LE TROISIÈME LIVRE DES ORACLES SIBYLLINS
... Mais2, lorsque s'accompliront les menaces que le Grand Dieu avait proférées contre ces mortels qui bâtirent une tour dans le pays assyrien (ils parlaient tous la même langue et voulaient escalader le ciel étoilé...) Aussitôt l'Immortel imposa aux vents i ne grande loi fatale; et, de suite, les vents renversèrent la tour, qui était d'une immense hauteur, et suscitèrent des querelles entre les mortels. C'est pourquoi les mortels donnèrent à la ville le nom de Babylone.
Quand la tour fut tombée, et que les langues des hommes s'altérèrent en mille sons divers, la terre entière se remplit de mortels, et les rois se la parta-
1 On ne trouvera ici que les notes strictement nécessaires à l'éclaircissement du texte. Pour tout ce qui concerne les difficultés de lecture ou les comparaisons avec les auteurs sacrés ou profanes, il faudra avoir recours à l'édition de M. Alexandre, et surtout aux savantes dissertations de ses Excursus.
2 II est évident que le début de l'oracle nous manque ; cette première phrase est tronquée. On rencontrera plus loin une allusion au récit absent du déluge.
gèrent. Alors ce fut le dixième âge1 des hommes à la voix articulée, depuis le cataclysme survenu sur les premiers humains. Alors régnèrent Kronos, Titan et Japci, que les hommes appelèrent les puissants enfants de la terre et du ciel, employant pour les désigner les noms de la Terre et du Ciel, parce qu'ils étaient les plus puissants des hommes à la voix articulée. Il y eut trois parts de la terre, chacune pour le lot de chacun. Et chacun régna sur sa part, et ils ne se livrèrent point de combats : car leur père, sous la foi des serments, leur avait fait des parts équitables. Mais quand vint le temps où la mort mit un terme à la vieillesse de leur père, ils violèrent outrageusement les serments, et se disputèrent entre eux pour savoir qui aurait seul les honneurs de la royauté et commanderait à tous les mortels.
Kronos et Titan combattirent l'un contre l'autre. Rhée et la Terre, Aphrodite qui aime les couronnes, Déméter, Hestia et Dioné à la belle chevelure les firent rentrer en amitié et unirent par le même traité tous les rois, les frères, les proches, et les autres hommes issus du même sang. Il fut décidé que le roi Kronos régnerait sur tous, parce qu'il remportait par l'âge et par la beauté. Titan exigea de Kronos de grands serments, suivant lesquels il ne nourrirait point d'enfant mâle, afin qu'il pût régner lui-même lorsque la vieillesse et le destin mettraient fin aux jours de Kronos2.
1 L'oracle contenait certainement l'histoire du genre humain distribué en dix âges, comme le livre IV. Nous arrivons brusquement au dernier âge sans qu'on nous ait même prévenus de la division établie.
2 Cette légende est tirée de la théogonie d'Hésiode.
C'est pourquoi, lorsque Rhée enfantait, les Titans se tenaient auprès d'elle et mettaient en pièces tous les enfants mâles, ne laissant à nourrir à la mère que les enfants du sexe féminin. Mais, lorsque à son troisième enfantement l'auguste Rhée eut mis au monde pour la première fois une fille, Hêra, les Titans, hommes cruels, après avoir vu de leurs yeux que c'était une fille, se retirèrent. Et Rhée enfanta ensuite un enfant mâle qu'elle envoya vite en secret, pour y être élevé, en Phrygie, sous la garde de trois hommes de Crète liés par serment1. Et on le nomma Zeus% parce qu'il avait été ainsi envoyé.
De la même manière elle envoya secrètement Poséidon. Une troisième fois, Rhée, la plus divine des femmes, mit au jour Pluton ; elle passait alors à Dodone d'où s'écoulent les sources fraîches du fleuve Europus5, dont l'onde mêlée à celle du Penée s'écoule dans la mer sous le nom du Styx.
Les Titans ayant entendu dire qu'il existait des fils nés secrètement de l'union de Kronos et de Rhée, Titan rassembla ses soixante fils, chargea de liens Kro-
1 II est certain que le sibylliste ne s'est pas borné à reproduire la mythologie d'Hésiode, mais qu'il a fait des emprunts à d'autres traditions. Celle-ci, qui place l'éducation de Jupiter en Phrygie, parait d'origine asiatique plutôt que de provenance hellénique; on suppose qu'elle vient du mont Ida. Ne serait-ce pas là un indice de l'origine véritablement sibylline et érythréenne de ce passage ? Suivant la légende purement grecque, c'est en Crète que Zeus fut élevé.
2 Les Grecs expliquaient par la chaleur du feu céleste, ou mieux encore par le mot vie, Çw/7, le nom de Jupiter, Zavç ou Z/jv. Les philologues modernes ont rapproché l'accusatif Ata de la racine sans crite dew, signifiant lumière. En tout cas, l'étymologie du sibylliste' (ota-7T£/y.7rw) est la moins acceptable de toutes.
5 Les anciens éditeurs ont écrit Eurotas; nous maintenons la leçon des manuscrits. Il s'agit ici de Dodone de Thessalie.
nos et Rhée son épouse, les cacha dans la terre et les garda enchaînés. Les fils du puissant Kronos, ayant appris cela, allumèrent une grande guerre ; il en résulta un trouble immense. Telle fut l'origine de la guerre entre tous les mortels. Ce fut la première origine de la guerre parmi les mortels1...
Et alors Dieu perdit les Titans; et toute la descendance des Titans et de Kronos périt... Après cela, dans le cours des temps, surgit le royaume d'Égypte; puis surgirent ceux des Perses, des Mèdes, des Éthiopiens, de Babylone l'assyrienne2, ensuite celui des Macédoniens, de nouveau celui d'Égypte, puis celui de Rome5...
... Et alors la parole du Grand Dieu vola dans ma poitrine; elle m'ordonna de prophétiser par toute la terre, et d'enseigner aux rois les choses futures. Le Dieu Seul m'inspire de dévoiler tout d'abord toutes les royautés humaines qui surgiront4
La première, la maison de Salomon commandera à
1 Ici se trouve une lacune que le compilateur a remplie par une énumération des empires.
2 Le sibylliste confond à tort Babylone et l'Assyrie.
5 Nous croyons que l'énumération des empires a été placée là par le compilateur, sans motif autre que la nécessité de relier ce morceau au suivant. L'oracle devrait se terminer par la louange, plus ou moins voilée, des Juifs, et l'invitation de se convertir à leur Dieu, sous peine d'encourir les plus terribles châtiments.
4 Nous avons ici vraisemblablement le début d'un oracle. Il nous semble difficile d'y voir la continuation de ce qui précède. Le sibylliste non-seulement se répéterait, mais encore se contredirait. Nous sommes en présence d'une nouvelle perspective historique, qui n'a rien de commun avec la précédente*
la Phénicie, à l'Asie, aux Iles, aux nations des Pamphyliens, des Perses, des Phrygiens, des Cariens, des Mysiens et des Lydiens, qui ont de l'or en abondance1. Ensuite régneront les Grecs superbes et cruels; le peuple de Macédoine régnera au loin sur divers pays et suscitera aux mortels la redoutable tempête de la guerre. Mais le Dieu céleste le déracinera jusque dans ses fondements.
Alors sera le commencement d'une autre puissance, blanche et à plusieurs têtes, venue de la mer d'occident. Elle régnera sur beaucoup de contrées, elle ébranlera beaucoup de peuples ; elle épouvantera tous les rois ; elle arrachera une grande quantité d'or et d'argent d'un grand nombre de villes. Il y aura de nouveau sur la terre divine de l'or et puis encore de l'argent et du luxe. Ils opprimeront les mortels. Ces hommes tomberont lorsqu'ils auront régné avec un excès de faste et d'iniquité. En eux résidera le génie de l'impiété ; le mâle se rapprochera du mâle ; ils
1 Cette histoire, nous le répétons, ne concorde point avec la précédente. La race israélite y joue un rôle prépondérant qui n'est conforme ni à la réalité des faits historiques, ni à l'exposition de l'oracle que nous venons de lire. Les Juifs sont même assez ouvertement désignés par les mots : Maison de Salomon, C'est là, nous en aurons plus d'une preuve dans La suite, un signe à peu près certain que ce morceau est d'une date relativement récente. Drailleurs3 on ne retrouve point ici la pensée de cet ancien sibylliste, occupé à recueillir les traditions helléniques, et même empressé à couvrir d'épithètes flatteuses, empruntées, soit aux antiques vers érythréens, soit aux poésies homérique-, les personnages divins de l'Olympe. Ce n'est plus la même langue; on y sent de plus près le souffle de l'inspiration biblique. La phrase est courte et hachée; l'expression redondante est calquée exactement sur le parallélisme de la poésie hébraïque ; l'image est hardie, violente, et respire souvent le plus pur syriacisme.
placeront des enfants dans de honteux lieux de débauche. Et il y aura dans ces jours une grande tri* bulation parmi les hommes. Ce peuple bouleversera tout, brisera tout; dévoré parla soif exécrable de l'or1 et par l'amour d'un gain sordide, il mettra le comble aux calamités dans beaucoup de contrées, surtout en Macédoine. Il excitera à la haine, et pratiquera toute sorte de fraudes, jusqu'au septième règne d'un roi d'Egypte qui sera de race grecque. Et alors le peuple
1 II faut faire attention à cette peinture des Romains; elle est caractéristique. On trouve dans les oracles sibyllins deux manières différentes d'apprécier les Romains et d'en parler, et chacune d'elles porte en soi une indication chronologique. Tant que le temple n'a pas été détruit, le Juif se borne à flétrir l'avarice immonde, la soif exécrable de l'or qui pousse les hommes du Latium à la conquête du monde. La haine qu'il ressent contre Rome a un double aspect ; elle est politique et religieuse; c'est le sentiment du vaincu maudissant le maître, ou la vertueuse indignation de l'austère disciple de Moïse jetant l'anathème au païen aux mœurs dissolues. Deux mots, avare et impie, résument l'idée que le fils d'Abraham se fait alors de la race romaine. Après la destruction du temple et le sac de la ville sainte, quelque chose de nouveau s'ajoute à ces sentiments et les domine, c'est le souvenir de l'immense attentat commis contre Dieu. Cet attentat n'inspire plus seulement au Juif de la colère et de la haine, mais encore et surtout de l'horreur. Chez les sibyllistes de la fin du premier siècle et des deux siècles suivants, tout s'efface ou s'atténue en présence du crime monstrueux consommé en l'année 70. L'avarice, l'idolâtrie, la rapine, l'oppression, la corruption, ne sont plus que les causes secondaires de la future destruction du monde; la cause principale des châtiments célestes, c'est l'audace criminelle qui a porté les hommes à lever leurs mains contre la maison de Dieu.
Cet oracle est donc antérieur à la destruction du temple. Une indication précise, qu'on lira plus loin, place la date de sa composition sous le règne de Ptolémée Philométor. Nous inclinons à penser que l'oracle précédent est plus ancien encore, à cause des concessions plus grandes qui sont faites à l'hellénisme et du ton extrêmement discret que le sibylliste prend pour parler des dieux grecs.
La doctrine qui nous montre dans l'avarice la source de l'iniquité et de tous les maux qui ont désolé la terre, se trouve très- expressément dans les écrits de Philon.
du Grand Dieu sera de nouveau puissant ; il sera pour tous les mortels le conducteur de la vie1...
Mais pourquoi Dieu m'a-t-il mis dans l'esprit de dire quels désastres viendront fondre d'abord, ensuite, enfin sur tous les hommes, et quelle sera l'origine de ces désastres?.. .
... D'abord Dieu perdra les Titans2... Les fils du puissant Kronos seront punis pour avoir enchaîné Kronos et leur vénérable mère. De nouveau, pour la seconde fois régneront sur les Grecs des tyrans, des rois superbes, insolents, impurs, adultères et coupables de toutes sortes de méchancetés. Il n'y aura plus pour les mortels de cessation de la guerre. Tous les Phrygiens, nation illustre, périront; en ce jour, le désastre s'abattra sur Troie ; puis il fondra sur les Perses, sur les Assyriens, sur toute l'Egypte, la Libye, les Éthiopiens, lesCariens, les Pamphyliens, sur tous
1 Btou xadodvr/oe, Chefs conducteurs de la vie. Les Actes des Apôtres 'ni. 15' donnent au Messie un titre analogue. 'Apxiyoç zifc
ce qui n'a rien de surprenant, puisque Israël est pris ici dans son rôle messianique. L;oracle nous paraîtrait assez complet, s'il invitait les gentils à la conversion, et s'il parlait des châtiments suprêmes.
2 Nous voyons dans le passage : « Mais pourquoi Dieu, etc., i une suture du compilateur. Ensuite revient le vers, que nous avons déjà trouvé vers la fin du récit relatif aux luttes des Titans contre Jupiter. Puis nous lisons un vers isolé, qui devait sans doute terminer le récit de la lutte entre Saturne et ses fils, punis à leur tour, comme les Titans. Le sibylliste entre alors dans l'histoire proprement dite avec la guerre de Troie. Mais par malheur nous nous retrouvons en face d'une énurnération de peuples châtiés, énumération extrêmement vague, indice du désordre de la compilation et de l'embarras du compilateur.
les mortels1. . .Mais pourquoi énumérer chaque chose? Lorsqu'un premier fléau aura pris fin, il en surviendra un autre sur les hommes... Je vais célébrer les premiers événements...
... Le désastre s'abattra sur les hommes pieux qui habitent autour du grand temple de Salomon, et qui sont les fils d'hommes justes. Cependant je célébrerai leur race, l'origine de leurs ancêtres, leur peuple tout entier. Mortel à l'esprit plein d'artifices et de ruses ingénieuses, médite mes paroles2.
Il est une cité. . . dans la contrée. . . d'où surgira une race d'hommes très-justes5. Leurs pensées sont tou-
1 Ces vers sont formés de lambeaux sans suite.
2 Nous avons là le début d'un oracle très-important, qui cherche à relever les Juifs aux yeux des Grecs, en célébrant leurs mœurs, leurs lois, leurs pratiques religieuses, et la protection dont le Grand Dieu les a toujoux^s couverts.
3 Ce passage est altéré. Le vers 218 n'a conservé que les mots suivants qui soient certains :
Les manuscrits donnent à ce vers pour terminaison, soit : O'vp Xa>- Saioiv; soit : Evpvâyma. La lacune du milieu ne peut être comblée que par des conjectures. M. Alexandre propose de lire : Kapdpuni, nom de la ville où serait né Abraham, d'après une tradition rapportée par Eupolemus, dans Eusèbe. En sorte que nous aurions le vers ainsi restitué :
« Il est une ville, Camarina, dans la contrée d'Ur des Chaldéens. »
Mais nous ne saurions trop répéter que cette restitution est entièrement conjecturale, et appuyée sur des hypothèses tenant trèsindirectement au sens des passages.
Le vers suivant est ainsi conçu :
E» vjç uol ysvoç serre âi/aiOTccrwy àvfyswTrwv. Ce qui signifie, à le traduire littéralement : « De ce pays il me surgit
jours bonnes, leurs actes sont excellents. Ils n'ont nul souci de la course circulaire du soleil ou de la lune, ni des phénomènes*, réputés prodiges, qui s'accomplissent sur la terre, ni des profondeurs de la mer azurée que l'on nomme océan, ni des présages tirés des éternuemenls ou du vol des oiseaux, ni des prédictions, ni des filtres, ni des incantations, ni des impostures ou des fables insensées des ventriloques, ni des prophéties que les Chaldéens empruntent à l'astrologie. Ils n'observent pas les astres. Car tout cela n'est qu'erreur; et les recherches auxquelles se
une race d'hommes très-justes, » et non, comme le prétend M. l'abbé Thomas Blanc {Chant de la sibylle hébraïque. Paris, in-8°, 1869), a ...d'où je suis sorti et d'où est sortie la race d'hommes très justes. » A la rigueur, on peut arriver à ce sens, mais à la condition de construire une phrase très-bizarre et peu en rapport avec le génie si analytique et si clair de la langue grecque, c'est-à-dire en mettant une virgule après ïgtl :
5E£v?ç jj.ol y hoi lyre, OiKatOTarwv kvBpû-ow.
Quoi qu'il en soit, on voit par quelles restitutions hasardées et par quelles subtilités, frisant la violence, on parvient à trouver dans ce passage la mention de l'origine juive du sibylliste, et la désignation ouverte de la race d'Abraham. A notre avis, ce qui rend toute celte leçon suspecte, c'est précisément le résultat auquel elle conduit. Il nous paraît beaucoup plus admissible de supposer que les sibyllistes gardaient constamment la préoccupation de ne point déposer leur masque en présence des Grecs; ils étaient sans doute contraints parfois de désigner, pour les glorifier, les fils d'Israël; mais c'était avec des circonlocutions ambiguës. Ils faisaient de même pour le Grand Dieu, le Grand Roi. Qu'on réfléchisse enfin que leurs recommandations, leurs menaces, leur système historique, perdaient toute valeur, du moment où l'origine hébraïque de l'auteur se trahissait, et on comprendra la nécessité où ils étaient de garder là-dessus la réserve la plus absolue, et combien est grossièrement visible l'interpolation que l'on trouvera plus loin, dans laquelle le sibylliste est censé se déclarer la bru du patriarche Noé. Cette addition ne peut être que l'œuvre d'un faussaire qui n'avait pas la moindre idée des conditions dans lesquelles se mouvait la littérature prophétique des Juifs alexandrins.
livrent chaque jour des hommes insensés ne sont qu'un vain exercice de l'esprit sur une œuvre mauvaise ; elles enseignent, le mensonge aux vils humains. De là sont venus aux mortels sur la terre une foule de maux, pour avoir abandonné le droit chemin et les œuvres de justice1.
1 M. Alexandre fait remarquer que cela a dû être écrit à une époque où les esprits des Juifs étaient tout à fait éloignés des études astronomiques et astrologiques qui les rendirent célèbres au temps d'Auguste et de Tibère; ce qui est, ajoute-t-il, une grande preuve de l'antiquité de ce chant.
La preuve n'est pas aussi décisive que M. Alexandre semble le penser. ?vous trouvons dans Philon, contemporain d'Auguste et de Tibère, des traces non équivoques du mépris que l'école philosophique des Juifs alexandrins professait pour la magie des Chaldéens. Notre auteur [Vit. Mos., i) affirme qu'au moment précis où l'esprit divin visita le mage Balaam, et lui arracha les paroles qui bénirent Israël, au lieu des malédictions qu'on lui demandait, la science fausse du mage fut chassée temporairement. Dans l'exégèse de notre philosophe, la Chaldée représente les recherches astronomiques et ce genre d'idolâtrie « qui. honore la créature de préférence au Créateur, le monde de préférence à Dieu, et qui, au lieu d'y reconnaître l'œuvre du Tout-Puissant, le confond avec Dieu lui-même. » [De congressu quœrendœ eruditionis gratia.) Ailleurs, Philon reproche aux Chaldéens d'avoir confondu Dieu avec le monde ou avec l'âme de l'univers, et de lavoir consacré sous le nom du Destin ou de la Fatalité. « De la sorte, dit-il, ils ont rempli la vie humaine d'impiété, en répandant l'opinion qu'il n'y a pas d'autre cause des choses que ce que nous voyons; et que c'est le cours du soleil, de la lune et des autres astres qui dispense les biens et les maux dans le monde. » [De migrât. Abraham.)
On voit par là que, même à l'époque dont parle M. Alexandre, la science astronomique des Chaldéens était considérée chez les Juifs alexandrins les plus instruits comme la source d'une sorte d'idolâtrie très-répandue, le sabéisme. Néanmoins, les philosophes alexandrins reconnaissaient que la science astronomique en elle-même n'est point blâmable, pourvu qu'on ne la détourne point de son but, qui est de découvrir la beauté des spectacles de la nature, les liens harmonieux qui rattachent la terre au ciel, et font de l'univers un ensemble merveilleusement organisé (Philon, De legib. spec); ils protestaient seulement contre l'abus qu'on en peut faire, en méconnaissant le créateur de ces merveilles et l'ordonnateur de cette harmonie; ils
Ces hommes au contraire ont souci de la justice et de la vertu, Chez eux on ne connaît point l'avarice, qui engendre mille maux aux mortels, la guerre et la famine cruelle. Toutes choses sont réparties entre eux avec une juste mesure dans les champs et dans les villes; ils ne se livrent pas entre eux à des larcins nocturnes; ils ne s'entre-volent pas les troupeaux de bœufs, de brebis ou de chèvres. Le voisin n'arrache pas la borne du champ de son voisin ; l'homme opulent ne moleste pas le pauvre et n'opprime pas la veuve ; au contraire, il leur vient en aide par des dons continuels de froment, de vin et d'huile. Toujours l'homme fortuné donne une part de la moisson à ceux
s élevaient surtout avec force contre cette autre magie, « inventée par les charlatans de carrefour pour tromper les esclaves ou occuper l'oisiveté des femmes, procédant par des philtres et des incantations, prétendant changer la haine en amour et l'amour en haine, et semant dans les âmes les illusions les plus funestes. » TLz/.o-iyyiy.. r4\> pe-jxy 'jpry.L y.y.i ^uu.olôyoi /x-riy.71 ' y.y.i y'jvai/àv y.y.i zvo px-o^us -y 'jyï/.ô-y-y, TUpiu.y-TiïJ y.y.i KaQocLpStv y.y---y.'/'/ i/).o ftëvat fcflei 77£syov?a;
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u.i'/izzy.ç. ^poï/X-ooL zVfAfopôcç, cY à; oïxeiôfa y.y.i -vyyîvîicuv OfiiXot {ÏÉ* yoAoc y.y.i nàhiduBpoîizoï yy-y. ixiypo-i -j-oppio^r-- àlofiftl ry.yju; ïïjïby.prry;. [De spec. legib .) Ce langage, comme on voit, n'est pas très-différent de celui de l'oracle.
Il est vrai que le sibylliste va plus loin, et frappe d'une réprobation générale tout ce qui tient à la science des astres ; mais si on veut bien songer que le sibylliste doit naturellement témoigner plus d'intolérance que le philosophe sur les points qui intéressent les croyance; religieuses d'Israël, on se rendra compte de la différence qui existe entre la doctrine des oracles et celle des philosophes, sans trouver ici la inarque de la haute antiquité du chant sibyllin. >"ous croyons enfin que si les pratiques d'astrologie et de magie., condamnées également par la tradition et par la loi, s'introduisirent chez les Hébreux, elles n'y firent point de très-grands progrès, même aux temps d Auguste et de Tibère.
du peuple qui ne possèdent rien ou qui sont indigents. Ils accomplissent ainsi la parole du Grand Dieu, inscrite dans les chants de la loi1. Car le Dieu du ciel a fait la terre commune à tous.
Quand ce peuple, formé de douze tribus, quittera l'Egypte et voyagera heureusement sous des chefs envoyés de Dieu, son voyage sera guidé, la nuit, par une colonne flamboyante, et, durant tout le jour, par une colonne de nuages. Dieu établira sur lui, pour guide, un grand homme, Moïse, qu'une reine ayant trouvé, emporta par pitié, qu'elle éleva et appela son fils. Lorsque ce chef fut arrivé, avec le peuple que Dieu tira d'Egypte, vers le mont Sina, Dieu lui transmit la loi descendue du ciel, écrivant sur deux tables toutes les choses justes qu'il prescrivit de pratiquer. Et, si quelqu'un viole ces commandements, il sera puni, soit par la loi, soit par les mains des mortels, ou, s'il échappe aux regards des mortels, par la souveraine justice... [Car le Dieu du ciel a fait la terre commune à tous; il a placé dans toutes les poitrines
un bon Esprit 2] A eux seuls le fertile guéret rend,
pour un grain qu'on lui confie, jusqu'à cent tiges ; c'est la mesure de Dieu!...
Et pourtant, eux aussi, le malheur les visitera ; ils
1 Cet admirable précepte de l'aumône, source des plus beaux sentiments de charité fraternelle pratiqués, et, en quelque sorte, vulgarisés par le christianisme, est le point culminant de la législation du Sinaï, et ce qui nous la montre supérieure à toutes les législations humaines.
2 Cette répétition de deux vers que nous avons lus plus haut et l incohérence marquée des pensées semblent nous avertir que nous sommes ici *en présence d'un passage mutilé, ou que nous avons affaire à des vers interpolés par le compilateur.
LES CHAKTS
n'éviteront pas la peste. Toi aussi, abandonnant les parvis magnifiques, tu fuiras, lorsque l'heure sera venue pour toi de quitler la contrée sainte. Tu seras emmené chez les Assyriens; tes jeunes enfants et tes femmes tu les verras servir des hommes barbares ; tous tes biens, loutes les richesses périront. Toute la terre, toute la mer, seront pleines de toi \ et tout homme aura tes usages en horreur. Ton pays entier sera désert ; l'autel aussi sera désert ; et le temple du Grand Dieu et les longues murailles, tout tombera à terre, parce que tu n'as point placé dans ta pensée la sainte loi du Dieu immortel, parce que, dans ton égarement, tu as servi d'indignes idoles, et que, perdant la crainte de l'Immortel, père des dieux et de tous les hommes 2, tu lui as refusé l'honneur que tu rendais aux idoles des mortels. A cause de cela, pendant sept décades d'années 5 ta terre fertile en fruits sera tout entière déserte, ainsi que les admirables parvis. Mais une heureuse fin, une gloire immense, te sont réservées, selon ce que t'a annoncé le Dieu immortel. Mais toi, persévère dans ta foi aux saintes
1 Énergique expression pour signifier la dispersion du peuple ibraéliie dans tous les pays du monde.
2 Aôavaroy ysvsrvjpo: 0ewv n&vrav r àvOpdmtov»
Telle esl la leçon que nous adoptons avec M. Alexandre, d'après les manuscrits, en admettant que le sibylliste, entraîné par les nécessités de l'imitation, a pu donner au Grand Dieu cette qualification, réservée à Jupiter dans les vers érythréens. Mais nous adoptons cette leçon par respect pour les manuscrits, et malgré le désir que nous éprouvons de corriger ainsi ce vers :
Aôàvarov ysveTïjpo: Ocbv 7ravrwv àvÔ^coTrwv.
« Le Dieu, père immortel de tous les hommes. »
5 Les soixante-dix ans de la captivité»
lois du Grand Dieu, jusqu'au jour où, redressant tes genoux courbés, il t'élèvera vers la lumière. Et alors Dieu enverra du ciel un roi qui jugera chaque homme dans le sang et dans la flamme du feu1
..... Il est une tribu royale, dont la race ne périra point2; dans le cours des âges, cette race régnera et commencera à relever les nouveaux parvis de Dieu. Et tous les rois des Perses donneront leur concours, en envoyant de l'or, de l'airain et du fer bien travaillé. Car Dieu lui-même enverra, pendant la nuit, un songe saint. Et alors le temple sera de nouveau tel qu'il était autrefois3
1 Ce roi, envoyé du ciel, devant juger chaque homme dans le sang et le feu, ou, suivant l'expression évangélique, apportant le baptême (purification) du sang et du feu, ne saurait être Cyrus, comme le veut M. Alexandre, c'est le Messie, parfaitement caractérisé par sa puissance de juge suprême et par l'allusion claire à la catastrophe qui détruira la terre par le feu, catastrophe précédée de luttes sanglantes, où les rois des nations, ligués contre le Messie, seront vaincus, et leurs armées exterminées. Ceux qui veulent qu'il s'agisse ici de Cyrus auront assurément quelque peine à nous persuader que Vheureuse fin (cnyocBolo riloç) et la gloire immense (od£a /xsyiVr/7) dont il est question sont des allusions à la modeste restauration de Zorobahel ; que ce jugement étendu à toute V humanité [Kpusl S'âvêpx fxasTov) désigne les victoires de Cyrus, qui ne dépassèrent point l'Asie.
Après cette promesse du libérateur, le sibyl liste reprend le cours des événements, et nous montre le retour de la captivité et le temple reconstruit par Esdras (de la tribu de Juda et de la race de David), avec le concours de Cyrus, averti en songe par Dieu.
2 Jérémie avait dit, de même : « Il ne manquera jamais à David un homme assis sur le trône d'Israël (xxxm, 17). »
3 La fin de l'oracle manque. Elle était sans doute consacrée à raconter brièvement les événements survenus depuis la fin de la capti-
tivité jusqu'aux temps où écrivait le sibylliste, à prédire les prodiges qui devaient annoncer ou accompagner la venue du Messie, ses luttes, son triomphe, le châtiment des idolâtres et le jugement universel. Nous ne trouvons dans ce morceau aucun indice chronologique direct, qui nous permette de former une conjecture vraisemblable et fondée sur la date de sa composition. Nous pensons toutefois qu'il appartient à la période la plus récente du cycle judéo-alexandrin qui nous occupe, par cette raison qu'il recommande et célèbre ouvertement les Juifs et leur religion.