‹ Moïse et la GenèseChapitre 7 sur 34 · Eichhorn, II, p · texte numérisé non relu

Eichhorn, II, p

fesseur de Halle, d'abord professeur dans la Faculté de théologie, puis dans la Faculté de philosophie, a opéré dans la Haute-Critique une révolution radicale. Il a mis après les documents qui étaient avant, et avant les documents qui étaient après. Avec lui la Haute- Critique a changé son critère et ses résultats.

Le critère, c'était la différence des noms de Dieu. Cette différence est devenue très secondaire et a fait place à des différences de lexicologie et de syntaxe, qui sont déclarées impondérables et infinitésimales, mais dont l'importance n'en est pas moins considérée comme « majeure » pour la reconstitution des documents plus ou moins primitifs.

Le résultat, c'était la mosaïcité du Pentateuque ; il est devenu la non-mosaïcité du Pentateuque.

Comme l'a dit un de ceux qui s'estiment les continuateurs d'Astruc et d'Eichhorn : sur bien des points il ne reste rien de leur œuvre.

Mais sauf ce critère et ces résultats, le principe est resté le même. Si ce n'était pas se montrer irrespectueux, et faire preuve d'inconvenance, de manque de goût et de tact, on dirait : tel le couteau de Janot, qui changeait souvent de manche et de lame, et qui n'en restait pas moins le même couteau. Il pouvait même devenir plus solide et plus tranchant.

5. Comme il fallait s'y attendre, en opérant avec des quantités impondérables et infinitésimales, la Haute-Critique ne pouvait pas ne pas aboutir, sur divers points, et même sur des points essentiels, à des conclusions contradictoires. Dans le domaine de l'im-

pondérable et de l'infinitésimal, le subjectivisrne peut se donner carrière assez facilement.

Voici par exemple le chapitre xiv de la Genèse. Pour certains critiques, ce document est aussi antique qu'original ; — pour d'autres, c'est une sorte de pastiche avec des archaïsmes artificiels ; — certains critiques déclarent que c'est une des pages les plus remarquables dans les récits bibliques : — d'autres déclarent que sa valeur historique est nulle.

De plus grande importance est le désaccord sur la priorité de l'Elohiste ou du Yahviste. — L'école de Welhausen déclare que l'Elohiste est le plus récent. Mais l'Elohiste est encore déclaré le plus ancien par le comte de Baudissin à Berlin, M. Ch. Biuston à Montauban, M. Kittel à Leipzig*. — Et cependant tous ces savants ont (( les mêmes principes de critique

I. 11 y a lieu de méditer les lignes suivantes, écrites par un des représentants les plus distingués et certainement pas un des moins hardis de la Haute-Critique, par l'inventeur du second Yahviste, M. le doyen Charles Bruston : « Pendant longtemps on a généralement admis que l'un des documents (composant les livres historiques de l'Ancien Testament), celui par lequel débute la Genèse, et qu'on nomme d'ordinaire le sacerdotal, était le plus ancien, ou du moins l'un des plus anciens. Mais depuis 3o ans environ, des critiques de plus en plus nombreux soutiennent au contraire qu'il est le plus récent, plus récent que le Deutéronome. Quiconque lit le Deutéronome sans parti pris constate à chaque page qu'il suppose indifféremment tous les récits et toutes les législations des livres précédents du Pentateuque, dont il a essayé de faire la synthèse. C'était un fait universellement reconnu, avant que Wellhausen, Kuenen, Reuss, et tutti quanti fussent venus le contester, puis le nier hardiment, parce qu'il les gênait... Il y a des modes, j'ai Jailli dire des épidémies en critique et en exégèse. Mais rien ne subsiste à la longue que ce qui repose sur des faits bien et dûment constatés.... Il ne suffit pas de nier obstinément un fait, de se refuser à le voir, pour qu'il n'existe pas. » — Charles Bruston, L'histoire sacerdotale et le Deutéronome primitif, 1906, p. 3-3g.

historique et littéraire » ; c'est seulement F (( aboutissement )) qui diffère.

La remarque, très juste, est de Fun des plus distingués représentants de la Haute-Critique. Sur quoi il faut observer que le phénomène est d'autant plus significatif. Comment la même route peut-elle ne pas aboutir au même lieu.^^ Ne serait-ce pas parce que la route ne serait pas bien tracée ? n'est pas très sûre ?

Dernier exemple bien typique : le Décalogue. — Un savant, peu porté aux solutions radicales, Steurnagel, fait dater la rédaction du Décalogue du temps de l'exil. Ce n'est point, dans son idée, pour en diminuer Fimportance. Seulement au lieu d'être un exposé de principes, antérieur aux autres lois, c'est un résumé, fait après coup, pour en indiquer l'essentiel. — Mais un autre savant, que personne ne classe parmi les conservateurs, Gressmann, déclare que le Décalogue éthique d'Exode XX est bien une œuvre de Moïse.

Il n'y a pas lieu de s'étonner beaucoup si de pareils écarts dans les résultats ont inspiré quelque doute sur la précision et la valeur de la méthode qui les permet. Et des esprits, — plus ou moins timorés, plus ou moins conservateurs, — ont cru pouvoir se débarrasser, d'un coup, de la Haute-Critique et de son autorité, en déclarant qu'avant de la prendre en considération, ils attendraient que ses représentants se soient mis d'accord entre eux. Mais la Haute-Critique leur a fait observer que cette fin de non-recevoir n'était pas admissible, et que l'accord désiré n'était pas du tout à venir, qu'il existait déjà dans

le présent. Il y a accord, dit-elle, sur le nombre des sources, leurs caractères, et la part de chacune dans le Pentateuque.

Un critique, radical, a déclaré qu'il y avait là des faits aussi solidement établis que les lois de Galilée ; et UQ autre critique, conservateur, a déclaré que les derniers adversaires de la Haute-Critique disparaîtraient bientôt comme disparurent les derniers possesseurs d'esclaves.

Il est aussi parlé d'une « minorité méprisable », (contemptible minority), ce qui fait presque penser à la a méprisable armée » du général French.

6. Aujourd'hui on peut dire que le système généralement adopté par les hébraïsants est celui des professeurs Kautzsch et Socin, — d'après leur ouvrage : la Genèse et ses sources, 1891, — qui trouvent dans la Genèse sept auteurs différents, plus des gloses \

1 . Dans la Bible du Centenaire, la Genèse est celle de Kautzsch et Socin, et les différents auteurs sont indiqués par des initiales en marge. C'est dans cette Bible que le public français trouvera les derniers résultats, et les p'.us extrêmes, de la Haute-Critique, théorie et pratique. Les premiers fascicules seuls ont paru, fascicules spécimens.

La Bible du Centenaire « publiée en igi6, par la Société biblique de Paris, soTis ce titre : La sainte Bible, traduction nouvelle d'après les meilleurs textes, avec introductions et notes ».

« L'introduction provisoire à la Genèse » expose la théorie. A propos de l'emploi des noms de Dieu, il est dit : « l'indice découvert par Astruc, conserve du reste sa valeur. » Toutefois « l'alternative des noms donnés à Dieu n'a pas toujours été respectée par les copistes et les traducteurs ». On en est donc arrivé à tenir compte du vocabulaire et des habitudes de style et de pensée propres à chaque source. » Toutefois les deux sources Yahviste et élohiste sont des recueils de traditions populaires. Mais « les rédacteurs de ces collections ont respecté les conceptions religieuses et morales et jusqu'à la forme littéraire ». Toutefois

Ces auteurs sont : i"* Le premier Yahviste (J'), antérieur au vrai Yahviste, et dont il n'y a que quel-

ils ne l'ont pas fait « sans mettre parfois sur leur œuvre (de coordination) l'empreinte de leur style et de leurs idées ». — Ce respect irrespectueux est peut-être une règle peu sûre. Et ce style d'auteurs, qui ont reproduit le style des documents, sans toujours le reproduire, est peut-être un indice peu sûr aussi.

Au surplus, les quatre sources principales, yahviste, élohiste, deutéronome et code sacerdotal, ne doivent pas être attribuées à des auteurs, mais à des écoles d'auteurs.

Et tout cela n'empêche pas les savants de retrouver, à un mot près, la part qui revient à chaque auteur de chaque école, même quand ils emploient le même nom de Dieu et le « même style » ; et bien que « la combinaison ait été faite avec une habileté si grande que jusqu'en 1753, la suture a échappé à presque tous les regards ». La haute critique a joliment rattrapé le temps perdu. Aujourd'hui elle distingue les alliages et leurs plus petits éléments atomiques.

La pratique se trouve illustrée par la note a de la page 5. La page de la Genèse, relative aux enfants d'Adam, serait formée par la réunion de plusieurs traditions indépendantes. D'après l'une de ces traditions, Caïn aurait été le père de l'humanité actuelle ; d'après l'autre, l'humanité descendrait d'Adam par Seth ; et d'après la troisième. Gain ne serait pas le fils du premier homme, mais l'ancêtre des nomades quéniens.

Un ignorant serait capable de trouver que la tradition qui aurait fait de Gain le père de « l'humanité actuelle », pourrait trouver une légitimation inattendue dans les événements qui se déroulent sous nos yeux. Mais l'ignorance n'a que faire ici. Et nous nous bornons à reproduire l'opinion d'un hébraïsant, dont la compétence n'est pas contestable puisqu'il a découvert une des sources, le second Yahviste, et qu'il a passé sa vie à étudier et à distinguer les sources, M. le doyen Bruston, Il dit :

« Sauf le sacerdotal sur lequel on est à peu près d'accord, les autres sources sont souvent si intimement mélangées et confondues, qu'il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de les distinguer avec quelque certitude. D'où il résulte que ceux qui l'ont essayé varient beaucoup dans leurs résultats. Dans ces cas-là (et ils sont nombreux dans la Genèse et ailleurs), il serait plus naturel, surtout dans un ouvrage destiné au grand public, d'y renoncer sinon absolument du moins en général. Sinon on s'expose à commettre bien des erreurs, et de soulever bien des objections de la part de ceux qui ont étudié de près la question, ou qui prendraient la peine de le faire. »

Voilà pour la méthode, voici pour les résultats. — Dès igiS^

ques fragments ; — 2" Le Yahviste (J), qui emploie couramment le nom de Jaliveli ; c'est un habitant du royaume de Juda au ix^ siècle ; — 3** L'Elohiste, (E), qui appelle Dieu Elohim et s'abstient de le nommer Yahveh jusqu'à la vocation de Moïse. C'est un habitant du royaume des Dix tribus, dans la première moitié du viii^ siècle ; — /j" Le premier compilateur (J E), dans les fragments — en petit nombre — duquel on ne peut distinguer le Yahviste de l'Elohiste cette première fusion date de la seconde moitié de VIII* siècle ; — 5" Le chapitre xiv, considéré comme un document à part, et que les critiques placent à diverses dates, entre l'an 2 000 et l'an 5oo ; — 6° Le code sacerdotal (P), postérieur à l'exil, à des dates très différentes, selon les divers critiques ; — Le rédacteur final. Les auteurs sont désignés par les majuscules que nous avons mises entre parenthèses.

Il faut observer que ces majuscules sont d'origine allemande. Voilà pourquoi le document Yahviste est désigné par un J et non par un Y (en allemand, Jahveh s'écrit par J et non par un Y) ; et voilà pour-

M. Bruston écrivait : Il serait déplorable qu'une œuvre destinée à ne pas être refaite de longtemps fût le reflet des théories hypercritiques... Il faut absolument trouver le milieu entre un conservatisme aveugle et sourd, et un radicalisme imprudent et téméraire. L'avenir de la théologie française, et peut-être aussi celui de nos églises, en dépend « (Revue de théologie, 1918, p. aS/j).

Cet avertissement n'a pas été écouté, et le même savant vient d'écrire : « Une entreprise, qui aurait pu être extrêmement utile, si elle avait été accomplie avec prudence, risque ainsi de compromettre parmi nous la critique biblique et le protestantisme lui-même. Ce n'était pas évidemment l'intention de ses promoteurs ; mais c'en sera le résultat certain, inévitable, si elle se poursuit dans le même esprit : c'est extrêmement douloureux. »

quoi le document sacerdotal est désigné par un P (en allemand, le mot sacerdotal est indiqué par un mot, dont la première lettre est un P, priester, prêtre).

Il faut observer surtout que le morcellement de la Genèse et du Pentateuque ne s'est pas arrêté à ces sept documents, et que ces documents ont été à leur tour subdivisés en plusieurs autres. Alors on a parlé de couches successives, dont la superposition constitue le document lui-même. Ainsi dans le Yahviste, dans l'Elohiste, etc., on distingue des couches anciennes, formées par des récits que le rédacteur du document a utilisés ; des couches moyennes qui constituent l'œuvre propre du rédacteur, et des couches récentes qui sont l'apport des disciples et continuateurs du rédacteur. En réalité, qu'il y ait ou non un rédacteur principal, on aboutit à des sortes d'Ecoles, ce qui suppose un nombre de rédacteurs incalculable. Et l'imagination reste un peu troublée et même effrayée. — On se demande s'il y a jamais eu quelque part un autre livre composé de cette façon.

7. S'en tenant à la Genèse de Kautzsch et Socin, un professeur américain, Ed. C. Bissel, a eu l'idée de distinguer les sources par des couleurs, et il a publié en 1892 la Genèse peinte en couleurs. On voit ainsi du bleu, du noir, du vert, de la sépia, du jaune, du marron, du rouge, et, en plus, certains soulignements. Ainsi une seule et même colonne (la moitié d'une page) montre i4 lignes jaunes, aA^ec un mot souligné; 8 lignes marron, avec un mot souligné ; k lignes noires, 5 lignes rouges, 2 lignes noires,

5 lignes vertes, et 7 lignes d'une autre couleur. C'est la Bible arc-en-ciel.

8. Enfin il ne faut pas oublier de noter une différence capitale entre les critiques d'accord sur la méthode : c'est une différence religieuse. Ici deux groupes nettement tranchés sont opposés l'un à l'autre. Les uns se préoccupent fort peu de ruiner l'autorité de la Bible et de la révélation. Les autres au contraire déclarent avoir une toute autre conception de la révélation, et désirent conserver, sauver l'autorité de l'Ancien Testament.

L'un de ces derniers, le professeur américain, D'" Briggs, a écrit : « Ceux qui persévèrent dans leur opposition à la (( Haute-Critique », et dans leurs conceptions traditionnelles, ne se rendent pas compte du danger de la situation... Es forceraient les critiques à choisir entre la a érité et les recherches scientifiques d'un côté, et la tradition de l'autre. Mais il y a des savants plus avisés, qui ne se détourneront pas de la critique, et ne laisseront pas les autres être détournés par ces alarmistes réactionnaires... Le résultat n'est pas douteux. La sainte Ecriture se défendra ellemême, contre ceux qui, semblables aux amis de Job, n'ont pas bien parlé de Dieu, en prétendant le défendre. »

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