ARRÊTE
Article premier.
* Il est défendu de prendre de l'eau à ladite Source.
Art. 2.
« Il est également interdit de passer sur le communal « dit rive de Massabielle.
Art. 3.
« Il sera établi à l'entrée de la Grotte une barrière « pour en empêcher l'accès.
« Des poteaux seront également placés qui porteront « ces mots : Il est défendu d'entrer dans cette pro-
« PRIÉTÉ.
Art. 4.
« Toute contravention au présent Arrêté sera poursui- « vie conformément à la Loi.
Art. 5.
« M. le Commissaire de Police, « La Gendarmerie, « Les Gardes Champêtres, «Et les Autorités de la commune.
« Demeurent chargés de l'exécution du présent Arrêté. « Fait à Lourdes, en l'hôtel de la Mairie, le8 juin 1858.
« Le maire, « Anselme.
« Vu et approuvé, « Le préfet, « Pardoux. »
Ce . e fut pas sans quelque hésitation que M. Anselme consentit a signer un pareil Arrêté et à se charger de
l'exécution d'une semblable mesure. Sa nature un peu incertaine, amie du juste milieu et se plaisant à nager, comme l'on dit, entre deux eaux, devait s'effrayer d'un acte d'hostilité aussi accentué contre l'étrange puissance qui planait invisiblement sur tous les événements dont La Grotte de Lourdes était le centre.
M. Anselme espéra tout concilier, en demandant, comme condition de sa signature, à M. le préfet Pardoux, d'in-érer en tête de l'Arrêté et comme première phrase : « Vu « les instructions à lui adressées par l' Autorité supê- « rieur e. •»
Une fois ra-suré de la sorte, M. Anselme veilla à l'exécution de l'Arrêté préfectoral. Il le fit publier à son de trompe et afficher dans toute la Ville. Eu même temps, sous la protection de la force armée et sous la direction de Dominique, des barrières furent élevées autour des Roches Massâbïelle, de façon à empêcher complètement, à moins d'effraction ou d'escalade, tout accès à la Grotte et à la Source miraculeuse. Des poteaux avec des indications furent plantés çà et là, à tous les points par où on pouvait pénétrer sur le terrain communal qui entourait les Roches vénérées. Ils portaient défense d'entrer sur ce terrain sous peine de poursuite devant les tribunaux. Des Sergents de ville et des Gardes veillaient jour et nuit, se relevant d'heure en heure, et dressant des procès- verbaux contre quiconque franchissait les poteaux pour aller s'agenouiller aux environs de la Grotte.
PRIÈRE
Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.
Notre-Dame de Lourdes, tandis que le prêtre enseignait à Bernadette le catéchisme et le dogme, c'est vous-même, dans le silence de la pensée solitaire, qui prépariez çqbut à cœar
votre enfant privilégiée à recevoir le corps sacré de Jésus- Christ.
Faites sur nous tous, ô très-sainte Mère, faites sur chacun de nous un semblable travail, si digne, en vérité, de votre compatissante tendresse pour nous et de votre amour infini pour l'Hôte divin qui vient nous visiter. Préparez en nos âmes une demeure aussi digne de Lui qu'il est possible à une créature d'être digne du Créateur. Donnez- nous, ô Vierge incomparable, les sentiments que vous eûtes vous-même lorsque, pour la première fois, Dieu incarné descendit en ce monde et que vous reçûtes dans votre sein Celui que les cieux ne peuvent contenir.
v Apprenez-nous à faire le discernement du corps infiniment saint de Notre- Seigneur. Embrasez nos cœurs de l'amour de l'Eucharistie. Faites-nous comprendre, quand nous sommes faibles, que là est la force ; quand nous sommes lâches, que là est le courage; quand nous sommes dans les souillures - , du péché, que là est la pureté ; quand nous sommes malheureux, que là est la consolation; quand nous sommés pauvres, que là est la richesse; quand nous sommes esclaves, que là est la délivrance ; quand nous sommes égarés, que là est la voie; quand nous sommes dans les tâtonnantes ténèbres de l'esprit, que là est la vérité ; quand nous sommes morts, que là est la résurrection et la vie.
Donnez-nous d'aimer, comme il mérite d'être aimé, ce pain des Anges, cette chair et ce sarig de Dieu. Que, sans ce pain vivant, tout' nous soit fade : tendresse partagée, plaisirs et joies, ambitions réalisées, fortune conquise. Qu'avec lui toute amertume nous soit douce; qu'il donne à toutes choses sa saveur divine : au travail pénible, au devoir difficile, à Finjure reçue, à l'humiliation subie, à tout ce qui répugne ici-bas. O Marie ! donnezrnous d'aimer le corps de Jésus-Christ, l'âme de Jésus-Christ, -la divinité de Jésus-Christ. Donnez-nous d'aimer l'Eucharistie. Notre-Dame de Lourdes^ priez pour nous.
Ainsi soit-il.
11 y avait à Lourdes un Juge de Paix. Cet homme se nommait Jean D Il était aussi acharné contre la Superstition
que les Dominique, lesPardoux, les Vital et autres autorités constituées. Ce juge, ne pouvant en telles circonstances condamner les délinquants qu'à une amende minime, imagina un moyen détourné de rendre l'amende énorme et véritablement redoutable pour les pauvres gens qui, de tous côtés, venaient prier devant la Grotte et demander à la Vierge, celui-ci, le retour d'une santé perdue ; celui-là, la guéiison d'un enfant bien-aimé ; un troisième, quelque grâce spirituelle, quelque consolation à une grande douleur.
M. Jean D., agissant au correctionnel, condamnait ces malfaiteurs à cinq francs d'amende. Mais, par une conception digne de son génie, il englobait en un seul jugement tous ceux, qui avaient violé la défense préfectorale soit en faisant partie de la même foule, soit même, paraîtil, en se rendant à la Grotte dans le cours de la même journée. Et il prononçait, contre eux tous, une condam-
nation solidaire aux dépens. De sorte que, pour peu que cent ou deux cents personnes se rendissent ainsi aux Roches Massabielle, chacune d'elles se trouvait exposée à payer non seulement pour elle-même, mais pour les autres, c'est-à-dire à verser une somme de 500 à 1000 francs. Et cependant, comme la condamnation individuelle et principale n'était que de cinq francs, la décision de ce magistrat était sans appel devant un tribunal supérieur et il n'y avait aucun moyen de la faire réformer. Le juge Jean D. était tout-puissant, et c'est ainsi qu'il usait de sa toute-puissance.
Le Clergé continuait à ne pas se rendre, à la Grotte et à se tenir entièrement en dehors du mouvement. Les ordres de Mgr Laurence à ce sujet étaient strictement observés dans tout le diocèse.
Les populations, cruellement agitées par les persécutions administratives, se tournaient avec anxiété vers les autorités ecclésiastiques chargées par Dieu de la conduite et de la défense des' Fidèles, et elles s'attendaient à voir l'Évêque protester énergiquement contre la violence faite à leur liberté religieuse.
Attente vaine. Monseigneur gardait un silence absolu, et laissait faire le Préfet. Bien plus, M. Pardoux faisait imprimer dans ses journaux qu'il agissait de concert avec l'autorité ecclésiastique, et, à la stupéfaction générale, l'Evêque ne démentait point une telle assertion. L'âme des peuples était troublée.
Déjà, dès les commencements, la foi ardente des multi-
tudes avait peu compris l'extrême prudence du Clergé. Au point où en étaient les événements, après tant de preuves de la réalité des Apparitions de la Vierge, après le jaillissement de la Source, après tant de guérisons et de miracles, cette réserve excessive de l'Ëvêque en présence d'un Pouvoir persécuteur leur paraissait une inexplicable défection. Le respect qu'on avait pour son caractère ou pour sa personne ne suffisait pas complètement pour contenir l'expression des murmures populaires.
Pourquoi ne pas se prononcer sur le fait, alors que les éléments de certitude affluaient de toute part ? Pourquoi au moins ne pas ordonner une enquête, une étuds de la question, un examen quelconque pour guider la foi de tous et l'empêcher de s'égarer ? Les événements qui suffisaient pour bouleverser le Pouvoir civil et pour soulever d'innombrables populations n'étaient-ils donc pas dignes de l'atteition de l'Évêque ?
Par la logique des événements et la pente naturelle du cœur humain, ce vaste mouvement d'hommes et d'idées, si essentiellement religieux dans son principe, menaçait de devenir anti ecclésiastique. Les multitudes s'irritaient de plus en plus contre l'abstention si prolongée du Clergé
Mgr Laurence continuait cependant de demeurer dan! son immobile réserve. Quelles étaient les raisons du prélat pour résister à cette voix du peuple qui eît quelquefois la voix du Ciel ? Était-ce prudence divine ? Était-ce prudence humaine ? Était-ce sagesse ? Était-ce faiblesse ?
Croire n'est pas facile. Malgré tant de preuves éclatantes, Mgr Laurence conservait encore des doutes et hésitait à agir. Sa foi très- savante n'allait pas aussi vite que la foi des simples.
. Comme l'apôtre Thomas, refusant de croire aux témoignages des autres Disciples et des saintes Femmes, Mgr Laurence aurait voulu voir toutes choses de ses yeux et les toucher de ses mains.
Bien que, par moments, il fût vivement frappé de tant d'événements extraordinaires, il craignait tellemenfd' affirmer légèrement le Surnaturel, qu'il eût peut être risqué de le méconnaître ou de ne le confesser que trop tard, si la grâce de Dieu n'eût tempéré en lui et renfermé dans les limites d'une juste mesure cette pente native que nous venon» d'indiquer.
Non-seulement Mgr Laurence hésitait à se prononcer, mais il hésitait même à ordonner une enquête officielle. Evèque catholique, fortement pénétré de la dignité extérieure de- l'Église, il avait quelque peur de compromettre1 la gravité de cette mère du genre humain, en l'engageant prématurément dans le solennel examen de tous ces faits singuliers dont il n'avait pas une connaissance personnelle suffisante, et qui pouvaient, après tout, n'avoir pour base que les enfantillages d'une petite bergère et les vaines illusions de pauvres, âmes fanatisées.
Dans cet esprit de prudence et d'expectative, l'Evêque ordonna au Clergé diocésain de prêcher hautement le calme aux populations, et d'employer son influence à les faire se
soumettre à l'Arrêté du Préfet. Éviter .tout désordre matériel, ne créer aucun embarras nouveau, favoriser même, par respect pour le principe d'Autorité, l'exécution des mesures prises au nom du Pouvoir et voir venir les événements, paraissait à l'Évêque le plus sage de tousles partis.
Peut-être, un autre en sa place eût-il raisonné d'autre sorte. Mais il était bon qu'il raisonnât et qu'il agît ainsi; il était bon qu'il ne crût pas encore.
Plus l'Évêque se tenait en dehors du mouvement, plus il était rebelle ou même un peu hostile a la foi populaire, et plus l'œuvre surnaturelle montrait sa force en triomphant sans aucune aide extérieure, par elle-même, par sa vérité intrinsèque, par sa puissance propre, et malgré l'animosité ou l'abstention de tout ce qui, en ce monde, porte le nom de Pouvoir.
La Providence avait résolu qu'il en fût ainsi, et que le grand fait de l'Apparition de la Très-Sainte Vierge au dix-neuvième siècle, traversât, comme le Christianisme naissant, les épreuves et les persécutions. Elle voulait que la foi universelle commençât par les petits et les humbles, de façon que là, comme au Royaume du Ciel, les derniers fussent les premiers et les premiers les derniers. Il était donc nécessaire, dans la pensée divine, que l'Évêque, bien loin d'avoir l'initiative, fût des plus longs, j'allais dire des plus durs à se rendre, pour ne céder enfin, après tous les autres, qu'à la gravité irrécusable des témoignages et à l'irrésistible évidence des faits.
Et voilà pourquoi il avait plu à Dieu de ne pas donner tout d'abord à Mgr Laurence la foi en l'Apparition et de le maintenir dans le doute, malgré tant de faits éclatants.
Moins calmes et moins patientes que l'Évêque, emportées par l'enthousiasme des grandes choses qui se passaient sous leurs yeux, et^par l'émouvant spectacle des guérisons miraculeuses qui se multipliaient, les populations, cependant, ne se laissaient nullement arrêter par les mesures violentes de l'Administration.
Les plus intrépides, bravant les tribunaux et leurs amendes, franchissaient les barrières et venaient prier devant la Grotte, après avoir jeté leur nom aux Gardes qui veillaient à l'entrée du terrain communal. Parmi ces Gardes, plusieurs croyaient comme la foule et commençaient, en arrivant, et avant de se mettre en faction, par s'agenouiller à l'entrée du lieu vénéré. Placés entre le morceau de pain que leur donnait leur modeste emploi de Sergent de ville ou de Cantonnier et la besogne répugnante qu'on leur imposait, ces pauvres gens, dans leur prière à la Mère des indigents et des faibles, rejetaient ïa responsabilité de la douloureuse consigne qu'ils exécutaient sur les Autorités qui les forçaient d'agir. Malgré cela, ils remplissaient strictement leur tâche et verbalisaient régulièrement contre les délinquants.
Bien que , dans leur zèle impétueux, beaucoup de croyants s'exposassent volontiers au péril pour aller publiquement invoquer la Vierge au lieu de l'Apparition, la jurisprudence de M. Jean D. dont l'amende, en apparence de 5 francs, pouvait s'élever, ainsi que nous l'avons expliqué, à des sommes énormes, était faite pour effrayer la multitude. Pour un errand nombre, pour tous ceux du
menu peuple, une telle condamnation eût été une ruine complète.
Aussi, la plupart essayaient-ils d'échapper à la rigoureuse surveillance du Pouvoir persécuteur.
Parfois les croyants, respectant les barrières, où stationnaient les Gardes à la frontière du terrain communal, parvenaient à la Grotte par des chemins détournés. Quelqu'un d'entre eux, laissé en arrière, faisait le guet et prévenait, par un signal convenu, de l'arrivée de la Police. Des malades furent ainsi péniblement transportés jusqu'à la Source miraculeuse. L'autorité officielle, informée de ces infractions, doubla les postes, et intercepta tous les sentiers.
On en vit alors, malgré la violence des eaux, traverser le Gave à la nage pour venir prier devant la Grotte et boire à- la sainte Fontaine. La nuit favorisait de telles infractions qui se multipliaient de plus en plus, en dépit du bon vouloir et de l'activité des Agents.
L'influence du Clergé était diminuée, presque compromise, par les raisons que nous avons exposées. Malgré les efforts qu'ils faisaient pour se conformer aux injonctions de l'Évêque, les- prêtres étaient impuissants à calmer les esprits agités et à faire comprendre que les actes, mêmes arbitraires, du Pouvoir devaient être respectés. — L'ascendant personnel du Curé de Lourdes, à aimé et si vénéré, commençait à échouer devant l'irritation populaire.
L'ordre était menacé par les mesures mêmes que l'on avait prises sous prétexte de le maintenir. Les populations, froissées dans leurs croyances les plus chères, oscillaien'; entre la soumission et la violence. Si, d'un côté , on signait dans toutes les maisons des pétitions à l'Empereur
pour demander, au nom de la liberté de conscience, le retrait de l'Arrêté préfectoral, de l'autre, à trois ou quatre reprises , les planches qui fermaient la Grotte furent brisées nuitamment et jetées dansle Gave. Dominique s'efforça en vain de découvrir ks croyants, peu respectueux pour l'Autorité, qui se livraient à ce délit jusqu'ici inconnu dans nos Godes : la prière nocturne, avec effraction et bris de clôtures.
Un jour la foule plus nombreuse que de coutuaie ne put se contenir et franchit Ta barrière en niasse compacte, sais rien répondre aux interpellations et aux cris effarés des agents. La Police, se troublant devant css milliers d'homme?, recula et laissa passer le torrent. Le lendemain, les ordres et les remontrances du Préfet vinrent réconforter la Police et prescrire une surveillance déplus en plus sévère. On augmenta les forces : on fit entendre aux agents le mot de destitution. La rigueur. redoubla.
Des bruits sinistres, absolument faux mais habilement répandus et facilement acceptés par les multitudes, parlaient de prison pour les délinquants. L'a pénalité réelle ne suffisant pas, on essayait de faire naître dans l'âme des croyants une sorte de terreur par des menaces imaginaires.
D'une façon ou d'une autre, on parvint à empêcher pendant quelques jours le renouvellement des infractions ouvertes.
Parfois, des malheureux, venus de loin, des infortunés en proie à la paralysie, à la eécité, à quelqu'une de ces tristes infirmités que la médecine abandonne, et que Dieu seul a le secret de guérir, arrivaient chez le Maire.etils
suppliaient à mains jointes de leur permettre d'aller chercher une suprême chance de sa'ut à la Source miraculeuse. Le Maire, obstiné dans la consigne préfectorale, et montrant, dans l'exécution des mesures prises, cette énergie de détail par laquelle les natures faibles se 1rompent elles-mêmes, le Maire refusait, au nom de l'Autorité supérieure, la permission demandée.
Le plus grand nombre allait alors sur la rive droite du Gave en face de la Grotte. Il y avait là, à certains jours, un peuple innombrable, sur lequel on n'avait aucune prise ; car le terrain que foulaient ces multitudes appartenait à des particuliers, qui croyaient attirer sur eux la bénédiction du ciel en autorisant les pèlerins à venir s'agenouiller dans ces prairies, et à y prier les yeux tournés vers le lieu des Apparitions et la Fontaine des Miracles.
Durant ce concours prodigieux, la jeune Bernadette, épuisée par son asthme, fatiguée sans doute aussi partant de visiteurs, qui voulaient la voir et l'entendre, tomba malade.
Dans son vif désir de calmer les esprits et d'éloigner toute cause d'agitation, Monseigneur profita de cette circonstance pour faire conseiller aux parents d'envoyer Bernadette aux eaux de Gauterets qui sont toutes voisines de Lourdes. C'était un moyen de soustraire la Voyante à ces dialogues, à ces interrogations, à ces récits de l'Apparition dont tout le monde était avide et qui entretenaient l'émotion populaire. Les Soubirous, inquiets de l'état de Bernadette et trouvant, de leur côté, que ces perpétuelles visites la brisaient, la confièrent a une tante qui allait elle-même à Gauterets et qui se chargea gratuitement des menues dépenses de ce voyage, d'ailleurs trèspeu coûteux à cette épo:rue de l'année où les thermes sont
encore presque déserts. Les privilégiés et les riches n'y viennent qu'un peu plus tard et il n'y a guère à Gauterets, pendant le mois de juin, que quelques pauvres gens de la Montagne. Malade, cherchant le silence et le repos, essayant de se soustraire le plus possible à la curiosité publique, Bernadette y prit les eaux pendant deux ou trois semaines.
PRIÈRE
Notre-Dame'de Lourdes, priez pour nous.
Qu'elle est grande, ô Notre-Dame de Lourdes, la responsabilité qui pèse sur les Évêques du monde chrétien ! Et combien ils ont besoin de grâces particulières et surabondantes pour accomplir dignement leur charge redoutable.
Ne sont-ils pas parmi la grande multitude des âmes, attaquées par Satan et ses aDges, ce que sont les générauxdans une armée en bataille. Leurs vertus, leur vigilance, leur savoir, leur courage sont le salut des peuples; leurs fautes, même légères, leurs négligences, leurs défaillances devant un devoir ont des conséquences incalculables, et compromettent invisiblement tantôt quelques êtres isolés, tantôt des groupes considérables, tantôt le troupeau tout entier confié à leurs soins, et dont ils répondent âme pour âme. Les hommes voient chaque jour de tels désastres s'accomplir à la lettre dans les armées où il s'agit du salut matériel. Dieu les voit s'accomplir mystérieusement dans le sein de l'Église, où il s'agit du salut moral et de l'éternelle vie. O notre Mère, quVle est terrible la responsabilité qui pèse sur les Évêques ! Priez pour eux.
Priez pî)ur eux, Épouse du Saint-Esprit, et faites pénétrer jusqu'en la* substance de leur âme les sept Dons divins qu'au sacrement de Confirmation leurs mains épiscopiles ont le pou voir de faire descendre sur le Fidèle agenouillé.
Obtenez-leur le don de Sagesse afin que, n'aimant en ce monde que la volonté de Dieu, et ne trouvant de saveur qu'aux joies de la vertu, ils" gouvernent la terre avec une âme toute céleste.
230 MOIS DE MARIE DE N.-D. DE E L(k-RDES
Obtenez -leur le don d'Intelligence pour qu'ils -o. d'ai^rennent la Vérité, qui est Dieu même, et qu'ils sachent la préseiv^ j toute attaque, violente ou captieuse, de tout piège inven.»,^ par la malice des hommes.
Obtenez-leur le don de Conseil, afin que," pénétrés de la gravité de chacun de leurs actes, ils s'inspirent toujours d'une prudence divine quand il s'agit du choix des hommes ou de la direction des choses. Qu'ils ne se laissent abuser, ni par les ruses des habiles, ni par l'intrigue des ambitieux, ni par les sophismes profanes qui essayeraient de mêler les scories de la terre à l'Église de Jésus-Christ. Qu'ils ne fassent que des œuvres saintes, qu'ils les fassent saintement, et qu'ils ne les confient qu'à des saints.
Obtenez-leur le don de Force. Qu'à l'extérieur, nulle puis^ sance ne les intimide qua'r.d il s'agit de défendre les droits de .Dieu et de son Église. Qu'à l'intérieur nul abus ne les trouve faibles, que nulle influence, nulle considération humaine, nulle difficulté, nul obstacle ne les arrêtent quand il faut arracher les méchantes herbes, et émonder les mauvais rameaux dans la vigne de Jésus-Christ.
Obtenez-leur le don de Science, afin que leurs paroles et leurs écrits soient, au milieu de nos ténèbres, comme des lampes ardentes éclairant toute la maison.
Obtenez-leur le don de Piété, aOn que leurs âmes étant continu, llement en commerce avec Notre-Seigneur, ils ne vivent plus/de leur vie propre, mais que, comme dans le cœur de saint Paul, ce soit Jésus-Christ lui-même qui vive en eux.
Obtenez-kur le don de la Crainte -de Dieu, afin qu'ils ne redoutent rien en ce monde, sinon de manquer en quoi que ce soit à leur devoir et d'encourir les jugements du Seigneur.
Priez pour les Évêques, ô Marie, surtout en ces temps difficiles, pleins d'embûches et de périls. Ils sont Je sel de la terre : ne permettez jamais qu'il s'affadisse.
En ce siècle d'incrédulité, de désolation et d'égoïsme, qu'ils i oient -des hommes de Foi, des hommes d'Espérance, des hommes de Charité. Que l'Évêque n'aime que Jésus-Christ,
ne comprenne que Jésus-Christ, ne consulte que Jésus-Christ, ne sache que Jésus-Christ, n'adore que Jésus-Christ, ne craigne que Jésus-Christ, ne croie que Jésus-Christ, n'espère que Jésus-Christ et, encore une fois, à la fin comme au commencement, au point d'arrivée comme appoint de départ, n'aime que Jésus-Christ.- Que chaque matin PÊvêque se dise : « Ce que Jésus-Christ ferait aujourd'hui à ma place, je le ferai. » Que chaque soir il puisse se dire : «Ce que Jésus-Christ aurait fuit à ma place, je l'ai fait. » Ô Marie, Reine des Apôtres, bénissez les Ëvêques. Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.
Ainsi soit-il.
A mesure que juin s'inclinait vers son terme, on entrait cependant dans la grande période des eaux pyrénéennes.
Bernadette était retournée à Lourdes chez ses parents.
De tous côtés arrivaient aux stations thermales des .baigneurs, des touristes, des curieux, des voyageurs, des explorateurs, des savants venus des mille chemins de l'Europe. Ces sévères montagnes, solitaires et sauvages durant tout le reste de l'année, se peuplaient peu à peu de tout un monde, appartenant généralement à la haute société des grandes villes. A partir de juillet, les Pyrénées sont un faubourg de Paris, de Londres, de Rome, de Berlin.
Dieu suivait ses plans éternels. De même qu'autrefois, à Bethléem, il s'était montré aux bergers , bien avant de se montrer aux Rois Mages ; de même, à Lourdes, il avait d'abord appelé les humbles et les petits, les montagnards et les pauvres ;«et c'était seulement après
ceux-là qu'il convoquait- le monde riche et brillant, les souverains de la fortune, de l'intelligence et de l'art, au spectacle de son œuvre.
De Cauterets, de Baréges, de Luz, de Saint-Sauveur, des Eaux-Bonnes, de Bagnères-de-Bigorre, les étrangers accouraient à Lourdes. La ville était sillonnée par des équipages étincelants, traînés, comme c'est l'usage dans ces pays, par quatre vigoureux chevaux, harnachés et fanfreluches de couleurs voyantes et de grelots sonores.
La plupart des pèlerins ou des voyageurs se gardaient bien de respecter les consignes et les barrières. Ils bravaient les procès-verbaux et se rendaient à la Grotte ; les uns, par Un sentiment de foi religieuse ; les autres, par un vif sentiment de curiosité. Bernadette recevait d'innombrables visites. On voulait voir et on voyait les personnes guéries. Dans les mille salons des eaux thermales, les événements que nous avons racontés étaient l'objet de toutes les conversations. Peu à peu se formait l'opinion publique, non plus l'opinion de ce petit coin de terre de quarante à soixante lieues qui s'étend a la base des Pyrénées, depuis Bayonne jusqu'à Toulouse ou à Foix, maisl'opinion "de la France et de l'Europe , représentées en ce moment au milieu des montagnes par des visiteurs de toutes les classes, de toutes les idées et de tous les pays.
Les violences du baron Pardoux, aussi vexatoirespourla curiosité des uns que pour la piété des autres, étaient hautement blâmées par tous les partis. Ceux-ci les déclaraient illégales, ceux-là les trouvaient inopportunes; tous s'aîcordaient pour les proclamer absolument impuissantes à vaincre le prodigieux mouvement dont la Grotte et Ja Source miraculeuse étaient le centre.
Il était des circonstances où le zèle de la Police et le courage civil de Dominique lui-même étaient mis à de rudes épreuves. D'illustres personnages violaient la clôture. Grave embarras. Un jour, on arrête brusquement un homme, un étranger aux traits accentués et puissants, qui , arrivait vers le poteau avec la visible intention d'aller aux Roches Massabielle.
— On ne passe pas.
— Vous allez voir que l'on passe, répond vivement l'inconnu, en entrant sans se troubler sur le terrain communal et se dirigeant vers le lieu de l'Apparition.
— Votre nom ? Je vous dresse procès -verbal. '
— Je me nomme Louis Veuillot, répondit l'étranger.
Pendant qu'on verbalisait contre -le célèbre écrivain, une dame avait franchi la limite à quelques pas en arrière, et était allée s'agenouiller contre la barrière de planches qui fermait la Grotte. A travers les fissures de cette palissade, elle regardait" couler la Source miraculeuse et priait Que demandait-elle à Dieu? Son âme se tournaitelle vers le présent ou vers l'avenir? Priait-elle pour ellemême, ou pour d'autres, qui lui étaient chers et dont la destinée lui était confiée ? Implorait-elle les bénédictions et la protection du Ciel pour une personne ou pour une famille? Il n'importe.
Cette femme en prières n'avait pas échappé aux yeux vigilants qui représentaient la politique préfectorale, la magistrature et la police.
L'Argus quitte M. Veuillot et court vers cette femme à genoux.
" — Madame, dit- il, il n'est pas permis de prier ici. Vous êtes prise en flagrant délit ; vous aurez à en répondre devant M. le Juge de Paix, jugeant au correctionnel et en
dernier ressort. Au nom de la Loi; je vous dresse procèsverhal. Votre nom ?
— Volontiers, dit la dame : je suis Madame l'Amirale Bruat, Gouvernante de son Altesse le Prince Impérial.
Le terrible Dominique avait plus que personne le sentiment des hiérarchies sociales et le respect des puissances établies. 11 ne verbalisa point.
De telles scènes se renouvelaient souvent. Certains procès-verbaux effrayaient les agents du Préfet et eussent probablement effrayé le Préfet lui-même. Chose déplorable : l'Arrêté était violé impunément par les puissants, tandis qu'on sévissait contre les faibles. On avait deuxpoids et deux mesures.
La question soulevée par les faits surnaturels, par les Apparitions vraies ou fausses de la Vierge, par le jaillissement de la Source, par les miraculeuses guérisons, réelles ou controuvées, ne pouvait cependant, de l'avis de tous,, demeurer éternellement en suspens. Il était nécessaire que toutes choses fussent soumises à un examen compétent et sévère.
Les croyants, devant l'évidence des faits miraculeux, se considéraient comme certains "d'un jugement solennel, en faveur de leur foi.
Un très-grand nombre parmi les étrangers n'avaient point de conviction ou de parti arrêté, et -demandaient à être tirés de leur incertitude par une enquête définitive. « A quoi sert l'Autorité religieuse, disaienf-ils, si ce n'est à juger de pareils débats et à fixer la foi de ceux qui, à
cause de la distance, du manque de documents ou de toute autre chose, ne peuvent examiner et décider par euxmêmes ? »
D'incessantes réclamations arrivaient de la sorte à l'Evêché. Au murmure des multitudes se joignait la voix des classes qu'on a coutume d'appeler éclairées, bien que, souvent, les petites lumières de la terre leur fassent perdre de vue la Grande Lumière des Cieux. De toutes parts on demandait une enquête.
Les cures surnaturelles continuaient à se produire. De tous côtés on adressait à l'Evêché les procès-verbaux authentiques de ces guérisons miraculeuses , signes par de nombreux témoins.
Le 16 juillet, fête de Notre-Dame du Mont-Carmel, Bernadette avait entendu en elle-même la voix qui s'était tue depuis quelques mois et qui l'appelait, non plus aux Roches ]\Iassabielle, alors fermées et gardées, mais sur la rive droite du Gave, dans ces prairies où la foule se rassemblait et priait, à l'abri des procès-verbaux et des vexations de la Police. Il était huit heures du soir. Apeine l'enfant se fut-elle agenouillée et eut-elle commencé la récitation du chapelet, que la très-sainte Mère de Jésus- Christ lui apparut. Le Gave, qui séparait Bernadette de la Grotte, avait en quelque sorte cessé d'exister aux yeux de l'extatique. Elle ne voyait devant elle que la Roche bénie, dont il lui semblait être aussi près qu'autrefois, et la Vierge Immaculée q û lui souriait doucement, comme pour confirmer tout le passé et illuminer tout l'avenir. Aucune parole ne sortit des lèvres divines. A un Certain moment, Elle inclina la tête vers l'enfant, comme pour lui dire un « Au revoir » très-lointain ou un adieu su-
prême. Puis , Elle disparut et rentra dans les cieux. Ce fut la dix-huitième Apparition : ce devait être la dernière.
Des hommes considérables dans le monde chrétien, tels que Mgr de Salinis, archevêque d'Aucb ; Mgr Thibaud, évêque de Montpellier ; Mgr de Garsignies, évêque de Soissons; M. Louis Veuillot, rédacteur en chef du journal Y Univers; des personnages moins connus, mais d'une haute notabilité, M. de Rességuier, ancien député; M. Vène, Ingénieur en chef des Mines, Inspecteur général des eaux thermales de la chaîne des Pyrénées, et un grand nombre de catholiques éminents, se trouvaient alors dans ces contrées. Tous avaient éludié les faits extraordinaires qui font l'objet de cette histoire ; tous avaient vu ou interrogé Bernadette; tous avaient cru ou inclinaient à croire.
On citait un évêque, des plus vénérés, qui n'avait pu contenir son^émotion au récit si vivant, si naïf et si éclatant "de vérité, de la jeune Voyante. En contemplant cette petite enfant sur le front de laquelle l'ineffable Vierge, Mère de Dieu, avait reposé ses regards, le Prélat n'avait point su résister au premier mouvement de son cœur attendri. Il s'était prosterné, lui prince de l'Église, devant la majesté de cette humble paysanne.
— Priez pour moi, bénissez-moi, moi et mon troupeau, lui dit-il d'une voix étouffée, et se troublant au point de plier les genoux.
— Relevez-vous, Monseigneur! C'est à vous de bénir
238 MOIS DE MAH1E DE N.-D. DE LOURI
cette enfant, s'écria le Curé de Lourdes, présent a cette scène, et prenant vivement l'Évêque par là main pour l'aider à se remettre debout.
Quelque brusque et rapide qu'ait été le mouvement du prêtre, Bernadette l'avait déjà devancé ; et, toute confuse en son humilité, elle courbait la tête sous la main du Prélat. L'Évêque la bénit, non sans verser des larmes.
L' ensemble des événements, le témoignage de tant d'hommes graves, le speclacle de leur conviction après examen, étaient faits pour frapper vivement l'esprit clair etsagace de l'Évêque deTarbes. Mgr Laurence jugea que l'heure était venue de parler, etilsortit enfin de son silence. Le 28 juillet, il rendit une Ordonnance, qui fut immédiatement connue dans tout le diocèse, et qui produisit une immense émotion; car chacun comprit que la situation extraordinaire dont on était préoccupé depuis si longtemps allait enfin marcher vers sa solution..
Par son Ordonnance, en effet, Monseigneur nommait officiellement une Commission d'enquête pour examiner ces faits extraordinaires et préparer la décision qu'il devait rendre lui-même plus tard.
Monseigneur venait à peine de rendre cette Ordonnance qu'une lettre de M. Gustave R., ministre des Cultes, arri-va à i'Évêché. Le ministre niait en bloc Apparitions et Miracles, et, désespérant de réussir- par ses agents à maîtriser la situation, appelait en quelque sorte le Prélat à son secours. Son Excellence conjurait Sa Grandeur
d'intervenir, d'arrêter le mouvement, et de porter une condamnation contre les événements de la Grotte.
Bien qu'il dût être singulièrement étonné et indigné devant l'étrange démarche du ministre, l'Évêque sut répondre avec mesure à la lettre de Son Excellence. Sans se prononcer encore sur le fond même des choses, dont il ne voulait, en sa prudence, prématurer en rien la" solution, il répondit en signalant la gravité de ces faits extraordinaires, et en même temps il exposa avec une grande netteté de franchise la ligne de conduite qu'il avait suivie et fait suivre au Clergé, jusqu'à ce que le flot montant des événements l'eût enfin obligé d'intervenir et de nommer une Commission d'enquête. Au Ministre qui, sans rien connaître et sans rien étudier, lui disait : « Condamnez », il répondait : « J'examine. »
Telle fut la lettre de Mgr Laurence à M. Gustave R. Elle était claire, elle était concluante; il n'y avait rien à y répondre. Le Ministre des Cultes ne répliqua point. Il rentra dans le silence : cela était sage. Peut-être eût-il été plus sage encore de ne pas en sortir, .
Au moment où Mgr Laurence venait, au nom de la Religion, d'ordonner l'examen de ces faits étranges, que l'autorité civile avait condamnés, persécutés et voulu étouffer a prioi'i, sans daigner même les étudier et les discuter; le jour mêaie où partait pour le Ministère des Cultes, la lettre du Prélat, M. Filhol, l'illustre professeur de chimie de la Faculté de Toulouse, rendait sur l'eau de la Grotte de Lourdes lo verdict définitif de la
Science. Le consciencieux et très-complet travail du grand chimiste réduisait à néant l'analyse officielle de M. L. de Trie, ce savant de la Préfecture dont M. le baron Pardoux avait fait tant de bruit.
« Cette eau, disait le rapport de M. Filhol, ne renfernv * aucune substance active capable de lui donner des pro- « prltcès thérapeutiques marquées.
* Les effets extraordinaires qu'on assure avoir obtenus « à la suite de cette Eau, ne peuvent pas, au moins dons ■ l'état actuel de la science, être expliqués par la nature « des sels dont l'Analyse y décèle l'existence.
« Elle peut être bue sans inconvénient. »
Ainsi s'écroulait devant l'examen du célèbre chimiste tout l'échafaudage pseudo-scientifique, sur lequel les Libres Penseurs, les doctes et le Préfet avaient péniblement construit leur théorie des guérisons extrordinaires. De par la vraie Science, l'eau de la Grotte n'était point minérale; de par la vraie Science, elle n'avait aucune vertu curative, Et cependant elle guérissait. Il ne restait à ceux qui avaient audacieusement mis en avant ces explications imaginaires que la confusion de leiir tentative, et l'impossibilité de retirer désormais l'aveu public qu'ils avaient fait des guérisons accomplies. Le mensonge ou l'erreur s'étaient pris dans leurs propres filets. .
prière.
Isotre-Dame de Lourdes, priez pour nous. Notre-Dame de Lourdes, le nom du Professeur illustre qui fut chargé de prononcer le verdict de la Science sur l'eau
miraculeuse de la Grotte de Lourdes, amène notre pensée vers les Professeurs et les Maîtres, vers tous ceux qui sont chargés de la grave mission d'instruire la jeunesse, et c'est pour eux que nous vous prions aujourd'hui, pour eux et pour les générations qu'ils préparent à l'avenir.
Hélas ! si les doctrines les plus funestes et les mœurs les plus déplorabîes-trouvent un accès si facile dans l'âme affaiblie les hommes de notre temps; si la Société, sans base, sans foi, sans loi, s'agite dans les convulsions les plus douloureuses, n'est-ce point, ô Notre Mère, parce que, dès la jeunesse et l'enfance, une éducation antichrétienne a présidé à notre entrée dans la vie, et, en ôtant Dieu de nos cœurs, nous a préparés à toutes les défaillances du caractère, à tous les dérèglements de l'esprit, à tous les égoïsmes et à toutes les dépravations ? Arrêtez, ô Marie, ce satanique travail d'un enseignement impie et scélérat. Arrêtez les grands coupables qui corrompent l'Humanité dans les écoles ou dans les collèges, et qui jettent du poison dans toutes les sources où vient s'abreuver l'âme sacrée des enfants.
On demande aux grands de la terre, aux chefs, aux gouvernants, aux législateurs, la réforme de l'enseignement. C'est à vous-même que nous la demandons, ô toute puissante Reine de la Terre et du Ciel. Faites souffler l'Esprit de Dieu sur nos sociétés corrompues, et qu'il chasse de toutes les chaires les indignes et les pervers.
O Marie, au nom du genre humain dont vous êtes la Mère, obtenez-nous de la Providence divine, le véritable enseignement chrétien ; cet enseignement qui formera des âmes religieuses, des âmes honnêtes et droites, bonnes et vertueuses, en même. temps que des intelligences instruites et des esprits éclairés. Que le jour se lève enfin surle monde où la sublime fonction d'élever les enfants sera l'apanage des plus parfaits, des meilleurs, des plus sages, afin que dans l'ordre du bien, le point d'arrivée de la génération qui finit soit le point de départ de la génération qui commence. Hélas ! ô Très-Sainte Vierge, en présence de ce qui existe et au milieu de cet -
2i2 MOIS DE MARIE DE N.-D. DE LOURDES.
effroyable courant de décad . nce qui nous emporte, un tel idéal nous semblerait insensé et irréalisable, si nous ne connaissions la miséricorde de Dieu et si nous ne pensions à la toutebonté et à la toute-puissance de Notre Mère qui est au Cieux. Notre-Dame deLoufdes, priez pour nous.
Ainsi soit-il.
L'Ordonnance de l'Évêque constituant une Commission d'examen, et l'Analyse de M. Filhol enlevaient à M. le baron Pardoux, à M. Gustave R. et à M. Dominique tout prétexte de continuer la violence, tout prétexte de maintenir autour de la Grotte des prohibitions rigoureuses, des barrières et des Gardes.
Pour justifier l'interdiction du terrain communal, on avait dit : « Considérant qu'il importe, dans l'intérêt de « la Religion, de mettre un terme aux scènes ragretta- « blés qui se passent à la Grotte de Massabielle....» Or, en déclarant les choses assez graves pour intervenir, et en prenant en main l'examen de tout ce qui importait « à l'intérêt de .la Religion, » l'Évêque désarmait le Pouvoir civil de ce motif si hautement invoqué.
Pour justifier l'interdiction d'aller boire à la Source jaillie sous les mains de Bernadette en extase, on avait dit : « Considérant que le devoir du Maire est de veiller « à la santé publique ; considérant qu'il y a de sérieuses « raisons de croire que cette eau contient des principes
minéraux, « et qu'il est prudent, avant d'en permettre l'usage, d'attendre qu'une analyse scientifique fasse connaître les applications qui en pourraient être faites par la Médecine..- » Or, en déclarant que l'eau n'avait aucun principe minéral et en établissant qu'elle pouvait être bue sans inconvénient, M. Filhol anéantissait, au nom de la Science et de la Médecine, cette prétendue raison de * la santé publique. »
Donc, le Pouvoir civil n'avait qu'à lever toutes ses défenses, toutes ses prohibitions, toutes ses barrières : il n'avait qu'à laisser les peuples absolument libres de boire à cette Source, dont la parfaite innocuité était proclamée par la Science ; il n'avait qu'à reconnaître leur droit d'aller s'agenouiller au pied de ces Roches mystérieuses, où désormais l'Église veillait.
Il n'en fut pas ainsi.
A cette solution, si clairement indiquée par la logique et par la conscience, il y avait un obstacle puissant: l'Orgueil. L'Orgueil régnait du bas en haut de l'échelle, depuis Dominique et Vital jusqu'au ministre, en passant parle baron Pardouxetpar toute la secte philosophante. Il leur semblait dur de reculer et de rendre les armes. L'Or ■ gueil ne se soumet jamais. Il aime mieux se camper audacieux dans l'illogique, que de s'incarner devant l'autorité de la raison. Furieux, hors de lui-même, absurde, il se dresse contre l'évidence. Il résiste, il refuse de plier, il se roidit, — jusqu'à ce que que tout à coup la force survienne et le brise violemment, non sans dédain.
Il restait aux ennemis officiels et officieux de la Superstition une dernière arme à employer, une suprême lutte à essayer. Si la bataille semblait définitivement perdue dans les Pyrénées, peut-être pouvait-on reconquérir la position à Paris, et s'emparer, en France et en Europe, de l'opinion publique, avant que le peuple cosmopolite des touristes et des baigneurs, en retournant dans ses foyers, eût répandu partout ses impressions fâcheuses et ses sévères jugements. On le tenta. Une campagne formidable fat organisée par la presse irréligieuse de Paris, de la province et de l'étranger, contre les 'événements de Lourdes et l'Ordonnance de l'Évêque.
Pendant que les généraux de la Libre Pensée livraient sur ce vaste terrain le combat décisif, le Préfet des Hautes-Pyrénées, comme KellermannàValmy, eut pour consigne de maintenir, quoi qu'il advînt, sa ligne d'opération, de ne pas reculer d'une semelle et de ne capituler à aucun prix devant l'ennemi. On connaissait l'intrépidité du baron Pardoux,eton n'ignorait point que les arguments, ni la raison, ni les considérations morales, ni le spectacle des Miracles les plus éclatants ne triompheraient de sa fermeté invincible. Jl tien'1 ait bon sur son terrain effondré. L'absurde était bien défendu. ^
Le Journal des Débats, le Siècle, la Presse, l'Indépendance belge et plusieurs feuilles étrangères donnèrent à la fois et attaquèrent avec violence. Les plus petits journaux des plus petits pays tinrent à. honneur de figurer dans cette levée de boucliers contre le Surnaturel,
Les uns, comme la Presse, ou le Siècle, attaquaient le Miracle en principe, déclarant qu'il avait fait son temps, qu'on ne discutait pas avec lui, et que, dans une question déjà jugée a priori par les lumières de la philosophie, examiner n'était pas de la dignité du Libre examen.
D'autres journaux s'employaient vaillamment à défigurer les faits. En même temps qu'il attaquait le Miracle en principe, le Siècle, malgré l'évidence des choses et l'énorme jaillissement d'une Source de cent et quelques mille litres d'eau par jour, en était encore, en sa qualité de journal avancé, à la thèse arriérée de l'hallucination et de suintement. « Il nous semble, difficile, disait-il « doctoralement, que d'une hallucination, vraie ou fausse, « d'une fillette de quatorze ans et d'un suintement d'eau « pure dans une Grotte, on parvienne à faire un Mi- « racle 1.»
Quant aux guérisons miraculeuses, on s'en débarrassait d'un seul mot : « Les hydropathes aussi prétendent faire « les cures les plus brillantes avec l'eau pure, mais ils « n'ont pas encore N crié sur les toits qu'ils font des « Miracles2.»
En dehors des événements eux-mêmes et du Miracle, le centre d'attaque était l'Ordonnance de l'Evêque de Tarbes. La philosophie, au nom de l'infaillibilité de ses dogmes, s'indignait contre l'examen, contre l'étude scientifique, contre l'expérience. « Il n'y a pas lieu .à une enquête quand il s'agit de Miracle. Examiner les faits surnaturels, ce seraii les admettre comme possibles et renier