e procès-verbal de la Commission
intelligence suprême, quelque invention merveilleuse de son insondable génie.
0 Marie, la Science n'a-t-elle pas pour mission de nous faire de plus en plus tomber à genoux, pénétrés à la fois de cette double pensée d'humilité et d'adoration, que nous ne sommes rien, et que Dieu seul est tout?
Et cependant, ô notre Mère, au lieu d'admirer, dans les harmonies et dans les lois de la nature, l'Auteur et le Législateur de l'Univers, voilà que l'homme coupable, l'homme insensé, ne songe, par un renversement de toute justice, qu'à s'admirer lui-même du très-faible mérite d'avoir découvert ces lois et reconnu ces harmonies. Poussant jusqu'à la déraison la plus extrême et à l'ingratitude la plus inouïe l'orgueilleuse perversité de son cœur, il essaye de tourner les vérités relatives que la Science lui révèle contre la Vérité absolue dont elles ne sont qu'un rayon détaché, et il s'efforce d'employer le bienfait universel contre le bienfaiteur souverain.
Et c'est ainsi, ô. Notre-Dame de Lourdes, qu'apparaissant en ce monde et guérissant les malades, vous avez vu aussitôt la Science humaine se. dresser contre Vous.
O notre Mère, guérissez ce délire d'orgueil et de méchanceté qui, réparant ces hommes de Dieu, — de Dieu, l'unité de tout, — les sépare d'eux-mêmes par une conséquence rigoureuse, et fiait par les jeter les uns contre les autres dans des révolutions sanglantes, dans des guerres et des mêlées affreuses dont la confusion de Babel semble dans le passé comme un premier pressentiment' et une lointaine prophétie. La Science, ayant renié Dieu, ne pouvait que devenir homicide et s'employer, comme elle le fait aujourd'hui, à inventer pardessus toutes choses des engins de guerre et des machines de destruction pour exterminer le genre humain.... O notre Mère! regardez ce spectacle navrant de l'humanité dans sa chute. Tournez vers Dieu vos mains suppliantes et priez-le pour la conversion de la Science. Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous !
Ainsi soit-il.
La presse dé Paris et de la province commençait à s'occuper des événements de Lourdes ; et, bien au delà des contrées pyrénéennes, l'attention publique se tournait peu à peu vers la Grotte de Massabielle.
Impuissant et dépité, M. le baron Pardoux voyait grandir et se généraliser ce soulèvement pacifique et prodigieux qui portait des multitudes chrétiennes, sans cesse renaissantes, à venir s'agenouiller et boire au pied d'une roche déserte.
Contrairement à l'espérance des Libres Penseurs, à la crainte des Fidèles, à l'attente de tous, aucun désordre, absolument aucun, ne se produisait dans ce mouvement inouï d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards, de croyants, d'incré Jules, d'indifférents, de curieux. Une main invisible semblait protéger ces foules contre ellesmêmes, alors que, sans chefs et sans guides, elles se précipitaient chaque jour au nombre de plusieurs milliers de pèlerins vers la Source miraculeuse.
Malgré les injonctions spoliatrices de M. le Préfet, Ja
Grotte était souvent remplie de cierges allumés, de fleurs, d'ex-voto, et même de pièces d'argent ou d'or, pour, l'érection du monument demandé par la Vierge. De pieux fidèles voulaient en cela marquer à la Reine des dieux leur- bonne volonté, même inutile, leur zèle et leur amour.
Dominique et ses agents venaient tout enlever. Trèseuhardi depuis qu'il avait échappé au péril du 4 mai, le Commissaire affectait les formes les plus dédaigneuses et les plus brutales, jetant parfois les objets dans le Gave, sous le regard scandalisé des croyants. Parfois aussi il se voyait contraint de conserver, malgré lui, leur air de fête à ces lieux béni?. C'était lorsque, l'ingénieuse piété des eroyants ayant effeuillé des roses inDombrables autour de la Grotte, il lui était impossible de ramasser les mille débris de fleurs et les pétales sans nombre de ce tapis éclatant et parfumé. ,
Les foules agenouillées continuaient cependant de prier, sans rien répondre aux allures de provocation, et elles laissaient tout faire avec une dé ces patiences extraordinaires comme Dieu seul peut en donner aux multitudes indignées.
La population restant calme, le prétexte de faire de la rigueur au nom de l'ordre ne se présentait pas.
Le Préfet sentait de plus en plus tout moyen coercitif lui échapper par suite de cette tranquillité surprenante, de celte paix aussi irritante que merveilleuse, qui régnait d'elle-même parmi ces foules innombrables, Pas même
un accident matériel. Rien. Il fallait retourner sur ses pas dans la voie suivie jusqu'alors et laisser franchement les populations libres, ou bien en venir purement et simplement à la violence et à la persécution et élever devant ces multitudes, en inventant un prétexte quelconque, des barrières arbitraires. Il fallait reculer ou aller plus avant.
D'autre part, on contestait de tous côtés la rigueur de la décision scientifique portée par M. L. de Trie. Un chimiste du pays, M. Thomas Pujo, prétendait que celte eau n'était que de l'eau ordinaire et qu'elle n'avait par elle-même aucune propriété médicale. Plusieurs professeurs très-compétents de ces contrées confirmaient ces assertions. La Science commençait à déclarer entièrement erronée l'analyse de Trie. Ces rumeurs avaient pris une telle consistance que le Conseil municipal de Lourdes s'en émut. Le Maire ne put, devant le vœu unanime, se refuser à faire faire une seconde étude des eaux de la Source. Sans consulter le Préfet, ce qui lui sembla inutile (tant il était personnellement convaincu de l'exactitude des recherches de M. L. de Trie), il fitrendre par le Conseil municipal une délibération l'autorisant à charger un des grands chimistes de notre époque, M. le professeur Filhol, d'une nouvelle et définitive analyse. Le Conseil vola en même temps les fonds nécessaires pour les honoraires du célèbre savant.
M. Filhol élait un homme autorisé clans la science moderne, et son verdict devait évidemment être sans appel.
Qu'allait être son Analyse 2 M. le Préfet n'était point assez chimiste pour le savoir. Mais nous croyons, sans grande crainte de nous tromper, qu'il devait être inquiet.
Le verdict de réminent professeur de chimie à la Faculté , de Toulouse pouvait déranger en effet les combinaisons et les plans de M. Pardoux. Il était urgent de se presser. L? encore, il fallait reculer, ou aller plus avant.
Au milieu de ces passions si diverses et de ces multiples calculs, on n'avait point manqué de tenter sur Bernadette de nouvelles épreuves aussi inutiles que les précédentes.
Elle se préparait à faire sa première communion, et elle la fit le 3 juin, jeudi de la Fête-Dieu. Cétait le jour même où le Conseil municipal de Lourdes chargeait M. Filhol d'analyser la Source mystérieuse, jaillie naguère sous la main de la Voyante en extase. Dieu entrant dans ce cœur d'enfant et de jeune fille faisait aussi l'analyse d'une onde pure, et nous imaginons qu'il dut admirer et bénir, dans cette âme virginale, la source la plus fraîche et le plus limpide cristal.
Malgré la retraite où elle eût aimé à se cacher et a se recueillir, on continuait à la visiter. Elle était toujours l'enfant innocente et simple dont nous avons essayé de tracer le portrait. Par sa candeur, par son éclatante bonne foi, par son parfum délicat de sainteté paisible, elle charmait tous ceux qui l'approchaient.
Un jour, une dame, après s'être entretenue avec elle, voulut, dans un mouvement de vénération enthousiaste assez concevable pour ceux qui ont connu Bernadette,
échanger son chapelet de pierres précieuses centre celui de l'enfant :
— Gardez le vôtre^ madame, répondit-elle en montrant sen modeste instrument de prières. Voici le mien; et je ne veux point le changer. Il est pauvre comme moi et convient mieux à mon indigence.
Un ecclésiastique essaye de lui faire accepter une pièce d'argent. Elle refuse, il insiste. Nouveau refus, si formel, qu'une plus longue insistance semble inutile. Le prêtre pourtant ne se tient pas pour battu :
— Prenez, dit-il : ce ne sera point pour vous, ce sera pour les pauvres, et vous aurez le plaisir de faire l'aumône.
— Faites-la de vos mains à mon intention, monsieur l'abbé; et cela vaudra mieux que si je la faisais moimême, répondit l'enfant.
La pauvre Bernadette entendait servir Dieu gratuitement, et remplir, sans sortir de sa noble pauvreté, la mission qu'elle avait reçue d'en haut. Et cependant, elle et sa famille manquaient quelquefois de pain.
En ces jours-là, le traitement de M. le Préfet, baron PardouXj fut élevé à 25 000 fr. Le Dominique reçut une gratification. Le Ministre des Cultes, dans une lettre qui fut communiquée à plusieurs fonctionnaires, témoignait au Préfet de sa haute satisfaction, et, le louant de tout ce qu'il avait fait jusque-là, il le pressait de prendre des mesures énergiques, et ajoutait qu'il fallait en finira tout prix avec la Grotte et les miracles de Lourdes.
De ce côté-là, comme de tous les autres, il fallait reculer ou aller plus avant.
Que restait-il à faire cependant ?
Il restait à se roiiir contre l'évidence et à faire violence à la multitude.
Au milieu de toutes ces péripéties, la question des écuries de la Préfecture s'était de plus en plus animée et avait porto à son comble l'exaspération du Préfet. On était arrivé au mois de juin. La saison des eaux thermales commençait : elle allait amener aux Pyrénées les baigneurs et les touristes de toute l'Europo, et les rendre témoins du scandale que faisait le Surnaturel dans le département administré par le baron Pardoux. Les instructions de M. Gustave R. devenaient desplus pressantes et poussaient aux coups d'autorité. Le 6 juin, M. Fould, ministre des Finances, se rendant à sa terre, s'arrêta à Tarbes et conféra longuement avec M. Pardoux. Le bruit courut que leur conférence avait eu pour .sujet les événements de la Grotte.
Le fait d'aller boire à une Source en passant sur les communaux de la Ville n'avait cependant aucun caractère criminel aux yeux de la Loi. Le génie des 'adversaires de la Superstition- devait donc, avant toutes choses, inventer un prétexte.
L'habile Préfet eut à ce sujet une inspiration aussi ingénieuse que simple, Le terrain des Roches Massabielle appartenant à la commune de Lourdes, le Maire, comme administrateur, pouvait défendre d'y entrer sous un motif quelconque ou même sans motifs, de même qu'un propriétaire interdit, quand il lui plaît, d'entrer sur sa terre et dans sa maison. Une telle défense, publiquement édictée, créait pour chaque visiteur un délit caractérisé, le délit de violation de propriété.
Par cette très-habile mesure on transformait un acte, absolument innocent en lui-même, en un fait délictueux, passible des peines voulues par la Loi.
Tout le plan du baron Pardoux gravita autour de cette idée
Ce plan une fois trouvé, le Préfet se décida à agir et à faire du despotisme.
Le lendemain, le Maire de Lourdes reçut l'ordre de prendre l'arrêté suivant :
« Le MAIRE de la ville de Lourdes,
« Vu les instructions à lui adressées par l'Autorité supè* « rieur c ;
• « Vu les lois du 14-22 décembre 1789, du 16-24 août « 1790, du 19-22 juillet 1791, et celle du 18 juillet 1837, « sur l'Administration Municipale ;
« Considérant qu'il importe, dans V inlèrh de la Reli- « gion, de mettre un terme aux scènes regrettables qui âe « passent à la Grotte de Massabielle, sise à Lourdes5 sur » la rive gauche du Give ;
« Considérant, d'un autre côté, que le devoir du Maire i est de veiller à la santé publique locale ;
« Considérant qu'un grand nombre de ses administrés « et de personnes étrangères à la commune viennent pui-
* ser de l'eau à une Source de ladite Grotte ;
« Considérant qu'il y a de sérieuses raisons de penser « que cette eau, contient des principes minéraux, et qu'il « est prudent, avant d'en permettre l'usage, d'attendre « qu'une analyse scientifique fasse connaître les applica- « tions qui en pourraient être faites par la Médecine;,
* que d'ailleurs, la Loi soumet l'exploitation des Sources « d'eau minérale à l'autorisation préalable du Gouverne- « ment,