HÉBR. XII
La croix du Cœur de Jésus ne nous apprendra pas seulement à éviter le péché, à réparer le péché ; mais elle doit nous apprendre cf que c'est qu'une âme, comment nous devons travaillera sauver notre âme, et comment nous pourrons la perdre , pour l'amour de Die u ; la perdre, dans le sens de la parole évangélique, c'est-à-dire par l'abnégation, en mourant vraiment à nous-mêmes pour vivre à Jésus-Christ, et crucifiés avec lui, au monde et à toutes ses vanités.
I. Et d'abord, la vue de cette croix nous apprendra à sauver notre âme; car c'est la croix
seule quï peut nous en révéler tout, le prix. Elle
nous dit, en effet, qu'un Dieu a tant est'.mé et aimé les âmes que, pour les racheter, il n'a pas craint de mourir un jour sur ce Lus infâme, de mourir dans les horreurs de ce supplice : Anima, tanti -cales! s'écrie saint Augustin. Voilà donc le prix même d'une âme, ce qu'elle a coûté : les larmes, le sang, la vie et la mort d'un Dieu. Ce grand Dieu tient dans sa main la balance du sanctuaire éternel, et il a mis dans cette balance, d'un côté, sa vie, sa mort, ses larmes, son sang. . . Tanti!... et de l'autre, votre âme; c'est le prîx, ce qu'elle a coûté. Dites-moi donc si vous comprenez; c'est pour cela qu'il vous donne son Cœur, avec cette croix : Ut sciant !
Ainsi, ne demandezpas au monde le prix d'une âme, ce qu'elle pourrait bien valoir, car, dans le monde, on n'en a pas même l'idée. Il y a des hommes insensés, qui sont toujours prêts à vendre leur âme, ô mon Dieu I et à quel prix ! il faudrait, le dire avec des larmes de sang ; mais on le voit si souvent, que Ton n'est plus étonné de cet abominable commerce. Y J'ai assisté quelquefois à ces marchés honteux ; j'ai entendu dire, le samedi, à de pauvres et braves ouvriers que Ton trompait ainsi : Vous viendrez travailler demain, n'est-ce pas, mes amis? il y aura cinquante cen-
times de plus pour la journée, et ils répondaient tous avec joie : Oui, oui. Et pourquoi donc cinquante centimes? ah ! c'est que ces hommes, avec la sueur de leur front et la fatigue de leurs bras, devaient vendre ce jour-là leur amel cinquante centimes!! Tanti! tanti vales!... à malheur! ô honte!... et d'autres la vendent pour un vil plaisir, pour un peu de boue... Tanti!
Y Ne demandez donc pas à la terre le prix d'une âme, mais bien au ciel, d'où est tombée cette pierre précieuse. Ah ! plutôt interrogez Dieu même qui a créé lésâmes, Dieu qui les a rachetées, et les Anges qui sont chargés de garder ce trésor : interrogez donc le ciel ; le ciel seul pourra vous dire K valeur d'une âme. Je suppose que vous voyiez briller, au doigt d'un homme puissamment riche, un diamant de la plus belle eau, et qu'ignorant le prix d'un si admirable bijou, vous désiriez bien savoir ce qu'il peut coûter; que ferez-vous? Assurément vous n'irez pas interroger un pauvre 60flM»e~vtms5 et qui ne pourrait rien vous répondre, mais vous le demanderez à celui qui a fait et travaillé cet anneau merveilleux, ou bien à celui qui Ta acheté, et Ton vous répondra : Il vaut tant, il a coûté tant, Tanti l... Voilà le prix, la valeur de cette pierre : ce sera peut-être la nourriture, la
vie de cent familles pendant un an !.. . oui, lanti ! Et votre âme, demandez à la croix, au Dieu qui est mort sur la croix, pour le salut de votre ame. . . Tantiï... anima, tanti voies I oui, le sang, les larmes, la vie, la mort de Jésus-Christ. Elle a coûté tout cela, c'est bien le prix ! Anima, tantivales!.. . /
Ici, vous ferez un retour sur vous-même. Que pensez-vous de votre âme, qui a coûté si cher à un Dieu?qu*avez-vous fait pour elle jusqu'à ce jour, et que voulez-vous faire désormais? Il y a tant d'hommes, même parmi les chrétiens, qui ne s'en inquiètent pas, et qui seraient prêts à la vendre pour rien! On les voit se préoccuper de la vie, de la santé du corps; la moindre indisposition les trouble ; on se hâte de consulter les hommes de la science, qui, malgré tant d'études et de travaux, savent si peu encore, et qui souvent ne peuvent rien, malgré tous leurs efforts; et, si l'âme est malade ou blessée, on n'y songe pas ; quand elle est déjà tout près de la mort du péché, on ne pense pas à aller chercher le prêtre, qui a grâce et pouvoir pour guérir ces tristes maladies, et qui seul pourrait la sauver du danger de la mort éternelle. Cette terrible indifférence en perd tous les jours un grand nombre; et peut-il être un plus affreux malheur, un crime plus odieux 1...
Vous l'éviterez toujours, si vous consultez la croix, et plus vous méditerez ce mystère adorable, Mysterium crucis, plus vous entendrez la parole du calvaire, Verbum crucis, et plus aussi vous avancerez dans la vraie science du salut, plus même vous deviendrez parfait aux yeux de Dieu... Car la croix de Jésus, la croix de son Cœur surtout, vous apprendra bientôt les plus sublimes secrets de la sainteté ; elle vous entraînera dans la voie des sacrifices et de la mort à vous-même, pour vous faire vivre de son amour. C'est la pensée du second point de notre médi iation.
II. Il est donc vrai qu'il n'y a rien dans la religion de plus puissant et de plus efficace que ïa croix du Cœur de Jésus, pour nous apprendre à perdre notre âme, dans le sens de l'Evangile, c'est-à-dire à nous dépouiller de nous-mêmes, à renoncer, à mourir à nous-mêmes enfin, pour vivre en Dieu, vivre avec Jésus, crucifiés au monde, et ensevelis avec lui dans la tombe, y
Ici je vais parler un langage nouveau, et qui paraîtra mystique aux yeux de plus d'un lecteur, puisque je veux parler de la sainteté aux saints et de la perfection aux parfaits.... Mais quand donc le pourrai-je jamais, si ce n'est dans un
livre plus spécialement dédié aux enfants de Dieu, aux disciples mêmes et aux épouses de
Jésus-Christ?
Eh bien ! c'est la croix qui nous révèle les secrets de cette vie, et le bonheur de cette mort. La croix ! c'est le livre par excellence des élus de Dieu, la lumière de l'intelligence, la joie de âmes célestes. Rien de plus doux que cette vie de sacrifices, rien de plus glorieux que cette mort à soi-même pour l'amour de Jésus.
Mais prenez garde : pour que cette vie de sacrifice soit vraiment heureuse, il faut que le sacrifice soit entier, qu'il n'y ait pas de rapines sur cet autel, point de réserve ni de partage dans l'holocauste du cœur. Il faut se renoncer entièrement et suivre Jésus, en portant la croix, comme lui et par amour pour lui. Il n'y aurait, au contraire, rien de plus triste que la vie d'un cœur partagé, parce que ce Dieu jaloux ne pourrait lui donner la paix, ni la joie de son saint ef. divin Esprit. Ne lui refusez donc rien : il fau: qu'il vive et qu'il règne dans votre cœur.
Et pour que cette mort soit douce et glorieuse, il vous faudra mourir entièrement à vous-même et au monde. Car, si vous gardiez quelque mouvement de cette vie terrestre, un souffle de cette vie mondaine , non-seulement Jésus ne vivrait
LA CROIX DU COEUR DE JÉSUS. tt
pas, ne régnerait pas en vous, mais il se retirerait bientôt et vous laisserait seul, dans la nuit de ce triste tombeau. \/
Vous allez encore mieux comprendre ce langage, par une simple comparaison, tirée du fond même de ce sujet de méditation. Vous savei qu'autrefois, sur les autels du vrai Dieu, on immolait des victimes; c'était un hommage d'adoration réservé au Tout-Puissant, créateur et maître de la vie. On sacrifiait tantôt une génisse, tantôt un agneau sans tache ou bien une douce colombe, et, pour l'holocauste, on brûlait, on consumait la chair et les os de la victime dans un feu sacré ; il n'en restait absolument rien. Que si le prêtre, d'une main sûre et ferme, plongeait le couteau jusque dans les entrailles , dans le cœur même de la victime, elletombaità l'instant, roide morte au pied de l'autel, et, sans douleur, elle glorifiait Dieu. Que si au contraire, d'une main timide et incertaine, il n'avait fait que blesser la pauvre victime, qu'arrivait-il alors? c'est que la génisse ou le taureau sanglant fuyait en mugissant loin des portiques sacrés ; c'est que l'agneau et la colombe plaintive allaient mourir loin du sanctuaire, après bien desheures de cruelles souffrances. E'n bien, telle est la destinée des âmes que le ciel appelle au sacrifice: et que Jésus invite àcette
immolation. Si elles meurent vraiment bien h
elles-mêmes et au monde, h le sacrifice est entier et l'holocauste parfait, souvent elles ne Mutent pas même la blessure, ni la flamme, etDi«Mi les remplit de ses plus pures délices, à l'heure de cette mort sainte et précieuse: Beatimortuil...
Qu'on le sache bien, c'est là tout le secret de cette vie parfaite, et de cette mort bienheureuse. Si l'âme est fidèle à la loi d'amour, elle possède la paix.... Mais si elle est généreuse au sacrifice de la croisa si elle meurt bien, elle entre aussitôt dans la joie même de son Dieu : elle est mille fois plus heureuse dans le tombeau avec Jésus- Christ, son Sauveur, que tous les pécheurs, dans l'ivresse même de leurs vains plaisirs.
Ainsi vivaient, ainsi mouraient, perdues dans i'amour, les plus saintes épouses de Jésus ; les Thérèse, les Madeleine de Pazzi, les Catherine, et la douce Vierge de la Visitation, que ce Dieu aima jusqu'à lui donner son Cœur, la Bienheureuse Marguerite-Marie : elles n'avaient toutes d'autre bonheur que de souffrir, d'autre vie que de mourir pour l'amour de leur Sauveur. Ainsi rivent encore aujourd'hui, et ainsi meurent, même quelquefois dans le monde, des âmes fidèles et ardentes, connues de Dieu seul, et qu'il remplit de lumière et de consolation.
Mais, ô mon Dieu ! que ces âmes généreuses sont rares! qu'il y a peu de ces coeurs amis de la croix! qu'il y a peu de ces victimes consumées en holocauste!
Jésus ne cesse de s'en plaindre à ceux qu'il aime, et il désire que nous consolions son Cœur. ^ Vous terminerez donc encore cet exercice par une prière fervente : vous vous donnerez àlui par un acte d'amour, vous lui ferez une amende honorable, pour réparer l'outrage que lui font tant d'âmes infidèles et ingrates : et bientôt touché, animé d'un sentimentde zèle pour sa gloire, vous ne pourrez plus vous contenter du désir, de la volonté ferme de travailler pour votre salut, et de tout souffrir, de mourir plutôt mille fois que de perdre votre âme, mais vous voudrez en sauver d'autres, et vous lui demanderez des âmes, beaucoup d'âmes. Vous le prierez de jeter dans les cœurs le feu sacré de son amour. Da mihi animas (Gen . xiv, 21), ô Seigneur Jésus , ômon Dieu, qui aimez tant les âmes, Deus qui amas animas, sauvez-les et donnez-moi cette grâce de travailler, de combattre, de souffnr, de mourir même avec vous, pour le salut de plusieurs. Da mihi animas... , donnez-moi de^ urnes!!. ..