QUELQUES ARGUMENTS CONTRE LA HAUTE-CRITIQUE
C'est cependant contre cette « Haute-Critique » et son autorité presque universelle, que M. Edouard Naville a eu (( le front », de s'élever, — selon l'expression dont on s'est servi.
I . N'étant pas un hébraïsant de carrière (comme il le dit très nettement à diverses reprises), étant un égyptologue et un anthropologue, qui a passé sa vie en contact avec les monuments du passé et avec les peuplades sur le sol desquelles ces monuments se trouvent, M. Ed. Naville se présente comme un savant réaliste.
Voici quelques-unes de ses déclarations. Il repousse (( la classification des philologues », la (( conception théorique », les « finesses de la philologie » , le « caractère scolastique », les (( règles strictes des philologues », etc., etc. Et il en appelle aux (( mœurs du temps », aux « mœurs et à l'esprit des temps passés »,
QUELQUES ARGUMENTS CONTRE LA HAUTE-CRITIQUE l3
aux (( documents et aussi à ce qui se voit chez les vivants », à 1' (( anthropologie contre les philologues )), (( au bon sens, au gros bon sens », au (( sens commun élémentaire », à « l'explication tirée des hommes vivants », etc., etc.
2. Tels sont les principes. Voici quelques-unes de leurs applications.
Le chapitre xlviii raconte la visite de Joseph à son père. — Le vieillard, accablé par les infirmités de son âge, se répétant quelquefois, à la manière des Orientaux et de tous les vieillards, rappelle le passé, parle de son mariage avec sa chère Racliel, dont le fils est là devant lui. Le lecteur est impressionné par cette simplicité, par la complète absence de tout ornement artificiel : le lecteur de simple bon sens.
La (( Haute-Critique » voit dans ce chapitre la réunion de 1 1 fragments différents, dûs à 4 auteurs différents, auteurs qui ont vécu duix* au iv^ siècle. — V. 8 : (( Israël regarda le fils de Joseph. » Ah I ces mots sont du Yahviste, écrit au ix^ siècle. Pourquoi.^ parce que l'épisode, dans lequel Jacob lutta durant toute une nuit avec un homme, et reçut le nom à' Israël, est dit appartenir au Yahviste. — Après ces 5 ou 6 mots, nous voici à un document postérieur d'un siècle, qui fournit la fin du v. 8, et le commencement du V. 9. ((Joseph répondit à son père : ce sont mes fils que DiGu (Elohim) m'a donnés. » — Ces mots sont de l'Elohiste, puisqu'il est question d'Elohim. Mais avec la fin du V. 9 et avec le commencement du v. 10 nous revenons au Yahviste : (( fais les, je te prie, approcher
l4 QUELQUES ARGUMENTS CONTRE LA HAUTE-CRITIQUE
de moi, pour que je les bénisse. Les yeux d'Israëi étaient appesantis par la vieillesse, et il ne pouvait plus voir )). 11 y a le nom Israël. Mais la fin du v. lo et lev. II sont de nouveau de l'Ejohiste. ((Et Joseph les fit approcher de lui, et Israël leur donna un baiser et les embrassa. Et Israël dit à Joseph : Je ne pensais pas voir ton visage, et voici que Dieu (Elohim) me fait voir ta postérité. » C'est Elohiste. Il y a en effet le mot Elohim. Mais il y a aussi, et deux fois, le mot Israël, qui, nous a-t-on dit, caractérise le Yahviste ! Qu'à cela ne tienne. Le rédacteur du iv^ siècle se sera trompé. Il aura mis un mot pour un autre.
2. C'est encore au bon sens que M. Ed. Naville en appelle, quand il invoque le principe suivant : (( L'écrit doit être en harmonie avec sa place dans l'histoire, pour ce qui est du temps, des lieux et des circonstances. )) Et l'appel à ce principe est d'autant plus justifié que ce principe a été formulé, sinon respecté, par un des plus ardents défenseurs de la (( Haute- Critique )), le D*^ Briggs.
Exemple. Les lois du code sacerdotal sont surtout cérémonielles, rituelles. En conséquence il y a lieu de supposer qu'elles sont destinées à régler le culte du peuple auquel elles sont données. Ce peuple, d'après la Haute-Critique, c'étaient les Juifs revenus de l'exil, et qui avaient rebâti, ou qui rebâtissaient leur temple, détruit par Nébuchadnésar. Or que trouvons-nous dans le code sacerdotal .^^ Aucune mention du temple, pas même de Jérusalem 1 II n'est pas même supposé qu'un temple ait été bâti ! Toutes les recommanda-
QUELQUES ARGUMENTS CONTRE LA HAUTE-CRITIQUE l5
lions du Code se concentrent sur Farche de l'Alliance, et le Tabernacle, lesquel ont disparu ; car il n'y avait pas d'arche dans le temple rebâti. De telle sorte que les règles, que doivent suivre les Juifs, s'appliquent à la forme d'un culte, totalement différent du leur.
On dit que l'école sacerdotale voulait faire accepter aux Juifs certaines institutions religieuses, certains rites. Gomment ce résultat pouvait- il être obtenu par une description détaillée de l'arche de l'alliance et du Tabernacle, deux choses mobiles, qui pouvaient être transportées, dès que le peuple changeait de camp ! Et — il faut bien le remarquer, — cette description n'est pas imaginaire, elle est en stricte conformité avec ce que nous savons de l'industrie égyptienne, et des matériaux trouvés au désert. — Quel intérêt pouvaient avoir ces renseignements archéologiques pour les Juifs d'après l'exil ?
Si ces lois existaient depuis une grande antiquité, on peut comprendre qu'on n'ait pas publié des lois nouvelles, et qu'on se soit efforcé de régler le culte, aussi bien qu'on le pouvait, selon les ordonnances données par Moïse. Mais si ces lois n'existaient pas, s'il fallait rédiger des lois entièrement nouvelles, peut-on imaginer un législateur sacerdotal faisant revivre un état de choses absolument différent de l'état présent, et ayant disparu depuis si longtemps ? Il semble que les Juifs, en lisant ces lois, au lieu de s'y soumettre, devaient plutôt s'en détourner en disant : Gela peut avoir été bon pour nos ancêtres ; cela n'est pas bon par nous, certainement.
l6 QUELQUES ARGUMENTS CONTRE LA HAUTE-CRITIQUE
4. Et puis quelle série de difficultés soulève, pour l'historien et pour le psychologue, cette conception de la Genèse, sans compter cette étrange manière de composer un livre, comme on compose une mosaïque, en piquant ici, en piquant là un petit fragment, deux ou trois mots à un document, une ligne à un autre, une ligne au précédent, quelques mots au suivant, et ainsi jusqu'à la fin ; — sans compter l'extraordinaire flair de ces savants, qui, après 2 ou 3 000 ans, sentent les textes, les mots, comme jamais Peau-Rouge, jamais chien de chasse n'a flairé les traces fraîches du gibier ? Quel est le but de ces auteurs inconnus?
La première fois qu'Abraham apparaît dans la Genèse, c'est lorsque Yahveh lui ordonne de quitter son pays et la maison de son père (xu, i). A plusieurs reprises, Yahveh lui renouvelle ses promesses (xiii, [4, XV, 7, XVII, 2), et quand Abraham s'adresse à Dieu, il l'appelle Yahveh (xviii, 27, 3o, 3i). Ces passages sont attribués au Yahviste, vivant au ix^ siècle dans le royaume de Juda. — Mais voilà qu'un siècle après, apparaît l'Elohiste, et il dit : le nom de Yahveh n'a paru dans l'histoire d'Israël qu'au commencement du ministère de Moïse (Ex., III, i/J, i5), ce qui est confirmé des siècles plus tard par le code sacerdotal (Ex., VI), d'après l'interprétation que la Haute- Critique donne de ces deux textes. — Alors les deux auteurs se contredisent, et l'un se trompe. Chose curieuse : l'Elohiste emploie quelquefois le nom de Yahveh. D'ordinaire les critiques le lui défendent, et mettent l'expression sur le compte du dernier