‹ Molière à Bordeaux, vers 1647 et en 1656Chapitre 11 sur 70 · S 9, XLII · texte numérisé non relu

S 9, XLII

Un t'ait plus étonnant encore, c'est qu'Ubalde ait songé sur le moment à ouvrir un dictionnaire biographique, qui semblait placé là tout à fait à sa portée (deux hasards, remarquez-le bien, pour un), dans le but de constater pour la forme, et quoi donc? le saugrenu, voulu par lui, de sa proposition soudaine et tout humoristique; ce qui l'a amené à s'apercevoir au contraire, non sans un léger tremblement intérieur j'en suis sûr, qu'il venait d'atteindre inconsciemment le but qu'il n'avait voulu que dépasser par plaisanterie et sans y attacher bien entendu la moindre importance ni la plus légère intention.

Le hasard, dans certains cas fort rares et tout à fait « infinitésimaux », servirait-il donc mieux que la réflexion?.... Louis XIV mort, sans qu'aucune parcelle de vérité ait jamais transpiré du secret emporté par lui dans la tombe, il est parfaitement certain que rien, qu'absolument rien au monde ne pouvait faire arriver les chercheurs à la solution du problème historique qui nous occupe : rien,... que la malice des choses (*).

(l) Une seule et même opération, en mathématiques, peut être alternativement directe ou inverse, selon la place qu'y occupe le terme qui forme l'inconnu, et qui peut être un total ou une des deux différences, un produit ou un des deux quotients. Il y a même certains genres d'opérations qui ont dexa inverses: « l'élévation aux » puissances », par exemple, où l'inconnu peut être alternativement soit la racine (premier résultat inverse), soit le logarithme (second résultat inverse), soit h puissance (résultat direct).

Dieu me garde d'avoir la prétention vaine et absurde de vouloir comparer entre elles les méthodes employées pour les opérations de nombres, de lignes, de figures, de formes, de forces, de probabilités, de combinaisons et de fonctions, à celles par lesquelles l'on dirigerait et l'on éclairerait telles et telles opérations intellectuelles de l'esprit humain. Mais il me parait en tout cas fort remarquable que certaines vérités cachées d'un tout autre ordre n'aient été découvertes finalement qu'en prenant le contre-pied exact de la marche et de la méthode de recherche adoptées dans les cas ordinaires. L'analyse a rebours, si l'on me permet de m'exprimer ainsi, — ou mieux, la méthode a priori, qui dans l'immense majorité des cas mène perdre, substituée pour une fois dans tel cas spécial à la méthode a posteriori, n'aurait-elle donc pas dit, encore ni tout à fait, son dernier mot? — On ne peut approfondir certains faits ni certaines méthodes générales, que l'on croit cependant à l'avance très bien connaître, qu'en ne se fiant pas aux prétendues certitudes que l'on s'imagine posséder sur leur compte, et en se donnant, au contraire, sérieusement la peine de les vérifier, sans négliger surtout aucune des faces de la question. Qu'importe, que l'on commence par la fin, si c'est réellement le vrai et l'unique moyen de finir sûrement par le commencement, et de connaître ainsi successivement tous les termes du problème'!

Ubalde, dans sa brochure écrite en 188-2 : Le Secret du Masque de fer, a un chapitre fort curieux intitulé : Mise en équation du problème, dont je dois donner ici au moins un extrait :

« Posons donc nettement le problème, maintenant que nous en possédons tous les éléments, afin d'arriver directement et rapidement à sa solution :

» Trouver un homme célèbre, extrêmement en vue, au.r traits bien connus, passant auprès du public pour être mort, subitement selon toute probabilité, après 1670 et

116 Chap. II,

Pour en revenir à l'hypothèse Ubaldienne — celle qui offre, concernant la solution de ce problème, les garanties de vraisemblance à la fois les plus sérieuses et les plus inattendues, — on peut accorder à Louis XIV, si c'est réellement à l'époque même où Magdeleine Béjart venait de mourir qu'il a reçu, et accepté, et accueilli cette fois la terrible dénonciation concernant Molière et Armande; on peut lui accorder, dis-je, qu'il a pris son temps — un an complet, — pour préparer et assurer la disparition absolue de Molière du commerce journalier des vivants.

Une lettre de cachet, un enlèvement, une prison perpétuelle, voilà trois actes consécutifs comme il a dû y en avoir beaucoup de semblables — on en citerait plusieurs cas! — sous le règne si mouvementé, parfois si orageux du grand Roi. Mais on a dû rencontrer, pour ce cas spécial et qui devait être tenu absolument secret, de février 1673, de très grosses difficultés. Tout

avant 167-1, et dont les agissements auraient excité des haines et des craintes assez rires, assez puissantes, pour le faire rayer définitivement et à tout jamais, sinon du hvre de vie, du moins du monde et de la fréquentation des vivamts.

» Évidemment, il ne doit pas, il ne peut pas avoir existé deux hommes réunissant parfaitement toutes ces conditions, très exceptionnelles, on en conviendra; et dont .surtout la disparition ait eu lieu précisément entre un laps de temps aussi court et aussi déterminé. » Uualde, Le Secret du Masque de fer, p. 20.

L'équation est bien posée si l'on veut, mais elie nous fait retomber directement à l'opération du tâtonnement dont nous parlions tout à l'heure, et que nous regardions avec raison comme la seule manière de pouvoir arriver en l'occasion a un résultat quelque peu vraisemblable. Cette « équation » (terme singulièrement ambitieux!), c'est aposleriori, d'ailleurs, et sachant ce qu'il fait, qu'Ubalde la pose; et il avait certainement Molière, d'abord et avant tout dans l'idée, quand il a écrit le passage, pour mieux faire valoir ce que l'on nous permettra d'appeler sa découverte. Nous avons raconté comme quoi ce n'est nullement par le raisonnement mathématique ou autre qu'il était arrivé à ce nom de Molière, mais au contraire grâce au hasard le plus franc et le plus imprévu. Sa prétendue recherche n'a consisté, somme toute, qu'à vérifier son a priori, et rien en vérité en autre chose. En dernière analyse, nous trouvons donc toujours le hasard, rien que le hasard.

Et si la fameuse « mise en équation » n'avait produit aucun résultat?... Cela ne pouvait pas, en aucun cas, arriver à Ubalde, puisque ce n'est qu'après coup, et le résultat tout trouvé, qu'il a imaginé de la poser [ce que, surtout, il se garde bien de nous dire!] Ce n'est pas use opération, c'est simplement ltke pbeivk une fois l'opération terminée, dont il s'agit ici. Mais il n'y a pas eu, dans le présent cas, d'autre opération que le hasard le plus pur et le plus évident; et plus on y réfléchira, plus on en sera convaincu.

La solution voulue à l'avance, — ou plutôt lancée négligemment et sans y croire, — à l'examen s'est trouvée être vraie. Tout le prétendu échafaudage, imaginé ensuite pour y arriver "Scientifiquement", doit donc être considéré à bon droit comme inutile et établi après coup. Il est extrêmement rare que l'on devine juste; mais dans la présente occasion, Ubalde n'a véritablement pas fait autre chose, et il n'en avait guère, sur le moment, l'intention ! Qu'importe, au demeurant, s'il a véritablement atteint le but? Toute la question est maintenant de savoir s'il l'a réellement atteint, ce que diront seulement ceux qui viendront après nous.

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n'a donc pas dû se faire à la fois, et il y a eu des préparations nécessaires. Le plus important, c'était dès l'abord de dépayser complètement le prisonnier, de le placer dans une forteresse absolument sûre, sous la garde et la surveillance d'un geôlier hors ligne. A ces divers égards, le donjon de Pignerol et son digne gouverneur Saint-Mars offraient vraiment à Louis XIV toutes les garanties voulues et désirables.

A l'avance, donc, le geôlier une fois trouvé, la prison fut préparée pour recevoir son captif; et le guet-apens, — c'est le vrai mot, je crois, — fut disposé, dans le plus grand secret, avec tout l'art, tout le talent, toute l'ingéniosité indispensables. On évita tout faux mouvement: rien ne fut laissé à l'inconnu. On dut attendre plusieurs soirs de suite, cela me parait probable, avec l'aide indispensable d'une police muette, sourde et aveugle, pour pouvoir réussir à effectuer, sans bruit, l'enlèvement. Si l'on admettait, en effet, sur le dire formel de Grimarest, que le jeune Baron se fût donné, le 17, mission d'accompagner la chaise à porteurs de Molière jusqu'à sa demeure de la rue de Richelieu, le projet devenait encore, pour ce jour-là, absolument inexécutable, à moins de supposer Baron dans le complot, ce à quoi je me refuse absolument : c'est trop compliqué sous tous les rapports. Une fois Molière bâillonné et mis dans le carrosse, le reste va tout seul.

Mais ce qui ne va pas tout seul, c'est ce qui dut se passer [et que nous ne connaissons pas], le 17 au soir et jours suivants dans la maison de Molière; c'est le silence trop significatif de la Gazette et des contemporains; c'est la postériorité de date, parfois la rédaction amphigourique, de toutes les pièces se rapportant à la « mort » de Molière, et qu'on dirait fabriquées longlemps après; c'est l'étonnant enterrement officiel, dont les principales, dont les plus simples circonstances sont si loin, aujourd'hui, d'être tirées à clair; c'est la publication continue d'ignominieux pamphlets, de livres infâmes, qu'on laissait librement circuler au grand jour, contre le grand homme et sa «veuve»; c'est la disparition mystérieuse, complète, absolue, effrayante, inouïe, de tous les papiers et de toutes les lettres concernant Molière. Voila des faits qui parlent, certes, et dont le rapprochement éclaire d'une manière mystérieusement sinistre les trente ans et neuf mois qui séparent ce

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que l'on appelle le convoi de Molière du décès de Marchialy à la Bastille et de la publication si étrangement tardive, mais arrivant historiquement juste à son heure, du sieur Le Gallois de Grimarest.

Non, je ne crois pas émettre un paradoxe indigne d'examen, non, il ne me semble pas que je fais une hypothèse trop hardie et absolument injustifiable, en pensant et en avançant que Tartuffe, peut-être, arriva à avoir un jour sa revanche; et que s'il lui fut impossible, en temps voulu, d'empêcher Molière de faire jouer d'abord, puis de publier son suprême chef-d'œuvre, il parvint, du moins tout semble l'indiquer, à arrêter l'auteur instantanément, lui vivant, au milieu de son éclatante et triomphale carrière, et à lui dire fièrement in petto, (sur qu'en cette occasion l'effet suivrait le commandement), comme le Dieu de Job dit à la mer : « Tu n'iras pas plus loin. »

Si l'homme au teint brun, au port noble, au beau linge, à la démarche grave, aux traits accentués et à la taille plus grande que petite, qui resta trente ans et neuf mois de sa vie claquemuré dans une prison d'État, fut réellement Molière, — et, dans ce dernier cas, comme on s'explique bien son masque ! — si le mystérieux détenu de Pignerol, d'Exilés, de l'île SaintexMarguerite et de la troisième chambre, sud, de la tour Bertaudière à la Bastille ne fit réellement qu'un avec l'auteur à jamais immortel de l'École des Femmes, du Tartuffe, du Misanthrope, des Femmes savantes et de la traduction de Lucrèce, nous pouvons constater, d'après renseignements authentiques, qu'il garda jusqu'à son dernier jour son tempérament maladif, qu'il resta valétudinaire toute sa vie comme il l'était déjà en 1673. Combien il dut être en proie, dans les premiers temps de sa détention, à une sombre mélancolie, à une sourde rage contre ses implacables ennemis! Bien joué! a-t-il dû s'écrier plus d'une fois en lui-même, les dents serrées et les poings fermés... Gomme il a dû se prendre lui-même en pitié, en repassant dans son esprit ses années antérieures, en songeant à son respect naïf, à son dévouement sans bornes, à son admiration si sincère, si noble et si touchante envers Louis XIY !...

Mais les années passent plus vite qu'on ne le croirait d'abord, même en prison, surtout en prison. Exempt désormais de tout

souci accidentel et de passage, plonge dans un calme et dans un repos qui durent sembler bien nouveaux, parfois même assez doux, à cette organisation d'élite, il atteignit doucement, sans les dépasser, les vraies limites de la vie humaine ordinaire : il mourut à quatre-vingt-un ans. Sa pensée était libre; sa conscience pure et tranquille. Il en vint sans aucun doute à songer à l'Idéal beaucoup plus qu'il ne l'avait fait jusqu'alors. Son génie transcendant dut lui donner conscience claire de Vau- Jclà, qu'il n'aurait peut-être pas eue à ce degré, lui, l'ancien élève de Gassendi... et de Lucrèce, s'il était resté constamment livré à toutes les vicissitudes de la vie d'auteur, de comédien et d'époux passionné qui avaient été son lot principal sur cette terre jusqu'à l'âge de cinquante et un ans.

Souffrir améliore toujours la pauvre Humanité, — celle pour « l'amour » de laquelle Doin Juan ne pouvait s'empêcher de lancer, en fin de compte, son louis au Pauvre sublime et transfiguré. — Napoléon fut très grand, certes, dans ses victoires et sa vie active. Il est resté l'homme par excellence du xixe siècle, et on le reconnaîtra de plus en plus quand on en arrivera enfin aie juger avec complète et sérieuse impartialité; mais il fut peut-être plus grand encore — et combien n'est-ce pas dire? — dans les dernières années de sa vie, à Sainte- Hélène!... Cette petite île perdue au milieu de l'Océan immense et la dure captivité que le grand homme y a endurée contribueront définitivement, dans l'avenir, à faire briller, autour du front de « V Empereur », l'auréole suprême du génie.

Je n'achève pas la comparaison, — elle s'impose.

[Cambo (Basses-Pyrénées), mai 1896.]

£10. — Retour sur nos pas. — Le jeune Poquelin fait connaissance des Béjart (Ï642). — La famille Béjart.

Il est temps de reprendre notre récit chronologique et suivi, — si longtemps interrompu, et pour cause bien motivée, — où nous l'avons laissé avant de commencer le § 9. La naissance d'Armande Béjart vient d'avoir lieu, dans les premiers mois de lj642. Le jeune Poquelin a vingt ans tout juste, — les vingt années précisément qu'il aura

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de plus que sa future femme. Il vient de faire, au lieu et place de son père, le voyage du Roussillon, vraie tournée de plaisir qui, à cet âge, et avec son organisation probablement déjà bouillonnante, a dû, sans doute, lui donner beaucoup et longuement à réfléchir.

Nous sommes en juillet 1642. Il est revenu à Paris, avec sa ligure brune, ses traits fortement caractérisés, ses petites moustaches, sa physionomie tantôt éveillée, tantôt rêveuse, mais toujours observatrice. Les études de droit lui sourient peu ; il aurait au contraire du goût pour le théâtre. Voici, du reste, ce que nous apprend l'excellente préface de 1682 à cet égard :

« Au sortir des écoles de droit, il choisit la profession de comédien, par l'invincible penchant qu'il se sentait pour la comédie. Tonte son étude et son application ne furent que pour le théâtre. On sait de quelle manière il y a excellé, non-seulement comme acteur, par des talents extraordinaires, mais comme auteur, par le grand nombre d'ouvrages qu'il nous a laissés, et qui ont tous leurs beautés proportionnées aux sujets qu'il a choisis. » La Grange et Vivot, dans le Molière-Hachette, tome 1er, p. xin.

Après avoir dit quelques mots du voyage deNarbonne, Grimarest ajoute un peu laconiquement (Éd. Panthéon, p. 2, col. 2) : « La Cour [de Louis XIII] ne lui [à Molière] » fit pas perdre le goût qu'il avait pris dès sa jeunesse » pour la Comédie; ses études n'avoient même servi qu'à » l'y entretenir. C'étoit assez la coutume dans ce temps-là » de représenter des pièces entre amis. Quelques bourgeois » de Paris formèrent une troupe dont Molière étoit; ils » jouèrent plusieurs fois pour se divertir. Mais ces bour- » geois aïant suffisamment rempli leur plaisir, et s'ima- » ginant être de bons acteurs, s'avisèrent de tirer du profit » de leurs représentations. Ils pensèrent bien sérieusement » aux moyens d'exécuter leur dessein, etc.. », et Grimarest passe de suite aux représentations de l'Illustre Théâtre, n'ayant pas l'air de se douter qu'entre le retour

de Narbonne (juillet 10-42) et les préparatifs de débuts, à Paris, de la célèbre troupe (28 décembre HUj), il s'est écoulé pour le moins dix-sept grands mois. Qu'a fait Molière pendant tout ce laps de temps? Grimarest ne le dit pas, et sans doute il l'ignore...

Uniquement renseigné par les deux témoignages de la préface de 4082 et de Grimarest, Taschereau, cent vingt ans après ce dernier, brode du mieux qu'il peut sur l'époque où nous sommes arrivés, en se servant tour à tour, en outre, du Menagiana de La Monnoie (1715, t. II, p. -404), de la Vie de Scaramouchc par Mezzetin (Angelo Constantini) et des Anecdotes dramatiques (t. III, p. 129); piètres autorités, qui lui fournissent encore quelques lignes de plus :

« Après son retour à Paris, dit-il, Poquelin s'abandonna avec ardeur à son goût pour les spectacles. Fidèle habitué de Bary, de l'Orviétan, dont le Pont-Xeuf voyait s'élever les tréteaux, il se montra, dit-on, spectateur également assidu du fameux Searamouche ; on a même été jusqu'à dire qu'il prit des leçons de ce farceur napolitain (l). Cette tradition est aussi incertaine que les autres faits trop peu nombreux qui nous sont parvenus sur la jeunesse de notre auteur. Ce qu'il y a de constant, c'est qu'au commencement de la régence d'Anne d'Autriche, régence annoncée sous d'heureux auspices, trop tôt démentis, le goût du théâtre, loin de s'affaiblir par la mort du cardinal de Richelieu, son partisan enthousiaste, n'avait fait que s'accroître et s'étendre jusqu'aux classes moyennes de la société. Le jeune Poquelin se mit à la tête d'une de ces réunions de comédiens bourgeois dont Paris comptait alors un assez grand nombre. Cette troupe, après avoir joué la comédie par amusement, la joua par spéculation. » J. Taschereau, Histoire de Molière, p. 7 et 8.

Et nous retombons, comme on voit, dans le récit de Grimarest, que M. A. Bazin se donne bien de garde de copier, lui, son ennemi intime! Voici, du reste, ce que

(») « Cette tradition, dit J. Taschereau (p. 212, note 1"), se trouve consignée dans le quatrain placé au bas du portrait de Searamouche : Cet excellent comédien Atteignit de son art l'agréable manière; 11 fut le maître de Molière, Et la nature fut le sien.

(Le Poète sans fard ou Discours satiriques, par le sieur G. [Gacon]. Cologne. 1090. p. 162, in-12.)»

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dit ce juge éclairé au sujet de cette période assez obscure de la vie de notre jeune héros :

« Quoi qu'il en soit du voyage de Narbonne, cette date de 1642, que nous rétablissons, nous a fait arriver au temps où Molière venait d'achever sa vingtième année. Ses classes finies, il étudia en droit; Lagrange et Vinot [Vivot] nous le disent... Ce qui est absolument certain, c'est que sa naissance, son éducation, la condition de ses parents... semblaient tout naturellement le destiner à ce que nous appelons les professions libérales. .. Dès 1G63, l'auteur des Nouvelles nouvelles, Donneau de Yisé, écrivait ce qui suit au sujet de Molière : « Le fameux auteur de l'École des Maris, » ayant eu dès sa jeunesse une inclination toute particulière pour le 9 théâtre, se jeta dans la comédie, quoiqu'il se pût bien passer de cette * occupation et qu'il eût assez de bien pour vivre honorablement dans le «monde.» Or, il faut remarquer que ce bien lui venait... de sa mère, morte en 1632; que la succession de celle-ci avait été partagée entre plusieurs enfants, et que la part de l'un d'eux le faisait passer pour riche, dans Paris où il était né, où mille gens l'avaient connu enfant, écolier et jeune homme. » A. Bazin, Notes historiques sur la vie de Molière, p. 10 et 11.

« Jusqu'à la date où nous sommes parvenus, dit à son tour M. Louis Moland, c'est-à-dire jusqu'à la seconde moitié de l'année 1642, nous ne découvrons aucune manifestation sérieuse de la vocation comique qui allait éclater chez Jean-Baptiste Poquelin... Nul doute cependant que cette vocation ne se fût déjà révélée, car on n'en vient pas brusquement à monter sur la scène et à embrasser résolument la vie de théâtre, sans avoir donné quelques signes du penchant dont on est tourmenté. (P. 35.)

>t ... Jean Poquelin le tapissier avait deux loges et demie en la halle couverte de la foire Saint-Germain. Là, pendant la durée de la foire, Molière put faire connaissance avec l'Orviétan et BaryO), ou du moins manifester pour leur parade une admiration excessive. (P. 36.)

» La Grange, dans la préface de l'édition de 1682, a constaté l'inclination que Molière eut, dès ses humanités, pour le poète Térence, et l'étude assidue qu'il en fit. Il n'est pas sans intérêt de reconnaître, suivant des conjectures plausibles, que les parades des tréteaux l'attiraient en même temps. Il n'était pas exclusif dans le choix de ses modèles, et il embrassait, dès le principe, dans toute son étendue, ce domaine dont Boileau aurait voulu plus tard lui supprimer la moitié. » Louis Moland, Molière, sa vie et ses ouvrages, p. 36.

Sur les représentations que Molière aurait d'abord données avec plusieurs enfants de famille, M. Paul Mesnard dit fort ingénieusement :

i1) Il nous faut bien avouer que c'est dans Élomire hypocondre que J. Taschereau — source de M. Louis Moland — trouve ce renseignement, que ce dernier n'admet, avec raison, que d'une façon très dubitative : « Molière put faire connaissance »

«C'est assurément sur la foi de Grimarest (l) et sans avoir rencontré d'autres témoignages, que, dans un livre imprimé en 1752(2), on dit : o II [Molière] s'amusa avec quelques autres bourgeois, selon le goût de ce » temps-là, à représenter des pièces de théâtre en bourgeoisie, c'est-à-dire -a gratis, dans les maisons de quelques particuliers, mais ses camarades et » lui se croyant bons acteurs, ils se mirent à jouer la comédie pour de o l'argent, o On a cru trouver la confirmation de ces commencements innocemment bourgeois dans la remarque que les jeunes camarades, avant d'avoir formé une troupe régulière, paraîtraient avoir déjà donné quelque part des représentations... Mais, quand il serait certain que déjà ils avaient joué..., il resterait à savoir si les représentations, où ils s'étaient exercés, avaient été celles de comédiens de société, selon l'expression de M. Taschereau (Histoire..., p. 8). Quelques-uns ont conjecturé qu'ils avaient pris pour premier théâtre un certain tripot de la Perle, dans le quartier qu'habitaient les associés... Aucun témoignage n'est produit à l'appui de cette supposition... Fut-il d'ailleurs moins douteux que Molière et ses camarades aient commencé par jouer dans ce tripot si mal connu, est-ce bien là qu'ils se seraient réunis pour un simple divertissement d' « enfants de famille»? Que l'on ait ou non des objections à un tripot quelconque, ce premier dessein de se contenter d'un amusement « entre amis » est tout à fait invraisemblable... Croira qui voudra aux Béjart simples amateurs des jeux du théâtre, n'ayant songé dans les commencements qu'à des passe-temps de bons bourgeois... » Paul Mesnard, Notice biographique, p. 74 et 75.

M. Paul Mesnard vient de nommer les Béjart auxquels il nous faut bien arriver, et qui initièrent certainement le jeune Poquelin, tout l'indique, au monde factice du théâtre, à la connaissance des planches, à la vie de coulisses, enfin, qui n'est pas du tout la même que la vie réelle, mais qui s'y substitue si facilement chez lesjeunes organisations. Comment connut-il les Béjart? Nous l'ignorons. Depuis quand, à partir de quelle époque la corde théâtre vibra-t-elle enfin chez lui de manière à lui faire cesser toute autre étude, à lui faire abandonner toute autre voie? Nous n'en savons rien, et nous l'avouons en toute franchise.

(*)« Oa ne peut se défendre de le [Grimarest] soupçonner d'avoir voulu arrange} les choses... » P. Mesnard, Notice, p. 7-i.

i-i « Variétés historiques, physiques et littéraires, tome I, 11° partie, page :>3". Ce ■' recueil, qui a pour sous-titre Recherches d'un sarant, est attribué au juriscon- » suite Boucher d'Argis. <> P.u'i. Mesnard, Notice, p. 74.

124 Ghap. II,

Cette famille Béjart, nous avons déjà donné, dans notre troisième paragraphe (t. Ier, p. 436), tous tes renseignements que nous avons pu nous procurer sur le père et la mère, qui vivaient encore tous les deux, entourés d'une nombreuse — trop nombreuse — famille. Nous sommes également entré (§ 3) dans des détails abondants et précis au sujet d'une de leurs enfants, la fameuse Magdeleine, «la belle comédienne,» qui fera bientôt invasion, irruption (c'est le cas de le dire) dans notre récit.

Combien Joseph Béjart père, écuyer, sieur de Belleville, et sa femme Marie Hervé, eurent-ils d'enfants de leur mariage? L'établir avec assurance serait chose aujourd'hui impossible, depuis la destruction, en 1871, des actes de paroisse de la ville de Paris et de la banlieue. Mais, après tout, les cinq encore vivants en 4 64% sont surtout ceux qui doivent nécessairement nous intéresser. Néanmoins, pour être plus complet, nous allons profiter des trouvailles, faites par les chercheurs, — en tête desquels il convient de nommer M. A. Jal, — pour essayer de dresser ici le tableau de tous les enfants Béjart frères et sœurs; en avertissant cependant que les dix, qui suivent, pourraient bien en réalité se réduire à neuf, si, comme nous le pensons fort, le Joseph Béjart fils qui est en tête de la liste et le Jacques Béjart dit Vaine qui ne vient qu'en quatrième ne constituent vraiment qu'un seul et même personnage. — Sous cette réserve, voici notre liste :

I. Joseph Béjart, né en 1616 ou 1617. [Voir, en réalité : IV, Jacques Béjart.]

« Joseph lîéjart fils, qui est certainement VaînèÇf) des enfants de Marie Hervé, puisqu'il est nommé le premier (sic) dans l'acte de comparution devant le lieutenant civil et qail porte, suivant l'usage, le prénom de son père, était probablement né en 1616 ou 1617, un an ou deux avant sa sœur Magdeleine('?); ni Beffara, ni M. Jal n'ont trouvé son acte de baptême.

On a toujours donné à l'ainé des comédiens de cette famille le prénom de Jacques, mais tous les documents qui le concernent, y compris son acte de décès, le nomment Joseph. Béjart l'ainé parait avoir quitté momentanément les associés de l'Illustre Théâtre pendant l'année 1644, mais il s'était de nouveau réuni à eux l'année suivante, peu de temps avant leur départ pour la province. i> Eudork Soi/lié, Recherches sur Molière, p. 32. i Son frère [de Magdeleine] prénommé Joseph comme le père défunt, ('■tut plus âgé qu'elle d'un an environ et avait ainsi vingt-six ans au

10 mars 16i3, jour où sa mère le représentait encore comme mineur aux yeux abusés du lieutenant civil. » J. Loiseleur, Les Points obsetirs de la vie de Molière, p. 242-243.

« L'ainé des Béjart, Joseph, ... né... en 1616 ou 1617,... fut un des comédiens de l'Illustre Théâtre, et prit part à toutes les pérégrinations de la troupe entre les années 1646 et 1658... A Montpellier, aux états de 1654- 1655, il représentait un peintre et un ivrogne dans le Ballet des Incompatibles... [il est l'auteur] du Recueil des titres, qualités, blasons et armes des seigneurs barons des états de Languedoc, tenus en 1654, ouvrage... dédié au prince de Conti et imprimé à Lyon en 1655.

» Joseph Béjart n'assista qu'aux débuts de la carrière comique de ce glorieux compagnon d'aventures à qui il doit qu'on se souvienne de lui. Il ne put jouer que dans l'Étourdi et dans le Dépit amoureux. Il ne fit partie de la troupe de Monsieur que pendant quelques mois; il tomba malade le

11 mai 1659, dans une représentation de l'Étourdi donnée au Louvre, et il mourut le 21 du même mois. Les comédiens interrompirent le spectacle du 20 mai au 2 juin à cause de la perte de ce camarade. Il s'était enrichi à courir la province, puisque, si l'on en croit Guy Patin (*), il laissa 24,000 écus d'or.

« Voici la mention qui le concerne relevée par M. Jal sur le registre de Saint-Germain-l'Auxerrois : « Du dit jour [26 mai 1659] convoi de cinquante » [prêtres] et quatre [porteurs], vespres de Joseph Beygar (sic], comédien, » pris sur le quay de l'Eschelle et porté en carrosse à îSaint-Paul. Reçu » 20 livres. »

» On manque de renseignements sur le mérite de cet acteur, qui joua fort peu de temps à Paris. Il avait un défaut de prononciation : il bégayait. Pour le corriger de ce défaut, sa mère Marie Hervé traita, le 14 avril 1644, avec un médecin d'Angers nommé Alexandre Sorin, qui s'engageait à le

I1) <• Gui Patin, dans une lettre écrite le "27 niai [1059], nomme Béjart l'ainé parmi ceux qui étaient morts «depuis trois jours ». 11 laissait, dit-il. vingt-quatre mille crus d'or; ce qui lui remet en mémoire les vers de Juvénal [Satire III. vers o8-G">) sur la lie asiatique et les vils histrions, en grande faveur dans Rome corrompue :

Jam pridem Syrus in Tiberim de/luxil Oronles. Voilà son oraison funèbre. Gui Patin s'y est mis en dépense inutile d'indignation. Cette prodigieuse fortune, que Joseph Béjart n'avait pu gagner ni au théâtre ni par sjii Kecucil de titres, est un conte ridicule. Marie Hervé, sa mère, fit faire, le 10 juillet 1659, l'inventaire de ses biens meubles, dont elle était héritière, et qui éiaient, suivant sa déclaration, «tout ce qu'elle savait de sa succession ». Ils furent prisés 3-18 livres 7 sous.— Voyez le Motiériste de juillet 1885. pages 119-12-2. » Paul Nesmard, Xotice, p. 213, note 1." — Cf. M. Loiseleur. Les Points obscurs de la vie de Molière, p. 218, note 1.

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guérir et qui, paratt-il, n'y réussit pas...» Louis Moland, Le Théâtre et la troupe de Molière, tome Ier du Molière-G cimier, p. 428-429.

M. Auguste Baluffe, au tome Ier de Molière inconnu, agite la très intéressante question de savoir si Joseph Béjart l'aîné était majeur ou mineur lorsque, après la mort de son père, le 10 mars 1643, Marie Hervé introduisit requête auprès du lieutenant-civil, Antoine Perraud, au nom de ses cinq enfants mineurs. Il y a des choses excellentes, dans ce plaidoyer un peu vif qui aurait porté davantage encore si Fauteur l'avait un peu adouci, et dont nous allons reproduire ici quelques passages :

« Une certaine érudition est d'humeur soupçonneuse. Elle a vu dans la requête de Marie Hervé une fraude, un mensonge, enfin je ne sais quelle diabolique supercherie!... Il en résulterait que deux des enfants déclarés mineurs ne le sont pas, et que la petite no>i baptisée est bien Armandc- Grésinde, mais qu'elle est la fille de Madeleine Béjart, non la fille de Marie Hervé. [Je vais m'occuper] d'exposer, et, j'ose le croire, d'anéantir, une bonne fois pour toutes, les imaginations rocambolesques (sic) qui se sont donné carrière sur ce chapitre — si important par ses conséquences dans la vie de Molière — ... (P. 153 et 154.)

» C'est à M. Eudore Soulié qu'on doit la découverte de l'acte en question. Même en y relevant une erreur matérielle sur le prénom de Béjart (Georges pour Joseph), M. Eudore Soulié et d'autres moliéristes, peu préoccupés de chercher chicane, n'ont pas mis en doute la déclaration de Marie Hervé. Mois aile: donc déraciner une tradition deux fois séculaire! Pour elle, i^ossession vaut titre... (P. 155.)

» L'n chercheur sérieux et judicieux qui a rendu de grands services à la biographie et à la science historique, Jal, s'était du moins borné à noter, sans commentaire, une double erreur dans l'âge des enfants. L'acte étant du 10 mars 1643, et Magdeleine ayant été baptisée le 8 janvier 1618, Magdeleine n'était pas rigoureusement «mineure». Elle avait en effet vingtcinq ans et deux mois. Ici, l'observation de Jal était juste, — sous bénéfice d'inventaire... (P. 156.)

» Mais Jal, imprudent par excès de zèle et sortant de ses scrupules ordinaires, avait encore cru pouvoir supposer que Joseph Béjart, l'un des frères de Magdeleine, dont l'acte de naissance n'a pas été découvert, était « l'aîné » de la famille. Hypothèse aussi dangereuse que gratuite! On s'en est emparé comme d'une arme terrible; on l'a retournée contre ce malheureux acte qu'on ne savait guère, sans cela, par où prendre et reprendre... Mais où est donc le baptistaire de « Joseph Béjart» fils, et

pourquoi faut-il considérer ce Joseph Béjart comme l'aine des cinq enfants? Le baptistaire est à découvrir toujours (•). Jal a pensé (Dictionnaire..., p. 185) que Joseph Béjart devait être « l'aine f, savez-vous pourquoi? Admirez la logique : parce que Joseph Béjart est «mentionné le premier sur la liste des enfants qui figurent dans l'acte du 10 mars. 11 n'en a pas fallu davantage aux assembleurs de nuages pour tout mettre au plus noir. Vous n'ôteriez pas de la tête [de] ces braves gens que Joseph Béjart était bien effectivement « l'aîné » ! Et vous devinez les suites... Mais où eét, encore une fois, l'acte de baptême nécessaire pour échafauder cette affirmation, — et pourquoi, après tout, une erreur d'âge tirerait-elle plus à conséquence qu'une erreur de prénom (Georges pour Joseph), celle-ci pouvant entraîner une grave équivoque sur l'identité du père mort? (P. 150 et 157.)

s ... L'acte essentiel, indispensable, fait défaut. Jal, quand il a suppose que Joseph Béjart était peut-être né vers « 1617 », Jal n'en savait pas plus que moi qui récuse énergiquement son assertion gratuite. Je n'ai pas. pour le contredire, à soutenir que Joseph et « Jacques », celui-ci né après Madeleine, [et Elisabeth,] étaient un seul et même enfant, comme le soutiennent, par conjecture, un nombre respectable d'érudits sérieux. Je suis de leur avis, mais sans aucune certitude positive. Or une opinion n'est pas une preuve — et en si délicat sujet je ne remplace pas les hypothèses des autres par les miennes, si plausibles et logiques que les miennes me paraissent. Je ne suppose donc rien — parce que je dénie, à quiconque, en pareil chapitre, le droit de rien conclure par, supposition. Dans le doute — et il y a doute, -- il est d'usage de s'abstenir... » AUGUSTE Balcffe. Molière inconnu, t. Ier, p. 158.

Ici, du moins à notre avis, M. Baluffe a absolument raison, et son argumentation, à laquelle on serait en droit de demander une forme plus... calme (nous nous accusons de l'avoir plus d'une fois édulcorée par des points), est absolument victorieuse, et constitue ce qu'on a écrit de plus fort et de plus sensé au sujet de celte fameuse requête au lieutenant-civil, tant attaquée et tant défendue.

(•) A mon humble avis il a été découvert depuis longtemps par Beffara : Jacques Béjart (l'aîné), dit Joseph pour lui conserver, comme il était de tradition, le nom de son père, est né le 11 février 1622 en la paroisse Saint-Gervais. C'était, en effet, l'aîné des garçons.

On remarque îles faits semblables dans la famille des Poquelin: notre héros. Jean-Baptiste, s'appela Jean tout simplement jusqu'à la naissance de son lièrc Jean dit le jeune, baptisé le 1er octobre 1624; la seconde Marie Poquelin, baptisée sous ce nom le 13 juin 1628, a toujours été appelée Maydeleine;— par exemple dans l'inventaire de leur mère Marié Cressé, dressé les 19-31 janvier 1633, et tiré des minutes de Me Thomas.

128 Ghap. II,

II. Magdeleine Béjart, baptisée le 8 janvier 1618 à Paris, à la paroisse Saint-Paul.

« Le premier enfant de lui [Joseph père] dont j'ai pu trouver le baptistaire fut une fille qu'on baptisa le 8 janvier 1618 sous le nom de « Magde- » leine, fille de Joseph Béjart, huissier au Palais, et de Marie Herué sa » femme. » Le parrain fut « Charles Béjard, bourgeois de Paris », celui que nous savons frère de Pierre Béjart, et qui était peut-être l'aîné de Pierre, de Nicolas et de Joseph. » A. Jal, Dictionnaire critique, p. 177.

C'est la belle Comédienne, celle qui fut successivement la maîtresse du comte de Modène et celle du jeune Molière, la mère de la petite Françoise, la marraine probablement et en tout cas la sœur aînée de la très jeune Armande-Grésinde.

«. On tient, dit Jal, que Magdeleine Béjart fut une reine tragique, digne précurseur de la Champmeslé, et une soubrette de comédie d'une verve et d'une gaieté charmantes. Sa carrière fut longue ; elle ne resta guère moins de trente-cinq ans au théâtre. Elle avait cinquante-cinq ans accomplis depuis neuf jours quand elle mourut, le dix-sept février mil six cent soixante et douze, dans sa maison vis-à-vis du Palais-Royal. Née sur le territoire de Saint-Paul, elle voulut être enterrée près de l'église qu'enfant elle avait fréquentée. Le clergé de Saint-Germain l'Auxerrois, pas plus que celui de Saint-Paul, ne mit obstacle à ses dernières volontés, bien que son exécuteur testamentaire la déclarât « comédienne ». (P. 181.)

» Voici les actes que j'extrais des registres des deux paroisses :

» Le dit jour (vendredi dix-neuf février seize cent soixante et douze) le » corps de feue demoiselle Marie-Magdeleine Béjart, comédienne de la » troupe du Roy, prise hier place du Palais Royal et portée en convoy » à cette église par permission de M'Jr l' Arche vesque, a esté portée en » carrosse en l'église Saint-Paul, le samedi vingtiesme. (Signé) Cardé, » exécuteur testamentaire. De Voulyes. » (Registre de Saint-Germain L'Auxerrois.)

« Le dix-septième (février 1672), demoiselle Magdeleinne (sic) Beiart » est décédée paroisse Saint-Germain L'Auxerrois, de laquelle le corps a » esté apporté à l'église Saint Paul et ensuite inhumé dans le charnier de » la dicte église, le dix-neuf du dict mois. (Signé) Béjart Léguisé. J. B. » Poquelin Molière. » (Regist. de Saint-Paul.)

» On aura remarqué que le premier de ces deux actes nomme la Béjart « Marie Magdeleine. » C'est la seule pièce où je l'ai vu nommer ainsi. Elle figure sous les noms de « Magdeleine-Gresaindre » (sic) dans le baptistaire d'un enfant de Marie Prévost, le vingt novembre mil six cent soixante et un. Elle fut marraine ce jour-là, ayant pour compère Jean- Baptiste Poquelin Molière, qui signa ainsi : J.-B. Poquelin-Molikhe.

« Marie », pas plus que c Grésinde » ne figure dans le baptistaire de la Béjart, rapporté ci-dessus. Ce nom de Grésinde, qu'elle prit pour une raison qui m'échappe, et que me fait connaître l'acte du 19 février 1672, m'autorise à penser que Madeleine Béjard fut la marraine, à la campagne, de cette dernière sœur, cette Armande-Grésinde-Claire-Élisabeth qu'elle aima toujours beaucoup. » A. Jal, Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, p. 181.

Nous avons précédemment, à l'article XXVII du paragraphe 9 du présent chapitre II, parlé avec détails de la mort de Magdeleine Béjart, et des conséquences qu'elle semble bien avoir eues sur les fins dernières de son camarade d'autrefois, de son ancien amant resté son ami, Jean-Baptiste Poquelin de Molière.

III. Elisabeth Béjart, baptisée le 1er octobre 1620 à Paris, à la paroisse Saint-Paul. Voici ce que dit de ce troisième enfant des Béjart M. A. Jal, page 177 de son précieux Dictionnaire critique de biographie et d'histoire :

« A Magdeleine succéda Elisabeth, baptisée le 1er octobre 1620 à Saint- Paul, fille de Joseph Béiart, huissier ordinaire du Boy es eaux et forêts de France, au Palais, demeurant rue et Couture Saincte Catherine. »

Beffara, Taschereau n'en disent pas davantage sur son compte, non plus qu'Eudore Soulié, qui la cite (Recherches, p. 33, note 1) à propos d'Armande-Grésinde-Claire- Èlisabeth Béjart, pour faire remarquer que « parmi les » autres enfants de Joseph Béjart et de Marie Hervé, il y » avait déjà une Elisabeth, née en 1620, ce qui prouve, » ajoute-t-il, que c'était un prénom de famille. »

IV. Jacques Béjart, baptisé le 11 février 1622, à Paris, à la paroisse Saint-Gervais.

Il est extrêmement probable, pour ne pas dire absolument certain, que ce Jacques Béjart, généralement désigné comme l'aîné des fils Béjart, n'est autre que le Joseph placé ci-dessus sous le n° 1, et dont l'acte de baptême n'a jamais été retrouvé. Nommé Jacques à son II 9

130 Chap. II,

baplème, on l'aura désigné plus tard en famille sous le nom de Joseph, et c'est même sous ce dernier nom qu'il a été déclaré à sa mort et qu'il figure, nous l'avons vu tout à l'heure (p. 125), sur le registre de décès de la paroisse de Saint-Germain-FAuxerrois (d).

« Le quatrième enfant de J. Béjart fut Jacques, baptisé le « unziesme du » mois de feburier 1622 à l'église Saint-Gervais. Le parrain de Jacques fut » Me Nicolas de Malebrancbe, secrétaire de la chambre du Roy [le père du » célèbre Malebrancbe]. » A. Jal, Dictionnaire..., p. 177.

«Jacques (l'aîné) », dit Taschereau (p. 215) en le portant baptisé « paroisse Saint-Merry » et non paroisse Saint-Gervais, et le «quinze février 1622» au lieu du onze.

V. Anne Béjart, baptisée le 15 mars 1623, à Paris, à la paroisse Saint-Paul.

« Béjart, qui changeait souvent de logis, demeurait rue de Jouy en 1623, quand, le 15 mars, on baptisa sa fille Anne. Le baptistaire qualifie Béjart «huissier ord. du Roy es eaux et forêts de France, au Palais »... Les parrain et marraine d'Anne Béjart furent Alexandre Vachot, conseiller du Roy, et Jeanne Rerenger, que l'acte placé sous mes yeux nomme Jehanne Bésanger. » A. Jal, Dictionnaire..., p. 177.

VI. Geneviève Béjart, baptisée le 2 juillet 1624, à Paris, à la paroisse Saint-Paul.

« Marie Hervé donna à son mari une quatrième fille, qui, le 2 juillet 1624, reçut le nom de Geneviève, bien qu'elle eût pour marraine Jeanne Fosset, femme de Nicolas Béjart. En 1624, J. Béjart demeurait rue Neuve Saint-Paul, ce que m'apprend le baptistaire de Geneviève. » A. Jal, Dictionnaire..., p. 177.

« La quatrième de ces filles fut connue sous le nom de mademoiselle Hervé (nom de sa mère). Elle était dans la troupe de Molière à son retour à Paris [1658] ; il est également probable [c'est aujourd'hui prouvé] qu'elle faisait partie de la troupe de l'illustre théâtre [1643] avec ses frères [Joseph et Louis] et sa sœur aînée [Magdeleine], — Cette actrice était si peu connue que son nom a échappé aux recherches de plusieurs historiens du théâtre.» Jules Taschereau, Histoire de la Vie, etc., p. 215.

«Geneviève Béjart se maria deux fois; elle épousa, le jeudi 27 no-

(•) Il était donc mineur en 1643! Ce qui détruit complètement une assertion de M. Loiseleur féconde en conséquences fâcheuses.

vembre 1664, Léonard do Loméine, qualifié quelquefois sr de la Ville-

Aubrun (*). Elle se remaria le lundi 19 septembre 1672, à l'âge de quarante-huit ans [l'acte de mariage ne lui en donne que quarante], avec .lean-Baptiste Aubry, âgé de trente-six ans, paveur ordinaire des bâtiments du Roi (*). Aubry composa une tragédie de Démétrius, jouée le 10 juin 1689 et non imprimée. Il a pris une part principale aux démarches qui suivirent la mort de son illustre beau-frère. » Louis Moland, t. I du Molière-Grtrnier, p. 432.

« Il est à remarquer que Geneviève Béjard ne figure ni dans le contrat de mariage de Molière [1662], ni dans la cérémonie religieuse célébrée un mois après à Saint-Germain-l'Auxerrois, et que, restée fille jusqu'à l'âge de quarante ans, elle ne se maria que deux ans après sa sœur cadette [1664]. Bien qu'on n'ait jamais parlé de relations entre Molière et la seconde [quatrième!] fille de Marie Hervé, ces circonstances donneraient lieu de penser que l'opposition faite, suivant Grimarest, au mariage de Molière, pût venir de Geneviève et non de Madeleine (!). Peut-être même la liaison de Molière avec Geneviève (!!) remontait-elle jusqu'à son parti pris de se faire comédien, et ne fut-il jamais l'amant de Madeleine"? (!!!) Geneviève Béjard, désignée au théâtre sous le nom de Mlle Hervé, était à peine connue avant les découvertes de Beffara, et les biographes de Molière ont pu la confondre avec sa sœur aînée ; mais c'est là une hypothèse dont il serait bien difficile de trouver des preuves. y> Eudore Squlié, Recherches sur Molière, p. 58.

« [Eudore Soulié] montre... ne pas tenir beaucoup à sa singulière hypothèse, qui aurait, il est vrai, l'avantage de ne plus faire voir dans Molière l'ancien amant de celle dont on l'a soupçonné d'avoir épousé la fille. On comprendrait mal comment, dans l'histoire de ses amours, les contemporains auraient ainsi pris le change. Et quelle vraisemblance qu'il se soit attaché à une personne aussi insignifiante que parait l'avoir été cette Geneviève? Mlle Hervé (on l'appelait ainsi) est la plus effacée des cinq actrices que Molière a fait paraître sous leur nom dans l'Impromptu de Versailles. Elle y est supposée chargée dans la pièce qu'on répète d'un rôle où elle déclare qu'elle n'aura pas grand'chose à dire; et quand Molière lui adresse la parole, à elle la dernière : « Pour vous, lui » dit-il, vous êtes la soubrette de la précieuse, qui se mêle de temps en ■» temps dans la conversation, et attrape, comme elle peut, tous les termes » de sa maîtresse. » Plus que vraisemblablement, c'est une malice de Molière, qui, sous prétexte de lui expliquer son rôle, s'est amusé à peindre son vrai caractère, celui d'une sotte qui ne sait pas dire quatre mots. Est-ce .bien à Molière qu'on a jamais pu dire :

Une femme stupide est donc votre marotte?

(*) « Lorsque Geneviève épousa, en 1661, Léonard de Loménie, elle apporta quatre mille livres tournois, dont la plus grande partie (trois mille cinq cents livres) était en habits, linge et meubles; et les cinq cents livres d'argent comptant, le contrat ne dit... pas qu'elles étaient données par la mère. » P. Meshàrd, ïïolice, p. -258.

(2; [Elle épousa) « le fils de ce Léonard Aubry, paveur des bâtiments du Roi, qui » s'était chargé [1043] de rendre accessibles les abords du jeu de paume des » Métayers. » Eudore Soluié, Recherches, p. 33.

132 Chap. II,

Si la bouderie de Mlle Hervé, lors du mariage de sa sœur Arinande, n'a pas eu pour cause quelque querelle de comédienne avec Madeleine, on y pourrait trouver un indice de l'irrégulier arrangement de famille bien fait pour la blesser. Il lui aurait déplu de... [voir sa sœur Armande] tellement favorisée... dans son contrat qu'elle-même allait paraître, dans le sien, une aînée mise au-dessous de sa cadette. » Paul Mesnard, Notice biographique sur Molière, p. 259, 260.

«Geneviève Béjart est fort inconnue: on ne peut dire quels rôles lui étaient attribués, ni si elle avait de la beauté ou du talent. — Elle partagea depuis 1643 les destinées de la troupe, tant en province qu'à Paris. Lorsqu'après la mort de Molière la troupe du Palais-Royal fut réunie à celle du Marais, Geneviève (Mlle Hervé-Aubry) figure dans la nouvelle troupe pour une demi-part. Elle mourut deux ans après. La Grange inscrit sur son registre : « Le troisiesme juillet 1675, Mlle Aubry mourut; l'on ne joua » point le vendredi cinquiesme. » Le registre mortuaire de Saint-Sulpice contient l'acte que voici : « Le quatrième jour de juillet -1675 a esté faict le » convoi, service et enterrement de Geneviesve Béjart, aagée de quarante- » quatre ans [elle en avait en réalité cinquante et un, étant née le » 2 juillet 1624], femme de M. Aubry, paveur ordinaire du roy et l'un des » entrepreneurs du pavé de Paris, morte le 3e du présent mois, rue de » Seyne, à l'hostel d'Arras, et ont assisté audict enterrement Jean-Baptiste » Aubry, son mary, et Louis Béjard Lesguizé, lieutenant au régiment de » la Ferté, son frère, et plusieurs autres amis de la deffuncte. Signé: » Aubry. » Louis Moland, tome Ier du Molière-Garnier, p. 432 et 433 [interverties].

Entre VI et VII :

M. Jal perd ici la trace de Joseph Béjard père : « Où » alla-t-il ensuite? Je n'ai pu suivre sa marche du 2 juillet » 1624 à la fin de l'année 1630. x> (Dictionnaire, p. 177.) — Sa femme ne lui donna-t-elle aucun enfant pendant ces six ans? C'est peu probable.

VII. Louis Béjart, baptisé le 4 décembre 1630, à Paris, à la paroisse Saint-Gervais.

« A ce moment (1630), il [Joseph Béjart père] demeurait sur le territoire paroissial de Saint-Gervais. C'est là que le 14 ou le 15 novembre Marie Hervé donna à son mari un fils, dont voici le baptistaire :

« Le mesme jour (4 décembre 1630) a esté baptisé Louis, aagé de trois ■» semaines, fils de Joseph Beiart et de Marie Herué, sa femme. » (Reg. de Saint-Gervais.) Un lapsus calami échappé à Beffara dans ses notes lui a fait dire que Louis Béjart avait été baptisé à Saint-Méry ('), ce qui a été

(*) La même inadvertance avait été commise précédemment pour Jacques Béjart. [Voyez ci-dessus : IV.

répété par M. Taschereau dans une édition récente de son Histoire de la vie de Molière. » A. Jal, Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, page 177.

En effet, page 215 de sa troisième édition (1844), J. Taschereau dit : «4 décembre 1630, Louis (le cadet). » Paroisse Saint-Merry » [pour paroisse Saint-Gervais]. Je reproduis cette ligne à cause de la mention remarquable : (le cadet), qui fait pendant, dans son tableau des enfants Béjart, à celle-ci : (l'aîné), appliquée- à Jacques. Il n'est nullement question dans ce tableau d'un Joseph dont la naissance aurait précédé celle de Madeleine, baptisée le 8 janvier 1618!

« Louis Béjart, le plus jeune des fils de l'huissier Béjart et de Marie Hervé, boiteux, depuis une blessure; comme il jouait dans l'Avare le rôle de la Flèche, Harpagon l'appelle ce chien de boiteux-là ('). « Paul Mesnard, Notice biographique, page 494, à la table.

«Louis Béjart, dit L'Éguisé... était devenu boiteux... à la suite d'un événement dont les détails nous sont connus... il n'avait que treize ans lorsque fut fondé l'Illustre Théâtre. On ne sait à quel moment précis il fut incorporé dans la troupe formée par ses frères et sœurs. Sociétaire de la troupe de Monsieur, il joua avec succès, disent les frères Parfaict, dans le comique les pères et les seconds valets, et dans le tragique les troisièmes et quatrièmes rôles.

» Il avait de la bravoure et du sang-froid. On en a vu une preuve (2) dans le récit [d'après Grimarest] de l'invasion du théâtre du Palais-Boyal par les soldats de la maison du roi. Ce fut peu de temps après qu'eut lieu l'accident qui le rendit boiteux. Se trouvant sur la place du Palais-Royal, il aperçut deux de ses amis qui venaient de mettre l'épée à la main l'un contre l'autre. Il voulut les séparer, et en rabattant avec son arme celle d'un des adversaires, il en fut blessé au pied si grièvement qu'il ne put complètement se guérir. (Hist. Th. Fr., t. XI, p. 305.) Il avait été blessé assez souvent pour en garder des traces. M. Campardon a publié une plainte de Louis Béjart (3), à la date du 31 mai 1661, contre un nommé Gêné, autrement dit Grand-Maison, qui lui avait fait, d'un coup d'épée,

(i) « Lorsqu'en 1668 Molière donna l'Avare, il fit dire à Harpagon, parlant du valet de son fils: «Je ne me plais point à voir ce chien de boiteux-là.» Louis jouait ce personnage de La Flèche. Grâce à cette précaution, l'infirmité de l'acteur devint, pour ainsi dire, une partie du rôle; tous ceux qui jouaient ce même personnage boitèrent comme Béjard. Bien plus, à en croire Cizeron-Rival, ils boitèrent, par esprit d'imitation, dans tous les autres rôles qui appartenaient à ce comédien. » Lotis Moland, liolïere-Garnier,\. I, p. 431.

(2) Voir Louis Moland, Molière..., p. 239.

(>) Nouvelles pièces sur Molière et sur quelques comédiens de sa troupe, p. 178.

134 Chap. II,

une large blessure à la cuisse droite, qu'il avait déjà blessée. » Louis Moland, Molière-Garnie r, t. Ier, p. 433-484.

Une charmante histoire, qui montre Louis Béjart L'Éguisé sous le meilleur jour, est racontée par Charles Coypeau Dassoucy, de retour de Rome, à l'âge de soixante-dix ans, lorsqu'il fut (en mars 1673) arrêté et incarcéré au petit Châtelet. Nous tenons à la reproduire ici, car elle fait le plus grand honneur à Béjart L'Éguisé :

«Là [au petit cbàtelet], dit Dassoucy, je me coucbai sur un peu de paille, que je regardai non pas comme mon lit, mais comme mon tombeau. J'y restai étendu comme un homme frappé de la foudre, et y demeurai quatre jours sans remuer ni prendre aucun aliment. A moins d'un coup du ciel, c'étoit fait de ma vie. Mais enfin la Providence, qui ne m'abandonna jamais d'un seul pas, me secourut à point nommé. Lorsque j'y pensois le moins, je vis entrer dans mon cachot une bouteille de vin, un pain de Ségovie avec un plat d'épinards, et un homme qui portoit tout cela me dit, de la part de mon ami Béjart et de toute sa généreuse famille, que je prisse cœur, que je me consolasse; et que je ne manquerais d'aucune chose; et certes je puis dire que, sans ce prompt secours, la mort... m'étoit inévitable. » Charles Coypeau Dassoucy, La Prison de M. Dassoucy. Paris, Quenel, 1(378.

« Le Béjart Léguisé dont on vient de lire les noms à côté de ceux de Molière [acte de S'-Paul, décès Magdeleine Béjart] était Béjart le cadet, dont le prénom était Louis et qui construisait le B initial de sa signature sur un jambage façonné en L pour indiquer ce prénom. D'où lui venait ce nom de Léguisé? D'où venaient ceux de Belle-Bose et de Floridor que portaient Pierre le Messier et Josias de Soûlas? Ceux de Lafleur et de Molière que portaient Juvenon et Jean-Baptiste Poquelin? Léguisé était le nom qu'avait pris pour le théâtre Béjart le jeune, afin de se distinguer de son frère Joseph. Dans un acte que j'ai sous les yeux il est dit : « Béjart sT de l'Éguisé. » C'était le style des comédiens. La Grange, par habitude, ne lui donna jamais que le nom de Béjart, dans son registre, lorsqu'il eut occasion de le citer. Dans un registre de La Thorillière, — celui-ci avait gardé son nom de gentilhomme, — à la date du 28 octobre 1663 (vingthuit oct. seize cent soixante-trois), je lis : « A Mr Lesguisier (sic) du reste » d'une pistolle fausse, etc. » [Arch. de la Comédie Française.] A. Jal, Dictionnaire..., p. 181.

« Il y a eu du changement dans la troupe. Le s1' Béjard, par délibération de toute la troupe, a été mis à la pension de 1,000 livres et est sorty de la troupe. Cette pension a esté la première establie à l'exemple de celles qu'on donne aux acteurs de la troupe de l'Hôtel de Bourgogne. Le contrat en a esté passé par-devant I\îe Levasseur, notaire, rue S'-IIouoré, près de

la barrière des Sergens (<). s L.\ Grange, Registre [ Extrait des recolles et des affaires de la comédie], sous ta date de 1670.

• Louis Béjart quitta un moment le théâtre pour entrer dans l'année, faisant justement le contraire de ce qu'avait fait Le Noir de la Thorilliéro; il ne laissa point son surnom dans les eoittisses. Ni les biographes de Molière, ni les historiens du Théâtre-Français n'ont connu celle particularité île la vie de L. Béjart que le comédien... qui devint boiteux en repoussant sur la scène l'épée d'un duelliste désarmé, le comédien qui avait pris tout jeune le théâtre et le quitta à l'âge de trente-sept ans, devint, son rouge à peine essuyé, officier du Roi dans un régiment d'infanterie (-). Louis XIV le gratifia-t-il d'un grade, et pourquoi? Je l'ignore. Les archives du corps où servit Béjard n'existent plus au ministère de la guerre et tout moyen d'élucider la question m'est interdit. » Jal, Dictionnaire..., p. 181 et 182.

« Sous la date du jeudi 29 septembre 1678, je lis dans le registre de La Grange : « Monsr Béjard, pensionnaire depuis le 16 avril 1670, par contrat passé par Me Levasseur, notaire, rue Saint-Honoré, par lequel la compagnie lui avoit accordé 1,000 livres par an sa vie durant, est mort et ladite pension a été esteinte. » Ici, La Grange fut trompé par sa mémoire; Béjart ne mourut pas le 29 septembre, mais le 13 octobre 1G78(3). Je trouve, en effet, sur le registre mortuaire de Saint-Sulpice, la mention suivante : « Le quatorze octobre, Louis Béjart, sr de Léguisé, officier au i> régiment de cavalerie de la Ferté, âgé d'environ quarante-cinq ans, » mort le treize, rue Guénégaud, au logis du sr Mécard, marchand chan- » délier, et ont assisté audit enterrement Jean-Baptiste Aubry, et Isaac- » François Guérin, beaux-frères du delïunct (signé) Aubry, Guérin. »

«Ce n'est pas seulement dans l'acte que je viens de reproduire que je vois Louis Béjart qualifié d'officier au régiment de la Ferté et nommé Léguisé. En 1675, lui-même avait pris ces noms et qualité le jour de l'inhumation de sa sœur Geneviève, la femme de Jean-Baptiste Aubry. » A. Jal, Dictionnaire..., p. 182.

Entre YII et VIII :

Entre la naissance de Louis Béjart (1030) et celle de Charlotte Béjart (1632), se placerait, d'après M. Jal, une seconde Geneviève Béjart, « qui serait née vers 10.31 »

(t) « La minute sur parchemin du brevet de la pension faite à Louis Béjart est conservée dans les archives de M. Lelu, successeur de Lefer, demeurant rue Saint- Honoré. près de l'église Saint-Koch et vis-à-vis la rue des Pyramides. » A. Jal, Dictionnaire..., p. 182.

(2) « Nous avons... vu Louis Béjart prendre la qualité de lieutenant au régiment de la Ferté dans l'acte mortuaire de sa sœur Geneviève, en 1675. On ignore quand ni comment il avait pu acquérir ce titre. » Loojs Muland, Moliire-liaruier, t. 1, p. 434.

(•) M. Louis Moland donne (Molière, p. 431) îa fausse date fournie par le Journal ite La Grange, mais il la fait suivre immédiatement pur l'acte mortuaire de Béjart- Léguisé. qui, de [ail, l'annule.

136 Chàp. II,

(A. Jal, Dictionnaire..., p. 482), et c'est à elle qu'il attribuerait les deux mariages de 1604 et de 1672, et l'acte mortuaire de 1675, considérés par nous plus haut (p. 130- 132) comme se rapportant à Geneviève Béjart, VI, baptisée le 2 juillet 1624. La vérité est, je crois, qu'il n'y a eu qu'une seule et unique Geneviève Béjart, qui, comme tant d'autres femmes, avait pris la douce habitude de se rajeunir.

Examinons plutôt : de la première, nous ne posséderions que l'acte de naissance! de la seconde, que l'acte de décès! Que serait devenue l'une? D'où serait venue l'autre?...

VIII. Charlotte Béjart. Baptisée le 19 août 1632, à Paris, à la paroisse Saint-Gervais.

« Le 19 août 1632, « Joseph Beiart, huissier », fit baptiser une fille à S'-Gervais, qui reçut le nom de Charlotte. » A. Jal, Dictionnaire critique de biographie et d'histoire..., p. 177.

J. Taschereau (page 215) porte, à tort, Charlotte Béjart comme baptisée à la paroisse Saint-Merry [au lieu de Saint-Gervais] d'après une note que lui avait remise Beffara.

Entre VIII et IX :

Plusieurs enfants, remarque Jal (page 177 de son Dictionnaire) « manquent à la liste que je viens de produire » des fruits de la très féconde Marie Hervé; » et il ajoute expressément: «Il n'est guère probable que de 1632 à » 4639 elle n'ait pas eu une ou plusieurs couches » (p. 177).

IX. Bénigne-Magdeleine Béjart. Baptisée le 20 novembre 1639, à Paris, à la paroisse Saint-Sauveur.

« Après juillet 1632, je perds encore de vue Joseph Béjard, qu'en 1639 je trouve sur le territoire de Saint-Sauveur, où le 20 novembre il fit baptiser Bénigne Magdeleine, tenue par « Magdeleine Béjart, fille dud sr Béiart (sic'.» A. Jat,, Dictionnaire, p. 177.

Jal nous parle ensuite des filles Béjard, nommées plus haut, et qui nous sont restées finalement inconnues, et il est très remarquable qu'il n'y joint pas la première Geneviève, qui, nous nous sommes expliqué là -dessus [Entre VII et VIII], est considérée par nous (p. 136) comme étant la seule et V unique :

« La première Elisabeth, Anne, Charlotte et Bénigne-Madeleine, sont restées inconnues aux biographes; il ne parait pas qu'aucune de ces quatre sœurs ait abordé le théâtre. Probablement elles moururent assez jeunes. Aucune ne fut enterrée à Saint-Paul, peut-être furent-elles inhumées à Saint-Gervais; l'état des registres mortuaires de cette église ne m'a pas permis de m'en assurer. On peut présumer (•) qu'elles avaient cessé de vivre en 1662, ou du moins en 1664, car on ne les voit figurer ni au mariage de Molière, ni à celui de Geneviève Béjart. Cependant, on ne saurait induire d'une manière absolue leur mort de leur absence, car au mariage de Geneviève on ne voit figurer ni Molière ni Armande, lorsque Madeleine et Louis y figurent avec Marie Hervé. Il y avait je ne sais quelle raison de refroidissement entre Molière et Geneviève. » Jal, Dictionnaire..., p, 178.

X. Armande-Grésinde-Claire-Élisabeth Béjart, née au commencement de 1642. Baptisée en mars ou avril 1643. L'acte de baptême n'a pas été retrouvé.

« Comment Marie Hervé, âgée de soixante et douze ans en 1662 (s), se serait-elle déclarée mère d'une fille de vingt ans, si elle n'avait produit aux yeux de tous l'acte de naissance de cette fille? Aurait-on cru sur parole une vieille femme présentant à l'église un enfant, et s'en disant hardiment la mère, au risque du plus sérieux démenti? Non ; Marie Hervé était bien la mère d' Armande Béjart, je n'en saurais douter, quant à moi. Les actes ne mentent pas, comme on l'a supposé; seulement, la naissance d' Armande, sa mère ayant cinquante-trois ans environ (3), doit être rangée parmi les cas rares que peut citer la médecine, et la médecine en cite plus d'un, si j'en crois d'honorables praticiens à qui j'ai communiqué mes conclusions sur cette affaire longtemps controversée, et j'espère aujourd'hui jugée. » A. J'al, Dictionnaire..., p. 178.

(!) Comment, on peut présumer? Mais on en est absolument sûr, puisque au commencement de 1613, à la mort du père Béjart, ses enfants étaient, en tout, au nombre de cinq. Ceci est une forte distraction de M. Jal; à moins, cependant, que ces lignes fussent écrites avant qu'il eût appris l'heureuse découverte [l'acte de renonciation de Marie Hervé] de son ami, M. Eudore Soulié, et qu'il ait oublié, ensuite, de les effacer.

(2j Née vers 1595, elle n'avait en 1662 qu'environ soixante-sept ans; elle avait donc eu Armande vers quarante-sept ans. Voir, ci-dessus, chapitre II, § 7.

(3) Mais non ! quarante-sept ans environ.

138 Ghap. Il,

« Mon ami M. Soulié ne doute pas plus que n'en a douté M. Taschereau qu'Armande était fille de Marie Hervé, et non de Magdeleine Béjart; il tient, comme Taschereau, comme M. Betïara [comme M. Louis Moland], comme moi, pour très sérieuse et très sincère la déclaration de l'acte du mariage de Molière en ce qui touche la naissance d'Armande de (sic' Béjart. » A. .Ial, Dictionnaire..., p. 184 et 185.

J'ai terminé la longue liste des enfants Béjart-IIervé, et je crois n'avoir rien négligé pour y porter toute l'exactitude et toute la clarté possibles, étant donnés les seuls documents placés à notre disposition.

Au moment où Molière revenait à Paris, en juillet 10iî2, après son fameux voyage dans le Midi à la suite du roi Louis XIII, le père Joseph Béjart existait encore, ainsi que sa femme Marie Hervé, âgée alors de quarante-sept ans ou environ (elle était née vers 1595).

Autour d'eux et avec eux étaient au moins, vivants, cinq de leurs enfants : Magdeleine Béjart, née en 1618; Joseph Béjart [ou Jacques Béjart], né en 1622; Geneviève Béjart, née en 162i; Louis Béjart dit L'éguisé, né en 1630; Armande-Grésinde-Claire-Élisabeth Béjart, n'ayant pas tout à fait six mois (1).

En juillet 1642, Magdeleine se trouvait-elle encore dans le Midi? On ne le sait. Le jeune Poquelin, voulant se mettre au théâtre, fît-il la connaissance de la famille Béjart avant le retour de la belle comédienne dans sa ville natale? On l'ignore.

Mais ce que Von n'ignore pas, mais ce que Von sait très bien, c'est que, tout à la fin de cette même année 4642, Jean-Baptiste Poquelin, alors âgé de vingt et un ans moins quelques jours, très décidé à se faire comédien, était déjà l'amant de Magdeleine Béjart, et qui plus est le successeur et le remplaçant en titre du comte de Modène,

(!) Quant aux autres enfants Béjart, Elisabeth, Anne, Charlotte et Bénigne- Madeleine (nous ne parlons pas de Jacques, qui ne l'ait qu'w» avec Joseph), nul dolte qu'en mars 1643, ils n'existassent déjà plus.

(ce dernier ayant peut-être jeté déjà son dévolu sur Marie Courtin de la Dehors, épouse de Jean-Baptiste de niermite, sieur de Yauselle).

Quant à indiquer très exactement si ce fut tout d'abord sa vive attraction pour le théâtre qui conduisit Molière chez les Béjart et qui lui fit connaître la belle comédienne, ou bien tout au contraire si c'est réellement à Magdeleine directement que la France doit Molière, cette question, longuement controversée, jamais résolue, me semble tout simplement insoluble, puisque nous manquons absolument, à cet égard, de toute espèce de renseignement.

§ II. — Le retour de Magdeleine Béjart à Paris.

Magdeleine Béjart ne paraît pas s'être trouvée. à Paris pendant Tannée 4641 ni les huit ou neuf premiers mois de 1642. Rien de positif, cependant, à cet égard.

« Quant à la vraisemblance..., dit M. Paul Mesnard, que la Béjart avait fait partie, en 1642, d'une troupe appelée à jouer devant le Roi, ceux qui l'ont proposée n'ont fait qu'wne conjecture. Plusieurs, sans déterminer l'époque, ont paru ne pas douter qu'avant « l'Illustre Théâtre » elle n'ait été vue sur quelques scènes dans le Languedoc et le Comtat : c'est encore une supposition un peu affaiblie, mais non démentie absolument par la constatation, découverte dans différents actes, de sa présence à Paris à certaines dates (1636, 1638, 1639 et 1640). » Paul Mesnard, Notice biographique sur Molière, p. 76-77.

Mais que devenait cependant le père de sa fille Françoise, le seigneur de Modène?

« Engagé dans un grand complot formé contre Richelieu et dans la » fameuse ligue confédérée pour le repos de la chrétienté, » M. de Modène, en 1640, abandonna Paris et sa maîtresse [les dates, comme on voit, concordent bien], et suivit le duc de Guise pour se joindre à l'armée rebelle commandée par le comte de Soissons. Il leva à ses frais une compagnie de cavalerie, avec laquelle il prit part au combat de la Marfée, où le comte de Soissons fut mortellement frappé (6 juillet 1641); il se retira alors à Bruxelles avec le duc de Guise, et un arrêt du Parlement, en date du G septembre, le condamna à mort. Contrainte d'user de ses talents pour

140 Chap. II,

vivre et élever son enfant, Madeleine se rejeta alors dans le tripot comique; mais jusqu'à ce jour aucun document n'établit avec certitude qu'elle fit partie de la troupe qui suivit Louis XIII pendant la conquête du Roussillon. » Jules Loiseleur, Les Points obscurs de la vie de Molière, p. 105-J06.

«M. de Modène... se tint coi d'abord à Sedan en 1641, puis dans le Comtat, où l'on a découvert une preuve non douteuse de sa présence en 1642... On le trouve dans le Comtat en octobre 1643, en février 1644 et en janvier 1645. Il peut être dit sans doute que les actes et circonstances que l'on a cités ne supposent sa présence pendant ces années-là qu'à certains moments; il y a néanmoins une circonspection peut-être excessive à ne pas admettre, d'après de si fortes présomptions, que cette résidence a été continuée dans toute la seconde [1644] et prolongée jusque dans la troisième [1645]. Il faut d'ailleurs remarquer qu'un des actes de février 1644, celui du 13, est relatif à la vente d'une grange et de terres faite par le seigneur de Modène à Jean-Baptiste l'Herrnite et à sa femme. Si cette vente ne fut, comme il semble, qu'une libéralité déguisée dont il gratifia une nouvelle maîtresse, il ne vaut vraiment pas la peine de chercher l'infidèle à Paris, près de la Béjart... » Paul Mesnard, Notice biographique sur Molière, p. 93, 94, 95.

De vives clartés semblent se dégager du rapprochement de tous ces faits. Essayons plutôt de bien nous rendre compte.

Le séjour de Magdeleine à Paris cesse d'être établi et prouvé à partir de Tannée 1641. On est assez d'accord pour croire qu'elle fit, vers cette époque, une excursion dans le Midi. Les motifs, pour ce voyage, ne lui manquent pas : le théâtre, son enfant, le père de sa fille. Quant à ce qui est d'abord de ses représentations en Provence, aux eaux de Montfrin, dans le Comtat-Yenaissin, etc., nous ne savons rien de certain à cet égard. Nous serions très disposé à croire qu'elle a voulu revoir sa fille Françoise, emmenée à « la Souquette », dans le Comtat, cinq ans auparavant (cette supposition est nôtre), par Jean-Baptiste l'Herrnite, qui l'avait tenue sur les fonts, et par sa femme. La conjecture, on l'avouera, est assez vraisemblable. Ce bien de la Souquette, situé sur le territoire de Saint-Pierre-de-Vassol, appartenait alors,

notez-le bien, au seigneur de Modène lui-même. La petite Françoise aurait donc été chez son père. Les probabilités augmentent bien plus encore en apprenant que M. de Modène habite précisément le Comtat en 1642, 1043 et années suivantes. C'est donc à la Souquette que Magdeleine aura été, là où résidait sa fille, morte sans douto bientôt après son arrivée, sinon avant, car nul n'en a jamais plus entendu parler.

Magdeleine aura revu son séducteur... Que s'est-il passé entre eux deux? Rien sans doute que de très naturel, le seul motif qui les reliait peut-être l'un à l'autre se trouvant une fois brisé. Elle aura trouvé sa place prise par son amie, à laquelle Modène vendra la Souquette, que rachètera un jour elle-même Magdeleine. Il n'y a plus désormais dans la grange de Saint-Pierre-de- Vassol qu'une seule petite fille, Magdelon, l'enfant du couple L'Hermite de Yauselle, enfant qu'épousera un jour de Modène, quoique ayant vécu avec la mère... Quel triste et singulier inonde!... Mais rien n'indique qu'il y ait eu la moindre brouille entre de Modène et Magdeleine Béjart; au contraire, elle est venue personnellement plus d'une fois à son aide, et ils seront dans la suite parrain cl marraine d'un enfant de Molière et d'Armande (1665), plusieurs années après que nous aurons retrouvé L'Hermite lui-même, sa femme, et Magdelon, la future comtesse, tous trois sur les mêmes planches d'un théâtre de province (1) où jouent aussi Molière, Magdeleine, et « M1Ie Menou » (Armande-Grésinde Béjart). C'est une vraie fantasmagorie.

Quand Magdeleine Béjart revint à Paris, en automne 164-2, elle n'avait plus d'enfant, elle n'avait plus d'amant, elle était absolument libre d'elle-même, dans toute la

(l) Voyez, tome 1er, pages 205 et 200.

142 Chap. II,

force du terme. Elle va assister à la mort de son père, trouver chez sa mère une petite sœur qu'elle ne connaissait pas et qu'elle se mettra à aimer comme sa propre fille, et enfin, faire la connaissance du jeune Jean-Baptiste Poquelin, de quatre ans moins Agé qu'elle, ce qui ne l'empêchera pas de le trouver et charmant et aimable, de lui plaire et de ne pas trop le faire languir. « La malice des choses» ne semble-t-elle pas avoir tout prévu, tout arrangé à l'avance? Toute réalité est une possibilité passée à l'état d'acte.

§ 12. — Commencement des amours de J.-B. Poquelin et de Magdeleine Bêjart.

Molière, à vingt ans, eut donc une maîtresse, une très belle et très intelligente femme, qui restera ensuite son amie pour la vie. Il «lia, nous dit Grimarest (Éd. Pan- » théon, p. 3, col. T), une forte amitié avec la Béjart ». C'est un peu prendre le roman par la fin, mais c'est en même temps émettre un fait scrupuleusement exact :

« La vérité est qu'elle était belle, séduisante par son esprit, dangereuse par la liberté de ses mœurs. Molière, plus jeune qu'elle de quatre ans et dans l'âge des passions, ne devait pas être fort en garde contre les entraînements... N'exigeons donc pas de lui une parfaite sagesse; mais on voudrait trouver l'objet de son premier amour plus digne d'une vie qui, au témoignage des contemporains, autre que les diffamateurs, fut, dans sa maturité, réglée par des sentiments élevés. Souvenons-nous, sans chercher une excuse pour Molière, que l'on ne trouve, bêlas! rien de plus délicat dans les amours de Racine, autrement élevé que le compagnon de jeunesse des Chapelle et dès Cyrano, et qui ne fut exposé que par les soins donnés à la représentation de ses pièces aux séductions des comédiennes. » Paul Mesnard, Notice biographique sur Molière, p. 80 et 81.

Ces amours, il est impossible de les nier. Elles sont attestées par les témoignages les plus sérieux. « Cette » forte amitié, dit encore M. Paul Mesnard (p. 66), à quelque » moment qu'on la fasse commencer, ne saurait être mise

» m doute, et il n'est pas téméraire de lai donner an autre y> nom. Boileau devait être bien informé lorsqu'il disait à » Brosselte que Molière avait été amoureux de la Béjart, » sans donner d'ailleurs de date à cet amour. » M. Loiseleur fait seulement commencer les relations intimes entre Molière et la belle comédienne singulièrement tôt. Nous croyons être dans le vrai, et nous insistons sur ce point, en en plaçant l'origine tout à la fin de l'année 1642. Ces relations intimes sont, du reste, l'explication la plus simple et la plus naturelle de ce fait: l'engagement volontaire et formel du jeune fils de famille, Jean-Baptiste Poquelin, dans une troupe de comédiens. Il ne faut pas douter qu'elles ne reculèrent, qu'elles ne retardèrent les premières manifestations de son libre génie créateur. Ses débuts dans la carrière littéraire proprement dite furent singulièrement lents. La gestion, l'administration d'une troupe, les rôles de tragédie, les mauvaises affaires, les rebutants accueils du public, ses folles amours avec une belle actrice à laquelle il arriva très vite à tout sacrifier, voilà, il faut bien l'avouer, un régime qui n'est pas précisément fait pour inspirer à un jeune homme sans expérience, manquant de temps pour chercher sa voie, une production vivace de la première heure.

Lorsque, un certain nombre d'années après, il adressa ses hommages à la Duparc, qui, dit-on, se montra d'abord pour lui dédaigneuse et hautaine; à la De Brie, qui fut, au contraire, paraît-il, à son égard bonne et compatissante, il avait donc reconnu que l'on peut finir par se lasser d'une maîtresse un peu mûre. Mais cela ne l'éclaira pas suffisamment; et lui aussi il voulut enfin, à son tour, avoir de jeunes, de trop jeunes amours, en épousant une toute jeune fille, n'ayant que la moitié de ses années à lui. On sait ce qui lui arriva.

144 Ghap. II,

Il eut donc un double tort, d'abord en formant, trop jeune, une liaison sérieuse avec une femme plus âgée que lui, et en n'épousant pas, ensuite, vers trente ans, une jeune fille honnête, de famille bourgeoise, et dont l'âge se serait assorti au sien. Mais, quel jeune homme de vingt ans aurait résisté à tentation si vive, et quel homme de quarante ans, en son lieu et place, ne se serait pas marié comme il le fit? On obéit presque toujours, dans la vie, au plus fort motif, qui n'est malheureusement pas toujours le meilleur, et c'est là, cependant, ce qu'on appelle si plaisamment «le libre-arbitre»!... Charles Fourier, sur ce point, a toujours raison : les attractions sont proportionnelles aux destinées! Et Quinault avait raison aussi, j'en ai bien peur, quand il disait, quarante-quatre ans après le millésime 164:2, dans ces vers d'Armide, que tour à tour la musique de Lully et celle de Gluck ont rendus immortels :

On s'étonnerait moins que la saison nouvelle Revînt sans ramener les Heurs et les zéphirs, Que de voir de nos ans la saison la plus belle

Sans l'Amour et sans les plaisirs.

Laissons au tendre Amour la jeunesse en partage; La sagesse a son tems, il ne vient que trop tôt : Ce n'est pas être sage D'être plus sage qu'il ne faut.

Ah ! quelle erreur ! quelle folie !

De ne pas jouir de la vie !

C'est aux jeux, c'est aux amours, Qu'il faut donner les beaux jours.

(Quinault, Armïde, acte II, scène IV.)

— Morale lubrique, tant que vous voudrez, mon cher Boileau; mais si vous-même aviez rencontré, à l'âge de Racine une Champmeslé, à l'âge de Molière une Magdeleine Béjart, eh bien!... vous auriez peut-être fait, avec votre Dulcinée à vous, le troisième couple!...

« On s'est généralement accordé à dire qu'il [Molière] eut d'abord des liaisons avec Madeleine Béjart... Le caractère aimant et facile de notre auteur et l'âme peu cruelle de mademoiselle Béjart, qui se vantait, dit-on, de n'avoir jamais eu jusque-là des faiblesses que pour des gentilshommes (*), nous portent assez à le croire... Quoi qu'il en soit, il parait constant qu'il succéda dans les bonnes grâces de cette comédienne au comte de Modène.» J. Taschereau [livre Ier], p. 15.

Ce fut un épouvantable malheur pour Molière, et dont les conséquences durèrent toute sa vie, que de faire connaissance à vingt ans avec cette triste famille des Béjart, gens sans grande moralité, intrigants, besogneux, tirant toujours, comme on dit vulgairement, le diable par la queue, et se précipitant sur le pauvre jeune homme et sur sa bourse comme sur une riche proie, l'accaparant, l'endoctrinant, laissant agir sur lui les séductions irrésistibles de Magdeleine, l'amenant pieds et poings liés, avec le bandeau de l'amour sur les yeux, à faire association avec eux, à leur apporter son argent (n'oublions pas), à vivre de leur vie bohème, à se mettre du rouge, à recevoir des coups de bâton en public, à se faire histrion, à paraître sur des tréteaux forains, à faire rire un parterre grossier, à se faire siffler, huer, et à recevoir en plein visage des pommes que l'on ne se donnait pas toujours la peine de faire cuire!...

On croit que j'exagère? Qu'on se détrompe : au temps même de la plus belle vogue de Molière et de sa plus grande considération à Paris, on jouait, nous raconte (p. 241) M, Louis Moland, «.l'Amour médecin». Pendant que Molière était en scène, «dans cette dernière pièce, il » fut lancé sur la scène des pierres et le gros bout d'une » pipe à fumer, ce qui interrompit le dialogue pendant

(!) Seule et unique référence : le pamphlet de la Fameuse Comédienne.'... Oh ! la calomnie, la calomnie... Si, donc, nous reproduisons ici cette phrase : « Le caractère à le croire » de M. Jules Taschereau, c'est en avertissant bien et dûment

nos lecteurs de .ne pas ï cuoire.

146 Chap. II,

«quelques instants». Après cette citation, il faut tirer l'échelle!1)!

Qu'on se figure d'une part le fils de famille, honnête et candide, rempli de bonne volonté et d'illusions, sorti tout récemment des bancs de l'école, belle et noble intelligence, croyant au bien, à l'honnêteté, ayant tout étudié, les humanités, la rhétorique, la philosophie (et avec Gassendi!), le droit, — et peut-être «toi aussi (comme dit » Gœthe : commencement de Faust), triste théologie, » — vivant précisément à l'époque où se prépare, en France, toute une pépinière de grands hommes, et ayant doublement besoin, comme honnête Parisien ayant pignon sur rue et comme génie créateur dans sa fleur première, d'un milieu inspirateur et vraiment digne de lui, d'un entourage sain et respectable.

Et de l'autre côté, ce ramassis de bohèmes, de saltimbanques, de pitres de foire, bons enfants si l'on veut, mais dont la mère n'en signe pas moins (le 1 1 juillet 1638), en qualité de marraine, l'acte du baptême de la bâtarde de sa fille, et voit tranquillement, près de quatre ans après, cette dernière prendre un nouvel amant, un tout jeune homme...!

Et c'est dans une pareille toile d'araignée que va se jeter cette pauvre mouche, ce roseau pensant qui sera un jour Molière! C'est parmi ces gens sans élévation d'esprit qu'il va passer ses plus belles années, celles précisément qui ont le plus d'influence, ensuite, sur tout le reste de l'existence, désolant son pauvre père, déshonorant presque ses frères et sœurs, se faisant montrer du doigt, faisant ricaner tous les gens de son quartier, parmi lesquels, du reste, bien des jaloux et des hypocrites: «Vous savez » bien, le petit Jean-Baptiste, le fils du tapissier Poquelin?

(!) Cf. Campardon, nouvelles pièces sur Molière, p. 1"8.

» il vit maritalement au su de tous avec une comédienne : » une belle fille, ma foi, mais une femme de théâtre, une » excommuniée, qui est à tout le monde, et qui a je ne » sais combien d'années de plus que lui. On dit qu'il veut » l'épouser, si ce n'est pas encore déjà fait à l'heure qu'il y> est. » Et les bonnes langues de continuer en allant leur train.

Le théâtre, pour un tout jeune homme n'ayant pas une idée bien réelle de la vie, et même pour l'homme fait ayant conservé toutes les idées et toutes les illusions du jeune âge (voyez Gérard de Nerval!), est l'école la plus dangereuse, la plus décevante et la plus immorale qui existe au monde. Rien n'y est réel, tout y est faux, frelaté, tout y repose sur des semblants, des conventions sans rapport direct avec rien de ce qui existe ici-bas. Que d'esprits sérieux, que d'hommes aimants n'a-t-il pas conduits au désespoir et au suicide?

Il est certain, et je le reconnais hautement, que Molière pouvait beaucoup plus mal rencontrer que cela ne lui est arrivé. Magdeleine Béjart, belle, attrayante et plantureuse créature, à la ruisselante chevelure blond-fauve aux reflets d'or, en 4642 dans toute la force, la fraîcheur et l'éclat de son riche développement, avec cela femme de tète, à la vive intelligence, au bon cœur et à l'incontestable talent, semble bien avoir été ce qu'on peut appeler une bonne fille et une excellente amie. Nous savons d'elle des traits qui l'honorent : venant, avec son argent, personnellement au secours deModène,qui l'avait trompée et remplacée après l'avoir rendue mère; fermant les yeux, plus tard, sur les infidélités, les passades amoureuses de Molière, en ne les considérant que comme de simples peccadilles; ayant conservé pour lui, Molière, une bonne, une solide, une profonde affection; aimant, pro-

148 Ghap. III,

tégeant, traitant sa jeune sœur et filleule Armande absolument comme elle aurait traité sa propre enfant, si bien que ceux qui l'entouraient, qui ne le sait? s'y sont absolument trompés; mariant ensemble son ancien amant [Molière] et sa petite sœur [Armande], les dotant indirectement et par-dessous main, et leur laissant plus tard toute la fortune qu'elle avait su amasser, Magdeleine n'était certainement pas une femme ordinaire ni un cœur sec, et il n'est que juste de lui reconnaître d'excellents côtés.

Mais elle étouffa tout à fait chez Molière, sans surtout s'en être jamais doutée, cette fine fleur d'exquise délicatesse, ces sentiments d'aspiration vers l'idéal qui se développent si puissamment, avec le temps, chez un jeune homme bien doué, et qui rejaillissent plus tard si heureusement sur son caractère et toute sa personne.

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