IIJ
Les mesures de M. le Préfet se complétaient l'une par l'autre. Par l'arrestation de Bernadette, il atteignait la cause; par l'enlèvement des objets de la Grotte, il atteignait l'effet. Si, comme c'é'ait probable, ces ardentes populations, blessées dans la liberté de leurs croyance, dans leur droit de prier, dans leur religion, essayaient quelque résistance ou se livrai :nt à quelque désordre, l'escadron de cavalerie, mandé par dépêche, accourait à bride abattue, et, mettant toutes choses au régime de l'état de siège, réfutait la Superstition par le tout-puissant argument du' sabre. De même qu'il venait de transformer une question religieuse en question administrative, M. Pardoux était "prêt à transformer la question administrative en question militaire.
Le Maire et le Commissaire de Police étaient chargés,
chacun selon ce qui les concernait, d'exécuter les volontés du Préfet. Le premier avait ordre de faire arrêter Bernadette; le second, de se rendre aux Roches Massabielle p* de dépouiller la Grotte de tout ce que la piété ou la -reconnaissance des fidèles y avait déposé.
Suivons-les tous les deux, et commençons par le Maire, ainsi que Je veut la hiérarchie.
Bien que M. Anselme L..:., Maire de Lourdes, évitât de seprononcer sur les événements extraordinaires qui se passaient, il en était fortement impressionné, et ce ne fat point sans une certaine terreur qu'il vit l'Administration entrer dans cette voie de violences. Il était fort perplexe. Il ignorait quelle attitude allaient prendre les populations; il est vrai que M. le Préfet annonçait l'envoi possible d'un escadron de cavalerie pour maintenir la tranquillité, dans la ville de Lour les à la suite de l'arrestation ; mais cela même ne laissait pas que de l'inquiéter forîenient. Le côté surnaturel et les Miracles l'alarmaient aussi. Il ne savait que faire entre l'autorité du Préfet, la force du peuple et les puissances d'en haut. Il aurait voulu ménager la terre et 4e ciel. Il s'adressa pour soutenir son cou™ rage, au Procureur impérial, M. Vital; et, tous deus ensemble, ils se rendirent chez M. le Curé de Lourdes pour lui communiquer l'ordre d'arrestation émané de 1s Préfecture. Ils expliquèrent à l'abbé Peyramale comment, d'après le texte de la loi du 30 juin 1838, le Préfet agissait dans la plénitude de son droit légal.
Le Prêtre ne put contmir l'explosion de son indigna-
tioa devant la cruelle iniquité d'une telle mesure, fût-e-lle i là rigueur possible d'après quelqu'une des innombra- I is enfantées un jour ou l'autre, par les Lycurgues l'occasion que le flux ou le reflux de nos douze à quinze nions politiques ont jetés sur la grève du Palais- Bourbon.
— Cette enfant est innocente ! s'écria-t-il ; et la preuve, monsieur le Procureur impérial, c'est que, comme Magistrat, vous n'avez pu, malgré vos interrogatoires de toute sorte, trouver un prétexte à la moindre poursuite. Vous savez qu'il n'y a pas un tribunal en France qui ne reconnût cette innocence, éclatante comme le soleil; qu'il n'y a pas un Procureur général qui, en de telles circonstances, ne déclarât monstrueuse et ne fit cesser, non-seulement une arrestation, L.;ais une simple action judiciaire.
— Aussi la Magistrature n'agit-elle pas, répondait M. Vital. M. le Préfet, sur le rapport des médecins, fait enfermer Bernadette comme atteinte de démence, et cela dans son intérêt, pour la guérir. C'est une simple mesure administrative qui ne toucbe en rien à la Religion, puisque ni l'Évêque ni le Clergé ne se sont prononcés surtous ces faits, qui se passent en dehors d'eux.
— Une telle mesure, reprit le Prêtre en s'animant de plus en plus, serait la plus odieuse des persécutions; d'autant plus odieuse, qu'elle prend un masque hypocrite, qu'elle affecte de vouloir protéger, qu'elle se cache sous le manteau delà légalité, et qu'elle a pour objet de frapper un pauvre être sans défense. Si l'Évêque, si le Clergé, si moi-même nous attendons qu'une lumière de plus en plus grande se fasse sur ces événements pour nous prononcer sur leur caractère surnaturel, nous en savons assez p uur juger de la sincérité de Bernadette et de l'intégrité de ses facultés intellectuelles. Et dès qu'ils ne constatent
aucune lésion cérébrale, en quoi vos deux Médecins seraient-ils plus compétents pour juger de la folie ou du bon sens que l'un quelconque des mille visiteurs qui ont interrogé cette enfaut, et qui ont admiré la pleine lucidité et le caractère normal de son 'intelligence ? Vos médecins eux-mêmes n'osent affirmer et ne concluent que par une hypothèse. M. le Préfet ne peut, àaucun titre, faire arrêter Bernadette.
— C'est légal.
— C'est illégitime. Prêtre, Curé-Doyen de la ville de Lourdes, je me dois à tous, et en particulier aux plus faibles. Si je voyais un homme armé attaquer un enfant, je défendrais l'enfant au péril de ma vie, car je sais le devoir de protection qui incombe au boa Pasteur. Sachez que j'agirai de même quand bien même cet homme serait un Préfet et que son arme serait le mauvais article d'une mauvaise loi. Allez donc dire à M. Pardoux que ses Gendarmes me trouveront sur le seuil de la porte de cetie pauvre famille, et qu'ils auront à me renverser, à me passer sur le corps, à me fouler aux pieds avant de toucher à un cheveu de la tête de cette petite fille.
— Cependant....
— Il n'y a pas de cependant. Examinez, faites des enquêtes, vous êtes libres, et tout le monde vous y convie. Mais si, au lieu de cela, vous voulez persécuter, à vous voulez frapper les innocents, sachez bien qu'avant d'atteindre le dernier et le plus petit dans mon troupeau, c'est par moi qu'il faudra commencer.
Le Prêtre s'était levé. Sa haute taille, sa tête aux traits puissants, la plénitude de force qui éclatait en lui, son geste résolu, son visage ardent d'émotion, commentaient ses paroles et leur donnaient toute leur physionomie.
Le Procureur et le Maire se turent un instant. Puis ils parlèrent des mesures relatives à la Grotte.
— Quant à la Grotte, reprit le Prêtre, si M. le Préfet veut, au nom des lois de la Nation et au nom de sa piété particulière, la dépouiller des objets que d'innombrables visiteurs y ont déposés en l'honneur de la sainte Vierge, qu'il le fasse. Les croyants seront attristés et même indignés. Mais qu'il se rassure, les habitants de ce pays savent respecter l'Autorité, même quand elle s'égare. On dit qu'à Tarbes un escadron est en selle, attendant pour accourir à Lourdes un signal du Préfet. Que l'escadron mette pied à terre. Quelque ardentes que soient les têtes, qu 'que ulcérés que soient les cœurs, on écoute ma voix et je réponds, sans la force armée, de la tranquillité de mon peuple. Avec la force armée, je n'en réponds plus.
L'attitude énergique prise par M. le Curé de Lourdes,, qu3 l'on savait incapable de. plier dans tout ce qu'il considérait comme son devoir, introduisait dans la question un élément imprévu quoique très-aisé à prévoir.
Le Procureur impérial, dès qu'il s'agissait d'une mesure administrative, n'avait point à intervenir; et ce n'était qu'officieusement que M. Vital avait accompagné M. Anselme au presbytère. Tout le poids de la décision à prendre portait donc sûr ce dernier.
M. Anselme avait la certitude que le Curé de Lourdes ferait infaillibleaien: ce qu'il avait dit. Quant à opérer par surprise t*. à arrêter brusquement Bernadette à l'insu du Pasteur, il n'y fallait point songer, maintenant que l'abbé
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Peyramale était prévenu et qu'il avait l'œil ouvert. Nous avons dit tout à l'heure les impressions que ressentait le Maire en présence du Surnaturel surgissant tout à coup sous ses yeux. L'apparente impassibilité du magistrat municipal cachait un homme très-anxieux et très-agité. Il fit part au Préfet de la conversation que M. Vital et lui venaient d'avoir avec le Curé-Doyen, de l'atiitude et des paroles de l'homme de Dieu". L'arrestation de Bernadette, ajoutait-il, pourrait, en outre, dans l'état des esprits, soulever la ville et provoquer une révolte indignée contre les autorités constituées. Quant à lui, devani, la détermination si formellement exprimée par M. le Curé et en présence de si redoutables éventualités , il se Voyait à regret obligé de se refuser — fallût-il résigner les honneurs de la Mairie — à faire exécuter personnellement une pareille mesure. C'était au Préfet, s'il le jugeait bon, d'agir directement et de faire opérer l'arrestation par un ordre direct à la Gendarmerie.
Pendant que le sort et la liberté de Bernadette étaient soumis à ces incertitudes, M. Dominique, en grande tenue et revêtu de son écharpe, se préparait à exécuter, aux Roches Massabielle, lès mesures prescrites par M. Pardoux.
prière.
Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.
Hotre-Dame de Lourdes! Que le noble spectacle de résistance à l'iniquité, donné par un pasteur vigilant, par un prêtre plein de zèle et de charité pour toute brebis de son troupeau, ne soit pas perdu pour nos âmes! Obtenez-nous cette mâle vigueur, trop rare, hélas ! parmi les chrétiens dégénérés de notr& siècle. Si aujourd'hui les méchants dominent dans le monde, c'est moins encore par leur propre é lergie que par l'inconce-
vable faiblesse des boas, par la làcieté des gens d'ordre qui ne savent ni se concerter, ni s'unir, ni se lever, ni se défendre.
Chacun s'enfermant dans son indolence ou dans son intérêt du moment, déserte la cause publique. Et, par un juste châtiment qui punit l'égoïsme par où il pèche, cette prudence à courte vue amène la ruiBe et la perte de tous. Et ainsi sj réalise, ô Marie! cette parole de votre Fils : e Celui qui aime sa vie la perdra. ■» '
En présence des périls inouïs dont les pervers menacent le monde, donnez-nous, ô Mère des Chrétiens, donnez-nous de comprendre par l'esprit, de comprendre surtout par le cœur, cette absolue solidarité qui doit unir les uns aux autres tous les frères de la grande famille et n'en faire qu'une seule volonté, qu'une seule âme, qu'un seul troupeau. Ah! si l'amour nous unissait de la sorte, nous serions invincibles, et l'armée des scélérats le verrait elle-même si clairement qu'elle n'oserait nous attaquer.
Mais qui donc embrasera nos âmes de cette charité mutuelle, si effacée, hélas ! de nos mœurs qu'elle semble un rêve irréalisable? Qui nous unira les uns aux autres? Qui donc fera naître dans les cœurs ce sentiment de solidarité chrétienne qui semble à la fois, et si nécessaire à nos maux, et si impossible à nos natures déchues? — O Mère très-sainte, mieux que personne vous savez le moyen ! Obtenez-nous d'aimer Jésus-Christ, de l'aimer véritablement, sincèrement, droitement, par-dessus tout; et, rentrant ainsi dans l'ordre éternel, nous sentirons nos cœurs s'ouvrir à la charité fraternelle et nous aimerons notre prochain comme nous-mêmes. Jésus est l'unité du monde. Il est l'unité intime de ceux qui l'aiment, et c'est par Lui et en Lui qu'ils s'aiment entre eux. Il est l'unité factice de ceux qui le haïssent et qui se coalisent contre Lui. Quand Jésus cesse d'être leur centre d'attaque, ces misérables s'entre-déchirent.
Dieu soit loué, ô Mère du Cbrist, nous n'avons pas la haine de Jésus! mais malheureusement nous n'en avons pas l'amour véritable; et la preuve en est dans ce manque de force, d'unité
DIX-HUITIÈME JOUR. - ISl
et de cohésion qui livre le monde à la violence des méchants. Donnez-nous -d'aimer Jésus, ô Marie, et nous nous aimerons les uns lesautres, et nous serons courageux, et nous serons unis, et nous serons forls et inexpugnables. Donnez-nous d'aimer Jésus, et le monde sera sauvé. Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.
Ainsi soit-:].
Le bruit que le Préfet avait donné l'ordre de spolier la Grotte s'était répanda rapidement et avait jeté l'agitation dans toute la villle. La population tout entière était consternée comme en présence d'un sacrilège monstrueux.
— La très-sainte "Vierge a daigné descendre chez nous, disait-on, et y opérer des miracles, et voilà comment on la reçoit! Il y a de quoi attirer la colère du Giell
Les âmes les plus froides étaient émues ; une sourde effervescence se manifestait peu à peu dans la population et allait grandissant. Dès les premiers moments et avant l'entrevue que nous venons de raconter, le curé Peyra- .male et les Prêtres de la ville avaient fait entendre au uns et aux autres des paroles de paix, et tâché de calmer les nhis irrités.
— Mes amis, disait le Clergé, ne compromettez pa< votre cause par des désordres; subissez la loi, même mauvaise. Si la sainte Vierge est en tout cela, elle saura bien tourner les choses à sa gloire ; et vos violences, si vous vous en permettiez, seraient à son égard un manque
de foi, une injure à sa toute-puissance. Voyez les martyrs :se sont-ils révoltés contre les empereurs? Et ils ont •triomphé par cela même qu'ils n'ont pas combattu. »
L'autorité morale du Curé était grande, mais les têtes étaient ardentes et les cœurs indignés. On était à la merci d'un hasard.
Les objets et les ex-voto déposés à la Grotte formaient une masse considérable, et qui ne pouvait être transportée à main d'homme, M. Dominique se rendit à la Poste, chez M. Barioge, pour demander une charrette et des chevaux.
— Je ne prête point mes chevaux pour de pareilles choses, répondit le Maître de poste.
— Mais vous ne pouvez refuser vos chevaux à qui les paye, s'écria M. Dominique.
— Mes chevaux sont faits pour le service de la Poste et non pour cette besogne. Je ne veux être pour rien en ce qui va se commettre . Faites-moi un procès si cela vous convient. Je refuse mes chevaux.
Le Commissaire alla ailleurs. Dans tous les hôtels, chez tous les loueurs de chevaux, assez nombreux à Lourdes à cause du voisinage des eaux~thermales, chez lès particuliers, auxquels il s'adressa en désespoir de cause, il rencontra les mêmes refus. Sa situation était des plus cruelles. La population, troublée et frémissante, le voyait ainsi aller inutilement de maison en maison, suivi des Sergents de ville, et assistait à ses déceptions successives. Il entendait les murmures, les rires, les paroles dures de la foule. Le poids de tous les regards tombait sur lui, en cette course pénible et infructueuse qu'il faisait à travers les places et les rues de la ville. Il avait vainement augmenté successivement la somme d'argent
qu'il offrait pour le prêt d'une charrette et d'un cheval. Les plus pauvres avaient refusé, bien qu'il eût offert jusqu'à trente francs et que la course ne fût que de quelques centaines de mètres.
La foule, entendant ce chiffre de trente francs, le comparait aux trente deniers.
Enfin, il trouva chez un maréchal ferrant une fille qui, pour cette somme, lui prêta ce dont il avait besoin.
Quand on le vit sortir de cette maison avec une charrette attelée, la multitude fut d'autant plus indignée que nulle misère urgente n'avait pu déterminer la complaisance véna1^ des propriétaires du chariot. Ces gens n'étaient point pauvres.
Dominique se dirigea vers la Grotte. Les Sergents de vi 'le conduisaient la charrette. Une foule immense les suivait, s.lencieuse, sombre, inquiète, sentant s'amonceler en elle la terrible électricité des orages.
On arriva ainsi devant les Roches Massabielle. La charrette, ne pouvant parvenir jus^u^là, stationna à quelque distance.
Sous la voûte de la Grotte brûlaient çà et là des cierges, portés sur des chandeliers ornés de mousse et de rubans. Des croix, des statues de la Vierge, des tableaux religieux, des chapelets, des colliers, des bijoux reposaient sur le sol ou dans les anfractuosités du rocher. A certaines places, sous les images- de la Mère de Dieu, on avait étendu des tapis. Des milliers de bouquets avaient été portés là en l'honneur de Marie par de pieuses mains, e? les prémices' du mois des fleurs embaumaient ce sanctuaire champêtre.
Dans une ou deux corbeilles d'osier et sur le sol brillaient des pièces de cuivre, d'argent ou d'or dont le to j1 formait quelques milliers de francs, premier don spon-
tanédes fidèles pour l'érection, en ce lieu, d'un temple à la Vierge sans tache, pieuse offrande, dont le caractère sacré avait frappé de respect l'audace même des malfaiteurs et sur laquelle, malgré la facilité de la solitude et. des nuits, nul n'avait osé jusque-là porter une main sacrilège.
M. Dominique franchit la balustrade construite par les ouvriers et entra dans la Grotte. Il paraissait troublé. Les Sergents de ville étaient près de lui; la foule qui l'avait suivi le regardait, mais sans pousser une clameur. La tranquillité extérieure de cette multitude avait quelque chose d'effrayant.
Le Commissaire commença d'abord par s'assurer de l'argent. Puis, éteignant les cierges un à un, ramassanj; les chapelets, les croix, les tapis, les divers objets qui " remplissaient la Grotte, il les remettait au fur et à mesure aux Sergents de ville pour les porter sur la charrette. Ces pauvres gens paraissaient souffrir de la besogne qu'ils faisaient, et c'était avec un visible sentiment de tristesse et de respect qu'ils portaient sur le chariot tout ce dont le Commissaire dépouillait la Grotte, honorée et sanctifiée naguère par la visite de la Mère de Dieu, parle jaillissement de la Source, par la guérison des malades.
A cause de la distance de la charrette, tout cela se faisait assez lentement. M. Dominique appela un petit garçon qui se trouvai4 là, un peu en avant de la foule.
— Tiens, prends ce tableau et porte-le à la charrette. Le petit garçon tendit les mains pour prendre le cadre.
Un autre enfant, à côté de lui, lui cria :
— Malheureux ! que vas-tu faire ? Le bon Dieu te punirait! .
L'enfant, effrayé, recula alors, et aucun appel nouveau du Commissaire ne put le déterminer à avancer.
Les mouvements du Commissaire avaient ie ne sais quoi de convulsif. Quand il ramassa le premier bouquet, il voulut, le considérant comme une non- valeur, le jeter dans le Gave, mais un vague murmurs de la foule arrêta son geste commencé. Il parut comprendre que la mesure de la patience populaire était comble et que le moindre incident pouvait la faire déborder. Les bouquets furent alors, avec tout le reste, transportés sur le cbariot.
Un instant après, une statuette de la Vierge se brisa entre les mains" du Commissaire, et ce petit fait produisit encore dans la foule un mouvement redoutable.
Quand la Grotte fut dépouillée de tout, M. Dominique voulut encore enlever la balustrade. Il lui manquait une hache. Des gens qui taillaient du bois à une scierie annexée au moulin de M. de Laffitte lui refusèrent successivement celles dont ils se serva:ent. Un autre ouvrier, qui travaillait un peu à l'écart des autres, n'osa pas lui résister et laissa prendre la sienne.
M. Dominique mit lui-même la main à l'œuvre, et donna quelques coups de hache sur la balustrade qui était peu solide et qui céda presque aussitôt.
La vue de cet acte de violence matérielle, le spectacle de cet homme frappant le bois à coups de hache, fit plus d'effet sur la multitude que tout le reste, et il y eut une explosion menaçante. La Gave était là, rapide et profond ; et il suffisait de quelques instants d'égarement pour que le malheureux Commissaire y fut précipité, dans un de ces irrésistibles mouvements de colère comme les foules en. ont parfois.
Dominique se retourna et montra son visage pâle et bouleversé.
— Ce que je fais; dit-il avec une apparente tristesse, je ne le fais pas de moi-même, et c'est avec le plus grand
regret que je me vois forcé de l'exécuter. J'agis d'après les ordres de M. le Préfet. Il faut que j'obéisse, quoi qu'il m'en coûte, à l'autorité supérieure. Je ne suis point responsable, et il ne faut pas s'en prendre à moi.
Des voix dans la foule s'écrièrent :
— Demeurons ealmes, pas de violence ; laissons tout à la main de Dieu. -■ . '
Les conseils et l'activité du Clergé portaient leurs fruits, et il n'y eut aucun désordre. Le Commissaire et les Sergents de ville conduisirent sans obstacle la charrette à la mairie, où ils déposèrent tous les objets recueillis à la Grotte. L'argent fut remis à M. le Maire.
Le soir, pour protester conrre les mesures du Préfet, une foule innombrable se rendit à la Grotte, qui fut soudainement remplie de fleurs et illuminée. Seulement, pour éviter que la Police vînt saisir les cierges, chacun tenait, le sien à la main; et, au retour, le remportait chez lui.
Le lendemain, deux faits eurent lieu qui impressionnèrent vivement la population.
La fille qui avait loué le cheval et le chariot à M. Dominique tomba du haut d'un grenier et se brisa une côte.
Le même jour, l'homme qui avait prêté la hache au Commissaire pour renverser la balustrade de la Grotte eut les deux pieds écrasés par la chute d'un madrier qu'il voulait placer lui-même sur un établi.
Les Libres Penseurs virent là une coïncidence irri-
tante et malencontreuse. La multitude considéra ce double événement comme une punition céleste.
M. le Préfet était peu troublé par ces menus incidents. Il ne croyait pas plus aux maladies qu'aux guérisons venant du Giel.
L'attitude, non point menaçante, mais inflexible, de J'abbé Peyramale, la détermination prise par ce dernier d'intervenir de sa personne pour protéger Bernadette contre l'arrestation projetée, le préoccupaient bien plus que les marques du courroux céleste. Dieu, en un mot, l'inquiétait moins que I9 Curé.
Le refus de M. Anselme de procéder à cette violente mesure; sa démission offerte — circonstance très-étrange de la part de ce fonctionnaire timide ; — le visible mécontentement des maires du canton au discours du conseil de révision ; les symptômes de grave effervescence qui avait accueilli l'enlèvement des ex volo de la Grotte; l'incertitude où l'on était peut-être de la passive cbéissan;e des Gendarmes et des Soldats, lesquels partageaient à l'égard de Bernadette l'enthousiasme et la vénération populaires, lui donnèrent également à réfléchir. Il C3mprit que, dans un tel ensemble de conjonctures, l'incarcération delà Voyante pourrait avoir les conséquences les plus désastreuses.
Ce n'est point qu'il n'eût bravé volontiers une émeute. Quelques-uns des détails que nous avons racontés donneraient à penser qu'il l'avait secrètement désirée. Mais un soulèvement des populations précédé de la démission du Maire, compliqué de l'intervention d'un des prêtres le~ plus respectés du diocèse, suivi, selon toute probabilité,, d'une plainte au Conseil d'État pour séquestration arbitraire, accompagnée d'une énergique protestation de la presse catholique ou simplement indépendante, avait un
caractère de gravité qui ne pouvait manquer de frapper vivement un homme aussi intelligent et aussi attaché à ses fonctions que M. le baron Pardoux.
Il devait pourtant en coûter singulièrement à l'orgueilleux Préfet de s'arrêter dans l'exécution de cette mesure radicale qu'il avait si publiquement annoncée la veille au conseil de révision ; et assurément il n'eût point agi de la sorte si le rapport des médecins, au lieu d'être une simple et hésitante hypothèse, peu sûre d'elle-même, avait constaté la folie ou l'hallucination de la Voyante. Que Bernadette eût été réellement atteinte d'aliénation mentale, rien n'était plus facile au Préfet que d'ordonner un second examen : rien de plus aisé que de faire constater le trouble cérébral de l'enfant par deux autres docteurs, choisis parmi les'notabilités scientifiques du pays, et assez autorisés comme gens de savoir et d'honnSur pour imposer leur décision à l'opinion publique. Mais M. Pardoux., au courant de tous les interrogatoires de Bernadette, comprit qu'il ne se trouverait pas un médecin sérieux qui ne reconnût et ne proclamât avec tout le monde la pleine raison, la droite intelligence et la bonne foi de l'enfant.
Devant l'évidence d'une telle situation, en présence des impossibilités morales, presque matérielles, qui se dressaient inopinément devant lui, le sage Préfet, malgré son entêtement proverbial, se vit forcé de s'arrêter net et de ne pas aller plus avant. Il était condamné à l'inaction par la force des choses. Quant à retourner complètement sur ses pas et à révoquer les mesures déjà exécutées publiquement par Dominique aux Roches Massabielle, une telle solution ne pouvait même pas aborder la pensée du baron Pardoux. L'enlèvement des objets de la Grotte, étant un fait accompli, fut maintenu. Mais la Voyante demeura, libre, ignorant sans doute, entre ses prières du
matin et celles du soir, l'orage qui venait de passer sur elle et qui n'avait point éclaté.
L'autorité civile, par cette tentative avortée et non reprise, constatait elle-même l'impossibilité absolus de convaincre Bernadette du moindre trouble cérébral. En laissant la Voyante libre, après avoir tenté de l'enfermer, le Pouvoir officiel rendait, malgré lui, un public hommage à la pleine intégrité de cette raison et de cette intelligence. L'incrédulité, par de tels coups mal dirigés, se blessait avec ses propres armes et servait précisément la cause qu'elle prétendait attaquer. Ne l'accusons pourtant pas de maladresse. Il doit être diificile de lutter contre l'évidence, et, en un tel combat, les fautes les plus lourdes sont inévitables.
Toutefois, si M. Pardoux modifiait en quelques circonstances la forme de ses projets, il s'obstinait invinciblement dans le fond même de ses desseins. L'unique concession qu'il consentait -parfois à faire aux événements, c'était d'abandonner un moyen reconnu inutile ou périlleux pour en prendre quelque autre d'une apparence plus efficace, et de tourner les obstacles, quand il était impossible de les briser ou de les franchir. En un mot, s'il changeait de tactique, il ne changeait jamais ses résolutions. Il ne reculait pas, il évoluait.
Or, l'incarcération de Bernadette n'était qu'un moyen. Le principe premier et le but suprême, c'était le renverraient radical de la superstition et la défaite définitive au Surnaturel.
M. Pardoux ne perdit en rien l'espérance. Ii avait « là Certitude, » disait-il hautement, de venir bientôt à bout des difficultés grandissantes de la situation. Être vaincu, lui préfet de l'Empire, lui baron, lui Pardoux, par les contes bleus d'une enfantine bergère, terrassé parle fan-
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tome d'une Apparition chimérique eût été insupportable à son orgueil et paraissait impossible à son génie.
Donc, s'il dut renoncer, malgré sou discours du 4 mai,à faire enfermer la pauvre Bernadette comme folle, il n'en lut que plus acharné à mettre un terme d'une façon oud'une autre aux envahissements du fanatisme.
Les doctrines et les explications qui, depuis quelques" jours, étaient devenues le thème favori des libres penseurs de ces contre'es méridionales, suggérèrent à sGn esprit, déjà embarrassé, un moyen nouveau qui lui sembla véritablement décisif.
Pour bien ' comprendre comment le Préfet en vint à changer de la sorte son plan d'attaque, il est bon de jeter un coup d'ceil sur ce qui se passait en ce moment dans le camp des intelligences antichrétiennes.
PRIERE
Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.
Notre-Dame de Lourdes, à mesure que nous avançons dans les événements divins et humains dont se compose votre his-, toire, nous remarquons toute la gravité qu'a, dans la direction' de la vie, ce fond mystérieux de notre nature que l'on appelle «le caractère. » Le Préfet, l'Évêque, le Maire, l'Homme de police, le Curé de Lourdes agissent si différemment, plus encore par la divergence de leur caractère que par l'opposition de leurs idées. Obtenez-nous, ô Marie, de faire un sérieux retour sur nous-mêmes, et de connaître notre propre caractère, afin d'en réformer les travers et d'en maîtriser -les caprices.
Les entêtés, les susceptibles, les boudeurs, les malveillants, les renfermés et les taciturnes, les jaloux, les faibles, les grondeurs , les contredisants , tous les caractères mauvais font leur malheur propre et le malheur d' autrui; et la déplorable constance de leur façon d'être est certainement
de plus désastreuse conséquence que telle faute matérielle^ grossière, palpable, que tout le monde flétrit, et dont 1 conscience se garde avec horreur.
C'est que, contrairement à l'opinion du monde, s'abandonner aux fàcheuées pentes du caractère constitue, pour chacuc de nous, plus qu'une faute, même grave. C'est là un crime, ô Mère de toute perfection, un crime permanent, un état des plus coupables, sur lequel nous nous aveuglons, parce que, au lieu de voir son ensemble effrayant, nous n'en considérons chaque fois que le minime détail.
Éclairez -nous, Reine de la lumière, sur ce côté ténébreux et ignoré de nous-mêmes, et donnez-nous la force de no s corriger.
Faites comprendre aux boudeurs, aux grondeurs, aux susceptibles, aux gens tourmentants, que donner à chaque instant des coups d'épingle n'est pas moins abominable que donner une fois un coup de poignard. Qui n'aimerait mieux, en effet, recevoir une fois un coup de poignard que des coups d'épingle toute sa vie ?
Apprenez aux malveillants que, dans la comptabilité de Dieu, le total de leurs petites haines accumulées pourrait bien dépasser parfois en gravité la fureur horrible, mais momentanée, de celui qui a commis un meurtre.
Apprenez aux jaloux et aux taciturnes que notre prochain en général, et notre famille plus particulièrement, a un droit absolu à notre cordialité, à notre affabilité, à l'ouverture de notre cœur, et que le leur enlever, c'est se rendre aussi coupable que l'avare, devenu voleur, qui enfouirait l'argent d'autrui et refuserait déloyalement de le rendre à qui il appartient.
Enseignez aux obstinés que ne point vouloir accepter par entêtement la vérité venant de la bouche d'autrui, est peut-être aussi condamnable que de combattre la vérité connue. Les Juifs, qui ont crucifié Jésus-Christ et volontairement fermé les yeux à l'évidence pour s'en tenir avec fureur à leurs idées, étaient des entêtés. .
Dites aux caractères faibles qu'être faible, c'est trahir, et
que la faiblesse est inexcusable quand on peut avoir pour appui la grâce et la force même de Dieu.
Illuminez chacun de nous sur ces choses intimes que les autres voient souvent si bien, et desquelles nous essayons de détourner nos propres regards, afin de ne pas faire d'efforts. Éclairez-nous et donnez-nous de profiter de la lumière, afin que, heureux nous-mêmes en étant dans le bien, nous rendions les autres heureux, et fassions en nos personnes aimer le nom de Chrétien. Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.
Ainsi soit-il.
Les ennemis de la superstition avaient perdu un terrain considérable dans leur lutte désespérée contre les événements qui, depuis dix ou douze semaines, scandalisaient leur philosophie aux abois. De nrème qu'il était devenu imposable de nier la Source, dout les limpides flots s'écoula:ent magnifiques aux yeux des populations émerveillées, de même il devenait impossible de nier plus longtemps les guérisons qui s'effectuaient, à toute heure et partout, par l'usfge de cette eau mystérieuse.
Ces Messieurs comprirent alors qu'à moins de rendre les armes ou de nier la pleine évidence, il devenait urgent de procéder à une évolution rapide, et d'imaginer une autre tactique.
Renonçant à invoquer devant ces guérisons le thème banal de l'imagination, ils les attribuèrent hautement aux vertus naturelles que possédait indubitablement cette eau singulière, nouvellement jaillie par le plus grand des hasards. Ils la comparaient, mais en la déclarant beaucoup plus forte, aux sources de Baréges et de Cauterets.
Cette explication une fois admise et proclamée pour certaine, les médecins furent moins revêches à constater les guérisons opérées par l'eau de la Grotte ; et, dès ce moment, ils se mirent a généraliser leur thèse et à l'appliquer presque indistinctement à tous les cas, même à ceux qui avaient un caractère de soudaineté en quelque sorte foudroyant, caractère assez peu conciliable pourtant avec l'action ordinaire des eaux minérales. Les doctes personnages du lieu se tiraient de ce mauvais pas en prêtant à l'eau de la Grotte des qualités d'une extrême puissance, d'une puissance inconnue jusque-là.
Il se trouvait parmi les croyants quelques esprits taquins qui troublaient par des. réflexions importunes lés explications et les théories de la coterie incrédule.
— Gomment se fait-il, venaient-ils objecter, que cette source minérale, si exceptionnellement puissante qu'elle opère des guérisons soudaines, ait été précisément découverte par Bernadette en état d'extase, à la suite de prétendues Visions célestes, et comme preuve de ces Apparitions surnaturelles? Gomment se fait-il d'abord que cette Source ait jailli juste au moment où Bernadette croyait entendre la Voix divine lui dire d'aller boire et se laver? Gomment se fait-il ensuite que cette Source, surgie soudainement, au vu et su de toute la population, dans des conditions si prodigieusement étonnantes, donne, non pas de l'eau ordinaire, mais une eau qui, de votre "propre aveu, a guéri déjà tant de malades désespérés, lesquels y ont eu recours sans aucune direction médicale, et par simple esprit de foi religieuse ?
Ces objections, répétées sous mille formes différentes, agaçaient outre mesure les Libres Penseurs, les Philosophes et les Savants, et les poussaient à trancher la question par des actes d'intolérance.
— Si ces eaux sont minérales, commerfçaient-ils à dire, elles relèvent de l'État ou de la municipalité : on ne doit y aller qu'avec une ordonnance de la Faculté ; et ce qu'il faut y construire, c'est un établissement de bains et non une chapelle.
La science de Lourdes, forcée de convenir des faits, en était arrivée à cette situation d'esprit et à ces dispositions intellectuelles, lorsque survinrent les mesures du Préfet, relatives aux objets déposés à la Grotte, et cette tentative d'incarcération de Bernadette sous prétexte de folie, tentative avortée par suite de l'intervention inattendue de M. le curé Peyramale.
A toutes ces thèses de la secte médicale aux abois, il manquait un point d'appui certain et officiel. M. Pardoux avait déjà songé à demander ce point d'appui à l'une des sciences les plus admirables et les plus incontestées de notre temps : la Chimie. Dans ce but il s'était adressé, par l'intermédiaire du maire de Lourdes, à un chimiste assez renommé dans le département, M. L..... de Trie.
Faire constater, — non en détail par l'examen de chaque cas particulier, mais en général et en bloc, — que toutes ces guérisons qui se multipliaient et se dressaient comme des objections formidables étaient absolument naturelles de par la constitution intime de la Source nouvelle, lui parut un coup de maître; et il crut en cela bien mériter de la Science, de la Philosophie, et, pour ne rien oublier, de l'Administration supérieure, représentée par le ministre Gustavft R.
Le chimiste de ia Préfecture se mit donc à l'œuvre pour faire cette précieuse étude de l'eau jaillie à Massabielle, et, avec une conscience entière, sinon avec une science complète, il trouva au fond de ses cornues une solution absolument conforme aux explications des médecins, aux thèses des philosophes et aux désirs de M. le Préfet. Il terminait en ces termes son rapport officiel :
« Nous ne croyons pas trop préjuger en disant, vu Ven- « semble et la qualité des substances qui constituent Veau « de la Grotte d& Lourdes, que la science médicale ne tar~ a dera peut-être pas à lui reconnaître des vertus curatives . « spéciales qui pourront la faire classer au nombre des v. "aux qui forment la richesse minérale de notre dépar- «■ ttment.
œ Daignez agréer, etc.
«A. L de Trie. »
M. le baron Pardoux était un homme actif. Le 4 mai, vers midi, il avait fait son discours aux maires du canton de Lourdes et donné ses ordres. Le 4 mai, au soir, la Grotte avait été dépouillée des offrandes et des ex-voto. Le 5 mai, au matin, il avait appris l'impossibilité d'arrêter la Voyante, et renoncé à cette mesure. Le 6 mai, au soir, il avait en main l'Analyse de son chimiste.
Muni de cette dernière et importante pièce, il attendait les événements.
Qu'allait-il se passer à Lourdes ? Qu'adviendrait-il à la Grotte? Que ferait Bernadette dont les moindres pas étaient épiés par les yeux d'argus de Dominique et de ses agents? Avec les chaleurs qui commençaient à arriver, J 'eau de la Grotte, comme plusieurs le disaient, ne viendrait-elle pas à tarir, ce qui couperait court à toutes
choses? Quelle attitude allaient avoir les populations? Telles étaient les préoccupations, les espérances et les inquiétudes de M. le baron Pardoux, préfet de l'Empire.
A la Grotte, la Fontaine miraculeuse coulait toujours, abondante et limpide, avec ce caractère de pérennité tranquille que l'on remarque dans les belles sources qui jaillissent des rochers.
L'Apparition surnaturelle ne cessait de s'affirmer et de se prouver par des bienfaits.
Tantôt rapide comme l'éclair qui fend la nue, tantôt lente comme la lumière de l'aurore qui se lève et grandit rayon par rayon, la grâce de Dieu continuait de descendre visiblement et invisiblement sur les multitudes.
Nous ne pouvons parler que des grâces visibles.
A six ou sept kilomètres de Lourdes, à Loubajac, vivait une brave femme, une paysanne, jadis rude au travail, qu'un accident avait condamnée depuis dix-huit mois à la plus pénible inaction. Elle se nommait Catherine Latapie-Chouat. En octobre 18:6, étant montée sur un chêne pour abattre des glands, elle avait perdu l'équilibre et fait une chute violente qui avait causé une forte luxation au bras droit et'surtout à la main. — La réduction, disent le compte rendu et le procès-verbal que nous avons sous les yeux, — la réduction, opérée immédiatement et avec succès par ud habile médecin, avait à peu
près rétabli le bras daiis l'état normal sans pouvoir cependant le guérir d'une extrême faiblesse. Mais les soins les plus intelligents et les plus suivis échouèrent contre la rigidité des trois doigts les plus importants de la main. Le pouce, l'index et le médius demeurèrent absolument recourbés et paralysés, sans qu'il fût possible, ni de les redresser, ni de leur faire faire un seul mouvement. La malheureuse paysanne — encore jeune, car elle avait à peine trente-huit ans — ne pouvait ni coudre, ni filer, ni tricoter, ni vaquer aux soins du ménage, Après l'avoir inutilement traitée pendant très-longtemps, le docteur lui avait dit qu'elle était incurable et qu'elle devait se résigner à ne plus se servir de sa main. Un tel arrêt, d'une bouche si compétente, était pour cette infortunée l' annonce d'un irréparable malheur. Les pauvres n'ont d'autres ressources que le- travail : pour eux l'inaction forcée, c'est la misère inévitable.
Dix-huit mois environ s'étaient écoulés dans cette situation désespérée. D'autres douleurs lui étaient venues. Elle était malade et marchait difficilement. La tristesse de cette malheureuse était des plus poignantes et vainement elle cherchait en son âme à concevoir une espérance. C'était à l'époque où venaient de s'accomplir les divers événements de Massabielle et où le soulfle de Dieu avait passé sur ces contrées.
Une nuit, Catherine se sent éveillée tout à coup comme par une idée soudaine. « Un Esprit intérieur, racontaitelle à l'auteur de ce livre, un Esprit intérieur me disait en moi-même avec une force irrésistible : — « Va à la « Grotte! va à la Grotte, tu seras guérie ! » Quel était cet être mystérieux qui parlait de la sorte, et que cette paysanne ignorante — ignorante du moins de tout savoir
humain — nommait « un Esprit? » L'Ange Gardien sait sans doute ce secret.
11 était trois heures du matin. Catherine appelle ses deux enfants pour l'accompagner.
— Reste au travail, dit-elle à son mari; je vais à la Grotte.
— Dans cet état de maladie, c'est impossible, reprendil : aller à Lourdes et revenir, c'est une course de trois fortes lieues.
— Tout est possible. Je vais guérir.
Nulle objection ne la put retenir. Elle partit avec ses deux enfants. Il faisait un beau clair de lune. Le silence redoutable de la nuit, troublé de moment en moment par des bruits inconnus, la solitude profonde des campagnes, vaguement éclairées et peuplées de formes indécises, effrayaient les enfants. Ils tremblaient et s'arrêtaient à chaque pas, mais Catherine les rassurait. Elle n'avait nulle peur et sentait qu'elle marchait vers la Vie.
Elle arriva à Lourdes à la naissance du jour. Elle rencontra Bernadette. Quelqu'un lui dit que c'était la Voyante. Catherine ne répondit point; mais, s'avançant vers l'enfant bénie du Seigneur et aimée de Marie, elle lui toucha humblement la robe. Puis elle continua son -chemin vers les Roches Massabielle, où, malgré l'heure matinale, une multitude de pèlerins se trouvaient réunis et agenouillés.
Catherine et ses enfants s'agenouillent aussi et prient.
Et, après avoir prié, Catherine' se lève et va baigner paisiblement sa main dans l'eau merveilleuse.
Et aussitôt ses doigts se redressent. Et aussitôt ses doigts s'assouplissent et revivent. La Vierge divine venait de guérir l'incurable.
Que fait Catherine? Catherine n'est pas surprise, Catherine ne pousse pas un cri, mais elle retombe à genoux et rend grâces a Marie et à Dieu. Pour la première fois depuis dix-huit mois, elle prie à mains jointes, et croise avec ses- autres doigts ses doigts ressuscites.
Elle resta ainsi longtemps, absorbée dans un acte de reconnaissance. De tels moments sont doux ; l'âme se complait à s'y oublier, et il semble que l'on soit dans le Paradis retrouvé.
Il fallut cependant s'arracher à cette prière.
— Levons-nous maintenant et partons, dit Catherine à ses deux enfants.
Et voilà qu'elle reprend, en les tenant par la main, le chemin de Loubajac.
Heureuse, plus que nous ne saurions le dire, elle parcourut paisiblement et sans se hâter la longue route et les mauvais chemins qui la séparaient de sa maison. Les deux enfants n'avaient plus peur comme durant la nuit : le soleil s'était levé et leur mère était guérie.
A la même époque, une femme de Lamarque, Marianne Garrot, av^ait vu disparaître en moins de dix jours, par de simples lotions d'eau de la Grotte, une dartre laiteuse qui lui couvrait entièrement le visage et qui, depuis deux années, résistait à tous les traitements. Le doeteur Amadou, de Pontacq, son médecin, avait constaté le fait et en fut plus tard l'irrécusable témoin devant la Commission épiscopale.
A Bordères, près de Nay, la veuve Marie Lanou-Domengé, âgée de quatre-vingts ans, était depuis trois années atteinte dans tout le côté gauche d'une paralysie incomplète. Elle ne pouvait faire un pas sans un secours étranger, et elle était, par suite de son infirmité, incapable de tout travail.
M. le docteur Poueymiroo, de Mirepoix, après avoir inutilement employé quelques remèdes pour ramener la vie dans les membres atropbiés, avait cessé de la soigner, tout en continuant à la voir.
L'espérance s'en va pourtant difficilement de l'esprit des maladts.
«—= Quand donc guérirai-je? disait la bonne femme à M. Poueymiroo, toutes les fois qu'elle le rencontrait.
— Vous guérirez quand le bon Dieu voudra, répondait invariablement le docteur, qui était loin de se douter, en s'exprimant ainsi, qu'il prononçait un mot prophétique.
— Pourquoi ne croirais-je pas cette parole et ne m'adresserais-je pas à la bonté divine? se dit un jour la vieille paysanne, en entendant parler de la Source de Massabielle.
Elle envoya quelqu'un à Lourdes chercher à la Source même un peu de celte eau qui guérissait.
Lorsqu'on la lui apporta, elle fut prise d'une grande émotion.
— Sortez-moi de mon lit, dit-elle, et tenez-moi debout.
On la leva,, on l'habilla en toute hâte, presque fiévreusement. Les spectateurs et les acteurs de cette scène étaient troublés.
Deux personnes la soulevèrent et la tinrent debout en la soutenant sous les épaules.
On lui présenta un verre d'eau de la Grotte.
Marie étendit sa main tremblante vers l'eau libératrice, et y plongea ses doigts. Puis elle fit sur elle-même un grand signe de Croix, après lequel elle porta le verre à ses lèvres et en but lentement le contenu, absorbée sans doute en quelque fervente prière qu'elle faisait tout bas.
Elle était pâle, si pâle qu'on crut un instant qu'elle allait s'évanouir.
Mais tandis qu'on faisait effort pour prévenir une chute, elle se redressa, tressaillit et regarda autour d'elle. Puis elle poussa comme un cri de joie triomphale :
— Lâchez-moi! lâchez-moi vite! Je suis guérie.
Ceux qui la soutenaient retirèrent leurs bras à moitié et ea hésitant. Marie s'élança aussitôt et se mit à marcher avec assurance, comme si elle n'eût jamais été malade.
Quelqu'un qui conservait, malgré tout, quelque crainte, lui présenta un bâton pour s'appuyer.
Marie regarda le bâton en souriant. Puis elle le prit, et, d'un geste dédaigneux, elle le jeta au loin, comme un objet désormais inutile.
A partir de ce jour, elle retourna aux rudes travaux des champs.
Quelques visiteurs, étant venus la voir pour vérifier le fait, lui demandèrent si elle pourrait marcher en leur présence.
— Marcher? messieurs, s'écria-t-elle ; mais je vais courir !
Et, disant ces mots, elle prit sa course devant eux.
Ceci se passait au mois de mai. Au mois de juillet suivant, on se' montrait, de l'un à l'autre, comme un phénomène, Marie, la vigoureuse octogénaire, qui fauchait vaillamment les blés et qui était loin d'être la dernière dans la fatigante besogne des moissonneurs.
Son médecin, l'honorable docteur Poueymiroo, louait Dieu de ce miracle évident, et plus tard, il signait, avec la Commission d'examen, le procès-verbal des faits extraordinaires que nous venons de raconter, et devant lesquels il n'hésitait pas à reconnaître « l'action directe et évidente de la puissance divine l. »
PRIÈRE
Qu'il était beau dans lesdesseins de' Dieu, qu'il était sublime, ô Notre-Dame de Lourdes, le rôles de la Science humaine! La Science, n'est-ce point en effet l'esprit fini de la créature, pénétrant de plus en plus, par son travail, dans l'esprit infini du Créateur ? La Science, n'est-ce point comme une révélation progressive à laquelle l'homme coopère par son propre effort? Chaque pas qu'il fait dans la Science lui découvre de, plus en plus l'incommensurable sagesse de Celui qui a tout créé, tout fondé, tout établi, tout prévu, et qui, de toute éternité, règle dans les profondeurs des cieux le mouvements des étoiles, des soleils et de,s univers, comme il dirige ici-bas la vie éphémère de l'insecte et l'humble végétation du brin d'herbe. Chaque progrès de l'homme dans l'étude desla nature lui apprend quelque nouveau mystère de la puissance de Dieu, quelque secret de sa bonté, quelque calcul admirable.de- son