‹ Molière à Bordeaux, vers 1647 et en 1656Chapitre 10 sur 70 · DÉSESPÉRÉE · texte numérisé non relu

DÉSESPÉRÉE

Si le hasard n'existait pas, oui, mille fois oui, et il y aurait inutilité absolue à s'en occuper désormais. Mais la malice des choses est toujours là, hors de toute portée et de toute prescience, malgré tout, et en dépit de tout. On ne commande pas au hasard, on ne lui ménage pas soi-même sa part, pas plus qu'on ne lui fait signe de venir : il arrive quand on ne l'attend pas. Il vous surprend, et vous le subissez, et vous recevez sa loi inattendue.

la vallée de la Somme, à Abbeville, des silex taillés prouvant l'existence de l'homme. 11 publia ces découvertes en 1817..., mais elles recurent le plus froid accueil... Les défenseurs des soi-disant saines doctrines trouvèrent la nouveauté dangereuse et la repoussèrent comme ils avaient déjà repoussé toutes les découvertes du même genre. Personne ne mit en doute la bonne foi de Boucher de Perthes, mais on l'accusa de se faire d'étranges illusions... Sur ce, on se permit quelques plaisanteries, et tout fut dit; comme toujours, en pareil cas, on en revint au silence.

«Boucher de Perthes n'était pas homme à se laisser décourager. Éclairé par ses recherches, il reconnut bientôt à sa découverte une portée plus grande qu'il ne l'avait cru tout d'abord... L'horizon, en s'élargissant, ne fit qu'enflammer davantage son ardeur, et, justement fier du résultat qu'il avait obtenu, l'heureux inventeur se voua tout entier à la propagation et à la vulgarisation de son importante découverte (a). Après des efforts obstinés et de nombreuses luttes, il eut enfin la satisfaction d'entendre, avant sa mort, tous ses contemporains lui rendre justice. Ce fut surtout à l'intervention, en 1859, de savants anglais, MM. Joseph Prestwich et John Evans, que le savant français dut de voir sa découverte généralement admise.

» Cette fois, un élan irrésistible était donné. » Gabriel de Moktillet, Le Préhistorique, Antiquité de homme, gr. in-18, 1883. Reinwald, éditeur, p. 13-14.

(a) Ce sont ses collègues a l'administration des douanes qui devaient « fuire une tête

Eh bien ! la malice des choses, — le hasard donc, si vous aimez mieux, — a placé, en 1882, un homme qui ne cherchait nullement à résoudre la question qui nous préoccupe (il n'y pensait même pas!) sur une piste à laquelle jamais personne au monde n'avait certainement pensé, et cette piste, suivie et vérifiée, oh ! par pur caprice et sans y attacher aucune importance, a donné des résultats extraordinaires.

Je rappelle une fois encore (que l'on me pardonne de tant la répéter) la fameuse phrase de Voltaire que l'on ne peut se lasser de citer : « Ce qui redouble l'étonnement, c'est qu'il » ne disparut à cette époque, en Europe, aucun personnage » important. »

Le mol disparaître, appliqué à un être humain, a des significations très différentes. Si, comme il faut bien le croire, l'homme au masque de fer a été réellement un personnage célèbre, important, et si d'un autre côté il n'a, vers cette époque (1673), disparu subitement et sans laisser de trace connue, en Europe, aucun homme de ce genre, ne serait-il donc pas permis de penser d'après cela que, cet homme, on V aurait fait passer pour mort, de manière à ce que personne ne s'occupât de ce qu'il avait bien pu devenir — puisqu'on le croyait enterré — pendant qu'on l'enfermait, pour sa vie durant, et au secret, dans une prison d'Etat, ignoré, inconnu de tous?

Établir d'abord cette donnée, d'ailleurs très admissible, et se demander ensuite quels sont, les uns après les autres, tous les hommes auxquels on pourrait l'appliquer, serait en vérité tenter la recherche la plus fastidieuse, la plus longue, la moins pratique, la plus inutile du monde. En somme, c'est ce qu'on a fait, clans la majorité des cas : on a pris des morts, ou des hommes regardés comme tels : on a été chercher le comte de Vermandois, le duc de Beaufort, le duc de Montmouth, le surintendant Foucquet... et les autres! Et l'on n'est arrivé finalement à aucun résultat convaincant. Tous ces personnages étaient -ils, d'ailleurs, si connus que cela? Aurait-on donc placé si facilement leur nom sur leur physionomie en les rencontrant? Il est parfaitement permis de ne pas en être persuadé ! Les traits de l'homme au masque de fer étaient donc bien plus reconnaissables que les leurs, il n'en faut pas douter.

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Je raconterai en son lieu, au § 4 du chapitre septième, dans quelles circonstances précises et spéciales de sa vie un homme, « Ubalde, » qui pensait alors à Lien autre chose, a élé servi à ce sujet par le hasard d'une façon tout exceptionnelle. Je ne veux exposer, pour le moment, que la manière dont la suggestion dont je parle lui est venue. On conviendra que c'est bien là le principal.

Un de ses amis lui demandait des nouvelles d'une brochure philosophique, dont j'indiquerai le titre et le sujet, qu'il avait publiée l'année précédente, et sur laquelle, je dirai pourquoi, il comptait beaucoup.

— J'en ai vendu, répondit-il, un certain nombre, à la grande surprise de mon libraire; mais, hélas! cela ne peut pas s'appeler un succès. Ah! mon pauvre ami, je ne sais pas ce qu'il faudrait trouver pour plaire au public. Ah! si l'on pouvait découvrir la chose du monde la plus impossible, la plus folle et la plus extraordinaire! Si l'on pouvait prouver, tenez, par exemple, que l'homme au masque de fer, c'était comme qui dirait... Molière! Quel succès, quel triomphe n'obtiendrait-on pas? Par malheur, et c'est dommage, le plus simple examen...

Et Ubalde (l'auteur futur de la brochure) et son interlocuteur partirent tous les deux d'un joyeux, et franc, et bruyant éclat de rire. Il y avait de quoi, avouez-le!

— ... Il est seulement fâcheux que la plus superficielle vérification, que le plus simple rapprochement de dates...

Et prenant, en souriant, une petite Biographie universelle placée à sa portée, oh ! sans y attacher la moindre importance, mais simplement pour corroborer son dire et un peu aussi pour alimenter, pour varier la conversation, Ubalde y chercha le nom de Molière...

— Oh! que c'est curieux, que c'est bizarre! eh! eh! les dates concorderaient, en effet!... Quel dommage que ce ne soit là qu'une simple rencontre en l'air, une coïncidence tout à fait isolée et sans portée aucune... N'importe! c'est particulier, c'est étrange !

Et l'on parla d'autre chose.

J'exposerai par la suite (toujours au § -4 du chapitre septième), comment le même Ubalde, plutôt par désœuvrement que par une autre cause, et sans y attacher d'importance

sérieuse, se remit quelques jours plus tard sur la même piste; et éprouva un peu de surprise d'abord, puis une émotion de plus en plus vive, en rencontrant de bien autres concordances encore, et singulièrement frappantes : les rapports les plus directs, les ressemblances les plus significatives, les synchronie* mes les plus évidents, les g assonances » les plus inattendues...

Mais ce qui contribua le plus à ébranler, puis à détruire finalement son pyrrbonisme (bien naturel!), ce fut l'acte de décès de Molière, avec son orthographe plus que négligée, libellé en courant, sans attestation aucune, sans signatures de témoins, ni d'ecclésiastique, sans rien, en un mot, de ce qui rend un acte de ce genre bon et valable, et utile surtout pour des héritiers. Devant cette pièce si singulière, qu'il lut avec un véritable battement de cœur, il essaya en vain de se raidir, de se défendre contre la conviction qui grandissait soudain dans son esprit, et qui l'envahissait tout entier. C'est lui-même, notez bien, pour détruire de suite et pour effacer l'impression qu'il commençait à subir; ce fut lui, Ubalde, qui chercha, qui voulut voir le libellé de cette pièce, dont l'effet sur son imagination fut le contraire même de ce qu'il en attendait à l'avance.

— Ah! mon Dieu! Gomment! Ce serait donc Molière... (4).

Et Ubalde ne fit pas ce qu'il aurait dû faire en cette occasion. Il alla trop vite. Il ne sut pas attendre, chose parfois plus difficile qu'on ne serait tenté de le croire. Disons-le aussi : dans sa situation, que nous raconterons le plus brièvement possible, ou plutôt dans son état d'esprit, qui dépendait surtout alors d'une cause bien puissante, la plus forte de toutes, il ne le pouvait pas, cela lui était impossible. Plein de conviction, il écrivit d'un trait une brochure, oh! bien mauvaise, à ne pas le flatter; et qui n'obtint nullement le grand succès dont il parlait a l'avance à son ami quelques jours auparavant : on crut généralement, dans le public, à une mauvaise plaisanterie, à une simple fantaisie (je n'ose dire : « fumisterie ») de la part d'un original, et il n'en fut bientôt plus question.

(.') Ubalde s'est trouvé exactement dans ta situation d'un homme qui. n'ayant jamais touché un pistolet de sa vie et voulant railler, presse, machinalement et au hasard, la détente de l'arme en ayant l'air de viser, et atteint d'un seul coup le but manqué précédemment par les meilleurs tireurs. C'est bien là toujours l'histoire de la canne de Boucher.de Perthes ou bien encore celle de sa rencontre des silex. 0 puissance mystérieusement irrationnelle du hasard!..,

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Nous devons cependant quelque attention à son hypothèse, et nous allons la lui accorder: fournie par un hasard flagrant, et que l'on peut qualifier d'étonnant, elle doit, d'autant, donner plus de confiance. Elle diffère en effet essentiellement, par cette cause même, de toutes les hypothèses que l'on a proposées jusqu'ici; et qui ont été suggérées, elles, par des imaginations humâmes et personnelles, à l'avance excitées et mises en éveil.

Voici donc comment l'hypothèse s Ubaldienne », en cherchant à la placer, bien entendu, dans son cadre historique et à son vrai point, me porterait spécialement à envisager, dans la réalité, les faits qui auraient précédé et accompagné la disparition de Molière :

La mort de Magdeleine Béjart, la sœur aînée (et non la mère) d'Armande, femme de Molière, me semble bien, je l'ai déjà dit, établir une véritable ligne de démarcation, évidente et très reconnaissable, entre l'époque de la fortune et de la pleine faveur de Molière auprès du Pvoi, et celle où, le vent changeant et tournant subitement du côté opposé, Louis XIV ne montra plus, vis-à-vis son tapissier valet de chambre, qu'indifférence, froideur et sourde animosité.

La cause première et secrète d'un pareil et si brusque changement d'humeur de la part du grand Roi, au fond, soyons-en bien sûrs, c'est encore, c'est toujours la mise et le maintien à la scène et la publication de la comédie du Tartuffe, que n'ontjamais pardonnée à Molière ses implacables ennemis. Le motif, mis par eux en avant pour perdre à jamais Molière, le chef d'accusation terrible, lancé contre lui, ce fut, à n'en pouvoir douter, celui-là même, toujours renaissant, qui, dix ans auparavant (1663-1673), avait déjà été porté au pied du trône par le comédien Montfleury, lequel, nous a dit Racine, n'était pas écouté à la cour.

L'accusation, celte fois, était directe, formelle, et elle devait être appuyée autant qu'elle pouvait l'être. On avait pris le temps de la préparer et de la rendre foudroyante. On reprochait à Molière d'avoir épousé sa propre fille, née en 1645. Et la calomnie fut si hautement publiée et propagée après la disparition (quelle qu'elle ait été) de Molière, on l'a tellement fait ressortir de tous les côtés, qu'elle est venue, malgré tout et

en dépit de tout, jusqu'à notre siècle, propagée par la rumeur publique, et à peine mitigée par des réticences et des adoucissements auxquels, d'ailleurs, bien des personnes n'ont même pas cru.

Fondée, l'accusation ne l'était certainement sous aucune espèce de rapport, nous le savons aujourd'hui à n'en pouvoir douter. La petite non baptisée, mentionnée fort heureusement sur l'acte de renonciation (') de Marie Hervé (bien plus jeune elle-même, cela est prouve, que l'on ne voulait bien le dire), est la pierre d'achoppement victorieuse, est le rocher de Gibraltar qui interrompt et arrête net la marche de la calomnie et prouve la naissance légitime de la jeune sœur et filleule de Magdeleine Béjart, ce qui réduit à tout jamais à néant la soi-disant maternité de cette dernière par rapport à Armande-Grésinde-Claire- Elisabelh.

Une préfendue preuve, cependant, a dû être placée sous les yeux du Roi ; un témoignage apparent, dont il n'y avait pas à tenircompte, lui a sans doute été fourni, mais il nous est impossible de dire lequel. Je supposerais volontiers un acle de baptême, authentique d'ailleurs, où les noms du père [J.-B. Poquelin] et de la mère [Magdeleine Béjart] auraient été réellement apposés, et qu'on aurait voulu faire passer pour celui d'Armande, lequel, comme chacun sait, n'a jamais été retrouvé. (Ne l'aurait-on pas fait disparaître?) J'ai toujours cru, pour ma part, et je l'ai déjà dit (tome Ier, p. 410, note 2) que, vivant maritalement ensemble pendant leurs premières courses en province, Magdeleine Béjart et Jean-Baptiste Poquelin, vers 1645, avaient fort bien pu avoir un enfant. C'est une supposition, mais qui n'a rien après tout que de très vraisemblable (2).

Toujours est-il que Louis XIV fut convaincu, tout semble l'attester, puisqu'il agit exactement comme s'il l'était. Mais ce ne fut pas tout : le temps pressait singulièrement, et ne laissait pas même au Roi son entière sérénité d'esprit; car le lerrain, de toute manière, devenait brûlant. Les ennemis de Molière menacèrent hautement, dans l'intérêt de la religion et

(i) Nous reproduirons cet acte de si haute importance au § 3 de notre chapithb Troisième.

(5) Comment les ennemis de Molière auraient-ils appris ce dernier fait ? Par la confession in extremis de Magdeleine Béjart. Cf. ci-dessus, tome I, page 490, et, du reste, tout l'article XXVIU : la Revanche des Tartuffe».

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de la morale — et le Roi y pouvait-il mais? — de citer et de faire comparaître en justice, de faire mettre publiquement en accusation, au nom de la Loi et de l'Eglise, le comédien du Roi coupable du plus grand des ci'imes, et sa complice Armande que Molière venait de reprendre précisément chez lui, au vu et au su de tous, à la face de Dieu et des bommes, comme son épouse légitime — qu'elle était en effet (1). Et l'on sait quelle était la peine effroyable, exécutoire contre les incestueux : celle précisément que Pierre Roullé avait réclamée contre Molière avec tant d'instances et de férocité.

Tout Roi volontaire et despote qu'il était, Louis XIV fut terrifié du coup. Il voulut tout empêcher, tout arrêter. Ne parlait-on pas déjà de brûler Molière, sinon Armande; et, selon l'usage, en même temps que toutes les pièces du procès motivant la condamnation imminente? Le Roi prit donc peur, tout maître puissant et absolu qu'il était, comme il devait prendre peur sept ans plus tard, ainsi que M. Loiseleur nous le raconte dans la seconde de ses Trois Énigmes historiques où il s'agit de Madame de Montespan, impliquée dans l'affaire des poisons. On fit entrevoir à Louis XIV le retentissement immense, le scandale déplorable que susciterait l'affaire de Molière et de sa femme, les deux comédiens de sa troupe et ses protégés au vu et au su de tous, lorsque leur cause serait — et elle allait l'être — une fois ébruitée et portée en justice. Quel effet, remontant presque jusqu'au Roi, allait produire le procès de ces deux acteurs, leur jugement, leur condamnation, sans parler de la terrible exécution en place de Grève I II eut pitié d'eux... et surtout de lui-même. En pareille occasion, devant une telle animosité et une pareille fureur, pas de demi-mesure ni de temps perdu. Pour empêcher un semblable éclat, il fallait, de toute nécessité, faire disparaître Molière. Le Pvoi n'avait plus que ce parti à prendre, il s'y décida sans explication. Armande au fond n'était coupable qu'à son insu et malgré elle. Ce n'était pas elle, d'ailleurs, que les ennemis de Molière visaient! On la laisserait vivre, elle se remarierait...

— Mais c'est un véritable roman, que vous nous racontez là?

{}) Et le jeudi lo septembre 1G72 naquit même l'ierre-Jean-Baptistc-Armand Poquelin de Molière, dont nous avons, ci-dessus, reproduit l'acte de baptême; tome I", page -482, note 1.

— J'en conviens tout le premier. Mais voyons : Edouard Fo uriner, M. Jules Loiseleur, à propos de Molière, n'ont-ils pas tous deux aussi et chacun de son côté bâti le leur, en l'annonçant, en le spécifiant à Vacance'? On leur a accordé ce droit sans difficulté; je revendique à mon tour et pour moi-même semblable bénéfice. Peut-on me le refuser?

Privé désormais de tout appui auprès du Roi, n'ayant plus de protection à espérer de Louis XIV, dont il avait tant servi les plaisirs (mais auquel, car il faut tout dire, les nouveaux projets de Lully souriaient beaucoup), le pauvre Molière, sortant de son théâtre, le soir de la quatrième représentation du Malade imaginaire, et au moment où, dans la rue, il se disposait à rejoindre sa chaise à porteurs, fut brusquement appréhendé au corps, saisi, bâillonné, mis en carrosse, par des agents de la police de Louis XIV, et sur l'autorité d'une lettre de cachet émanant du Prince ennemi de la fraude (1). Par un cruel raffinement, par un terrible et bien inattendu retour des choses d'ici-bas, Molière fut conduit dans la prison que ses ennemis réussirent à lui donner pour demeure. Les chevaux partirent, le carrosse s'ébranla... Le trajet fut long1, si du moins l'on se rendit de suite en Savoie, ce que, comme on le pense bien, j'ignore absolument. Quelques jours plus tard (et en février 1673, selon toute probabilité), Saint-Mars recevait, dans le donjon de Pignerol dont il était gouverneur, le mystérieux prisonnier, toujours valétudinaire, au visage brun, aux traits si connus, au beau linge, le même homme en un mot qu'il devait, dans la suite des années, accompagner plus tard à Exiles, à l'île Sainte-Marguerite, puis finalement, quand beaucoup d'eau aura passé sous les ponts, quand plus d'un quart de siècle sera déjà écoulé, dans la troisième chambre

(i) Un prince dont les yeux se font jour dans les cœurs,

Et que ne peut tromper tout l'art des imposteurs. D'un fin discernement sa grande àme pourvue 1910. Sur les choses toujours jette une droite vue; Chez elle jamais rien ne surprend trop d'aceès, Et sa ferme raison ne tombe en nul excès. Cette confiance de Molière dans le Roi n'est-cllc pas touchante? Et comment, si nos suppositions sont vraies, en aurait-il été récompensé ?... De ces magnifiques vers sur l'honnêteté clairvoyante de Louis XIV, que l'on redit a chaque nouvelle représentation du Tartuffe (on est destiné a les dire longtemps), rapprochez le passage en prose de la Préface de Georyes Dandin, reproduit par nous tome II, page Gl, note 1.

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sud de la tour de la Berlaudière, à la Bastille : en plein Paris, cette ville où il était autrefois si populaire et si connu de tous, que l'on sera bien obligé de lui couvrir la figure avec un masque de velours noir, ne laissant distinguer que sa peau brune et ses cheveux blancs.

Les historiens de Molière, qui déjà forment légion, ont tous remarqué le rapprochement étrange qu'offre la date de la mort de Magdeleine Béjart quand on la compare à celle de la disparition "de Molière : 11 février 1672. — 11 février 1673. C'est non seulement le même mois, mais encore le même quantième, que ces deux adieux à la vie et au soleil se trouvent avoir eu lieu, juste à une année de distance. Pure coïncidence, sans aucun doute, mais qui n'a pas dû peu surprendre, troubler, contrarier et faire réfléchir tel et tel, le jour où ils auront eu la pensée de rapprocher ceci de cela. Toujours la malice des choses !

Je ne crois pas que l'on puisse m'accuser d'être un homme à système. Je n'adopte une opinion qu'après l'avoir longtemps examinée et pesée, et ce n'est jamais, même, d'une manière absolue. Je sais douter, écouter mon adversaire, et bien plus lui donner raison à l'occasion.

Je ne suis donc nullement sûr, je tiens à l'avouer, et en toutes lettres, que Molière ne soit pas mort réellement chez lui, le 17 février 1673 au soir, dans la maison indiquée par M. Auguste "Vitu, comme tout le monde en semble généralement persuadé.

Je ne suis nullement sûr non plus, par conséquent, que le Masque de fer (de l'existence et de V importance duquel il ne me semble pas permis de douter), ait été précisément l'homme que l'on considère à si juste titre comme le plus grand de nos auteurs dramatiques, comme le plus profond, comme le plus incomparable des poètes comiques de tous les temps et du monde entier.

Mais il serait bien plus extraordinaire encore, à mon humble avis, étant donnés tous les tenants et tous les aboutissants que je viens d'énumérer, et qui se répondent et s'adaptent entre eux d'une manière si curieuse, si complète et si inattendue; — mais il serait bien plus inexplicable, en un mot, que Molière fût tout simplement et très réellement mort chez lui, le

§ 9, XLH. 113

17 février 1673, — et non pas à la Bastille, troisième chambre, sud, de la four Bertaudière, le 19 novembre 1703.

Tant de choses, des deux côtés, resteraient alors plus obscures!

Évidemment, c'est ceci ou c'esl cela. Mais lequel des deux "? J'ai présenté toutes les pièces du procès. Au public, maintenant, à prononcer le jugement définitif.

Un dernier mot.

Louis XIV a bien pris ses mesures. — Nous ne connaîtrons jamais les fins dernières de Molière. — Nous ne saurons jamais la vérité sur l'Homme au masque de fer. — Maintenant, ces deux mystères, qui coïncident si bien dans le Temps et dans l'Espace, se rattachent-ils directement et mutuellement l'un à l'autre, pour n'en former définitivement qu'un seul? — Peut-être!...

XLII Conditions, nécessités, possibilités et probabilités de l'hypothèse Ubaldienne. — Je ne suis nullement persuadé, je l'ai déjà dit, que Molière ait été bien réellement V Homme au masque de fer. Pour que j'en fusse absolument sur, il me faudrait en posséder, de toute nécessité, une preuve directe qui n'existe plus nulle part.

Je trouve seulement l'hypothèse d'Ubalde plus vraisemblable et mieux appuyée que toutes les autres; j'ai dit pourquoi, et avec détails, en faisant ressortir le hasard étrange et la marche en quelque sorte inverse qui l'ont fournie et introduite dans le débat; on ne l'a pas faite, cette hypothèse, elle est venue s'offrir; je demande maintenant la permission de revenir plus spécialement sur un point capital, que je n'ai pas établi et développé plus haut à mon entière satisfaction : la puissance incroyable du hasard.

Toutes les hypothèses, — et il y en a douze principales! — rapportées dans notre arlicle XXXIX (tome II, p. 78-79), sont suggérées très naturellement par l'examen direct de la question historique posée. Leurs auteurs, jusqu'au dernier, se sont tous ingéniés à choisir eux-mêmes dans l'Hisloire, à présenter ensuite, le personnage réel et bien connu à assimiler, par comparaison, avec le personnage réel mais inconnu, désigné sojs le nom de l'Homme au masque de fer, étant admis à II 8

114 Chap. II,

l'avance que ce personnage a dû laisser, avant sa disparition subite et son emprisonnement, un certain nom dans l'Histoire des Hommes. Il tombe sous le sens qu'il n'y aurait pas à chercher à résoudre un problème dont tous les termes seraient inconnus.

Tomber juste immédiatement, en pareille occasion, semble impossible. On ne peut espérer d'arriver que par tâtonnement. Un fait de ce genre, fait nécessairement unique, ne se devine pas, surtout quand les principales vraisemblances, celles qui frappent le plus tout d'abord, ont déjà été, semble-t-il, épuisées à son sujet. Un hasard extraordinaire, un véritable a priori, est ce qui existe de plus chanceux au monde, puisque la plus simple recherche, dirigée par une imagination, une volonté humaine, semble avoir pour premier effet d'éliminer à l'instant le soupçon que vous veniez d'avoir! Et combien il est improbable, d'un autre côté, que le véritable résultat, sans occasion à naître, vienne lui-même vous trouver !

Or, il est arrivé précisément à Ubalde ce qui est arrivé à Boucher de Perthes pour sa canne et aussi un peu pour ses silex. Hemarquez qu'il n'était nullement question, entre Ubalde et son interlocuteur, de l'homme au masque : ils parlaient de tout autre chose, ils causaient d'une brochure, d'une profession de foi philosophique, n'ayant aucune espèce de rapport soit direct, soit détourné, avec le fameux prisonnier de la Bastille. Ce dernier est arrivé dans leur conversation aussi opinément que Molière, immédiatement après, dont Ubalde, voulant dire une grosse invraisemblance, une impossibilité bien caractérisée, a lancé le nom, oh! sans chercher du tout, instantanément, et le plus naturellement du monde, en un mot, sans y penser. 11 a agi en cela comme Boucher de Perthes, appuyant légèrement, posant machinalement sa canne sur le trottoir du boulevard, et la logeant par hasard dans un trou; ou bien, se promenant loin de la ville, regardant inconsciemment à ses pieds, et apercevant, par hasard encore, un silex taillé d'une certaine manière.

Le fait étonnant, c'est que Boucher de Perthes ait pensé, dans la première occasion, à chercher d'autres trous dans l'asphalte; c'est que, dans la seconde, il n'ait pas dédaigné de se baisser nonchalamment pour ramasser le silex et pour ensuite l'examiner avec une certaine attention.

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