CHAPITRE III
En lisant M. Ed. Naville, il est difficile de se soustraire à l'impression que, avec la conception historique traditionnelle, la plupart de ces questions difficiles ne se posent ni pour le bon sens ni pour la psychologie.
ï. D'après la tradition, Moïse serait l'auteur de la Genèse, et il l'aurait composée peu avant de se mettre à la tête des Israélites, pour les conduire en Canaan. — Le plan du livre est net,' et très bien adapté aux circonstances et aux hommes, auxquels il est destiné. Il leur montre leur mission, le caractère spécial, qui les distingue des autres nations, et pourquoi ils vont émigrer dans la terre promise.
2. Dans ce plan, les deux noms de Dieu jouent un rôle essentiel, et, si l'on donne à Yahveh son vrai sens, l'emploi des deux noms, loin de marquer une diversité d'auteurs, atteste l'unité du plan.
Le chapitre i, élohistique, ne contient que le nom
d'Elohim. C'est le récit de la création générale, dans laquelle l'homme apparaît comme un des êtres vivants, le dernier. C'est indiqué et résumé par le verset ii, 4, qui, en réalité, est le dernier du chapitre i : « Telles furent les origines des cieux et de la terre, quand ils furent créés. »
Ce récit ne contient que le nom d'Elohim. Aussi Astruc et Eichhorn n'avaient pas manqué de l'attribuer à l'Elohiste. Aujourd'hui la Haute-Critique l'a enlevé à l'Elohiste et l'a donné au code sacerdotal.
2. Le second récit commence au chapitre ii, 5, et va jusqu'au premier verset du chapitre v, oii il est dit : (( Tel est le livre des origines de l'homme. » Dans le premier récit il n'y avait rien de moral, de spirituel : le nom de Dieu était Elohim. Dans le second récit, il s'agit des premiers rapports entre Dieu et l'homme. L'auteur se sert du nom complet de Dieu : c'est Yahveh- Elohim, et ce nom complet apparaîtra dans toute la scène d'Eden, sauf dans la bouche du serpent, où il n'est qu'Elohim. Or la Haute-Critique déclare que ces récits sont Yahvistes. Et il n'y a pas une seule fois Yahveh tout seul I Ce qui est tout seul, une fois, c'est Elohim. Mais il n'est pas difficile de mettre les faits d'accord avec la théorie, qu'ils contredisent. On déclare que le nom Yahveh est seul de l'auteur primitif, et que le nom Elohim est une addition du rédacteur, qui cherche peut-être ici à fondre deux textes, tandis qu'il ne cherche pas à les fondre ailleurs.
Les deux noms de Dieu sont nécessaires dans la description de la création de l'homme ; et c'est une
LA TRADITION Et LES DEUX NOMS DE DIEU 23
indication de l'unité du livre et du plan que l'auteur trace dès le début. — Dans le chapitre i, création du ciel et de la terre, l'homme est le dernier des animaux, le roi des animaux. — Puis l'auteur reprend en détail la création de l'homme, dans le jardin, qui lui a été préparé, raconte la chute, etc. L'homme a un Dieu, et ce Dieu s'appelle Yahveh. Ce nom apparaît avec l'homme. Mais il n'est pas différent du créateur des cieux et de la terre. Il est le même qu'Elohim, et Moïse établit cette grande vérité, qui domine tout l'Ancien Testament : c'est que, dès l'instant où il est sorti de la poussière du jardin d'Eden, l'homme a eu un seul Dieu : Yahveh-Elohim . — Il en résulte qu'un auteur comme Moïse, ou tel autre écrivain, peut se servir de l'un ou de l'autre. Dans le quatrième commandement Dieu sera appelé d'abord Yahveh-Elohim, et puis deux fois Yahveh .
Le nom de Yahveh est le véritable lien qui assure l'unité du livre ; c'est le fil d'or qui le traverse tout entier, souvent dissimulé, mais reparaissant dans les moments, où il est nécessaire, et où il ne saurait manquer.
4. Dans le récit du déluge, chapitre ix, i-i/i, il est question de l'alhance faite par Dieu, non seulement avec Noé, mais avec toutes les créatures vivantes. Dieu est appelé Elohim. — Quand Dieu confond le langage des hommes, cette dispensation ne concerne que l'humanité : Dieu est appelé Yahveh.
5. Et le plan du livre continue à se dérouler dans un ordre parfait. Moïse va raconter comment, dans la
nouvelle humanité, Abraham est choisi par Yahveh, pour être le père du peuple élu. Après l'épisode de la Tour de Babel, Moïse reprend donc la descendance de Sem, et ne nous parle que l'un de ses fils, Arpacschad : c'est pour nous retirer de la dispersion, et nous montrer comment on arrive à Abraham. — C'est donc une erreur de séparer du récit l'épisode de la Tour de Babel, et c'est une erreur encore plus grande que de supposer deux auteurs différents pour les deux parties de ce chapitre.
6. Arrive l'attaque des rois de Mésopotamie. Lot emmené prisonnier, est délivré par Abraham. Et ce chapitre xiv est considéré comme un hors-d' œuvre, comme un document tout à fait à part I Nouvelle erreur .
Après le récit de la victoire d'Abraham, qui a refusé tout butin, Dieu dit à Abraham : (( Ne crains point... je suis ton bouclier... et ta récompense sera très grande » (xv, i). — Ainsi Abraham a refusé toute récompense de la main du roi de Sodome, et Yahveh lui dit que c'est lui-même que la lui accordera. . . (( Que me donneras-tu ? » un héritier, une postérité nombreuse comme les étoiles de la mer. On voit l'enchaînement parfait qu'il y a dans les six versets, par lesquels commence le chapitre xv, et comment ils se rattachent au précédent chapitre, dont ils prouvent l'existence à cette place. — Or les critiques séparent les chapitres et partagent ces versets entre trois auteurs différents ! Et la Genèse finit par se composer de 264 morceaux.