortels, il a soumis tous les animaux. Il a établi chef de tous l'homme, d'origine divine ; il lui a soumis1 les êtres dans leur immense diversité, même ceux qui sont inconnus. Car quelle chair mortelle peut connaître toutes les créatures? Seul il les connaît, Celui qui les a faites au commencement, le Créateur impérissable, éternel, habitant l'éther, versant sur les bons les torrents de sa munificence et de ses bienfaits, et aux méchants et aux injustes suscitant, dans sa colère et son courroux, la guerre, la famine et les souffrances qui font répandre des larmes...

Hommes, pourquoi vous élancer dans les vanités de votre orgueil? Rougissez bien plutôt de faire des dieux avec des chats et des brutes! N'est-ce pas un fol aveuglement qui vous enlève le sens et vous empêche de voir que vos dieux dérobent les plats et volent les vases? Au lieu d'habiter les magnificences du pôle d'or, ils sont rongés par la rouille et enlacés dans le tissu serré de l'araignée. Insensés, vous vous prosternez devant des serpents, des chiens, des chats ! Vous adorez des oiseaux, des bêtes qui rampent sur la terre, des figures de pierre, des images fabriquées de vos propres mains, et même les amas de pierre qui sont sur les chemins. Vous adorez ces choses et beaucoup d'autres qui sont vaines, et qu'il

1 On sent dans cette phrase le redoublement de la pensée, imposé aux Juifs par le parallélisme delà forme poétique en hébreu.

est honteux de nommer 4. Ces dieux font des dupes des mortels égarés ; de leur bouche découle un venin qui donne la mort. Devant Celui à qui appartiennent la vie et la splendeur de l'éternelle lumière, qui verse aux hommes une joie plus douce que le doux miel, devant lui seul il faut courber la tête, et s'ouvrir un chemin avec les hommes pieux à travers les siècles. Mais vous l'avez abandonné ; vous avez épuisé la coupe remplie de la justice céleste, coupe lourde, profonde, débordant d'un vin pur et sans mélange ; vous êtes tous restés dans votre aveuglement. Et vous ne voulez pas secouer le sommeil de l'ivresse, revenir à un sentiment sage et reconnaître le Dieu-Roi, qui veille sur toute chose. C'est pourquoi un orage de feu ardent descendra sur vous ; vous serez sans cesse et pour l'éternité consumés par des flammes. Alors vous songerez avec honte à vos idoles menteuses et impuissantes. Mais ceux qui honorent le Dieu véritable, éternel, auront la vie en héritage, et durant l'éternité ils habite* ront les vergers fleuris du Paradis et se nourriront du doux pain du ciel étoilé. •

1 Comparez ce passage, qui s'adresse évidemment au culte des Égyptiens, avec le passage de la Vie contemplative, où Pliilon, presque dans les mêmes termes, flétrit la religion pharaonique et parle aussi des dieux qu'il est honteux de nommer.

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