‹ Molière à Bordeaux, vers 1647 et en 1656Chapitre 9 sur 70 · A PENSER · texte numérisé non relu

A PENSER

Comme le renard si fin de la fable, l'auteur des Trois Enigmes historiques a tourné le dos aux raisins, quelque mûrs qu'ils lui eussent peut-être paru tout d'abord. Mais il a imité ensuite l'autre renard de La Fontaine, celui dont l'appendice caudal était resté au piège. En renonçant, il a voulu en même temps faire renoncer les autres; et il a convaincu, ma foi, bien des gens sérieux, n'ayant pas de système et ne se préoccupant pas d'en avoir un. — Il n'y a pas eu d'homme au masque de fer, s'est-il écrié, ou plutôt il y en a eu plusieurs. C'est une légende. . .

— Mille pardons, oserons-nous dire à notre illustre compatriote. Il y a eu un prisonnier mort à la Bastille, troisième chambre sud de la tour Bertaudière, le 19 novembre 1703, et enterré au cimetière Saint-Paul le 20 novembre.

Un acte authentique, signé Rosarge et Reilhe, inscrit au folio 50 du registre de la paroisse Saint-Paul, témoigne victorieusement pour l'enterrement.

Le folio 80 de Y Etat authentique des prisonniers qui sortent de la Bastille, tenu par le lieutenant de roi Du Junca, témoigne victorieusement pour la mort.

Ce prisonnier, mort le 19, enterré le 20 novembre 1703, était arrivé à la Bastille le visage recouvert d'un masque en velours noir, sous la conduite de Saint -Mars, le nouveau gouverneur, le jeudi 18 septembre 1698; il venait des îles Sainte-Marguerite-Honorat; c'était « un ancien prisonnier que » Saint-Mars avait eu à Pignerol, lequel il fait tenir toujours » masqué, dont le nom ne se dit pas. »

Le folio 87 verso de YÉtat des prisonniers qui sont envoyés par l'ordre du Roi à la Bastille, tenu par le lieutenant de roi Du Junca, témoigne victorieusement pour l'entrée à la Bastille et pour la quadruple identité que nous venons de relater expressément.

La correspondance sans interruption entre le ministre d'État et Saint-Mars, suivie à reculons, sur tout son parcours, nous fait arriver, sans solution de continuité aucune ('), au pri-

(*; Nous ne comptons pas celle invoquée par M. Loiselcur, clans la longue note que nous avons donnée plus haut (p. 92) dans le présent article XL, solution de continuité qui ne saurait être admise, et nous avons développé pourquoi, en collaboration mime avec M. Loiseleur, et avec l'acquiescement précieux de MM. Burgaud et Bazeries.

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sonnier mystérieux mis en état d'arrestation, puis d'incarcération, pendant le premier trimestre 1673.

Eh bien! c'est ce prisonnier, — que nous suivons, sans le perdre de vue un seul instant, de 1673 à 1703, pendant les trente dernières années de sa vie, — dont M. Loiseleur a voulu faire un homme obscur, puni pour fait d'espionnage, ni plus important à garder, ni de plus haute extraction que tout autre prisonnier soumis comme lui au secret absolu.

Je terminerai cet article par la citation déjà donnée en commençant, et qui a fait très spécialement l'objet de mon argumentation. On la lira maintenant avec satisfaction et beaucoup plus de profit :

« Le mystère était d'autant plus impossible à percer qu'il n'y avait jamais eu de mystère, pas d'autres du moins que celui qui pesait indistinctement sur tous les prisonniers m s au secret absolu. » Jules Loiseleitiî, Trois Énigmes historiques, p. ilJ2.

Le travail de M. J. Loiseleur sur l'Homme au masque de fer n'en est pas moins très remarquable, et son apparition a produit un effet considérable, et que l'on ne saurait nier. Il fait penser, dans un tout autre genre, au fameux Discours de J.-J. Rousseau sur (ou plutôt contre) les lettres et les arts, qui obtint en 1749 le prix à l'Académie de Dijon, et que personne, à proprement parler, ne parvint à réfuter...

M. Loiseleur a accompli en quelque sorte un tour de force qui rappelle vivement celui du citoyen de Genève : comme ce dernier, en effet, il a déployé le plus vif talent, la logique la plus serrée, le raisonnement le plus pressant... contre l'irrésistible évidence. E pur si muove!...

XLI. — On ne saura jamais qui fut l'homme au masque de fer; une solution possible cependant, quoique très inattendue, de ce mystérieux problème.

— • « L'histoire du Masque de fer restera probablement à jamais obscure, » a dit Michelet (Histoire de France, t. XII, p. 435); « l'Homme au masque de fer sera toujours vrai- » semblablement un problème insoluble,» ont dit de leur côté les Bénédictins, auteurs de l'Art de vérifier les dates (t. VI, p. 292); « l'Histoire n'a pas le droit de se prononcer sur ce qui

» ne sortira jamais du domaine des conjectures, » a dit à son tour Henri Martin (t. XIV, p. 564 de son Histoire de France).

Michelet n'a pas chassé tout espoir : son probablement reste après tout une dernière porte ouverte vers l'avenir. Sûrement eût été de sa part bien autrement significatif, et il n'a pas osé prononcer ce mot. — Les Bénédictins ont un adverbe bien plus remarquable encore et plus sage tout à la fois : vraisemblablement, qui est le vrai mot de la situation. Évidemment, si un jour et malgré tout la découverte avait lieu, ce serait absolument anormal, ce serait le grand triomphe du vers de Boileau : «Le vrai peut quelquefois...» — Henri Martin, lui, ne fait aucune de ces concessions cependant bien faibles. Il est rigoureux dans son affirmation, il ose prononcer le mot sacerdotal jamais! Comme Dante, il n'admet pas de moyen terme, il rend un arrêt terrible : « Lasciate ogni speranza... » — Mais ce qui est vraiment remarquable, ce qui frappe le plus, c'est que chacun de ces trois auteurs, dans des livres destinés à offrir le résumé de ce qui compte le plus dans l'histoire de notre Passé national, n'ait pas cru devoir négliger et laisser de côté l'Homme au masque. Pour eux, ce sombre personnage, quel qu'il soit, fait donc bien partie de l'Histoire de France au xvne siècle et du règne de Louis XIV. Et c'est celui-là même, cependant, que M. Jules Loiseleur voudrait faire passer pour un espion obscur, pour un personnage sans portée aucune, pour un homme de rien dont on avait même fini par oublier le nom dans les anciennes dépèches... où il n'avait cependant jamais figuré!!...

Rassemblés et cités par M. Marius Topin, pages 5 et 6 de son livre si intéressant couronné par l'Académie française, les trois témoignages significatifs que nous venons d'offrir à notre tour à nos lecteurs sont l'expression d'une vérité qui ne trouvera plus désormais de contradicteurs : On ne saura jamais qui fut l'homme au masque de fer. Louis XIV est mort, seul et unique possesseur d'un secret d'État terrible, qui s'est éteint avec lui. Les princes, les seigneurs, les gens haut placés qui, au xvme siècle, croyaient connaître ce secret et en avoir eu communication, n'avaient reçu à tout prendre qu'une fausse confidence; car l'homme au masque de fer n'était pas un ministre italien; car il ne s'appelait pas Mattioli.

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Quelque plausible, quelque probable que puisse paraître, dans l'avenir, telle ou telle conjecture qui n'aurait pas encore été mise en avant, il n'est que trop certain que la preuve intrinsèque, certaine, officielle, matérielle de ce que fut le prisonnier de Saint-Mars, n'existe plus nulle part à l'heure qu'il est. On peut dire avec justesse qu'eue a été rejoindre les manuscrits, les lettres, les papiers de Molière, depuis si longtemps détruits, et vers la même époque : de l'écriture de Molière, on n'a plus en effet que de simples signatures; par rapport à la personnalité du Masque de fer, on ne possède également que des hypothèses. Or, les signatures de l'un, les hypothèses sur l'autre, n'ont pas toutes, il s'en faut, la même valeur intrinsèque. Parmi elles, il en est qui donnent lieu à certains doutes plus ou moins accentués : il s'en trouve d'improbables, d'invraisemblables, — d'inadmissibles.

Redisons-le encore une fois, et ce ne sera probablement pas la dernière : Voltaire a énoncé une profonde vérité, quand il a dit que ce qui étonne le plus dans le fait du Masque de fer, c'est qu'à l'époque où a commencé sa détention il n'a disparu de V Europe aucun personnage important. Le mot est remarquable, il est troublant, il donne considérablement à réfléchir.

Le Masque a frappé tout le monde, à l'exception du seul M. Loiseleur. Puisque, tout en voulant faire passer le prisonnier aussi inaperçu que possible, on s'est cru cependant obligé de lui couvrir le visage de ce masque, c'est pour qu'il ne soit pas reconnu. Il ne faut pas en douter, l'homme au masque est donc un personnage célèbre, bien connu de tous, ayant dans ses traits une ressemblance « révélatrice de son origine » (M. lopin, p. 360). Cela semble incontestable.

« Son plus grand goût, dit encore Voltaire, était pour le linge d'une finesse extraordinaire et pour les dentelles... Sa peau était un peu brune. » Siècle de Louis XIV, ch. XXV (i).

(i) Je relève ces deux traits, fournis par Voltaire, parce qu'ils nie semblent hautement significatifs. Ce sont deux lueurs au milieu d'une profonde nuit. Mais tout ce qu'avance avec une superbe assurance le chantre de Mérope et de la Heniia<le ne saurait en somme être accueilli comme parole d'évangile. « // jouait de la » guitare, » nous dit-il encore au sujet de l'homme au masque de 1er. Qu'en sait-il, et comment, je le demande, aurait-on jamais pu constater chez le prisonnier semblable talent? Mais il est incontestable, et je l'ai déjà fait remarquer, tome II, page 2i, à la fin de l'article XXXV : d'une part, que Molière avait la peau brune : «Molière, dit M,le Poisson, avoit... le teint brun» (Molière- Hachette, t. X,

Nous venons de le dire, nous le répétons, on ne parviendra jamais à découvrir qui il était. Le prisonnier masqué a réellement existé. 11 est arrivé à Pignerol, sa première prison, et placé sous la surveillance de Saint-Mars, au commencement et dans les premiers mois de l'année 1673. Il avait bien, cela est évident, — car tous les témoignages concordent (les précautions, l'incognito absolu, les recommandations, spéciales et expresses, qui se sont toujours continuées et sans se relâcher une seule fois pendant trente ans et sept mois (1673-1703) et qui nous permettent de le suivre dans toutes ses prisons, et surtout son masque, son fameux masque, sans lequel personne ne le vit jamais) — il avait bien, disons-nous, l'importance extrême qu'on lui a donnée au xvme siècle, et qu'on lui a continuée de nos jours. Le Journal de Du Junca, le faux nom inscrit sur le registre de l'église Saint-Paul, en disent long à cet égard.

Nous avons épuisé tous les moyens, tous, de nous renseigner sur son compte. Nous avons rapporté (en indiquant très exactement pourquoi et comment chacune d'elles était inadmissible) les douze principales hypothèses émises sur lui par les esprits les plus ingénieux et les plus remplis d'imagination à coup sur qui aient jamais existé; nous n'avons plus à y revenir, et une nouvelle hypothèse, après tant d'autres, n'ajouterait rien à nos connaissances positives, c'est-à-dire les seules qui comptent, sur ce sujet. Nous ne savons, nous ne saurons rien de plus par rapport à V homme au masque, il faut nous y résigner.

Si, donc, nous ne traçons pas encore un trait final pour terminer le présent article XLI, c'est que nous désirons maintenant aborder, rien que pour voir, un sujet nouveau, qui a inspiré jadis à feu Boucher de Perthes, — l'esprit original et profond qui a prouvé, contre tous les savants réunis de son temps, l'existence de l'homme fossile, — de si ingénieuses et si charmantes pages.

p. 352) ; d'autre part, que Molière aimait le linge /in : ■ On relrouve. dit M. Victor » Fournel {De Malherbe à Bossue!, p. 75), les tendances maternelles de Molière • jusque dans son amour du luxe, du linge fin »; et page 7-i, le même auteur avait dit : « Marie Creusé aime le beau linge... » — « 11 était grand. v nous dit de son Côté M. Formanoir de Palteau en parlant du prisonnier. « Il avait la taille plus grande » que petite, » disait Mlle Poisson en parlant de Molière, etc.. etc.

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Je veux parler de « la malice des choses ».

C'est dans un vieil article de journal qui m'est tombé par hasard entre les mains, il y a très longtemps, et qui m'a beaucoup frappé, que j'ai trouvé jadis l'exposition de cette théorie très singulière. Cet article de Boucher de Perthes, j'ai eu le tort de ne pas le mettre de côté, et je ne le possède pas pardevers moi ; il serait, je pense, facile à retrouver. Dans tous les cas, je suis parfaitement sûr de l'avoir lu. Je vais exposer purement et simplement ce qu'il contient, tel que je me le rappelle.

L'aimable directeur des douanes en question se trouvait donc certain jour à Paris — sur congé régulier de son administration, je ne le mets pas en doute. — Ravi de n'avoir ce jour-là ni lettres à signer, ni courrier à faire expédier, il flânait délicieusement, ne songeant pour le moment à rien autre chose

qu'à

Fouler le bitume

Du boulevard, charmant séjour,

comme dit la chanson des Bohémiens de Paris, d'Amédée Artus, qui obtint tant de succès en l'an de grâce 1843, et qu'il fredonnait peut-être dans le moment, sur le boulevard Poissonnière ou Bonne-Nouvelle, je ne vous dirai pas bien lequel. Il avait à la main une charmante petite canne, qu'il avait sans doute achetée dans la matinée au Palais-Royal, et il se demandait fort gaiement à quel théâtre, après avoir dîné dans les environs chez Notta ou chez Marguery, il irait bien passer sa soirée. Tout à coup, il se sentit arrêté brusquement par une force inattendue. Il tourna la tête.

Sa canne venait de s'engager dans un trou de l'asphalte.

La tirer, l'arracher avec force, fut l'affaire d'un moment, — «Ce trottoir, pensa-t-il, est rempli de trous. » Et regardant machinalement à ses pieds, il vit au contraire une surface unie comme une glace; et ce n'est qu'en cherchant avec une certaine attention qu'il finit par retrouver dans l'asphalte le trou, fort petit, où venait de s'arrêter, de se loger sa canne; et il n'en aperçut aucun autre. — « Parbleu, se dit-il, voilà qui est trop fort. Comment! il n'y a qu'un trou, un seul, et si petit!... et ma canne va précisément s'y nicher! Je voudrais maintenant le faire moi-même que je n'y arriverais peut-être pas. »

Il recommença, en effet, le même mouvement que tout à l'heure. Ah! hien oui! il s'obstina, huit fois, dix fois, à loger de toutes manières sa canne dans l'interstice à peine visihle; et ce n'est qu'en se donnant toutes les peines du monde, en appuyant, et en le faisant exprès, que finalement il y parvint.

l'n autre eût dit : c'est le hasard. Boucher de Perthes ne ressemblait pas à tout le monde. « C'est la malice des choses, » pensa-t-il en lui-même. Et, preuve que le petit fait l'avait frappé, il le coucha par écrit avec ladite étiquette, et le raconta plus tard dans un article — que je lus en son temps et que je n'ai jamais oublié.

La malice des choses ! le mot est original ; il est aussi fort juste. En d'autres termes, c'est le hasard, ce ce pseudonyme de » la Providence, » comme disait' Théophile Gautier. Le hasard à qui rien n'est impossible : « Al car, » mot arabe qui signifie le dé, nous indique le Dictionnaire de Littré. Aussi bien, n'est-ce pas lui, le hasard, qui nous met tout à coup sur les pistes les plus invraisemblables? Par exemple, voyez son rôle dans les Sciences humaines. N'est-ce pas à lui que nous sommes redevables, en somme, des plus belles découvertes? Nous parlions de Boucher de Perthes! Eh bien! Ce dernier, un beau jour — c'est toujours par un beau jour que ces choses-là se passent — rencontra des silex, taillés d'une certaine façon, et auxquels personne, avant lui, n'avait fait la plus petite attention. Ce fut assez! et quelques années après, la Science Préhistorique était définitivement créée. Ne vous y trompez pas, il n'y a pas à le nier, c'est Boucher de Perthes, le directeur des douanes, homme fort aimable, paraît-il, littérateur à ses heures et sans aucune prétention, tournant fort agréablement l'acrostiche et le madrigal, pas « savant » du tout, mais esprit observateur et pénétrant, ayant surtout l'immense qualité de se placer au-dessus du quand dira-t-on : je veux dire des moqueries niaises qui ont toujours accueilli les novateurs, les propagateurs d'idées nouvelles, inaccessibles au vulgaire; c'est Boucher de Perthes, c'est bien lui, c'est lui avant tous les autres, qui a été le créateur sans conteste de cette science toute moderne, la Préhistoire, destinée à un si incroyable, à un si incalculable avenir ('). (i) «Dès 1810, Boucher de Perthes découvrait dans les dépôts quaternaires de

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Celui qui cherche, en effet, n'est pas toujours celui qui découvre, et l'imprévu joue un rôle immense dans l'Histoire des Sciences.

Eh bien! D'après cela, je le demande à tous mes lecteurs : toute preuve matérielle de l'identité de l'homme au masque ayant à jamais disparu, faut-il nécessairement et forcément en conclure qu'un secret, placé dans ces conditions vraiment négatives, mais qu'on sait cependant avoir réellement existé, et dont on peut préciser la chronologie et quelques-uns des éléments, défie désormais toute pénétration, et ne saurait plus être découvert dans aucun cas?

En un mot, le fait lui-même ayant cessé à jamais d'être vérifiable en tant que réalité historique, la preuve directe ne pouvant plus en être fournie, là solution de cette question doitelle être considérée pour toujours comme définitivement

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