‹ Mois de Marie de Notre-Dame de LourdesChapitre 12 sur 17 · ARRÊTE · texte numérisé non relu

ARRÊTE

« L'Arrêté pris par lui le 8 juin 1858 est rapporté. « Fait à Lourdes, en l'hôtel de la Mairie, le 5 octobre

« Signé : Le Maire, Anselme. »

Pendant ce temps, Dominique et les Sergents de ville se rendaient à la Grotte pour enlever les barrières et les 'poteaux.

La foule y était déjà, et elle grossissait à vue d'œil. Les uns priaient à genoux, et, faisant effort pour ne point se laisser distraire par les bruits extérieurs, remerciaient Dieu d'avoir mis fin au scandale et aux persécutions. D'autres se tenaient debout, causant à voix basse, attendant, non sans émotion, ce qui allait se passer. Des femmes, en grand nombre égrenaient leurs chapelets. Plusieurs tenaient une gourde à la main, voulant la remplir à l'en droit même où la Source j-aillissait. On jetait des fleurs par-dessus les barrières, dans l'intérieur de la Grotte. A ces barrières, nul ne touchait. Il fallait que ceux qui les avaient mises publiquement, en se dressant contre la puissance de Dieu, vinssent les retirer publiquement, en se courbant devant la volonté d'un homme.

Dominique arriva. Bien que, malgré lui, un certain embarras se décelât dans sa personne un peu frémissante et

qu'on devinât, à la pâleur de son visage, une profonde humiliation intérieure, il n'avait point, contrairement à l'attente générale, l'aspect morne d'un vaincu. Escorté de ses agents, armés de haches et de pioches, il s'avançait le front haut'. Par une affectation qui parut singulière, il avait son costume officiel des grandes fêtes. Sa large écharpe tricolore ceignait ses reins, et flottait sur son épée de parade. Il traversa la foule, et vint se placer contre les barrières. Un tumulte vague, un sourd murmure, quelques cris isolés, sortaient de la multitude. Le Commissaire monta sur un fragment de rocher, et fit signe qu'il voulait parler. Tout le monde écouta : « Mes amis, se serait, dit-on, écrié Dominique, les barrières que voilà, et que, à mon grand regret, la municipalité avait reçu l'ordre de faire élever, vont tomber. Qui plus que moi a souffert de cet obstacle, dressé à rencontre de votre piété? Je suis religieux, moi aussi, mes amis, et je partage vos croyances. Mais le fonctionnaire, comme le soldat, n'a qu'une consigne : c'est le devoir, souvent bien cruel, d'obéir. La responsabilité n'en pèse pas sur lui. Eh bien ! mes amis, lorsque j'ai été témoin de votre calme admirable, de votre respect du Pouvoir, de votre foi persévérante, j'en ai instruit les autorités supérieures. J'ai plaidé ?otre cause, mes amis. J'ai dit : « Pourquoi veut-on les « empêcher de prier à la Grotte, de boire à la Source? « Ce peuple est inofîensif. » Et c'est ainsi, mes amis, que toute défense a été levée, et c'est ainsi que M. le Préfet et moi nous avons résolu de renverser à jamais ces barrières, qui vous étaient si pénibles, et qui me l'étaientbien plus encore. »

La foule garda un froid silence; Quelques jeunes gens chuchotaient et riaient. Dominique était visiblement troublé par son insuccès. Il donna ordre à ses agents d'enlever

les clôtures. Ge fut fait assez promptement. On fit un tas de ces planches et de ces débris au bord de la Grotte, et la Police les vint chercher -plus tard au commencement de la nuit.

Une émotion immense remplissait la ville de Lourdes. Durant cette après-midi, la multitude allait et venait sur le chemin de la Grotte. Devant les Roches Massabielle, d'innombrables fidèles étaient a genoux. On chantait des cantiques, on récitait- les litanies de la Vierge. Virgo pofons, ora pro nobis. On se désaltérait à la Source. Les croyants étaient libres. Dieu avait vaincu.

. Par suite des événements que nous avons racontés, M. Pardouz était devenu impossible dans le pays. L'Empereur ne tarda pas à l'envoyer -à la première préfecture qui se trouva vacante dans l'Empire. Par une singularité digne de remarque, cette préfecture fut celle de Grenoble. La baron Pardoux ne s'éloigna de Notre-Dame de Lourdes que pour aller à Notre-Dame de la Salette.

Dominique quitta également la contrée. On le nomma Commissaire de police dans un autre département. Replacé sur son terrain véritable, il contribua à découvrir avec une rare sagacité les ruses de quelques coquins dangegeux, qui avaient déjoué les efforts de son prédécesseur, et les recherches les plus actives du Parquet. Il s'agissait d'un vol considérable, un vol de deux ou trois cent mille francs, commis au préjudice d'une Compagnie de chemin de fer. Ce lut le point de départ de sa fortune dans la Police, qui était sa véritable vocation. Ses aptitudes re-

marquables, très-justement appréciées par ses chefs, devaient le conduire à un poste fort élevé. Le Procureur Impéiial, M. Vital, ne larda point non plus à être appelé à d'autres fonctions. M. Anselme demeura Maire, et on doit apercevoir encore une fois ou deux sa vague silhouette dans les dernières pages de ce récit.

Bien qu'il tût institué un tribunal d'enquête dès la fin de juillet, Mgr Laurence, avant de permettre qu'il entrât en fonctions, avait voulu qu'un certain apaisement se fit de lui-même dans les esprits. L'événement lui avait donné raison. Après les tumuhueux débats de la presse française et les mesures violentes du baron Pardoux, la Grotte était devenue libre, et on n'avait q>!us à redouter le scandale de voir un agent de la police arrêter, sur le chemin des R clics Massabielle, la Commission épiscopale allant accomplir son œuvre et étudier, au lieu même de l'Apparition, les traces de la main de Dieu.

Le 17 novembre, la Commission se rendit à Lourdes. Elle' interrogea la Voyante. Elle visita les Roches Mastabielle. Elle vit de ses yeux l'énorme jaillissement de la Sjurce divine. Elle constata, "par l'unanime déclaration des hommes de ce pays, que la Source n'existait pas avant d'avoir surgi miraculeusement aux yeux de la multitude, sous la main de la Voyante en extase.

A Lourdes et hors de Lourdes, elle fit une enquête approfondie sur les guérisons extraordinaires accomplies par l'eau de la Grotte.

Pendant plusieurs uiois, la Commission épiscopale se

transporta de la sorte auprès de ceux que la notoriété pubHque et quelques renseignements préalables lui désignaient comme ayant été l'objet d'une de ces guérisons étonnantes dont elle avait à déterminer le caractère.

Elle constata un grand nombre de Miracles. Parmi ceux-là, plusieurs ont déjà trouvé place dans le cours de ce récit. Deux d'entre eux étaient tout récents. Ils avaient eu lieu peu de temps api es le retrait de l'Arrêté préfectoral et la réouverture de la Grotte. L'un s'était a-ecompli à Nay, l'autre à Tartas. Bien que les deux chrétiennes qui avaient été l'objet de la faveur céleste fussent inconnues l'une a l'autre, un lien mystérieux semblait unir ces événements. Racontons-les successivement tels que nous les avons nous-même étudiés et écrits sous l'impression des vivants témoignages que nous avons entendus.

PRIÈRE

Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.

Notre- Dame de Lourdes, vous avez permis que, presque toujours aveugles ou égarées, et équitables seulement une fois, les puissances établies se trouvassent mêlées au drame merveilleux de vos Apparitions et de vos Miracles.

0 Marie, vous que l'humilité. a faite Reine des Univers, envoyez quelques rayons de votre sagesse parmi ceux qui ont assumé sur leurs épaules ou reçu de la Providence la mission redoutable de gouverner les sociétés humaines.

Depuis bientôt un siècle, nous voyons dans notre malheureux pays les pouvoirs les plus divers s'élever tout à coup, vivre ou briller un instant, pour aller s'effondrer ensuite dans une ruine commune. Depuis bientôt un siècle, les révolutions nous déebirent, les guerres nous accablent ; et l'unique cause de nos malheurs est de nous être abandonnés à l'iniquité ; d'avoir voulu nous passer de Dieu, et fonder en dehors de lui nos sociétés et nos gouvernements; d'avoir déserté le rocimmua-

ble de l'éternelle vérité pour aller bâtir follement sur le sable mouvant des opinions humaines et des changeantes philosophies. Et voilà, à Mère du Verbe, que, suivant la parole de votre Fils, l'orage s'est levé, que les fleuves ont débordé, que la trombe des vents a soufflé, et que, secoué de la sorte par la nature même des choses, l'imbécile édifice s'est alors écroulé avec fracas dans le sang et la boue, couvrant au loin la terre de raines immenses et d'innombrables débris. Il y a trois mille ans le Prophète avait dit : <r Si Dieu ne garde la cité, vainement veillent sur elle ceux qui s'en disent les gar" diens. »

0 Marie, priez pour ceux qui nous gouvernent. Obtenez pour eux les grandes vertus cardinales et rectrices. Que la Justice soit le principe de tous leurs actes. Que la Prudence préside à leur conduite. Que la Force les maintienne dans leur autorité et les défend 3 contre les autres; que la Tempérance les arrête devant tout excès dev pouvoir et les défende contre eux-mêmes.

Priez pour les Magistrats, afin que l'équité absolue soit l'unique règle de leurs jugements, et qu'ils fassent régner la Justice ici-bas. Priez pour les Législateurs, afin que toutes leurs constitutions et leurs codes ne soient que l'application du commandement unique qui est à lui seul la Loi et les Prophètes. « Vous aimerez Dieu par- dessus toute chose et le prochain comme vous-mêmes. »

Priez pour csux qui administrent, afin qu'ils accomplissent leur mission avec la fermeté qui se fait obéir, avec la douceur qui se fait aimer.

Priez pour celui qui est investi de l'Autorité suprême : pour celui qui la détient aujourd'hui, pour celui qui la possédera demain.

Que Dieu lui donne la Sagesse comme il la donna à ces grands pasteurs de peuples qui ont gouverné la terre sous les noms de patriarches ou de juges, sous les noms de princes, d'empereurs ou de rois, comme il la donna à Abraham, à Moïse, à Gédéon et à Josué ; à Salomon, àDavid et à Ézéchias ; à saint

enri d'Allemagne et à saint Edouard d'Angleterre ; comme il la donna à notre bienheureux Gharlemagne et à notre grand saint Louis.

Du fond de l'abime où nous gémissons, aurions-nous la coupable audace de vouloir mêler nos idées humaines à l'indéfectible lumière de Celui qui règne dans les Cieux? Loin de nous, ô Reine de l'humilité, une si orgueilleuse prière. Dieu voit tout: Dieu peut tout. Qu'il établisse parmi nous le Gouvernement de son choix et l'Homme de son choix. Et que la Frsnce, se relevant enfin de tant de désastres, redevienne dans le monde la nation très-chrétienne et la fille aînée de l'Église. Notre- Dame de Lourdes, priez pour nous.

Ainsi soit-il.

Dans celte même ville de Nay, où avait été guéri miraculeusement, quelques mois auparavant, le jeune Henri Busquet, une femme déjà parvenue à la vieillesse, Mme veuve Madeleine Bizan, était sur le point de mourir. Sa vie, du moins depuis vingt-quatre ou vin2t-cinq ans, n'avait été qu'une longue suite de douleurs. Frappée en 1835 par le choléra, elle était demeurée à peu près paralysée de tout le côte gauche : tl-le boitait et ne parvenait à faire quelques pas dans l'intérieur de la maison, qu'en s' appuyant contre les murs ou contre les meubles. Rarement, deux ou trofs fois par an, au plus fort de l'été pouvait-elie, aidée et presque portée par des bras étrangers, se rendre à l'église de Nay, assez voisine de sa maison, et y entendre la sainte Messe. Il lui était impossible, sans le secours d'autrui, soit de se mettre à genoux, soi' de se relever. L'une de ses mains était entièrement a„tro • phiée. Son tempérament général ne s'était guère moins ressenti que ses membres des suites du terrible fléau. Elle était en proie à de continuels vomissements de sang.

L'estomac était hors d'état de supporter les aliments solides. Du jus de viande, des purées, du café avaient suffi cependant à soutenir en'eile,dans ces déplorables condilions, la flamme vacillante de la vie. Flamme chétive toutefois, toujours prête à s'éteindre en son foyer mystérieux, et impuissante à réchauffer ce malheureux corps qu'agitait souvent un tremblement glacé. La pauvre femme avait toujours froid. Même au milieu des ardeurs de juillet ou d'août, elle demandait sans cesse à voir le feu pétiller dans l'âtre et faisait approcher de la cheminée son vieux fauteuil de malade.

JDepuis seize ou dix-huit mois son état s'était aggravé; la paralysie du côté gauche était devenue complète ; la même infirmité commençait à envahir la jambe droite. Les membres atrophiés étaient tuméfiés outre mesure, comme le soni parfois ceux des hydropiques.

Mme Rizan avait quitté le vieux fauteuil pour le lit. Elle ne pouvait y faire un seul mouvement, tant elle était infirme, et on était obligé de la retourner de temps en temps et de la changer de position. Elle n'était plus qu'une masse- inerte. La sensibilité était perdue tout aussi bien que le mouvement. — Où sont mes jambes? disait-elle quelquefois quand on venait de la déplacer un peu.

Ses membres s'étaient pour ainsi' d'ire ramassés et repliés sur eux-mêmes. Elle se tenait constamment couchée sur le côté, en forme de Z.

Deux mddecins l'avaient successivement soignée. M. le docteur Talamon l'avait depuis longtemps jugée incurable, et, s'il continuait à la voir fréquemment, c'était seulement.à titre d'ami. Il refusait de lui ordonner des remèdes, disant que tout traitement, quel qu'il fût, serait fatalement nuisible et que la pharmacie et les médicaments ne pouvaient qu'affaiblir la malade et user encore

davantage son organisme déjà si profondément atteint. M. le docteur Subervielle, sur l'insistance de Mme Rizan, avait prescrit quelques ordonnances, rapidement reconnues inutiles, et avait également renoncé à toute espérance.

Si les membres paralysés étaient devenus insensibles, les souffrances que cette infortunée ressentait ailleurs, tantôt à l'estomac ou au ventre, tantôt à la tête, étaient atroces. La position constante que son malheureux corps était obligé de garder avait fini par produire une double plaie, l'une au creux de la poitrine, l'autre à l'aine. Sur le côté, en plusieurs endroits, sa peau était usée par le long frottement du lit, et laissait voir la chair toute dénudée et sanglante. La mort approchait.

Mme Rizan avait deux enfants. Sa fille, nommée Lu* bine, demeurait avec elle et la soignait avec un dévouement de toutes lès heures. Son fils, M. Romain Rizan, était placé à Bordeaux dans une maison de commerce.

Lorsque le dernier espoir fut perdu et que le docteur Subervielle eut déclaré que la malade avait à peine quelques jours à vivre, on manda en toute hâte M. Romain Rizan. Il vint, embrassa sa mère, reçut sa bénédiction et ses suprêmes adieux. Puis, obligé de repartir par suite d'un ordre qui le rappelait, arraché du pied de ce lit de mort par la cruelle tyrannie des affaires, il quitta samère avec la poignante certitude de ne plus la revoir.

La mourante avait reçu l'extrême- onction. Son agonie se prolongeait au milieu de souffrances intolérables. — Mon Dieu i s'écriait-elle souvent, mettez un terme a tant

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de douleurs. Àccordez-moi, Seigneur, ou de guérir ou de mourir !

Elle fit prier les sœurs de la Croix, à Igon, dont sa belle -sœur était Supérieure, de faire à la très-sainte Vierge une neuvaine pour obtenir de sa puissance ou la guérison ou la mort. La malade témoigna aussi le désir de boire de l'eau de la Grotte. Une voisine, Mme Nessans, qui se rendait à Lourdes, promit de lui en rapporter à son retour.

Depuis quelque temps on la veillait jour et nuit. Le samedi, 16 octobre, une crise violente annonça l'approche définitive du dernier moment. Les crachements de sang furent presque continuels. Une teinte livide se répandit sur ce visage amaigri. Les yeux devinrent vitreux. La malade ne parlait presque plus, sinon pour se plaindre de douleurs aiguës. — Seigneur, répétait-elle souvent, Seigneur, que je souffre .' Ne pourrai-je donc pas mourir ?

— Son vœu sera bientôt exaucé, dit le docteur Subervielle en la quittant. Elle mourra dans la nuit ou au plus tard à la naissance du jour. Il n'y a plus d'huile dans la lampe.

De temps en temps la porte s'ouvrait. Des amis, des voisins, des- prêtres, M. l'abbé Dupont, M. l'abbé Sanarens, vicaire deNay, entraient silencieusement et demandaient à voix basse si la mourante vivait encore.

Le soir, en la quittant, M. l'abbé André Dupont, son consolateur et son ami, ne put retenir ses larmes.

— Avant le jour elle sera morte, dit-il, et je ne la reverrai qu'en Paradis.

La nuit était venue. La solitude s'était faite peu à peu

.m la maison. Agenouillée devant une statue de la Vierge, Lubine priait, sans espérance terrestre. Le silence était profond et n'était interrompu que par la respiration pénible de la malade. Il était près de minuit.

— Ma fille! dit l'agonisante.

Lubine agenouillée se lève et s'approche du lit:

— Que voulez-vous, ma mère? fit-elle en lui prenant la main.

— Ma chère enfant, — lui dit d'iïne voix un peu étrange la mourante, qui sembla sortir comme d'un songe profond,. — va chez notre amie, Mme Nessans, qui a dû rentrer de Lourdes ce soir. Demande-lui un verre d'eau de la Grotte. C'est cette eau qui doit me guérir. La sainte Vierge le veut.

— Ma bonne mère, répondit Lubine, il est trop tard à ce moment. Je ne puis vous laisser seule, et tout le monde est couché chez Mme Nessans. Mais demain matin, j'irai en chercher dès la première heure.

— Attendons alors.

Et la- malade rentra dans son silence.

La nuit se passa et fut longue.

Les joyeuses cloches du dimanche annoncèrent enfin le lever du jour. L' Angélus du matin portait à la Vierge Marie les prièiesdela terre et célébrait l'éternelle mémoire de sa toute -puissante Maternité. Lubine courht chez Mme Nessans, et revint aussitôt, portant une bouteille d'eau de la Grotte. /

— Tenez, ma mère, buvez! et que la sainte Yierge vienne à votre secours !

Mme Rizan porta le verre à ses lèvres et en avala quelques gorgées.

— 0 ma fille, ma fille, s'écria-t-elle, c'est la Vie que je bois. Il y a la Vie dans cette eau! Frotle-m'eu le visage ! Frotte-m'en le bras ! Frotte-m'en tout le corps !

Toute tremblante et hors d'elle-même, Lubine trempa un linge dans l'eau miraculeuse et lava le visage de' sa mère.

— Je me sens guérie, criait celle-ci d'une- voix redevenue claire et forte, je me sens guérie !

Lubine, cependant, épongeait à Faide du linge mouillé les membres paralysés et tuméfiés de la malade. Avec une ivresse de bonheur, mêlée de je ne sais quel frisson d'épouvante, elle voyait l'enflure énorme s'affaisser et disparaître soudainement sous le mouvement rapide do sa main, et la peau, violemment tendue et luisante, reprendre son aspect naturel. Subitement, pleinement, sans transision, la santé et la vie renaissaient sous ses doigts.

— Il me semble, disait la mère, qu'il sort de moi par tout le corps, comme des boutons brûlants.

C'était sans doute le principe intérieur du mal qui s' enfuyait de ce corps jusque-là si tourmenté par la douleurs °, qui le quittait à jamais, sous l'action d'une volonté surhumaine.

Tout cela s'était accompli en un instant. En une minute ou deux, le corps agonisant de Mme Rizan, épongé par sa fille, avait retrouvé la plénitude de ses forces.

— Je suis guérie ! tout à fait guérie ! s'écriait la bienheureuse femme. Que la sainte Vierge est bonne ! Qu'elle est puissante !...

Puis, après cet élan vers le ciel, les appétits matériels de la terre se firent sentir violemment.

— Lubine, ma chère Lubine, j'ai faim, je veux manger.

— Voulez-vous du café, voulez-vous du vin ou du lait ? balbutia la jeune fille, troublée par la soudaineté, en quelque sorte foudroyante, de ce miracle.

— Je veux de la viande et du pain, ma fille, dit la mère. Je n'en ai pas mangé depuis vingt-quatre ans.

Il y avait là quelque viande froide, un peu de vin. Mme Rizan but et mangea.

— Et maintenant, dit-elle, je veux me lever.

— Ce n'est pas possible, ma mère, dit Lubine, hésitant malgré elle à en croire ses yeux, et s'imaginant peut-être que les guérisous venues directement de Dieu étaient soumises, comme les cures ordinaires, aux lenteurs et aux précautions de la convalescence. Elle tremblait de voir ce miracle si inespéré s'évanouir tout à coup.

Mme Rizan insista et demanda ses vêtements. Ils étaient depuis bien des mois repliés et mis à leur place dans l'armoire d'une pièce voisine. On pensait, hélas ' qu'ils ne serviraient plus. Lubine sortit de la chambr. pour aller les chercher. Elle rentra presque aussitô ; mais, arrivée sur le seuil de la porte, elle poussa sn grand cri et laissa tomber à terre, tant son saisissement fut grand, la robe qu'elle portait à la main.

Sa mère, durant cette courte absence, avait sauté hors du lit et était allée s'agenouiller devant la cheminée cù se trouvait la statue de la Vierge. Elle était là, les mairs jointes, remerciant sa toute-puissante libératrice.

Lubine, terrifiée comme devant la résurrection d'un mort, était incapable d'aider sa mère à se vêtir. Celle-ci ramassa sa robe, s'habilla toute seule en un clin d'œil et retomba à genoux aux pieds de l'image sacrée. "

Il était environ sept heures du matin. On sortait de la première Messe. Le cri de Lubine fut entendu dans la rue par les groupes qui passaient sous ses fenêtres.

— Pauvre fille ! dit-OD, c'est sa mère qui vient d'expirer. Il était impossible qu'elle passât, la nuit.

Plusieurs personnes, amies ou voisines, entrèrent aussitôt dans la maison pour soutenir et consoler Lubine en cette indicible douleur. Parmi elles, deux Sœurs de Sainte-Croix.

— Eh bien, ma pauvre enfant, elle est donc morte, votre bonne mère ! Mais vous la reverrez au ciel.

Et elles s'approchèrent de la jeune fille, qu'elles trouvèrent appuyée contre la porte entr'ouverte et le visage bouleversé.

Lubine put à peine leur répondre.

— Ma mère est ressuscitée! fit-elle d'une voix étranglée par une émotion si forte qu'elle nepouyait la porter sans défaillir.

— Elle délire, pensèrent les Sœurs en pénétrant dans te chambre, suivies des quelques personnes qui montaient avec elles, l'escalier.

Lubine avait dit vrai.

Mme Rizan avait quitté son lit. Elle était habillée et priait, prosternée devant l'image de Marie. Elle se leva et dit :

— Je suis guérie-! Remercions la sainte. Vierge. Tous à genoux i

Le bruit de cet événement extraordinaire se répandit dan? la ville de Nay avec la rapidité de l'éclair. Tout ce jour et le lendemain la maison fut pleine de monde. La foule se pressait, émue et recueillie, dans cette chambre où venait de passer un rayon de la toute-puissante bonté de Dieu. Chacun voulait voir Mme Rizan, toucher son corps rendu à la vie, se convaincre de ses propres yeux, et graver en son souvenir tous les détails de ce drame surnaturel.

M. le docteur Subervielle reconnut sans hésiter le caractère miraculeux et divin de cette guérison extraordinaire.

A Bordeaux cependant M. Romain Rizan, au désespoir, attendait avec angoisse la missive fatale qui devait lui annoncer la mort de sa mère.

Ce fut pour lui un coup terrible lorsque, un matin, la poste lui apporta une lettre dont l'adresse portait l'écriture bien connue de M. l'abbé Dupont.

— J'ai perdu ma pauvre mère, dit-il à un ami qui était venu le visiter.

Et il fondit en larmes sans avoir le courage de briser l'enveloppe.

— Ayez de la force dans le malheur, ayez de la foi, lui disait son ami.-

Il rompit enfin le cachet. Les premiers mots qui frappèrent ses yeux furent ceux-ci : « Dco gratias! Alléluia! « Réjouissez-vous, mon cher ami, votre mère est guérie,

VINGT-SIXIEIIE JOUR.

« complètement guérie. C'est îa sainte Vierge qui lui a » rendu miraculeusement la santé. » L'abbé Dupont lui racontait de quelle façon toute divine Mme Riz an avait trouvé au terme de son agonie la Vie au lieu de la îvïort.

Quelle joie pour le fils ! quelle joie pour son ami !

Cet ami était employé- dans une imprimerie de Bordeaux où se pubiait le Messager catholique.

— Donnez-moi cette lettre, dit-il à. Romain Rizan, il faut que les œuvres de Dieu soient connues, et que Notre- Dame de Lourdes soit glorifiée.

Moitié de gré, moitié de force, il obtint la lettre. Le Messager catholique la publia quelques jours après.,

Quant à l'heureux fils, il repartit presqu? aussitôt pour Nay. A l'arrivée de la diligence une femme l'attendait. Elle courut à lui, alerte et vive, quand il descendit de voiture, et se précipita dans ses bras en pleurant d'attendri-sement et de joie.

C'était sa mère.

PRIÈRE

Notre -Dame de Lourdes, priez pour nous. 0 Vous qui ne refusez rien à la foi de vos enfants, Notre- Dame de Lourdes, faites descendre en nous cette Foi elle- • t^êrne, — non-seulement la Foi qui consiste à croire les vérités .que l'Église enseigne, mais encore cette Foi particulière, cette F(l filiale et confiante, vive et pleine, ardente et absolue, qui plaît tant au cœur de Dieu; cette Foi puissante et sacs hésita "on qu'il récompense ici-bas en lui accordait tout ce qu'elle d\iiiande et en faisant pour elle les plus grands miracles. Donnez-nous la Foi de ces âmes simples et droites qui vous ont invoquée à Lourdes et loin de Lourdes, et qui ont obtenu de votre toute-puissante bonté ces guérisons extraordinaires qui stupéfient la nature. Sans doute, ô Marie, nous croyons; et, avec le secours delà grâce, nous saurions mourir pour no-

us

lie foi : mais, malgré tout, cette foi est timide, chancelante, cette foi trébuche à chaque pas aumilieu des ténèbres. Rendez la courageuse, ferme et lumineuse. Nous croyons, ô Marie ! comme le centenier de TÉvangile, nous croyons : venez en aide à notre incrédulité. Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous. Ainsi soit-il.

Bien longtemps avant les événements de Lourdes, à une époque où Bernadette n'était pas encore au monde, en 1843, dans le courant du mois d'avril, une honorable famille de Tartas, dans les Landes, était dans de sérieuses inquiétudes. Une mère et son enfant, toute petite fille non encore baptisée, étaient en grave danger de mort. Les médecins n'osaient plus répondre de rien.

Cette famille était celle de M. Mpreau de Sazenay, un s personnages les plus respectés de ce pays. *Le cœur de cet homme de bien était torturé par les ** *s affreuses angoisses. Ces angoisses n'étaient pourtant ] /le désespoir, car le désespoir n'est pas chrétien, et îv. j Moreau avait le bonheur de croire fermement: Il s; «)it que le fil de nos existences est entre les mains d'un ]\ itre suprême devant lequel on peut toujours en appeler de la décision des docteurs de la Science. Quand l'homme a condamné, le Bor des cieux, comme les son~ ver&ins de la terre, s'est réservé le droit de grâce.

— La sainte Vierge, pensa le malheureux époux, daignera peut-être écouter ma prière.

Et il s'adressa avec confiance à la mère du Christ.

Le péril qui avait paru tout d'abord si menaçant, s'éloigna p:-u à peu comme un nuage noir que, dans les hauteurs de 1'atmospLère, chassent et dissipent les souffles de l'ai-. L'horizon s'éclaireit, se rasséréna et ne tarda pas à devenir rayonnant. La mère avait recouvré la santé. La petite enfant était pleine de vie.

Assurément c-tte guerison n'avsit en soi absolument rien d'extraordinaire, rien d'évidemment miraculeux. Le mal, quelque alarmant qu'il eût paru a M- Moreau, n'avait jamais été tel que les médecins eussent absolument désespéré. L'issue favorable de la crise pouvait donc être tout à fait naturelle. Le cœur de l'époux et du père ss sent.-.it cependant pénétré de reconnaissance envers la sainte Vierge II n'était pas de ces âmes rebelles à la reconnaissance, qui ne demandent pas mieux que de douter du bienfait pour S3 dispenser de la gratitude.

Nous avons dit rue l'enfant n'était pas encore baptisée.

— Comment allez-vous nommer votre fille? dit-on à M. Moreau.

— Elle s'appellera Marie, répondit-il.

— Marie? Mais c'est le nom le plus commun que noi ayons ici. Toutes les femmes du peuple, toutes les se vantes s'appellent Marie. Et puis Ifarie J/oreau, c'est p euphonique. Ces deux M, ces deux R ne se peuvent J? porter.

Mille raisons de même valeur furent alléguées. Ce tu \ un toile général. M. Moreau de Sazenay était un hom trè."-facile, très-accessible, et habituellement fort déféreajj"* aux avis qu'on lui donnait; mais, en cette circonstance, il résista à tout, aux supplications comme aux conseils : '

il brava les bouderies, et sa ténacité fat extraordinaire. Il se souvenait que, dans ses récentes alarmes, il avait invoqué ce nom sacré, et que c'était celui de la Pleine du ciel. -

• - Elle s'appellera Marie, je veux qu'elle ait pour patronne la sainte Vierge. Je vous le dis en vérité, ce nom lui portera bonne nr.

On s'étonnait autour de lui de son obstination, mais elle ne cédait pas plus que celle de Zacharie, quand il voulut, comme le raconte l'Évangile, que son fils s'appela' Jean.

N Vainement les obsessions redoublèrent de tous côtés ; il fallut en passer par cette volonté inflexible.

La première-née de cette famille porta donc le nom de Marie.

Le père voulut, en outr.e, que pendant trois années elle fût vouée au blanc, la couleur de la Vie-ge.

Et cela fut fait ainsi.

Plus de seize ans s'étaient écoulés depuis co que nous enons de raconter. Une deuxième enfant était née, qu'on vait appelée Marthe.

» Mlle Marie Moreau faisait ses études chez les Dames if Sacré-Cœur de Bordeaux.

Vers le commencement de janvier 1858, elle fut atteinte d'une maladie d'yeux qui la força rapidement d'interrompre tout travail. Elle supposa que c'était quelque coup 2 ''air,- qui passerait comme il était venu; mais ses espéances furent trompées, et son état finit par prendre un

caractère tout à fait inquiétant. Le médecin ordinaire da la maison jugea nécessaire d'appeler en consultation un oculiste distingué de Bordeaux, M,. Bermont

Ce n'était point un coup d'air, c'était, une amaurose.

— Le mal est très -grave, dit M. Bermont. L'un de.7; deux yeux est tout à fait perdu et l'autre est bien malade.

Les parents furent immédiatement avertis. La mère accourut à Bordeaux et ramena son enfant pour lui faire suivre, au sein de" la famille et avec une sollicitude attentive, le traitement que le médecin oculiste avait ordonné, sinon pour guérir l'œil qui était perdu, du moins pour sauver celui qui restait encore, et qui était déjà assez atteint pour n'apercevoir les objets qu'à travers une brume absolument confuse.

Les médicaments, les bains de mer, tout ce crue conseilla la Science fut Inutile. Le printemps et l'automne se passèrent en ces vains efîorts. Cet état déplorable résistait à tout et s'aggravait lentement. La cécité complète était imminente. M. et Mme Moreau se décidèrent à conduire leur fille à Paris pour consulter nos illustrations médicales.

Comme ils se disposaient en toute hâte à ce voyage, redoutant qu'il ne fût déjà trop tard pour conjurer le malheur qui menaçait leur enfant, le facteur de la poste \ej apporta le numéro hebdomadaire d'un petit journal / ; Bordeaux auquel ils étaient abonnés, le Messager call\ • ligue.

C'était dans les premiers jours de novembre.

Or, c'était précisément ce numéro du Messager catholique' qui contenait la lettre de M. l'abbé Dupont et le récit de Ii miraculeuse guérison de Mme veuve Riz -m, de Nay, par l'emploi de l'eau de la Grotte. '

M. Moreau l'ouvrit machinalement, et ses regards tombèrent sur cette divine histoire. Il pâlit en la lisant.

L'espérance venait de s'éveiller dans l'âme du père désolé, et son esprit, ou plutôt son cœur avait eu un trait de lumière.

— Voilà, dit-il, la porte où il faut frapper. Il est évident, ajouta-t-il avec une merveilleuse simplicité dont nous tenons à conserver l'expression textuelle, il est évi^ dent que si la sainte Vierge est apparue a Lourdes, elle a intérêt à y opérer des guérisons miraculeuses, pour constater et prouver la réalité de ces Apparitions. Et cela est vrai surtout dans les commencements, tant que cet événement n'est pas encore universellement accrédité..... Hâtons-nous donc 1 Là, comme partout, ce seront les premiers arrivés qui seront les premiers servis. Ma femme! ma fille ! c'est à Notre-Dame de Lourdes qu'il se faut adresser.

Les seizo années qui s'étaient écoulées depuis la naissance de sa fille n'avaient point attiédi, on le voit, la foi de M. Moreau.

Une neuvaine fut résolue, à laquelle s'associèrent, dans le voisinage, les compagnes et les amies de la jeune malade. Par une circonstance providentielle, un prêtre de la ville avait en ce moment chez lui une bouteille d'eau de la Grotte, de sorte que la neuvaine fut commencée presque immédiatement.

Les parents, en cas de guérison, firent vœu d'aller er pèlerinage à Lourdes et de vouer pour un an la jeune fille au blanc ou au bleu, à ces couleurs de la sainte Vierge qu'elle avait déjà portées pendant trois ans, quand ell était toute petite enfant, venant d'entrer dans la vie.

S La neuvaine commença le lundi soir, 8 novembre.

2 )k MOIS DE MARIE DE X.-D. DE LOURDES.

Faut-il le dire? la malade ne croyait guère. La mère n'osait espérer. Le père seul avait cette foi tranquille à laquelle les bienfaisantes bontés du ciel ne résistent jamais.

Tous prièrent en commun, dânsla chambre de M. Moreau, devant une im.'ge de la sainte Vierge. La mère, la jeune malade et sa petite sœur S3 levèrent successivement pour se retirer et se coucher, mais le père resta à genoux.

Il se crut seul, et sa voix s'éleva avec une ferveur dont l'accent arrêta derrière lui sa famille prête à sortir, sa famille qui nous a fait ce récit, et qui ne peut se souvenir d-. ce moment solennel sans frissonner encore d'écnotion.

— Sainte Vierge, disait le père, très-^inte Vierge Marie, vo*us devez guérir ma fille ! Oui, e: vérité, vous le devez. C'est pour vous une obligation, et vous ne pouvez pas vous y refuser. Songez donc, ô Marie, songez que c'est malgré tous, que c'est contre tous que j'ai voulu vous choisir pour être sa patronne. Vous devez vous rappeler quelles luttes j'ai eu à soutenir pour lui donner votre nom sacré. Eh bien! sainte Vierge, pouvez-vous oublier tout cela? Pouvez-vous oublier qu'alors je défendais votre noaij votre puissance, votre gloire contre les insistances et les vaines raisons de ceux qui m'entouraient? Pouvezvous oublier que je mis 'publiquement cette enfant sous votre protection, disant et répétant à tous que ce nom,r votre nom, à vous, sainte vierge Marie, lui porterait bon «. ■ heur?... C'était ma fille, j'en ai fait la vôtre. Pouvez-vous l'oublier. Est-ce que vous n'êtes -pas engagée par là, sainte Vierge? Est-ce que vous n'êtes pas engagée d'honneur, — maintenant que je suis malheureux, maintenant que nous vous prions pour notre fille, pour la vôtre, à venir à notre secours et à guérir sa maladie? La laisserez-

vous devenir aveugle après la foi que j'ai montrée en vous?... JNfon! Non! c'est impossible, et vous la guérirez!

Tels étaient les sentiments que laissait éclater à voix haute le malheureux père, faisant appel au cœur de la sainte Vierge, la mettant en quelque sorte en demeure, et la sommant de payer sa dette de reconnaissance.

Il était dix heures du soir.

La jeune fille, au moment de se coucher, imbiba d'eau de Lourdes un bandeau de toile et le plaça sur ses yeux, en le nouant derrière la tête.

Son âme était agitée. Sans avoir la foi de M. Moreau, elle se disaij qu'après .tout la sainte Vierge pourrait bien la guérir ; que, bientôt peut-être, à la fin rie la neuvaine, elle aurait retrouvé la lumière. Puis le doute venait, et il lui semblait qu'un miracle n'était pas fait pour elle. Toutes ces pensées roulant1 dans son esprit, elle eut grand'peine. à s'endormir, et ce ne fut que fort tard qu'elle trouva enfin le sommeil.

Le lendemain matin, à son réveil, son premier mouvement, mouvement de vague espérance et d'inquiète curiosité, fut d'enlever le bandeau qui recouvrait ses yeux.

Elle poussa un grand cri.

Tout autour d'elle, la lumière du jour naissant inondait la chambre. Et elle voyait clairement, nettement, distin;itement. L'œil malade avait recouvré la santé, l'œil qui «tait mort était ressuscité:

— Marthe! Marthe! cria-t-elle à sa sœur, j'y vois! j'y vois! je suis guérie!

La jeuue Marthe, qui couchait dans la même chambre, se jette au bas du lit et accourt. Elle voit les yeux de Marie entièrement débarrassés de leur voile sanglant, ses yeux noirs et brillants, dans lesquels resplendissaient la force et la vie. '

Le cœur de la petite fille se tourne vers le père et la mère qui manquaient à cette joie.

— Papa! maman! cria-t-elle.

Marie lui fit signe de se taire.

— Attends, attends, .dit-elle. Je veux voir auparavant si je puis lire. Donne-moi un livre.

L'enfant en prit un sur la table de la chambre.

— Tiens, dit-elle.

Marie ouvre le livre et y lit aussitôt, couramment, sans effort, comme tout le monde. La guérison était complète, radicale, absolue, et la sainte Vierge n'avait pas fait les choses à demi.

Le père et la mère étaient accourus.

— Papa, maman, j'y vois, je lis, je suis guérie !

Comment pourrions-nous peindre cette scène indescriptible? Chacun la comprend, chacun peut lavoir en descendant dans son propre cœur.

La porte de la maison n'était pas encore ouverte. Les j fenêtres étaient fermées, et leurs vitres transparentes ne' laissaient passer que les premières clartés du matin. Qui' donc auraitpu entrer et se mêler à la joie de cette famille retrouvant tout à coup le bonheur?

Et cependant, ces chrétiens exaucés comprirent qu'ils n'étaient point seuls et qu'un être," puissant et invisible, était en ce moment au milieu d'eux.

Le père et la mère, la petite Marthe, tombèrent à genoux. Marie, encore couchée, joignit les mains, et de ces quatre poitrines oppressées d'émotion et de reconnaissance, sortit comme une action de grâces, le nom de la mère de Dieu :

— 0 sainte Vierge Marie, ô Notre-Dame de Lourdes!... Quelles furent leurs autres paroles, nous l'ignorons.

Quant à leurs sentiments, qui ne les devine , en assistant par la pensée à ce bienheureux événement, à cet éclair de la puissance de Dieu, traversant tout à coup la destinée d'une famille éplorée, et changeant ses douleurs en félicité.

Est-il besoin d'ajouter que, peu de temps après, Mlle Marie Moreau allait avec ses parents remercier Notre-Dame de Lourdes, à la Grotte de l'Apparition. Mile Moreau déposa ses vêtements sur l'Autel et reprit, tout heureuse et toute fière de les porter, les couleurs de la Reine des vierges.

M. Moreau, dont auparavant la foi avait été si grande, était dans la stupeur.

— Je croyais, disait-il, que ces grâces ne s'accordaient qu'à des saints. Comment se fait-il que de telles faveurs descendent aussi sur de misérables pécheurs comme nous?

Ces faits ont eu pour témoins toute la population de Fartas, qui prenait part à l'affliction de cette famille,

l'une des plus estimées du pays. Chacun dans la ville a vu et peut attester que la maladie, jusque-là si désespérée, avait été guérie soudainement dès le commencement de la neuvaine. La Supérieure du Sacré-Cœur de Bordeaux, les cent cinquante élèves qui étaient les compagnes de Mlle Marie Moreau, les médecins de l'établissement ont constaté et la gravité de son état avant les événements que nous avons racontés, et ensuite sa complète guérison. Elle rentra en effet à Bordeaux, où elle passa encore deux ans pour terminer ses études.

Le médecin oculiste, M. Bermont, ne pouvait revenir de sa surprise en présence de cet événement, si en dehors de la portée de son art. Nous avons vu sa déclaration attestant l'état de la malade et reconnaissant l'impuissance de la médecine à obtenir une telle guérison, « qui a persisté, dit-il, et qui persiste encore. Quant à l'instantanéité de cette guérison, telle qu'elle s'est produite, c'est, ajoute-t-il, un fait hors ligne qui sort [out à fait des procédés au pouvoir de la science médicale. — En foi de quoi j'ai signé : Bermont. »

Cette déclaration, datée du 8 février 1859, est déposée à l'évêché de Tarbes avec un grand nombre de lettres et de témoignages des habitants de Tari as, parmi lesquels figure celui du maire de la ville, M. Desbord.

Mlle Marie porta les couleurs de la Vierge jusqu'au jour de son mariage, qui eut lieu quelque temps après la lin de ses études et sa sortie du Sacré-Cœur. Ce jour-là même, elle se rendit à Lourdes et quitta la robe de la jeune fille pour revêtir celle de l'épouse.

Elle voulut faire don de ce vêtement bleu et blanc à une autre enfant, aimée aussi par la sainte Vierge, à

Bernadette. Ayant la même mère, n'étaient-elles pas un peu sœurs?

C'est le seul cadeau que Bernadette ait jamais accepté. Elle, a porté pendant plusieurs années, jusqu'à ce qu'elle ait été tout à fait usée, cette robe dont les couleurs rappelaient la bienfaisante toute-puissance de la divine Apparition de la Grotte.

Voilà déjà onze ans que ces événements se sont accomplis. Le bienfait accordé par la très-sainte "Vierge n'a point été retiré : la vue de Mlle Moreau a continué d'être parfaite : jamais une rechute, jamais une indisposition, même légère. A moins d'un suicide, je veux dire d'un acte d'ingratitude ou d'un abus de grâces, ce que Dieu ressuscite ne meurt plus. Besurgem^jam non moritur.

"Mlle Marie Moreau se nomme aujourd'hui Mme d'Izarn de Villefort; elle est mère de trois superbes enfants qui ont les plus beaux yeux du monde. Bien que ce soient des garçons, il n'en est pas un seul qui, parmi ses prénoms de baptême, ne porte en tête le nom de Marie.

PRIÈRE

Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.

Notre-Dame de Lourdes, nous venons de contempler avec attendrissement un ménage chrétien que votre grâce a visité, ot que votre droite a béni.

Fille de Joachim et d'Anne, épouse de Joseph, mère de Jésus, jetez un regard de compassion et de bienveillance sur toutes les familles de Ja terre, et guérissez les maux intimes dont chacune d'elles peut souffrir.

Hélas! que de ménages ici-bas vivent dans l'amertume, le déchirementc et les larmes! combien, par leur propre faute, transforment en une sorte d'enfer ce saint état de mariage, le .seul sacrement dont l'origine remonte au Paradis terrestre

°t qui, lorsque les époux savent s'aimer en Dieu, conserve encore, en ce monde déchu, une part délicieuse de la félicité primitive. Combien d'époux désunis ! Combien de maris durs, pleins d'inconduite, adonnés à quelque vice, font le désespoi1 de leurs femmes, combien de femmes acariâtres, vaines, légères/ fantasques, maussades, d'un caractère affreux, font le malheur de leur mari ! Combien de parents peu pénétrés de leurs devoirs; combien d'enfants ingrats; combien de plaies et de hontes cachées ; combien de profanations sacrilèges dans cet auguste Sacrement que saint Paul appelle « grand devant Dieu et grand devant l'Église, » dans ce Sacrement qui a pour but immuable de perpétuer le genre humain. Et aussi que d'épreuves envoyées par Dieu! que de maladies, de traverses humaines, de stérilités cruelles, de morts et de séparations douloureuses!

0 Marie, Mère-très-pure et Épouse du Saint-Esprit, modèle de toute force et de toute douceur, venez au secours de tant de coupables et d'infortunés. Convertissez eux qui pèchent : donnez le courage et la patience à ceux qui souffrent. Faites 'entrer dans ces maisons- si tristes, le divin médecin qui peut guérir les maux les plus désespérés, le Suprême Consolateur qui adoucit toute peine et rend léger tout fardeau. 0 trèsdouce, ô très -bonne, ô très-pieuse Vierge Marie, regardez toutes les familles, entendez le cri de tant de misères, de tant de chagrins, et écoutez alors la voix de votre maternelle compassion et de voire miséricorde, la veix de votre propre cœurv vous disant à vous-même comme nous vous le disons tous ici;

c Notre-Dame de Lourdes, priez pour nou*t j insi soit-il.

On comptait par centaines les cures miraculeuses. Ii était impossible de tout vérifier. La Commission épiscopale en soumit trente à son enquête approfondie. Elle se montra d'une extrême sévérité dans cet examen, et elle n'admit le Surnaturel que lorsqu'il était absolument impossible de faire autrement.

Peut-être D'est-il point superflu de raconter ici de quelles précautions minutieuses s'entourait la Commission instituée par l'Évêque.

Il y avait, dans la délicate étude à laquelle elle se livrait, deux parts bien distinctes : les faits eux-mêmes et leurs circonstances relevaient du témoignage humain; l'examen du caractère naturel ou surnaturel de ces faits devait, en grande partie, du moins, de la médecine. La méthode i iu tribunal d'enquête s'inspira de cette double •pensée.

Parcourant les diocèses de Tarbes, d'Auch et de Bayonne, la Commission appelait devant elle ceux qu'on

lui signalait comme ayant été l'objet de ces guérisons singulières. Elle les interrogeait avec un soin minutieux sur tous les détails de leur maladie et de leur retour, subit ou graduel, à la santé. Elle leur faisait poser, par les hommes de la science humaine, des questions techniques auxquelles les théologiens n'eussent peut-être pas pensé. Elle convoquait, pour contrôler ces déclarations, les parents, les amis, les voisins, tous les témoins des diverses phases de l'événement, ceux qui avaient vu le malade, ceux qui avaient assisté à laguérison, etc., etc.

Une fois parvenue de la sorte à une certitude absolue de l'ensemble et du détail des faits, elle en soumettait l'appréciation à deux médecins éminents et autorisés qu'elle s'était adjoints. Ces médecins étaient M. le docteur Vergés, médecin des eaux de Barèges, professeur agrégé de la Faculté de Montpellier, et M. le docteur Dozous, qui avait déjà étudié pour son propre compte plusieurs de ces étranges incidents. '

Chaque médecin consignait dans un rapport à part son appréciation sur la nature de la guérison : tantôt repoussant le miracle pour attribuer à des causes naturelles la cessation de la maladie; tantôt déclarant le fait entièrement inexplicable autrement que par une action surnaturelle de la puissance divine; tantôt enfin ne concluant pas, et restant dans le douté, doute plus ou moins incliné vers Tune ou vers l'autre de ces solutions.

Sur ce double élément, — la pleine connaissance des faits d'un côté, et les conclusions de la science de l'autre, — la Commission délibérait et proposait son jugement à l'Évêque avec toutes les pièces du procès.

La Commission n'avait et ne pouvait avoir d'opinion préconçue. Croyant en principe au Surnaturel, que l'on

rencontre si souvent dans l'histoire du Monde, elle savait en même temps que rien ne tend à discréditer les vrais miracles venant de Dieu, comme les faux prodiges venant des hommes. Également éloignée, ~ soit d'affirmer à l'avance, soit de nier prématurément, n'ayant aucun parti pris ni pour le Miracle ni contre lui, elle bornait sa tâche à examiner et ne cherchait que la Vérité. Faisant appel, pour s'éclairer sur les divers faits qu'elle étudiait, à toutes les lumières, à tous les renseignements^ à tous les témoignages, elle agissait publiquement. Elle était ouverte aux incroyants comme à ceux qui croyaient. Énergiquement résolue à écarter avec la plus impitoyable sévérité tout ce qui était vague et incertain, et à n'accepter que les faits précis, assurés, incontestables, elle refusait toute déclaration basée -sur des on-dit et sur de vaines rumeurs.

A tout témoin se présentant devant elle, elle imposait deux conditions : la première, de ne déposer que ce qu'il savait personnellement, que de ce qu'il avait vu de sas yeux; la seconde, de s'engager à dire toute la vérité et la vérité seule par la solennelle formalité du serment.

Avec* de telles précautions, avec une organisation si prudente et si sage, il était impossible à de faux miracles de parvenir à tromper, même un instant, le jugement de la Commission. Gela était impossible surtout, au milieu de tant d'esprits hostiles soulevés contre le Surnaturel et intéressés à combattçe et à renverser toute erreur, toute assertion douteuse, tout fait miraculeux mal démontré.

Donc, si de vrais miracles, incomplètement constatés devaient de la sorte échapper indubitablement à la sanction de la Commission d'enquête, il était du moins absolument certain qu'aucun prestige menteur ne pourrait tenir devant la sévérité de son examen et prendre place.

dans sa pensée, parmi les faits admirables de l'ordre surnaturel et divin.

Quiconque avait, pour contester tel ou tel miracle, non de vagues théories générales, mais des articulations précises et une connaissance personnelle des faits, était publiquement mis en demeure du se présenter. Ne point le faire, c'éiait passer condamnation et avouer qu'on n'avait rien de formel et de particulier à alléguer et aucune contre-preuve à fournir. L'abstention avait ce sens évident et cette haute portée. Ce n'est pas quand ils sont échauffés par la passion et par l'ardeur d'une longuclutte que les partis se laissent condamner par défaut. Refuser le combat, c'est accepter la défaite.

Sur les trente guérisons extraordinaires que la Commission examina, six lui parurent susceptibles d'une explication naturelle, neuf très-probablement surnaturelles, mais pouvant, a la rigueur, être produites jar quelque force inc-.nnue de la Nature. Quinze furent déclarées absolument miiacu'euses et entièrement impossibles sans une intervention directe de Dieu.

P'usieurs ont trouvé place dans ce récit.

La Médecine, consultée, n'était point, après le mûr e\ consciencieux examen de ces guérirons extraordinaires, moins décisive dans son affirmation que la commission instituée par l'Évêque. « Tous ces événements, disait le,

Rapport médical, sont tout à fait en dehors de l'ordre habituel de la nature. »

Devant tant de faits éclatants, si soigneusement et si publiquement avérés, en présence de l'enquête si consciencieuse, si complète, si approfondie de la Commission, en regard des déclarations et des conclusions si formelles de la Chirnie et de la Médecine réunies, l'Évêque ne pouvait qu'être convaincu. Tl le fut pleinement.

Toutefois , par suite de cet esprit de prudence extrême que nous avons eu plusieurs fois l'occasion de remarquer dans le courant de ce récit, Mgr Laurence, avant de prononcer solennellement le verdict épiscopal sur cette grande question, demanda une sanction nouvelle à ces guérisons miraculeuses : la sanction du temps.

Il laissa s'écouler trois années.

Une seconde enquête fut faite alors. Les guérisons que nous avons signalées plus haut comme surnaturelles subsistaient. Nul ne vint ni retirer son premier témoignage, ni contester les faits. Les œuvres de Celui qui règne dans l'éternité n'ont rien à craindre de l'épreuve du temps.

Ce fut après cette surabondante série de démonstrations, de preuves et de certitudes que Mgr Laurence rendit enfin le jugement qu'on attendait de lui. Après avoir exposé sommairement dans un mandement solennel les événements que nous venons de raconter en détail il prononçait en- ces termes :

« A ces causes, la Sainte Mère de Dieu invoquée, « Nous fondant sur les règles sagement tracées par U Benoît XIV, dans son ouvrage de la Béatification et la ' * Canonisation des saints pour le discernement des Ap- ■ « paritions vraies ou fausses ;

« Vu le rapport favorable qui nous a été présenté par

« la Commission chargée d'informer sur l'Apparition à « la Grotte de Lourdes et sur les faits qui s'y rattachent;

« Vu le témoignage écrit des docteurs médecins que « nous avons consultés au sujet de nombreuses guérisons e obtenues à la suite de l'emploi de l'eau de la Grotte;

« Considérant d'abord que le fait de l'Apparition en- « visage, soit dans la jeune fille qui l'a rapporté, soit u surtout dans les effets extraordinaires qu'il a produits, « ue saurait être expliqué que par l'intermédiaire d'une a cause surnaturelle ;

:< Considérant en second lieu que cette cause ne peut «être que divine, puisque les effets produits étant, les « Tins, des signes sensibles de la grâce, comme la conversion des pécheurs, les autres, des dérogations aux lois a de la nature , comme les guérisons miraculeuses , ne te peuvent être rapportés qu'à l'Auteur de la grâce et au ce Maître, de la nature ;

« Considérant enfin que notre conviction est fortifiée o par le concours immense et spontané des fidèles à la » Grotte , concours qui n'a point cessé depuis les pre^ o mieres Apparitions, et dont le but est de demander des c faveurs ou de rendre grâces pour celles déjà obtenues;

« Pour répondre à la légitime impatience de notre Vé- <i nérable Chapitre, du clergé, des laïques de notre dio- « cèse, et de tant d'âmes pieuses qui réclament depuis « longtemps de l'Autorité ecclésiastique une décision que o des motifs de prudence nous ont fait retarder;

« Voulant aussi satisfaire aux vœux de plusieurs df « nos collègues dans l'Épiscopat et d'un grand nombr « de personnages distingués, étrangers au diocèse;

« Après avoir invoqué les lumières du Saint-Esprit e> « l'assistance de la Très-Sainte Vierge,

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