LE TROISIÈME LIVRE DES ORACLES SIBYLLINS (§ I
Quand Rome régnera sur l'Egypte, absorbant tout dans un empire unique, alors se lèvera sur les hommes la grande royauté du Roi immortel. Il viendra un prince chaste, dont le sceptre s'étendra sur toute la terre, dans tous les siècles, à travers le cours des âges. Et alors la fureur des hommes du Latium s'exercera implacable. Trois personnages détruiront Rome par une lamentable destinée. Tous les hommes périront dans leurs propres demeures, lorsqu'un torrent de feu se précipitera du ciel.
Malheur à moi, misérable, lorsque, en ce jour fatal, surviendra le jugement du Dieu immortel, du Grand Roi.
Et maintenant, villes, bâtissez-vous, embellissezvous de temples, de stades, de places, de statues d'or, d'argent et de marbre, pour atteindre ce jour funeste. Ce jour viendra, quand une odeur de soufre se répandra sur tous les hommes Je vais dire en dé-
tail chaque désastre et dans quelles villes ces désastres surviendront aux hommes1
De chez les Sébasténiens2 sortira Béliar. Il fera sentir son pouvoir aux montagnes élevées, à la mer, au soleil grand et flamboyant, à la lune brillante, aux morts eux-mêmes3. Il fera mille prodiges devant les hommes. Ce ne sera pas ladroiture, mais l'erreur, qui
1 On peut conclure de ces derniers mots que nous avons là un commencement d'oracle, dont le milieu et la fin ou bien manquent, ou bien sont noyés dans la collection. A en juger par ce fragment, l'oracle paraît avoir été écrit au moment où l'Égypte allait être réduite en province romaine. La lutte d'Octave et d'Antoine n'était pas encore terminée; elle épouvantait le monde, et présageait aux hommes les plus terribles catastrophes. On peut sans témérité supposer qu'après ce début le sibylliste avait placé une énumération plus ou moins longue de villes ruinées par la guerre, la famine, la sécheresse, les inondations ou les tremblements de terre, analogue à celle du paragraphe 3 de ce livre ou à celle du livre IV. Cette énumération était sans doute empruntée en partie, comme on verra plus loin, à d'antiques vers érythréens. L'oracle se terminait peut-être par le tableau de la conflagration de la terre, du jugement du genre humain, et de la glorification d'Israël dans le règne de Dieu. On peut adopter aussi une autre hypothèse, voir dans ce morceau un oracle complet, et dans les mots : a Je vais dire en détail, etc., » une suture destinée à joindre ce passage aux vers suivants.
2 II s'agit de Samarie, qui prit, sous les premiers Césars, le nom de Sevastè [Augusta). Il ressort de là une indication chronologique, qui montre que ce morceau n'a pu être écrit guère avant Tan 40 ou 50 de notre ère. Il en ressort aussi une indication relative à l'origine et à la croyance du sibylliste : il n'y a qu'un juif à qui il ait pu plaire, conformément à la tradition rabbinique, de faire naître Bélial dans les murs de Samarie schismatique; un chrétien, même judaïsant, n'aurait pas témoigné, ce semble, tant de haine à cette ville.
5 On pourrait à la rigueur voir ici une allusion fugitive à la résurrection. En tout cas, il faut remarquer que nous avons affaire à un oracle placé presque sur l'extrême limite du cycle judéo-alexandrin, comme le livre IV.
sera en lui. Il entraînera dans cette erreur beaucoup de mortels, des Hébreux fidèles appartenant à la race choisie, et d'autres hommes étrangers à la Loi, qui n'ont jamais encore entendu parler de Dieu. Lorsque s'accompliront les menaces du Grand Dieu, un puissant embrasement submergera la terre de ses vagues et dévorera Béliar et tous les hommes superbes qui avaient mis leur foi en lui *.
Et alors le monde sera de toutes parts soumis
au commandement et au sceptre d'une femme. Ensuite, quand la Veuve 2 aura régné sur tout le monde, quand elle aura jeté l'or et l'argent dans Tonde salée, quand elle aura jeté à la mer l'airain et le fer des hommes qui ne durent qu'un jour, alors tous les éléments retomberont dans le chaos, et Dieu, qui habite
1 C'est-à-dire les rois ligués avec lui contre le Messie. Il est possible que le fragment se termine ici, et que le passage suivant appartienne à un autre oracle.
- Quelle est cette femme, cette veuve, à laquelle le prophète promet l'empire du monde? Ewald (Dissert., p. 75 et suiv.) soutient que c'est Julia Domna, veuve de l'empereur Septime-Sévère, mère de Géta et de Caracalla. On pourrait y reconnaître aussi Cléopâtre, alors que sa fortune était liée à celle d'Antoine, qui disputait à Octave l'empire du monde M. Alexandre cherche l'explication de cette énigme dans l'Apocalypse, sans se rendre un compte suffisant de ce fait, que l'Apocalypse reproduit plus d'une croyance ayant cours parmi les Juifs au premier siècle et même avant. L'Apocalypse désigne Rome par la femme, et nous sommes disposés à reconnaître aussi Rome dans cette femme [veuve de rois), dont parle notre sibylliste. Mais, à notre avis, cela ne prouve pas que le poêle alexandrin ait copié l'auteur de l'Apocalypse ; ils ont pu l'un et l'autre s'ignorer et vivre à plus d'un siècle d'intervalle, et puiser cette même désignation dans des écrits hébraïques contemporains du livre d'Hénoch ou de très-peu postérieurs à cette composition.
l'éther, roulera le ciel comme on roule un volume1. Le pôle entier aux mille formes2 tombera sur la terre divine et dans la mer; un jet intarissable de feu impétueux détruira laterre,la mer,le pôle céleste et le jour, et fondra la création en une masse unique pour la purifier. Il n'y aura plus de globes lumineux au firmament, plus de nuits, plus d'aurore, plus de jour rempli de soucis, plus de printemps, d'été, d'hiver, d'automne. Et alors surviendra le jugement du Grand Dieu, au milieu du grand siècle, lorsque toutes ces choses seront accomplies3
Ondes sur lesquelles l'homme navigue, surface entière de la terre, depuis le lieu où le soleil se lève jusqu'au point où il disparaît, tout obéira à Dieu entrant de nouveau dans le monde 4, car, le premier, il a connu sa puissance !
1 Expression tirée des Livres Saints.
2 Ces formes sont les constellations auxquelles les anciens avaient prêté des origines mythologiques. Par pôle, le sibylliste ne désigne pas les points par lesquels passe l'axe du monde, mais simplement la voûte du ciel, et plus spécialement parfois la partie supposée la plus haute de cette voûte, c'est-à-dire le zénith.
5 Les manuscrits signalent ici une lacune. M. Alexandre voit dans la chute d'un vers : "Orav raoc -rravra yiv//Tai, une expression prise de l'Évangile de saint Matthieu (ch. v, vers. 18, et ch. xxiv, vers. 6), qui dit : Mi/fi -rravTa ysvvjTcu. C'est attribuer beaucoup d'importance à une coïncidence si légère, et d'ailleurs si naturelle, que de voir là un signe du christianisme de l'auteur.
4 Le grec dit :
Ilàvô' uTraxcO t 'ovrca xdcaov 7r«)>tv elsxviôvTt
« Tout obéira à celui qui viendra de nouveau dans le monde. » Nous n'avons pas à nous étonner que les rédacteurs des manuscrits, préoccupés de justifier les prédictions sibyllines, interprètent ce pas-
sage par une claire allusion au retour de Jésus-Christ. Mais M. Alexandre devait-il se laisser aller à cette opinion, sans constater du moins qu'il y a une autre manière, tout aussi plausible, de comprendre ce vers? Nous allons voir, en effet, dans les vers suivants, que Dieu, après avoir purifié par le feu le monde entier, procédera à une création nouvelle. N'est-ce pas à cet univers que le sibylliste fait allusion quand il nous montre le Tout-Puissant entrant une seconde fois dans un monde docile et soumis à sa loi, bien différent de ce monde pervers et révolté qu'il a détruit dans sa colère ?