LES RECHERCHES : MOLIÈRE ET LES BÉJART EN
1. Jean-Baptiste Poquelin annonce à son père qu'il veut se faire comédien.—' § 2. Le maître d'écriture Georges Pinel. — § 3. Mort du père Joseph Béjart; renonciation à sa succession faite par sa veuve au nom de ses cinq enfants survivants. — § 4. Baptême d'Armande-Grésinde Béjart. — § S. Jean-Baptiste Poquelin prend le nom de Molière. — § 6. Fondation de l'Illustre Théâtre. (30 juin IGW.)— § 7. Les répétitions de la nouvelle association; le répertoire tragique.— § 8. Le jeu de paume des Mestayers. — § 9. Séjour à Rouen de la nouvelle troupe.— § 10. Retour à Paris; transformation du jeu de paume des Mestayers en salle de spectacle; préparatifs pour l'inauguration de «l'Illustre Théâtre ». (Fin décembre 1643.)
§ 1. — Jean-Baptiste Poquelin annonce à son père qu'il veut se faire comédien.
« L'année 1643 fait époque dans la vie de Molière ; il la commence en se séparant de sa famille, se lie... avec les Béjard, dont l'existence sera désormais inséparable de la sienne, et la termine en paraissant pour la première fois sur un théâtre. » Eudore Soui.iè, Recherches..., p. 29-30.
« ... Dès la fin de décembre [1642], le jeune étudiant, qui allait bientôt quitter le nom de son père pour prendre celui qu'il a rendu si célèbre, entrait définitivement dans la carrière dramatique. La preuve en est dans un acte, en date du 6 janvier 1643, par lequel Jean-Baptiste Poquelin reçoit de son père une somme de 630 livres, tant en avancement d'hoirie que sur ce qui lui revenait de la succession maternelle, et lui rétrocède ses droits à la charge de valet de chambre tapissier du Roi, le priant d'en assurer la survivance à tel autre de ses enfants qu'il lui plairait choisir. » ■Iules Loiseleur, Les Points obscurs..., p. 111.
« Tout imparfaite qu'elle est, la rétrocession du 6 janvier 1643 n'en décèle pas moins une rupture définitive avec les projets antérieurs et l'adoption d'une autre voie que celle du barreau. » Jules Loiseleur, Les Points obscurs..., p. 113.
« C'est à l'âge de vingt et un ans, qui n'était pas alors celui de la majorité, que Molière, déjà lié sans doute avec les « enfants de famille » qui allaient être ses camarades de théâtre, renonce à la profession et à la charge de son père. Le 6 janvier 1643, il reconnaît par une lettre et par une quittance avoir reçu de son père, « pour l'employer à l'effet y mentionné, » la somme de six cent trente livres en avance « tant de ce qui «lui pouvoit appartenir de la succession de sa mère qu'en avancement 8 d'hoirie future de sondit père, qu'il auroit prié et requis de faire pour- » voir de ladite charge de tapissier du Roi dont il avoit la survivance tel » autre de ses enfants qu'il lui plairoit, et se seroit démis de tout droit ■ qu'il y pourroit prétendre, pour en disposer par sondit père ainsi qu'il » verroit bon êtreC1). » Eudore Soulié, Recherches..., p. 28.
« Si la quittance elle-même nous avait été conservée, au lieu de l'analyse qu'on en trouve dans l'inventaire fait après la rnort de Jean Poquelin, il est difficile de mettre en doute que la mention de l'emploi de la somme y indiquât les dépenses à faire pour une entreprise, sinon désignée en termes formels, au moins connue du père, comme devant être l'établissement d'une troupe comique. Le démissionnaire de l'avantageuse et honorable charge n'avait pu expliquer sa renonciation que par l'aveu du choix de la nouvelle carrière où il se jetait. » Paul Mesnard, Notice biographique sur Molière, p. 68.
Grimarest nous dit (la Vie de M. de Molière, p. 18) « que » les parents de Molière essayèrent, par toutes sortes de » voies, de le détourner de sa résolution » de se faire comédien; mais, ajoute-t-il, «ce fut inutilement: sa
(i) « Document n° XXXVII, cote quatre, page 227. Molière avait retrouvé dans les papiers de son père cette quittance et d'autres pièces relatives à sa démission ; elles sont indiquées dans la cote dix de son inventaire. [Document n° XLV.] » Eldore Soclié, Recherches.... p. 28-29, note A.
Celte quittance, passée par-devant Desprez et Levasseur, notaires, le sixième janvier mil six cent quarante-trois, n'a pas été retrouvée. (Cf. note 2 de la page 227 des Recherches sur Volière d'Eudore Soulié.)
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» passion pour la comédie l'emportait sur toutes leurs Braisons.» Taschereau nous montre aussi, mais cent vingt-cinq ans après Grimarest, « ses parents, désolés de » ne pouvoir soustraire leur nom au mépris attaché alors î> à la profession de comédien par un préjugé qui existait » presque avec la même force longtemps encore après » sa mort. » (Histoire de Molière, p. 8.)
« La famille de Molière ne fit pas moins d'efforts pour le détourner de cette carrière qu'elle n'eu avait fait naguère (??...) pour le déterminer à rester ignorant. Si elle avait vu sa perte dans le premier parti, elle voyait sa damnation dans le second... — La vanité de ses parents avait été vivement blessée, leur ressentiment fut long. Hormis son père et son beaufrère, aucun d'eux, en 1662, ne signa son acte de mariage. Vainement, quand il fut établi à Paris avec sa troupe, donna-t-il aux Poquelin leurs entrées : nul n'en voulut profiter. Il fut exclu de l'arbre généalogique qu'uQ d'eux fit dresser. Aveugle empire du préjugé! Le grand poète, l'homme de génie ne put faire absoudre le comédien. Vaine sottise! Que serait aujourd'hui le nom de Poquelin séparé de celui de Molière^)'? (P. 9-10.)
» Si, au moment de monter sur la scène, il sut résister aux sollicitations qu'on lui adressa pour l'en détourner... il n'en fut pas moins cruellement affligé de la conduite de sa famille à son égard. Mais l'amour de son art, l'inspiration de son génie l'avaient guidé dans sa... démarche... Il ne fallait rien moins que ces considérations pour l'empêcher de se rendre aux vœux des siens, quelque insolente (?...) que fût la manière dont ils les exprimèrent. » J. Taschereau, Histoire de Molière, 3e édition, p. 10.
Dans les dernières années de sa vie, s'il faut en croire Grimarest, Molière aurait fortement détourné un jeune homme ayant la vocation du théâtre, et, mieux que cela, d'excellentes dispositions, et dont le père était un avocat ayant une certaine fortune, de monter sur les planches et de se faire comédien. Nous ne reproduirons pas cette scène, peut-être fantaisiste, et dans laquelle figure aussi Chapelle, que raconte (p. 233 et suivantes) Grimarest et
(' ) « Œuvres de Molière, avec les remarques de Bret, 1773, tome I, pages 52 et 75. — Molière, drame en cinq actes, imité de Goldoni, par Mercier, 1776, page 193, note. Les faits rapportés dans cet alinéa, — ajoute Taschereau (p. 10, note 1), — sont presque textuellement empruntées à Brct et à Mercier, » — Ce n'est pas ce qui les rend plus vraisemblables!
qu'abrège (p. 10-11) J. Taschereau; mais nous allons donner seulement la tirade caractéristique que Grimarest, en cette occasion, attribue à Molière, et dans laquelle, sous une rédaction sans doute très embellie, peuvent cependant se retrouver quelques propos réellement tenu::' par l'auteur du Misanthrope :
«Je vous conseille, lui dit Molière, de prendre la profession de votre père : la notre ne vous convient point; c'est la dernière ressource de ceux qui ne sauraient mieux faire, ou des libertins qui veulent se soustraire au travail. D'ailleurs, c'est enfoncer le poignard dans le cœur de vos parents que de monter sur le théâtre ; vous en savez les raisons : je me suis toujours reproché d'avoir donné ce déplaisir à ma famille; et je vous avoue que si c'était à recommencer, je ne choisirais jamais cette profession. Vous croyez peut-être, ajouta-t-il, qu'elle a ses agréments; vous vous trompez. Il est vrai que nous sommes en apparence recherchés des grands seigneurs, mais ils nous assujettissent à leurs plaisirs, et c'est la plus triste de toutes les situations que d'être l'esclave de leur fantaisie. Le reste du monde nous regarde comme des gens perclus, et nous méprise. Ainsi, monsieur, quittez un dessein si contraire à votre bonheur et à votre repos. Si vous étiez dans le besoin, je pourrais vous rendre mes services; mais, je ne vous le cèle point, je vous serais plutôt un obstacle. » [Grimarest.]
« Quoique l'on ait peine à ne croire à aucun mécontentement du père de Molière, les documents authentiques laissent à ce sujet des doutes. Ils engagent tout au moins à ne pas s'imaginer que la résistance paternelle ait été très ferme. La somme avancée par Jean Poquelin à son fils, et dont le refus eût été une tentative sérieuse d'empêchement, dénonce une assez prompte complaisance; et des transactions ultérieures auxquelles il se prêta montrent que cette complaisance ne fut pas la dernière. Soulié a fait remarquer que Molière, en 1643, n'avait que vingt et un ans (et même, le 6 janvier, il s'en fallait de quelques jours), et qu'en ce temps-là on n'était pas encore majeur à cet âge. Pour la majorité parfaite, il fallait l'âge de vingt-cinq ans. Molière parait donc avoir eu un bonhomme de père indulgent jusqu'à la faiblesse, on pourrait même dire un peu Géronte, à qui auraient sufli quelques vaines objections et remontrances. On avait eu déjà une preuve, non sans doute de sa faiblesse, mais de sa grande bonté C1), dans la forte instruction qu'il fit ou laissa donner à son fils. » Paul Mesnard, Notice, p. 70.
(i) « Un excès de cette bonté, dans un grave relâchement de son autorité paternelle, est plus probable que son insouciance du sort de l'obstiné jeune homme... S'il eut plus énergiquement soutenu son opposition, comme on sait par l'événement ce que l'avenir réservait ii Molière, on pourrait la trouver regrettable. Rien cependant n'aurait dû lui paraitre plus prudent, plus conforme a son devoir... (P. 70.)
» En dépit donc des traces, qui sont restées, de l'indulgence de Jean Poquelin, nous comprendrions mal que la famille de Molière ne lui en ait pas du tout voulu
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§ 2. — Le maître d'écriture Georges Pinel.
«Perrault, dit M. Jules Loiseleur (les Points obscurs, p. 113-114), nous a conservé le souvenir de ces luttes intérieures... qui avaient... précédé cet acte décisif; de ces efforts désespérés qui furent mis en œuvre par Jean Poquelin pour détourner son fils aîné du parti périlleux qu'il prenait. C'est le moment où l'ancien maître du jeune Jean -Baptiste, ce Georges Pinel qui avait des obligations envers Poquelin père, car il lui avait emprunté le 25 juin 1641 une somme de cent douze livres, c'est le moment, disons-nous, où Pinel est requis par ce père désolé de faire fléchir la détermination du fils insoumis, et, loin d'y réussir, se fait lui-même l'auxiliaire de ses projets et se laisse enrôler dans la nouvelle troupe. »
Voici le récit de Fauteur des Contes des Fées :
« Son père lui envoya le maître chez qui il l'avoit mis en pension, pendant les premières années de ses études, espérant que par l'autorité que ce maître avoit eue sur lui pendant ces temps-là, il pourroit le ramener à son devoir. Mais bien loin que le maître lui persuadât de quitter la profession de comédien, le jeune Molière lui persuada d'embrasser la même profession, et d'être le docteur de leur comédie, lui ayant représenté que le peu de latin qu'il savoit le rendroit capable d'en bien faire le personnage, et que la vie qu'ils mèneroient seroit bien plus agréable que celle d'un homme qui tient des pensionnaires. » Charles Perrault, Les Hommes illustres qui ont paru en France pendant ce siècle, 1696, in-f°,
t. 1er, p. 79(1).
ce Ces enjolivements sont suspects, sans doute, dit » M. Louis Moland (p. 40); mais le fond, selon toute ap-
de son équipée. C'était vraiment une chute. Le génie qui l'en a relevé, et très haut, ne se prévoyait pas... (P. 71.)
» Il est probable que Jean Poquelin ne fut pas satisfait, et que, s'il céda, ce fut seulement après quelque essai, si peu énergique qu'il ait été, de résistance à une résolution opiniâtre. Ce qui ne devait pas lui coûter le moins, c'était de renoncer à l'espoir de transmettre à son fils aine sa charge dans la maison du Roi. Peut-être se flattait-il cependant que dans la désertion de ce fils il n'y avait rien d'irrévocable. » PaulMesnard, Notice biographique, p. 71. (M Grimarest nous dit à ce sujet, page 3, colonne 1, de l'édition Panthéon : « Un auteur grave nous fait un conte au sujet du parti que Molière avait pris de jouer la comédie. 11 avance que sa famille, alarmée de ce dangereux dessein, lui envoya un ecclésiastique (sic) pour lui représenter qu'il perdait entièrement l'honneur de sa famille; qu'il plongeait ses parents dans de douloureux déplaisirs. et qu'enfin il risquoit son salut d'embrasser une profession contre les bonnes mœurs, et condamnée par l'Église; mais, qu'après avoir écouté tranquillement l'ecclésiastique, Molière parla à son tour avec tant de force en faveur du théâtre qu'il séduisit l'esprit de celui qui le vouloit convertir, et l'emmena avec lui pour jouer la comédie. Ce fait est absolument inventé par les personnes de qui M. Perrault peut l'avoir pris pour nous le donner; et quand je n'en aurais pas de certitude, le lecteur, à la première réflexion, présumera avec moi que ce fait n'a
)> parence, est véritable. » Et M. Paul Mesnard dit (p. 68) qu'ail est probable» que Perrault avait recueilli une tradition « en parlant » expressément de l'opposition du père, qui, « fâché du parti que son fils avoit pris, le » fit solliciter par tout ce qu'il avoit d'amis de quitter cette » pensée, promettant, s'il vouloit revenir chez lui, de lui » acheter une charge telle qu'il la souhaiteroit, pourvu » qu'elle n'excédât pas ses forces. » — « Cette circons- •» tance d'une promesse si engageante, Perrault ne l'avait » sans doute pas inventée. »
Mais cette «tradition», M. Paul Mesnard, «sans oser » dire qu'elle fût entièrement fausse, » ne consentirait pas à l'accepter «sans faire de réserves sur... l'anecdote » du maître chez qui Molière avait été mis en pension » pendant les premières années de ses études » (p. 68).
«Georges Pinel, qui prit pour le théâtre le nom de la Cousture, était maître écrivain. Comme il pouvait avoir donné à Molière les leçons, soit de belle écriture, soit de comptes, dont les jeunes gens, leurs études terminées, avaient souvent besoin pour leur profession, on a cru reconnaître en lui le maître de pension dont Perrault a fait le héros de la plaisante et peu vraisemblable histoire du négociateur, mal choisi par Jean Poquelin. — M. Auguste Vitu, dans le Jeu de paume des Mestayers (Paris, A. Lemerre, 1883), pages 47-49, a très bien établi que de telles leço>is étaient données par les maîtres experts et jurés écrivains arithméticiens, qui admettaient des pensionnaires internes. » Paul Mesnard, Notice biographique, p. 79 et note 2.
« Grâce à l'inventaire l'ait après le décès du père de Molière, nous avons sur ce personnage — Georges Pinel — un renseignement bien curieux. Le 25 juin 1641, Georges Pinel (*), maître écrivain à Paris, reconnaît
aucune vrai-semblance. 11 est vrai que les parents de Molière essayèrent, par toutes sortes de voies, de le détourner de sa résolution; mais ce fut inutilement. Sa passion pour la comédie l'emportait sur toutes leurs raisons. »
Aimé-Martin, en note de ladite page de l'édition Panthéon, est d'un avis contraire à celui de Grimarest. Il dit à ce sujet :
« Perrault, qui raconte cette anecdote, parle d'un maître de pension, et non d'un ecclésiastique. Le fait ainsi rétabli n'a rien d'invraisemblable. On peut croire que Molière composa le Maître d'école, le Docteur amoureux, les Trois Docteurs rivaux, et le rôle de Me lapinas te pour son maître de pension. On sait avec quel soin il appropriait ses rôles au caractère de ses acteurs. »
(l) Je retrouve ce nom de I'inel dans une des branches de ma propre généalogie, — car j'ai fait nia généalogie. Plusieurs années avant l'incendie de 1871, je les ai parcourues, moi aussi, ces vastes salles de l'avenue Victoria, à la préfecture de la
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devoir à Jean Poqnelin une somme de cent soixante-douze livres, et le l"r août 1043, le même Pinel et Anne Pernay, sa femme, souscrivent une obligation de cent soixante livres, également au profit du père de Molière (Document XXXYil, cote neuf). Cette profession de maître écrivain exercée par Georges Pinel cinq mois avant de se trouver parmi les comédiens
Seine, renfermant ces archives si précieuses que personne, hélas! ne pourra jamais plus consulter. Je les ai eus entre les mains, ces registres de Saint-Sulpice, de Saint-Étienne-du-Mont, etc., contenant les signatures tracées par mes ancêtres. J'ai fait prendre copie de tous les actes qui m'intéressaient directement, et depuis le double incendie qui nous a privés de tant de richesses historiques et familiales, moi seul au monde je les possède.
Avant qu'ils soient perdus, dispersés, anéantis, comme ils le seront certainement après ma mort, je ne crois pas (moi qui fournis et reproduis dans les présentes pages tant d'actes de baptêmes, de mariages, de décès) que l'on trouve mauvais de me voir donner, dans cette simple note, la liyne directe, qu'il serait aujourd'hui impossible de reconstituer en dehors de mes propres archives, de tous mes ascendants et ascendantes depuis l'origine de l'état civil en « France »(a) et en Valois jusqu'à nos jours. Si je n'ai pas pu remonter plus haut que mon septième ascendant, c'est uniquement parce que, au ivi« siècle, les registres de Fontenay-en-Franee (aujourd'hui Fontenay-les-Louvres) se contentent de donner les noms de chaque enfant baptisé sans y ajouter ceux de leurs père et mère. Sans cela, il m'aurait été possible d'ajouter plusieurs nouveaux termes supérieurs à cette curieuse échelle généalogique.
VIII. — Loquin (Mathurin), époux de Bonnefoy (Mathurine), mariés tous deux à Fontènay-eri-France (auj. Seine-et-Oise) en 1602.
VII. — Loquin (Nicolas), /ils des précédents, baptisé paroisse de Fontenay-en- France (auj. Sefne-et-Oise), le 18 novembre 101-4; époux de Sendrin (Marie), baptisée à Luzarches (auj. Seine-et-Oise), du diocèse de Paris, le 31 aoust 1616. — Mariés tous deux à Luzarches (auj. Seine-et-Oise), du diocèse de Paris, en 1645.
VI. — Loquin (Charles), /ils des précédents, baptisé à Luzarches (auj. Seine-et- Oise), du diocèse de Paris, le 30 may 1666; époux de Hudde (Marie), baptisée à Luzarches (auj. Seine-et-Oise). du diocèse de Paris, le 30 mai 1C66. — Mariés tous deux à Luzarches (auj. Seine-et-Oise), du diocèse de Paris, le 9 janvier 1685.
V. — Loquin (Charlesi. fils des précédents, né à Luzarches (auj. Seine-et-Oise), du diocèse de Paris, le 5 janvier 1090; époux de Pinel (Louise-Nicole), veuve de Itemond (Gilles), née à Paris en 1690. — Mariés tous deux à Paris, paroisse Saint- Sulpice. le 8 février 1721.
IV. — Loquin (Jacques), /ils des précédents, baptisé à Paris, à l'église Saint-Sulpice, le 30 mars 1727; époux de Robert (Marie-Françoise), née à Paris, paroisse Saint-Étienne-du-Mont, l£ 22 février 1729. — Mariés tous deux à Paris, à l'église Saint-Étienne-du-Mont, le 9 février 1750.
III. — Loquin (René-Antoine), fils des précédents, né le 6 décembre 1761, à Paris, rue Montagne-Sainte-Geneviève, paroisse de Saint-Étienne-du-Mont; époux de du Grocq (Magdeleine-Julie), née à Campeaux (auj. Oise), le 12 juin 1769. — Mariés tous deux à Paris, division du Panthéon, 12e arrondissement, le -i ventôse an VI de la République.
IL — Loquin (François-Paul), /ils des précédents, ne le XXVI thermidor, an VII de la République, à Paris, rue Feydeau, n° 235; époux de Lavigne (Félicie-Joséphine), née le 20 janvier 1812, a Paris, division des Tuileries. 1er arrondissement, rue Ncuve-du-Luxembourg, n° -4. — Mariés tous deux à Orléans (Loiret), le 3 octobre 1832.
1. — Loquin (Anatole), fils des précédents, né le 22 février 1834, à Orléans (Loiret), faubourg Saint-Marceau, rue Dauphine, n° 2; époux de Rigondet (Hermance-Rosalie-Philomène), née le 18 janvier 1837, en la commune de la Tour-de-Carol (Pyrénées-Orientales). — Mariés tous deux à Lorient (Morbihan), le 27 octobre 1856.
(«) On sait ce qu'on entendait autrefois par ce mot de France: un petit pays contenant Fontenay en France, Mareil en France, Chastenay en France, et quelques autres communes. C'est la contrée qu'avait habitée Gérard de Nerval pendant sa première jeunesse.
de l'Illustre Théâtre, fait tout de suite penser à l'anecdote racontée par Charles Perrault et dénaturée par Grimarest... Au lieu d'un maître do pension on a dans l'Illustre Théâtre un maître écrivain, et le récit de Perrault devient très vraisemblable. » EubORE Soulié, Recherches sur Molière et sur sa famille, p. 35 et 36 (1).
Après avoir quitté l'Illustre Théâtre, Georges Pinel — fait très exact quoique assez peu connu — continua de jouer la comédie. Nous trouvons dans le petit volume : Molière jugé par ses contemporains, publié en 1877 par l'éditeur Isidore Liseux, les lignes suivantes — qui ne font pas tout à fait double emploi avec la fin de la note [cf. ci-dessous] du précédent alinéa qu'elles corroborent, car elles nous donnent un nom un peu différent pour le directeur de théâtre de Georges Pinel à Lyon :
« Ce premier maître de Molière serait Georges Pinel, qui fut en effet l'un des fondateurs de V Illustre Théâtre. Il se sépara de la troupe dès 1645; mais on le retrouve à Lyon quatre ans plus tard, dans une troupe rivale de celle de Molière, dirigée par Sabran Mitarat, dit La Source; son nom de théâtre était La Couture. A.-P. Malassis. Note des pages 142-143 de la Notice de Charles Perrault sur Molière.
§ 3. — Mort du père Joseph Be'jart. — Renonciation à sa succession faite, par sa veuve, au nom de ses cinq enfants survivants.
Le père Joseph Béjart, « sieur de Belleville, » est mort, peut-être à la campagne, très probablement au commencement de 1 G43 . Il ne laissait que cinq enfants; et la preuve de ce fait, que nous allons donner tout à l'heure, anéantit en même temps futilité de la remarque faite
(!) « Seulement, — ajoute ici Eudore Soulié, — Georges Pinel dut se dégoûter bien vite du théâtre et en revenir à ses leçons d'écriture, car on ne le retrouve plus en 16-io parmi les associés de Molière. » (Recherches.... p. 36.) — On a cependant retrouvé son nom depuis parmi les artistes d'une autre troupe :
« Parmi les troupes qui étaient à Lyon en 1653 dans le même temps que celle-n
[cté Molière], la moins indigne de rivaliser avec elle paraît avoir été celle qui
avait pour chef Abraham Mitallat, dit la Source, qui l'avait établie en 1644 a Lyon, où il la maintint plusieurs années avec succès. Un des premiers camarades de Molière. Georges Pinel de la Cousture, avait passé dans ses rangs. » Paul Mesnard, Notice biographique sur Molicre, p. 131-132. — Voir ci-dessus, dans notre texte, une autre citation sur la seeonde troupe dans laquelle s'engagea ensuite Georges Pinel.
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par Jal, page 178 de son Dictionnaire, qu'on ne saurait induire d'une manière absolue la mort des autres enfants de ne pas les voir figurer sur les actes de mariage d'Armande ni de Geneviève. Déjà morts tous les quatre en 1643, il y avait de trop bonnes raisons en effet pour ne plus pouvoir les retrouver vivants en 4662, en 1664, en 4672!...
« La date de la mort de Joseph Béjart, dit M. A. Jal, m'est restée inconnue; je l'ai cherchée dans les registres de toutes les paroisses de Paris sans en trouver la mention, et cette absence de l'acte mortuaire du père de la « petite non baptisée », coïncidant avec celle du baptême de cette enfant, m'a suggéré une idée qu'on trouvera, je crois, vraisemblable. Armande, qui n'est inscrite aux registres d'aucune des paroisses de Paris, naquit probablement à la campagne, dans quelque village voisin de Paris où son père avait un logis. Joseph Béjart y mourut,... il y fut enterré. » A. Jal, Dictionnaire... p. 185.
Ce village voisin de Paris, M. Loiseleur le connaît, il le nomme (Points obscurs, p. 384) : « Selon nos conjectures, » ce serait dans une maisonnette du bourg Saint- Antoine- » des-Champs [sur le chemin de Picpus] qu'Armande aurait » vu le jour et que Joseph Béjart serait passé de vie à » trépas. » — Il faut surtout 'se garder de confondre l'église du bourg Saint-Antoine-des-Champs et l'église parisienne de Saint-Nicolasdes-Champs, dont le registre des baptêmes avait été compulsé par Jal, et où ce dernier a même découvert deux actes se rapportant à des collatéraux des Béjart (*).
Nous arrivons au fameux acte de renonciation (10 mars et 10 juin 1643) qui nous prouve que «la petite non bap- » Usée » était née déjà « avant que, dit M. Jal (Diction- » naire..., p. 185), — par les conseils de Pierre Béjart, le » procureur, son beau frère, — Marie Hervé » s'occupât de le faire dresser. « Fort probablement, » ajoute M. Jal, « Marie Hervé avait dû se hâter, de peur de se voir assié-
(i) Charles Béjart, parrain en 1618 (Jal, p. 177); Claude de la Bruyère, tenu sur les fonts par Nicolas Béjart le 18 septembre 1619 (Jal, p. 177).
» ger par les créanciers de son époux, mort, par consé- » quent, très peu de temps avant le 10 mars. » Cette pièce si importante, découverte aux Archives de l'Empire, Minutes du Châtelet, Y 3912, par M. Eudore Soulié, a été publiée par lui dans ses Recherches sur Molière, pages 172 et 173, dont elle forme le document VIII. En voici le texte :
« Renonciation de Marie Hervé, pour ses enfants, à la succession de Joseph JBëjard, leur père.
y> L'an mil six cent quarante-trois, le mardi dixième mars, par devant nous Antoine Ferrand, etc. (*), est comparue Marie Hervé, veuve de feu Georges (2) Béjart, vivant huissier des eaux et forêts de Fiance à la table de marbre à Paris, au nom et comme tutrice de Joseph (3), Magdeleine (4), Geneviève (*), Louis (6) et une petite non baptisée (7), mineurs (8) dudit
(!) « Ses titres, d'après d'autres actes émanant de ce magistrat, sont : « conseiller » du Roi et lieutenant particulier civil et assesseur criminel en la ville, prévôté et » vicomte de Paris; » son hôtel était rue Serpente. » Eudoke Soulié, Recherches. ... p. 17-2, note 1.
(J) « Ce prénom est une erreur, ainsi que le prouvent tous les autres actes relatifs a Joseph Béjart, entre autres celui passé devant le lieutenant civil Moreau, et dont voici un extrait : « L'an mil six cent trente-six, le jeudi dixième janvier, vu par » nous, Michel Moreau, etc., la requête à nous présentée et baillée par écrit par » Magdeleine Béjart, fille émancipée d'âge, procédant sous l'autorité de Simon » Courtin, bourgeois de Paris, dépositive qu'elle se seroit rendue adjudicataire d'une ■'petite maison et jardin, sise au cul de sac de la rue de Thorigny, moyennant la " somme de quatre mille dix livres, etc., laquelle somme ladite exposante n'a » quant à présent et lui convient de trouver la somme de deux mille livres pour » payer le prix de l'adjudication de la dite maison et jardin; mais d'autant qu'elle » trouve personnes qui lui veulent prêter ladite somme en le faisant consentir de » ses parents et amis, elle auroit requis notre ordonnance pour faire appeler » devant nous ses parents et amis; laquelle nous lui aurions octroyée, etc., sui- » vaut laquelle sont comparus : sieur Joseph Béjard, huissier ordinaire du Roi, père, » Pierre Béjard, oncle paternel, Raoul du Guerner, chef du gobelet du Roi, allié, Denis Cordelle, avocat en Parlement, Pierre Baret, bourgeois de Paris, Antoine Grumière, fourrier du corps du Roi, Simon Bedeau, amis, auxquels nous avons fait faire le serment de nous donner avis sur le contenu ci-dessus, lesquels, après serment, « sont d'avis que ladite Magdeleine Béjart, assistée de son curateur, » emprunte la somme de deux mille livres, etc. « [Archives de l'Empire, Minutes du Châtelet, Y, 3903,] Eudore Soulié, Recherches sur Molière, p. 172, note 2.
(3) Jacques [dit Joseph] Béjart, baptisé le 11 février 1622. — Il a été enterré le -26 mai 1659 sous le nom de Joseph. Au surplus, ne venons-nous pas de voir Joseph Béjart le père appelé très inexactement « Georges Béjart »? — Jacques Béjart était parfaitement mineur en 1643.
(♦) Magdeleine Béjart, baptisée le 8 janvier 1618.
(s) Geneviève Béjart, baptisée le 2 juillet 1624, et non pas surtout vers 1031 .
(6) Louis Béjart, baptisé le 4 décembre 1630.
0) Annande-Grésinde-Claire-Élisabelh Béjart, née au commencement de 1612, baptisée en mars ou avril 1643, ainsi que nous l'établirons tout à l'heure dans notre § 1.
(8) Tous sont mineurs, à l'exception de Magdeleine, baptisée tout au commence-
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défunt et elle; laquelle nous a dit et remontré que la succession dudit défunt son mari est chargée de grandes dettes et que n'y a aucuns biens en icelle pour les acquitter, et craint que si elle appréhende icelle pour sesdits enfants qu'elle ne leur soit plus onéreuse que profitable, icelle désireroit de y renoncer pour sesdits enfants, ce qu'elle doute pouvoir valablement faire sans l'avis des parents et amis desdits mineurs qu'elle a requis s'assembler pour donner [sic] sur ladite renonciation; suivant laquelle requête est comparu Gabriel Renard, sieur de Sainte Marie, Me Pierre Pillon,
procureur au chàtelet, Me Bérenger ('), procureur audit chàtelet,
Me Pierre Béjart, procureur audit chàtelet, oncle paternel, Simon Bedeau, maître sellier lormier (2), à Paris, subrogé tuteur desdits mineurs, Mes Jacques Buyars? Jean Freyal, maître tailleurs d'habits, Jean Fourault, bourgeois de Paris, amis, auxquels avons fait faire le serment de donner bon et fidèle avis sur ladite renonciation, lesquels, après serment par eux fait ont dit qu'(7s sont d'avis que ladite veuve renonce pour lesdits mineurs à la succession dudit défunt leur père, comme leur étant icelle plus onéreuse que profitable.
» Sur quoi nous ordonnons qu'il en sera fait rapport au conseil.
» Il sera dit par délibération du conseil qu'il est permis à ladite veuve, audit nom de tutrice desdits mineurs, de renoncer pour eux à la succession dudit défunt leur père, comme leur étant icelle plus onéreuse que profitable, attendu les dettes dont elle est chargée, et ce suivant Vania desdits parens et amis; la renonciation qui sera laite avons approuvé et homologué. A. Ferrand.
» Et le mercredi 10 juin audit an 1643 est comparue ladite Hervé, laquelle, audit nom de tutrice des enfants mineurs dudit défunt et d'elle, après avoir pris le consentement ci-dessus, a renoncé à la succession dudit défunt, leur père, comme leur étant icelle plus onéreuse que profitable. Marie Herué. » Ecdoke Soulié, Recherches sur Molière et sur sa famille, p. 172 et 173.
On sait tout ce qu'a dit, tout ce qu'a fait valoir M. J. Loiseleur contre la validité de l'acte que nous venons de transcrire. Deux simples phrases déjà citées par nous, de M. Louis Moland, à mon avis réduisent à néant toutes ces ingénieuses critiques. Voici la première :
« Renoncer à une succession où il n'y a que des dettes » est un acte qu'on simplifie autant que possible. Sur
nient de l'année 1618 [le 8 janvier]. L'aîné des garçons, — en réalité le cadet de Magdeleine,— est placé adroitement en lùte de la liste. Lui est certainement mineur. si. comme tout tend à le faire croire, Joseph et Jacques ne forment bien, en réalité, qu'un seul et même personnage.
(!) i» Son prénom n'est pas rempli, » Eudore Soilik, Recherches sur Molière, p. 173, note 1.
(*) «Maître sellier lormier, carrossier. • Furetière.
» cinq enfants il y avait trois mineurs; cela suffisait pour » que tous les enfants fussent désignés comme tels, du » moment où l'on était assuré qu'il ne s'élèverait de pro- » testation d'aucune part. » (P. 183.) — Mais il n'y avait pas seulement trois mineurs sur cinq, il y en avait bel et bien quatre : Jacques Béjart, l'aîné des garçons, appelé plus tard Joseph, ayant été baptisé le 11 février 1622!...
Voici la seconde phrase de M. Moland qui réfute victorieusement, selon nous, les raisons données par M. J. Loiseleur pour contester la validité de l'acte que nous venons de reproduire: «Marie Hervé avait eu une fille en 1639 [Bénigne-Magdeleine Béjart, «baptisée à Paris, » paroisse Saint-Sauveur, le 20 novembre 1639!...], c'est- » à-dire trois ans avant de donner le jour à Armande, ce » qui montre que chez elle la fécondité n avait pas été inter- » rompue, et ce qui rendrait le cas moins surprenant. » (P. 185.)
Et puis, n'est-il pas établi qu'au mois de février ou de mars 1642, Marie Hervé, femme de Joseph Béjard père, n'avait que quarante-sept ans? Le Recueil des épitaphes de r église, charniers et cimetière de l'église Saint-Paul, cité par M. l'abbé Valentin Dufour dans le Moliériste, mai 1883, page 51, ne le prouve-t-il pas jusqu'à la dernière évidence?...
§ 4. — Baptême d'Armcuide-Grêsinde Béjart.
Magdeleine Béjart avait tenu, sur les fonts de baptême de l'église Saint-Sauveur à Paris, en qualité de marraine, une petite sœur [Bénigne-Magdeleine] que venaient de lui donner ses parents.
L'enfant, baptisée le 20 novembre 1639, ne vécut pas.
Au moment où Magdeleine partit de Paris, dans le cours de l'année 1641, pour aller dans le Midi, probablement
160 Ciiap. III,
dans cette propriété de la Souquette quelle devait acquérir un jour, sa mère, Marie Hervé, se trouvait déjà de nouveau enceinte.
Quant elle revint à Paris, Magdeleine Béjart n'avait plus ni filleule ni enfant : Bénigne et Françoise étaient mortes; elle n'avait plus d'amant : Modène était devenu celui de son amie Marie Courtin de la Dehors, en attendant que plus tard il épousât la fille de cette dernière.
Il est certain que Magdeleine avait un bon cœur. Elle tint à servir de marraine à sa nouvelle petite sœur. Elle s'était déjà consolée de l'infidélité du comte de Modène en devenant tout d'abord la maîtresse du jeune Poquelin, dont la vive intelligence n'était pas pour lui rester cachée, et en demeurant plus tard son amie sérieuse pour la vie.
Nous avons vu que ses premières relations avec Molière datent des derniers mois tout à fait de 1642, c'est-à-dire de bien peu de temps après l'époque où elle revint à Paris.
Un événement vint retarder le baptême de la petite Armande, c'est-à-dire de celle qui devait devenir en 4662 la femme de Molière; la mort de Joseph Béjart le père, qui fait précisément le sujet du précédent paragraphe. L'enfant avait un an environ quand arriva ce dernier événement. On l'avait ondoyée à sa naissance, en attendant le retour de Magdeleine qui avait probablement annoncé qu'elle lui servirait de marraine, et qui tint amplement sa parole en devenant en outre plus tard sa bienfaitrice et comme sa seconde mère.
Répondons de suite à une objection que certains ne sauraient manquer de nous faire : attendre un an et plus avant de baptiser un enfant? Est-ce probable? Est-ce seulement possible? Oui, certes, et nous allons en fournir
des preuves qui deviendront d'autant plus évidentes pour tous nos lecteurs qu'elles ne viennent pas de nous.
On a soutenu, en effet, mais dans une tout autre occasion, que « la déclaration du long intervalle de temps » entre l'ondoiement et le baptême eût été un scandale et y> un crime grave!» Or, voici ce que répond Jal à ce sujet :
« Qu'un laïque, peu familier avec les usages de l'Église, eût allégué une telle raison, on le lui pardonnerait; mais un prêtre! L'abbé Du Vernet ne devait pas ignorer qu'un enfant ondoyé peut être définitivement baptisé longte))ips après son ondoiement ; il devait savoir qu'un temps plus ou moins long entre la première cérémonie et la seconde ne constitue pas un crime et ne saurait constituer un scandale. (P. 1285.)
» A la date du 8 mai 1683 [eut lieu] le baptême d'Anne, fille de Jean Racine, le grand poète, ondoyée le 29juin 1682. Rien n'était plus ordinaire que ces longs espaces de temps entre l'ondoiement et le supplément des cérémonies du baptême : j'en pourrais citer bien des exemples. (P. 1285.)
» Ce fut seulement deux ans et demi après sa. naissance que Louis de Saint-Simon, porté de Paris à Versailles par ordre du Roy, reçut le baptême dans la cbapelle du château. » Jal, Dictionnaire..., p. 1136.
On ne doit donc plus s'étonner, d'après cela, que la jeune Armande-Grésinde Béjart, qui avait vingt ans ou environ le 23 janvier 4662, — et qui est née par conséquent au commencement de l'année 1642, — ne fût pas encore baptisée le 10 mars 164"}, par suite du double retard causé, coup sur coup, d'abord par l'absence de sa future marraine, ensuite par la mort du père Joseph Béjart.
Ce fut sans doute peu après, peut-être dans le même mois de mars 1643, qu'eut lieu enfin le baptême de celle qui devait devenir un jour la femme de Molière. Magdeleine servit de marraine à sa petite sœur, et lui donna son prénom de Grésinde, comme elle avait donné son autre prénom de Magdeleine à sa précédente filleule. Elle fit plus encore; elle s'attacha fortement à la nouvelle baptisée et lui voua dans la suite la plus vraie, la plus touchante affection.
il n
162 Chap. III,
Où ce baptême eut-il lieu? Il est probable que ce fut à l'église du bourg de Saint- Antoine-des-Champs , où eurent lieu aussi, selon toute apparence, la mort et le service funèbre de l'huissier Joseph Béjart. Il est de fait que l'on n'a jamais pu retrouver ni l'acte de baptême d'Armande ni l'acte de décès de Joseph père, bien que l'on ait fouillé et compulsé à cet égard les registres de toutes les paroisses de Paris. L'absence de l'un, qui ne cache aucun mystère, fait assez supposer que celle de l'autre ne provient pas d'une suppression volontaire et postérieure : on ne peut, cependant, rien assurer à ce sujet...
Une question maintenant : Molière ne tint-il pas cette enfant sur les fonts baptismaux avec Magdeleine? Et pour prévoir l'objection que de suite l'on sera tenté de me faire, je ferai remarquer que Modène, qui avait eu avec Magdeleine des relations (attestées, qui plus est, par la naissance de la jeune Françoise), tint cependant un enfant avec elle à Saint-Eustache le mardi 4e août 1665.
Dans quel monde de réflexions ne nous jette pas cette supposition, que je crois être le premier à faire!...
§ 5. — Jean-Baptiste Poquelin prend le nom de Molière.
Le jeune Poquelin allait donc être comédien! il allait donc enfin monter sur les planches, avec des camarades et des amies, et y réciter de beaux (?) vers de tragédie! Ah! que M. Paul Mesnard, s'éloignant en cela de la plupart des biographes, a donc raison, lui, de considérer le père Poquelin comme ayant été bon, excellent, et surtout rempli d'indulgence pour son fils aîné! Car n'avait-il pas eu en quelque sorte avec lui ce fameux dialogue que trente-six ans, plus tard le grand poète populaire, Laurent Durand, dans ses Gantiques de l'âme dévote publiés à
Marseille en 1678, mettra (livre IX) dans la bouche de l'enfant prodigue et de son père (')?
Jean Poquelin — eut-il tort? — permit donc à son fils aine de réaliser son désir, son rêve de jeune homme, bien peu raisonnable, ou plutôt pas raisonnable du tout : au fond, un rêve comme nous en avons eu tous, tant que nous sommes, dans notre première jeunesse, si folle, si aveugle, mais aussi si généreuse et si enthousiaste, à Page des aspirations idéales et des grandes illusions. Tous ceux qui, en 1830, se faisaient saint-simoniens à Ménilmontant; tous ceux qui, en 1845, rêvaient de foncier un phalanstère en Algérie, dans la province du Sig, n'avaientils pas, au fond, la même sincérité d'imagination et la même force d'entraînement?...
L'ancien élève de Gassendi, épris d'art, de littérature, surtout d'existence libre et enivrante, et d'ailleurs n'ayant que vingt et un ans et étant alors dans toute la fougue, dans toute la violence de ses passions, se trouvait bien autrement dans son milieu naturel, parmi tous ces jeunes gens effervescents et sans préjugés, parmi ces jeunes femmes si attirantes, aux mœurs faciles, et qui lui paraissaient si bonnes filles, que dans la maison de son père, que dans cet intérieur honnête et sain, mais bourgeois et sévère, où son libre esprit ne se sentait pas à son aise, où sa vive et spontanée intelligence ne trouvait pas à se développer et ne pouvait, en fin de compte, que s'étioler...
« La passion du jeune Poquelin, comme celle de ses camarades, ne tendait pas alors à quelque chose de plus qu'à jouer des rôles sur un
(*) Le Prodicie ntiiuuiK.
Je suis enfin résolu D'être en mes mœurs absolu :
Donnez-moi vite, mon père, Ce qui revient 'a ma part; Vous aurez mon autre frère, Consentez a mon départ.
Le Père.
Pourquoi veux-tu, mon enfant»
Faire ce que Dieu défend?
Veux-tu désoler mon àme, Nos parents et nos amis?
Je serois digne de blâme Si je te l'avois permisi
164 Ch^p. III,
théâtre, et non à composer des pièces comiques, héroïques ou tragiques. Elle se contentait... d'un personnage dans Y Ar taxer ce du sieur Magnon Cette passion pourtant était-elle la seule qui entraînât notre apprenti légiste hors de la carrière que semblaient lui ouvrir sa condition et ses études? Il serait assez facile d'en soupçonner une autre, plus puissante encore sur un cati£r déjeune homme... d
Ainsi s'exprime M. A. Bazin, page 12 de ses très remarquables Notes historiques sur la vie de Molière, auxquelles il faut eonstamment revenir. Notre héros fut en effet, nous l'avons vu, dès la fin de l'année KU2, l'amant bien en titre de la belle Magdeleine Béjart. On peut se demander, maintenant, — et l'on s'est demandé en. effet, — qui l'attirait le plus, dans la carrière qu'il s'était librement choisie, de l'art dramatique ou de la comédienne.
v Molière ne demeurait plus chez son père lorsqu'il signa le contrat du 30 juin 1643. Son domicile y était indiqué rue de Thorigny (4), dans le très proche voisioage de Madeleine Béjart, qui, d'après le même acte, demeurait avec sa sœur rue de la Perle, dans la maison de Marie Hervé. Des demeures si rapprochées, voire l'habitation sous le même toit (2), sont assez naturelles pour des comédiens, ayant à se concerter chaque jour, appelés d'ailleurs à vivre dans une grande familiarité; et il n'en était pas besoin pour donner à gloser sur les relations qui s'établirent entre Molière et la principale actiice de la troupe, celle qui en fut, à côté de lui, la fondatrice. » Paul Mesnard, Notice biographique, p. 80.
On a beaucoup cité, et on a eu raison, les remarquables lignes que, longtemps après, Tallemant des Réaux a consacrées à nos deux amoureux, et qui prouveraient amplement, s'il en était besoin, combien leurs tendres
(i) Nos lecteurs savent déjà— nous leur avons placé l'acte sous les yeux — que le 10 janvier 1C36 Magdeleine Béjart, fille émancipée d'âge (et pas d'âge seulement!...) avait acheté une petite maison et jardin sise au cul de sac de la rue de Tluriyuy. C'est donc chez elle qu'elle recevait son nouvel et jeune ami Jean-Baptiste Poquelin et qu'elle vivait librement et joyeusement avec lui. On ne saurait élever, à ce sujet, même le plus léger doute.
(2) « Dans le bail du 12 septembre 1613 pour la location de la première salle de l'Illustre Théâtre (voyez le Jeu de paume des Meslayers, p. 05), les Béjart et Molière, ainsi que Beys et Bonnenfaiit, sont dits «demeurants rue de la Perle». Toutefois cette élection de domicile dans la maison de la mère des Béjart ne prouve pas qu'ils y fussent logés en effet. » P. Mesnard, Notice biographique, p. 80, note 2.
Cette élection de domicile commun prouve, en tout cas, que ni l'un ni l'autre des deux amants ne trouvait mauvais ou dangereux de se reconnaître vivant tous deux sous le même toit.
relations, très ébruitées, devinrent bien vite à Paris le secret de Polichinelle. Nous ne pouvons nous refuser de les reproduire à notre tour, car elles sont vraiment typiques; les voici :
« Je n'ai jamais vu jouer la Béjart [Madeleine] ; mais on dit que c'est la meilleure de toutes [nos actrices]. Elle est dans une troupe de campagne. Elle a été [à Paris] dans une troisième troupe qui n'y fut que quelque temps. Un garçon, nommé Molière, quitla les bancs de la Sorbonne pour la suivre. Il en fut longtemps amoureux, donnait des avis à la troupe, et enfin s'en mit et l'épousa. » Les Historiettes de Tallemant des Réaux, 3e édition donnée par MM. de Monmerqué et Paulin Paris, t. Vil. p. 177.
Ce témoignage d'un contemporain, dont M. Paul Lacroix (le Bibliophile Jacob) n'a évidemment compris ni le vrai sens ni la valeur ('), est extrêmement précieux comme racontar ayant couru les rues; A. Bazin Ta bien reconnu, quand il dit :
« 11 ne faut certainement pas demander une exactitude complète l'homme qui déclare seulement ramasser des ouï-dire, et l'on s'explique facilement que, dans ce souvenir tiré de loin, la Faculté de Droit soit devenue la Sorbonne (2) et la liaison publique de l'acteur avec l'actrice un mariage; mais il en reste toujours ceci, que Madeleine Béjart avait joué quelque temps à Paris avec succès, et qu'if y avait été bruit de cette conquête qui lui avait donné un camarade, sinon un mari. » A. Bazin, Notes historiques, p. 12 et 13.
N'oublions pas surtout cette observation excellente de M. Jules Loiseleur :
« Il est clair qu'à l'époque où ce passage fut écrit [1(557 ou 1658], l'auteur du a Dépit amoureux» vivait encore maritalement avec Madeleine :
(•) « Nous ne pensons pas avec M. Paul Lacroix (Iconographie moliéresque, p. 199) que cette note relative k Molière n'ait été ajoutée par Tallemant (a) à la marge de son manuscrit qu'en 1663 ou 1664, après le mariage du poète arec Armant! c Béjart (!!...). Nous la croyons plutôt de 1657 ou 1G.'>8, et tel parait être aussi le sentiment de M. de Monmerqué, éditeur des Historiettes. » J. Loiseleur, Les Points obscurs..., p. 54.
(2) M. Edouard Foumier, lui', a cru aux études théologiques de Molière; et si nous ne reproduisons pas ici les conjectures qu'il a faites à ce sujet, c'est pour ne pas embarrasser notre narration de détails, en somme, assez inutiles.
[a) «Tallemant avait lu... de bons renseignements, par un poète associé à l'Illustre Théâtre, Desfontaines... Au reste, la note relative. à Molière n'a été écrite sur les marges du manuscrit de Tallemant des Réaux qu'en 1663 ou 1664, après le mariage de Molière.» PAUL LACKOIX, Iconographie Moliéresque, n* 464, p. 199.
166 Ghap. III,
ceux-là seuls qui pénétraient dans leur étroite familiarité pouvaient soupçonner qu'ils s'étaient passés du sacrement. » Jules Loiseleur, Les Points obscurs..., p. 54.
« Il est... constant que le jeune Poquelin prit..., lorsqu'il monta sur les planches de l'Illustre-Théàtre (*) le nom qu'il porta toujours depuis. Il ne faisait en cela que se conformer à un usage de son temps, usage qui n'est pas encore, aujourd'hui, entièrement perdu... Quant au motif qui lui fit choisir ce nom parmi tant d'autres, qu'il pouvait emprunter ou composer, personne ne l'a su, et, grâce à Dieu, on n'a pas cherché à le savoir, ce qui nous a probablement épargné encore quelque sottise. » A. Bazin, Notes historiques..., p.» 14.
a Ce fut alors que Poquelin, qui devait dire un jour:
Quel abus de quitter le vrai nom de ses pères !
changea le sien en celui de Molière, le seul qu'illustrèrent les applaudissements des contemporains, la haine des sots et l'admiration de la postérité^). Grimarest a prétendu qu'il ne voidut jamais faire connaître les motifs qui le déterniinèrent à se donner un nouveau nom. Toutefois, il est facile de deviner que ce ne fut pas par une folle vanité, que ce ne fut pas
Pour en vouloir prendre un bâti sur des chimères;
mais bien évidemment pour soustraire le nom de ses parents, désolés de ses nouvelles résolutions, au mépris attaché alors à la profession de comédien par un préjugé qui existait presque avec la même force longtemps encore après sa mort. » J. Taschereau, Histoire de Molière, liv. Ier, p. 8.
Après avoir constaté qu'un acte d'engagement d'un danseur de Rouen, Daniel Mallet, acte daté du 28 juin 1644, «était le premier où nous trouvons notre poète » désigné sous le nom de théâtre qu'il a immortalisé,» M. Paul Mesnard ajoute :
« Il l'a signé : De Molière. La particule de ne signifiait aucune prétention à la noblesse. Elle était en usage chez les comédiens devant le nom de leur seigneurie comique. Pourquoi le jeune Poquelin a-t-il donné le nom de Molière à la sienne? Peut-être a-t-il pris le premier venu. Si le hasard a été son parrain, il n'a jamais eu un plus glorieux filleul. » Paul Mesnard, Notice biographique, p. 86.
Tout nom propre, soit de famille, soit de lieu, hameau, village, ville, etc., a une signification. J'ai voulu savoir,
(!) Son nom de théâtre : « Molière, » parait pour la première fois dans l'acte du 28 juin 16U. (Cf. Eudore Soulié, p. 38 et 175; Paul Mesnard, p. 79 et 80.)
(-) « Grimarest, page 16. — Voltaire, Vie de Molière, 1739, page 9. — Mémoires sur » la vie cl les ouvrages de Molière, page xxix. — Petitot, page -4. » J. Taschereau, Histoire de Molière, p. 8, note 3.
moi qui parle, quelle était celle du mien, et j'ai trouvé qu'il voulait dire très exactement, en celtique- morin, « trou humide ». C'est, en effet, dans le département du Pas-de-Calais, dans l'antique Morinie, que l'on trouve les villages de Haut-Loquin et de Bas-Loquin, ne formant à eux deux qu'une seule et même commune, et dont l'aspect (j'ai été les visiter) justifie en effet, "complètement, le nom qui leur a été conservé à tous les deux.
Mais Molière, que veut dire ce nom, et qu'est-ce qu'il peut bien signifier? Nous avons cherché cette étymologie avec soin et nous croyons l'avoir rencontrée. Ce qu'il y a de curieux, c'est que le mot Molière a fortuitement une signification qui ressemble beaucoup à celle du mot celtique-morin que nous venons d'indiquer.
Voici au surplus ce que je trouve, à ce sujet, au tome 1, pages 149-150, du Molière musicien de Castil-Blaze, livre qui renferme un peu de tout, même d'excellentes choses :
«Molière, la Molière, les Molières viennent de Molearia, au pluriel Moleariœ, lieux où l'on rencontre des carrières de pierres à meules, meulières. Voyez le Glossaire de Du Cange pour ces mots de basse latinité.
« Un terrain marécageux, mou, sur lequel on ne pourrait s'aventurer sans risquer de s'y planter comme un saule, est appelé molière. — « L'après » dîner, le roi alla tirer. Son cheval s'enfonça jusqu'au ventre dans une » molière, une de ses jambes fut pressée sous son cheval; mais les cour- » tisans qui suivaient le roi le dégagèrent promptement. » Dangeau, Mémoires, 3 septembre 1702.
Mais voici, au sujet du nom : Molière, ce que dit expressément, le premier à notre connaissance, un des plus grands « moliéristes » qui aient jamais existé, A. Bazin :
« Pour le nom en lui-même, il avait bien les conditions de l'emploi auquel on le destinait; il sonnait agréablement à l'oreille et se plaçait sans peine dans la mémoire. Il appartenait et il appartient encore à huit ou dix villages de France, parmi lesquels il y avait eu des seigneuries (}). » A. Bazin, Notes historiques sur la vie de Molière, p. 14 et 15.
(i) Huit ou dix ! M. Bazin est modeste ! Il y en a bien quinze :
« Molière, village, commune de Saint-Quentin (Isère). — Molière, village, com-
168 Chap. III,
Plusieurs auteurs, autres que Jean-Baptiste Poquelin, ont porté le nom de Molière.
« [Ce nom] avait été récemment porté, non sans gloire, par l'auteur de deux romans ayant pour titre, l'un la Semaine amoureuse, l'autre Polixène, dont le dernier surtout avait obtenu tous les honneurs réservés à ces sortes d'ouvrages, plusieurs éditions et des suites posthumes de différentes mains. En 1640, Antoine Oudin signalait parmi les bons livres quatre romans : VAstrée, Polexandre, Ariane et Polixène; en 1646..., le sieur Molière. ..«tait si bien un écrivain de renom, que Puget de la Serre donnait, dans son Secrétaire à la mode, comme exemple de style, une lettre de cet auteur avec celles des Malherbe, des du Perron et des du Vair. Il faut dire en passant que Voltaire, par une de ces étourderies dont il était trop coutumier, a pris Polixène pour une tragédie, et lui a donné pour auteur un second Molière, qu'il fait comédien (*). » A. Bazin, Notes historiques sur la vie de Molière, p. 15.
Le Molière dont nous parle ici Bazin, n'est autre que François Picardet, sieur d'Essertine et de Molière, qui vivait à la cour et fut assassiné vers 1623. Baillet, Bayle en parlent: le premier [Baillet], dans les Jugements des
mune de Chemazé (Mayenne). — Molière (la), village, commune d'Yronde (Puy-de- Dôme). — Molière, village, commtine de Pomayrols (Aveyron).— Molieres, village du Languedoc (Aude).— Molieres, village du Périgord (Dordogne). — Modères, village du Dauphiné (Drôme). — Molieres, village du Languedoc (Gard). — Molieres, village du Quercy (Lot).— Molieres, petite ville du Quercy (Tarn-et-Garonne). — Modères (les), village, commune de Saint-Pierre-la-Roche (Ardèche). — Molieres (les), village de l'Ile-de-France (Seine-et-Oise). — Molieres (les grandes et petites), village (Seine-et-Oise). — Molierp.e, village, commune de Meyrannes (Gard). — Morières, village, commune d'Avignon (Vaucluse). Toujours empressés d'enlever les aspérités de langage, les Vauclusiens prononcent ilouiera en provençal, et Molière en français (P. 119.)
» Voilà quinze villes, bourgs ou villages de France portant le nom de Molière, qui le présentent à l'œil ou le font sonner à l'oreille. Jean-Baptiste Poquelin n'a jamais fait connaître la raison qui lui fit choisir, adopter le surnom de Molilre, qu'un auteur comédien avait déjà porté. • Castil-Blaze, Molilre musicien, t. 1, p. 150.
(i) « Le nom de Molière — avait dit M. Taschereau avant M. Bazin — avait déjà été porté par l'auteur d'un roman en un volume in-8% publié en 1620, intitulé la Semaine amoureuse (par François Molière, sieur d'Essertines), et par celui d'un autre roman [cela ferait deux autres!] ayant pour titre Polixène, publié en trois volumes, dans la même année, et reimprin.é plusieurs fois, notamment en 1635, en deux volumes. On lit dans la fie de Molière, par Voltaire, et dans plusieurs Dictionnaires et Histoires du Thcâtre-Frunçais que ce dernier [il y tient !] homonyme de notre auteur était comédien, et qu'il lit une tragédie intitulée Polixène; comme on n'y mentionne pas son roman du même titre, il nous parait constant qu'il y aura eu erreur de la part de ces historiens, qui auront fait un tragique de ce romancier. Cette opinion est celle de M. Beuchot(o). » J. Taschereau, Histoire de Molière, p. 212.
(a) a Voir l'article Molière [d'Essertines] dans la Biographie universelle. » J. TaSCHÈBEAT:, Histoire de Molière, p. 212.
savants, nous apprend « que ce furent MM. de Gomber- » ville, de Coulomby, Faret et Molière qui, les premiers, » écrivirent avec une extrême pureté; comme étant des » principaux de ceux qui s'étaient heureusement dégagés » de l'ignorance ancienne, M. de Molière traduisit un » livre espagnol de Guévare, du Mépris de la cour (1021, » in-8°), fit la Semaine amoureuse et la première partie de » Polyxène (1). — Le second auteur [Bayle] dit que «Mo- )) lière, traducteur du Menosprecio de Guevara, est moins » connu par cette version que par le roman de Polyxène... » [et que par] le livre intitulé la Semaine amoureuse, [ainsi » que par] quelques lettres (sept) qui se trouvent impri- » mées dans des recueils (celui de Faret) publiés au com- » mencement du xvne siècle. » Bayle ajoute que, contrairement à ce que dit Moréri, ledit Molière n'a fait aucune pièce de théâtre. Ceci est clair et catégorique. (Cf. Castil-Blaze, Molière musicien, t. I, p. 143, 144, 145). Donc, la Polyxène « de Molière » n'est nullement une pièce de théâtre; ce n'est pas une tragédie : c'est un roman. Mais Castil-Blaze insiste sur Fex'istence réelle d'un Molière le tragique, distinct de Molière le romancier et de Molière... de Molière, enfin, le seul dont se souviendra à coup sûr la Postérité!... Reproduisons donc ici sa note sur ce troisième Molière :
« Molière, comédien, auteur de plusieurs drames sérieux, non imprimés, oubliés maintenant, et qui l'avaient fait surnommer le tragique, afin de le distinguer du brillant homonyme qui lui vaut un numéro dans la dynastie des Molières. Cet émule d'Alexandre Hardy, ce tragique, puisqu'il faut le désigner par son ambitieux sobriquet, vivait encore en 1620. Maupoint, en sa Bibliothèque des théâtres, et Léris, Voltaire, ses copistes, attribuent à ce Molière, comédien, une tragédie intitulée I'olixène... » Castil-Blaze, Molière musicien, tome Ier, p. 141-1W.
(l) Après la mort de Molières d'Essertines, on fit deux suites a son roman de Polyxène: l'une de Pomeray (1633, in-8°), chez Toussaint du Bray; l'autre, sans nom d'auteur (1634, in-8u), chez Ant. de Sonimaville.
170 Chap. III,
Et après avoir cité l'épigramme de Racan :
A LA POLYXÈXE DE MOLIÈRE, Ëpigramme pour mettre ou commencement de son livre.
Belle princesse, tu te trompes De quitter la cour et ses pompes, Pour rendre ton désir content.
Celui qui t'a si bien chantée Fait qu'on ne t'y vit jamais tant Que depuis que tu l'as quittée.
et avoir trouvé que les vers de ce poète [Racan] ne pouvaient se rapporter qu'au roman, Castil-Blaze, qui ne se relisait pas toujours, après plusieurs phrases de citations qui ne se rejoignent pas facilement, conclut (p. 445) brusquement en ces termes: «Ce qui n'empêche pas que » Molière le tragique n'ait mis en scène les infortunes de » la fille de Priam en faisant représenter une tragédie de » Polixène. » Mais la preuve, s'il vous plaît? Castil-Blaze néglige de la donner, et depuis lui elle n'a pu être fournie!... (l).
M. Révérend Du Mesnil a publié un article sur François de Molière cVEsserllnes, dans le Moliériste de juin 1881. Plus tard, en 1888, il a fait paraître une étude complète sur le même homonyme de Molière, étude intitulée : Les Auteurs du Brionnais; François de Molière , seigneur d'Essertincs, Anne Picardet sa femme, et leur famille, d'après les documents authentiques, un volume in-8° de 97 pages, Çharolles, imp. Ve Lamborot. En annonçant ce travail important, dans le numéro du Moliériste de mars 1889 (p. 360- 361), M. Du Monceau [pseudonyme de M. Georges Monval] présente les très judicieuses observations qui suivent :
«M. Du Mesnil a-t-il suffisamment établi... que François de Molière d'Essertines était bien le fils de François Molière, fermier de la seigneurie
(') « Maupoint dans sa Bibliothèque des théâtres (1733), parle, à la page 254, d'un Molière le tragique et de sa tragédie de Polixène, qu'il croit avoir été représentée souvent a la cour. L'existence de cette pièce a été généralement mise en
de Saneenay? Ou'il est l'auteur Je la Semaine amoureuse, du Mépris de la cour et de la Polyxène, publiés après sa mort par les soins de son fils François-Hugues ?
«Pourrait-il affirmer que ce fils, mort à vingt-deux ans, ait été comédien, qu'il ait épousé une musicienne du nom de Giraut, qu'il ait même été marié et pu être, comme il le suppose, le père de Louis de Mollier, le musicien-danseur des ballets de cour?
» La madame Le Grand, à laquelle sont dédiées les Odes spirituelles d'Anne Picardet, était-elle bien la mère de Turlupin? Ne serait-elle pas plutôt la duchesse de Bellegarde (femme de M. Le Grand, gouverneur de Bourgogne et de Bresse), Anne de Bueil, la cousine-germaine de Racan, dont M. du Mesnil a cité les vers sur Polyxène?
»Ce que je vois clairement dans le livre de M. du Mesnil, c'est que François de Molière d'Essertines, époux d'Anne Picardet, décéda le 27 décembre 1612, laissant un fils âgé de dix ans, qui mourut lui-même le 14 mars 1624(»).
» Mais ce qui m'intéresserait davantage, ce serait de savoir d'une manière certaine quel fut l'auteur des trois ouvrages cités plus haut, et des quelques Lettres publiées dans le Recueil de Faret (1627 ou 1638), et c'est ce qu'il est malaisé de décider, faute de documents précis. — N'y a-t-il pas eu un troisième Molière, dit le Tragique, comédien poète, auteur d'une Polixène introuvable, qui aurait été représentée vers 1620? C'est ce que j'ose prier M. du Mesnil de rechercher avec la patience et la conscience qu'il apporte à tous ses travaux. » Du Monceau, Le Moliériste, tome X, p. 360-361.
Ces lignes de M. Georges Mon val ont le grand mérite de résumer les points définitivement établis par M. Révérend Du Mesnil, et de signaler en même temps les desiderata de son livre, — Cf. le Molière-Hachette, tome IX, page 237 et en note.
Nous venons de rapporter tout ce que nous savions au sujet du Molière romancier et du Molière tragique (ce der-
doute. C'est évidemment sur la foi de Mau point que Voltaire, dans sa Vie de Molière, a dit (t. XXXV 11 I des Œuvres, p. 101): « 11 y avait déjà eu un comédien appelé Molière, auteur de la tragédie de Polixène.» Pail Mesnard, MoHère-Hachctte, t. IX, p. 237, note 3.
(*) Castil-Blaze signale i Moliïre musicien, 1. 1. p. 147) de cet auteur le volume suivan t qui doit être assurément fort curieux: «Odes spirituelles sur l'air des chansons de ■> ce temps, du sieur de Molière, 1623, in-8», publiées par sa veuve (a), ce qui prouve » que l'auteur fut assassiné vers 1623, tandis que Bayle place en 1630 ce funeste a événement » (Castil-Blaze donne encore, au sujet de Molière romancier, une citation des letlres publiées par Faret en 1634 chez Toussaint Quinet, et trente-six vers des Visions de Saint-Amand. déplorant la mort de l'auteur de Polyxène : 0 belle Polyxi-ne, amante infortunée, etc.
a) Attribué à cette veare [Anne Picardet, vefve dn... sieur de HoulUres et d'Essartines — 1619] par M. Paul Mesnard, Molitre-Hachctte, t. IX, p. 237, note 3. — Castil-Blaze confond le père et le fils !...
172 Chap. III,
nier bien douteux à cause de celte identité singulière du nom d'œuvre : Polixène). Nous négligerons donc, en raison de leur peu d'importance, — tout en les mentionnant cependant avec rapidité dans une note (*), — quelques
(i) « Molière (Juigné, sieur de la Broissinière et sieur de), auteur d'un Dictionnaire théologique, historique, poétique et cosmographique, etc., ouvrage plus que médiocre, mais dont le succès fut immense et prolongé. C'était le premier livre de ce genre que l'on eût écrit en français; la septième édition porte la date de 1614, in-i°; la dixième fut publiée en moins de trente ans. » Castil-Blaze, Molière musicien, t. 1, p. 148 (a).
«Molières (Joseph Privât, abbé de), mathématicien, né à Tarascon (Provence) en 1677, ne devrait point figurer ici, puisque son nom diffère de celui de son illustre prédécesseur.
» Ce Molières se plaisait à travailler dans son lit. Sa nièce et sa cuisinière étant sorties, un voleur se glissa dans son appartement du Collège Royal. — Monsieur, a qui en voulez-vous? — A. votre bourse. — Mon argent est dans le tiroir à gauche de ce bureau. Ouvrez-le, prenez l'argent; mais de grâce ne dérangez pas mes papiers.— N'avez-vous que cela? — Cherchez tant qu'il vous plaira, mais je vous en supplie, monsieur, ne dérangez pas mes papiers.
» La recherche faite et le vol consommé, le voleur se retire, mais il néglige de fermer la porte; c'était en hiver. — Monsieur, monsieur, avez-vous laissé mes papiers en ordre? — Oui. — Eh bien! veuillez me rendre encore un service, en tirant la porte sur vous. » Castil-Blaze, Molière musicien, t. I, p. 148-119.
Cette histoire de l'abbé de Molière\s) volé figure, antérieurement, dans le Magasin pittoresque, t. IV, année 1836.
M. Paul d'Estrée, t. VIII, p. 145-148 du Moliériste, donne un sonnet « A l'honneur » de Sainte-Madelène pour une guérison, obtenue en beuvant de l'eau de la fontaine » qui est dans la caverne », et dont voici par curiosité les quatre premiers vers: Exemple de vertu, miroir de pénitence, Que cet antre autrefois enferma dans son sein, Femme dont les deux yeux icy firent un bain, Où paraît ton crédit, ta force et ta puissance; ce sonnet est signé : Georges de Molières, de la ville de Pézénas.
« L'écrin, dit M. Paul d'Estrée, où nous avons cueilli cette perle, porte l'inscription suivante :
>• Recueil de plusieurs pièces faites à l'honneur de Sainte-Madeleine et de la Sainte- Baume, lieu de sa pénitence.
» A Aix, chez Guillaume Le Grand, imprimeur, vis-à-vis du Palais.
» Comme on voit, la date manque; mais après avoir dressé un minutieux inventaire de toutes les pièces... grotesques qui composent ce recueil, et après avoir lu, ligne par ligne, les « divers sonnets composés par des poètes très célèbres » parmi lesquels j'en remarque précisément un de Scudéry, j'en retrouve un autre qui est daté de 1669.
>> Il est fort probable que le recueil a dû paraître vers cette époque.
» Quoi qu'il en soit, si ma découverte a piqué, comme je le désire, la curiosité du lecteur, dois-je espérer qu'elle stimulera également sa sagacité et qu'il me sera donné de connaître l'état civil de Gaspard de Molières, de la ville de Pézénas?» Paul d'Estrée, le Moliériste, t. VIII, p. 117-118.
Enfin, on cite une comédie en un acte et en vers, intitulée Le mari malade, dont l'éditeur Petitot a eu un exemplaire sous les yeux, et qui «porte, dit-il, le nom » de Molières » (b). —Voyez, au reste, le Molière-Hachette, t. IX, p. 217.
(a) M. A. Duvau, dau9 le Muliériste, tome TI1I, page 187, signale aussi « D. de Juigné-Broissi- » nière, sieur de Molières», au nom duquel, comme on voit, il ajoute, lui, une », et qu'il qualifie d.: « gentilhomme angevin ».
(6) « Ce Molières, dont il écrit ainsi le nom, était, selon lui, un comédien de l'hôtel de Bourgogne [erreur !] qui avait composé d'autres piècts de théâtre, entre autres une tragédie de Polyxïne (?...). » Paul Mesnard.
autres homonymes de notre grand comique pour arriver de suite à celui, son contemporain, ayant acquis quelque réputation : nous voulons parler du Molière danseur, chanteur et poète, — que plus d'une fois Ton a confondu avec le vrai Molière, le grand, le seul qui compte aujourd'hui, — et dont pour cette raison même nous devons spécialement nous occuper.
a Nous ne sommes pas les premiers à dire qu'il y avait surtout danger de confondre notre poète avec Louis de Mollier ou de Molière (les contemporains donnaient à son nom tantôt l'une, tantôt l'autre orthographe),
Lequel, outre le beau talent Qu'il a de danseur excellent, Met heureusement en pratique La poésie et la musique.
Dans le passage de la Muse h istorique [Lettre en vers du 9 septembre 1656] où Loret parle ainsi de lui (*), il le nomme le sieur de Molière (2).
» Les homonyme 5 quelquefois sont gens à causer des ennuis. Nous ne croyons pas cependant que notre poète ait jamais senti, de son vivant, le besoin de dire au sien :
Qui de t'appeler de ce nom A pu te donner la licence (3)?
(') « ... // chantait et dansait en 1656, quand son homonyme, si glorieux mainte- » nant, courait obscurément la province.» A. Bazin, Soles historiques, p. 91. — >ous compléterons, plus loin, et les vers de Loret, et la citation de Bazin.
En 1656, précisément, en été et en automne, cet homonyme, glorieux entre tous, était à Bordeaux avec sa troupe!...
(*) Par contre, Loret appellera longtemps du nom de Molier notre grand J.-B. Poquelin.
« C'est, du reste, l'occasion de remarquer que ceux qui écrivaient alors le nom de cette dernière façon étaient plus excusables qu'il ne semblerait d'abord; ils ne l'altéraient pas pour l'oreille : Molier ou Mollier et Molière, Ytier et Ytière se prononçaient de même. On a des preuves certaines que le musicien Louis de Mollier, qui signait ainsi, était pour les contemporains un homonyme parfait de Molière : Voyez le Dictionnaire de Jal. » EccLne Dcspois, Molière-Hachette, t. IV, p. 5, note 1.
Dans la première édition de Sganarelle ou le Cocu imaginaire, publiée chez Jean Ribou, 1660, la pièce, imprimée subrepticement avec commentaires d'un nommé Nrut-Villenaine ou Neul'villaine, al'iosu et au préjudice de Molière, est mise sous le nom du sieur Molier ou de Mollier. La dédicace du second tirage est adressée à M. de Molier. Nouvelles preuves que la prononciation de ce nom inlluait, dans ces premiers temps, sur son orthographe. « In exemplaire, dit M. Arthur Desu feuilles [Molière-Hachette, t. XI, p. '■'>), de l'édition de Paris, 1035, in-12, accompa- »gnée... du privilège au sieur de Molier... a l'adresse d'Etienne Loyson, signalé » dans le catalogue Bochcbilière, porte sur le titre même le nom de J.-B. de » Molier. »
(3) «Amphitryon, acte 111, scène VI, vers 1754 et 1755. » (Molicre-Hachelte, t. IX, p. 567, note 4.)
174 Chap. III,
C'est devant la postérité seulement, et lorsqu'on s'est mis en quête de ses moindres bluettes poétiques, que s'est trouvé incommode pour lui ce second moi, célèbre en son temps par sa danse, par sa musique, par la poésie même dont il ornait les ballets de cour, avant la grande réputation de Bensserade. On trouvait de l'agrément à ses vers, à ses chansons; et il est naturel qu'on en ait souvent inséré dans les Recueils imprimés ou manuscrits. Quand on rencontre là de petites pièces signées du nom de Molière, mais non précédées des initiales J. B. P. (Jean-Baptiste Poquelin), on doit y regarder de près et ne pas se hâter de les donner à notre auteur. » Paul Mesnard, Molière-Hachette, t. IX, p. 507-568.
« Louis de Mollier est un musicien et danseur célèbre, que l'on voit figurer souvent dans les livrets de ballet, et dont Loret parle assez fréquemment dans sa Muse historique. Bazin a donné sur lui des détails fort exacts (l) que Jal a précisés et complétés à l'aide de pièces authenti-
(i) « Dans la vérité, nous ne connaissons, avant notre grand comique, qu'un sieur de Molière [le romancier] qui ait eu de la réputation; mais ce qui est beaucoup plus singulier, c'est que, dans le même temps où Jean-Baptiste Poquelin venait de prendre a Paris et portait dans une troupe de comédiens de campagne ce nom d'un auteur de romans presque contemporain, il y avait réellement un autre sieur de Molière, non pas obscurément perdu dans la foule, mais d'une incontestable notoriété, un de ces hommes dont il n'est pas permis d'ignorer l'existence, un musicien, un danseur! Ce Molière là, employé constamment dans les plus célèbres divertissements de la cour, avait une fille douée des mêmes talents, de sorte que la rencontre de ces deux noms dans les ballets du Roi, de 1654 à 1657, a trompé de nos jours un grave historien, prompt dans ses recherches, qui avait cru avoir mis le doigt sur notre Molière et sur sa femme. Au sujet de ce troisième Molière, nous ne citerons ici, sauf à y revenir, qu'un passage du gazetier en vers, Jean Loret, le précieux témoin des petites choses de ce temps; il s'agit de la réception faite à la reine Christine, en 1656, dans le château de Chante-Merle, près d'Essonne:
Le lendemain, à son réveil,
Hesselin, esprit sans pareil,
Pour mieux féliciter sans cesse
Sa noble et glorieuse hostesse,
Lui fit ouïr de jolis vers
Animés par de fort beaux airs,
Que, d'une façon singulière,
Avait fait le sieur de Molière,
Lequel, outre le beau talent
Qu'il a de danseur excellent,
Met heureusement en pratique
La poésie et la musique.
[1656. Lettre 36, 9 septembre.] » A. Bazin, Notes historiques sur la rie de Molière, p. 15 et 16.
« Mais pendant que nous recueillons soigneusement tout ce qui se rapporte à Jean-Baptiste Poquelin de Molière, dans le temps où ce nom de Molière a toute sa célébrité, lorsque personne assurément ne peut se méprendre sur la personne qu'il désigne, voilà que le hasard fait reparaître à nos yeux l'autre Molière, celui qui chantait et dansait en 1656, quand son homonyme, si glorieux maintenant, courait obscurément la province. Nous recommandons ceci aux savants hasardeux qui ont voulu faire de l'auteur et du musicien un seul homme. Le 7 janvier 1672, une pièce héroïque fut jouée sur le théâtre du Marais, avec des machines, des ballets et des airs. Elle avait pour titre Le Mariage de Bacchus et d'Ariane. Les paroles étaient du sieur de Visé, la musique du sieur de Molière, et c'est ce que nous apprend le même de Visé, auteur dramatique et journaliste, en louant sa pièce dans son Mercure galant : « Les chansons en ont paru fort agréables, et les
ques : Mollier, dit ce dernier, « beau danseur, bon musicien, et, à ce qu'il » parait, un peu versificateur, » était un habile joueur de luth. Il est sur l'état du Roi comme luthiste. » En 1642, étant gentilhomme servant de la comtesse de Soissons, il épousa la fille d*un avocat au Conseil. A la mort de la comtesse, en 1644, il « se tourna du coté de la cour, et en 1646 parti tagea avec François Richard la charge de joueur de luth de la chambre... b Alors il s'adonna à la danse... 77 figura dès 1651 dans les ballets où le
» airs en sont faits par ce fameux monsieur de Molière, dont le mérite est si u connu, et qui a travaillé tant d'années aux airs des ballets du Roi. » Ainsi, de 1656 à 1672, le musicien, autrefois recherché à la cour, s'était vu déchoir au point de ne plus trouver d'emploi que sur un théâtre subalterne; Lully, après Lambert, avait pris sa place. Pour cette fois, nous ne pouvons refuser un peu de biographie à la mémoire de cet homme qui avait eu ses jours de réputation. Son véritable nom était Louis de Mollier. En 1612, il était gentilhomme servant ou écuyer de la comtesse de Soissons, mère du comte tué a la Marfée. A cette époque, il se maria, et, deux ans après, il eut une fille nommée Marie-Blanche. La mort de la comtesse de Soissons (1644) l'ayant obligé à prendre service ailleurs, il usa de ses talents pour se faire connaître à la cour, où il eut le titre de « musicien ordinaire de la chambre » du Roi ». En 1664, il maria sa fille au sieur Ytier, musicien comme lui et ayant même emploi dans la maison royale. // mourut à Paru le 18 avril 1688. » A. Bazin, fivtes historiques sur la rie de Molière, p. i.U-95.
Castil-Blaze, dans Molière musicien, ajoute quelques renseignements à ceux contenus dans les lignes qui précèdent :
«Je sais bien qu'un autre Molière (Mollier dit), musicien, danseur et maître de ballets, contemporain de notre illustre poète, a fait beaucoup de musique pour le théâtre. Loret, annonçant la représentation i'Alcidime, ballet, dit :
Bensserade en a fait les vers,
Boésset et Molière les airs.
Et dans la lettre du 27 juillet 1658:
Dix hommes, qui suivaient ces belles,
S'introduisirent avec elles,
Dont monsieur Molier était l'un.
Homme qui n'est pas du commun,
Mais dans son art un franc illustre,
Et jugé tel dans maint balustre [ruelle],
Ayant entre ses bras un luth,
A qui je fis humble salut.
Que vous dirai-je davantage?
Cet agréable personnage
Entonna lors une chanson
Admirable et de sa façon. »
Castil-Blaze, Molière musicien, t. I, p. 131-132.
Autant Castil-Blaze est léger, inexact, sans critique, quand il ne tire ses renseignements que de sa mémoire, de ses recherches personnelles, de son propre fonds enfin, autant au contraire il est merveilleusement documenté quand il les emprunte directement (et sans le dire), comme ce doit être ici le cas, aux précieux recueils manuscrits deBeffara, conservés à la Bibliothèque nationale. C'est Fétis, dans son article sur Castil-Blaze de la Biographie des musiciens (2e édition), qui nous a mis sur cette piste.
« N'ous voyons, — dit encore Castil-Blaze — Molière et Louis de Mollier figurer ensemble, le 7 mai 1664, dans les Plaisirs de l'Ile enchantée ; Molière y représentait Lyciscas et Moron de la Princesse d'Élide, et Mollier un des huit Maures qui dansent la seconde entrée du Palais d'Alcine, ballet. Voici les noms de ces Maures: MM. d'Heureux, Beauchamp, Mollier, La Marre, les sieurs Le Chantre, de Gan, du Pron et Mercier. Louis de Mollier est casé parmi les messieurs; on rencontre son nom et celui de sa fille dans les plus célèbres divertissements de la cour. » Caitil- Blaze, Molière musicien, t. I, p. 133.
176 Chap. III,
«jeune Roi dansait; en 1671 il y parut encore. Le 29 avril 1664 il avait «donné sa fille, («.Marie-Blanche Molière (sic) à Léonard Ithiere (sic), » musicien ordinaire de la chambre du Roi ». Mme de Sévigné, au 5 février 1674, parle d'un petit opéra de lui (*) dont elle disait la musique c très » parfaite ». Il mourut en avril 1668. » Eugène Despois, Molière-Hachette , t. IV, p. 225, note 2.
« Mollier avait obtenu la charge de maître de musique du Dauphin, en la demandant au Roi par un placet en vers, qu'il chanta sur un air de sa composition, en s'accompagnant du luth (2). » Castil-Bi.aze, Molière ))iusicien, t. Ier, p. 132-133.
Louis de Mollier a eu, bien des années après sa mort, un honneur insigne. Des pièces de poésie, dont il était le seul et unique auteur (car ce diable d'homme était à la fois danseur, chorégraphe, joueur d'instruments, chanteur, compositeur de musique, librettiste et... poète!...), ont été attribuées à Jean-Baptiste Poquelin, et qui plus est imprimées dans les œuvres île ce dernier. La chose ne fait aucun doute, ainsi que nous allons fidèlement l'exposer en nous appuyant bien entendu sur qui de droit.
« Le discernement n'est sans doute pas aussi facile dans ces bagatelles que s'il s'agissait d'ouvrages plus sérieux; il nous parait néanmoins qu'une erreur d'attribution est souvent impossible. C'est ce que nous devrons appuyer de quelques exemples. Mais il serait long et vraiment superflu d'examiner une à une les nombreuses poésies que l'on a, sans indices sérieux, prêtées à Molière; et il suffira de citer celles dont bien des personnes pourraient s'étonner qu'il ne fût tenu aucun compte, celles qu'au premier abord quelque chose semble recommander à l'attention.
» Dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale, M. P. Lacroix a trouvé signées du nom de Mollier des Stances irrégulières sur les conquêtes du Roi, en 1661 (3). Ce sujet convenait bien au vrai Molière, l'auteur de ces autres vers au Roi sur la conquête de la Franche-
C1) « Loret nous présente ce Molière composant les danses et la musique des ballets, dans lesquels il figurait au premier rang; Mme de Sévigné nous le montrera musicien lyrique: « Je vais à un petit opéra de Molière, beau-père d'Yticr, » qui se chante chez Pélissari; c'est une musique très parfaite; M. le Prince, M. le » Duc et Mm» la Duchesse y seront. » 5 février 1674. Castil-Blaze, Molière musicien, t. 1, p. 133.
(*) r< Tribou, premier ténor de l'Académie royale de musique, renouvela cette facétie en 1720. Il dit en prose, puis en vers, chanta, dansa même le placet qu'il remettait au duc d'Orléans, régent, et ne fut pas moins heureux que son prédécesseur. » Castil-Blaze, Molière musicien, t. 1, p. 133.
(3) Le bibliophile Jacob n'a pas manqué de les insérer, pages 85-88, de son étrange livre : Poésies diverses attribuées à Molière (Paris, Lemerrc, 1869, in-12),
Comté {l), ceux-là très authentiques et d'une noble simplicité. Mais pour célébrer les victoires du Roi, personne n'avait de privilège; et comment croire de la même main les deux compliments? L'auteur du premier plaisante très lourdement, et l'on n'a jamais fait plus méchantes pointes. Laissons ces stances au baladin. Le Moliériste d'ailleurs nous a appris (-) que, dans une vente faite cette année de Lettres autographes et pièce* historiques ayant appartenu à M. Monmerqué, se trouvait un volume manuscrit de Tallemant des Réaux (3) qui contient des vers de Molière « de la musique du Roy » sur les conquêtes en Flandres (16*37 et 1(368). Ce sont sans doute les mêmes que M. Paul Lacroix a tirés d'un manuscrit delà Bibliothèque nationale; et dès lors plus la moindre incertitude. » Pacl Mesnard, Molière-Hachette, t. IX, p. 508-569.
Une «chanson faite par feu Molière sur Pair: Je suis » épris d'une brune Qui lient mon âme en langueur (4) » a
dans lequel on trouve un peu de tout..., excepté du Molière.— Voyez aussi la Revue des Provinces du 15 mai 1804, pages 31-2 à 3-io(«).
(V) M. Paul Mesnard parle ici du superbe sonnet:
Ce sont faits inouïs, Grand Roi, que tes victoires! (h)
« Publié pour la première fois, — nous apprend le même M. Mesnard, — en tète d'une réimpression, datée de Paris, 1670 (e), de la comédie A' Amphitryon Aime- Martin le premier l'a réuni aux œuvres dans son édition de 18-24-1826. » Ololière- Ilachelle, t. IX, p. 581-385, en note.)
(2) C'est M. Du Monceau [Lisez Georges Monval] qui est l'auteur de l'entrefilets :
• Mercredi 30 avril [18%] a eu lieu la vente d'une précieuse collection de Lettres » autoijraphes et pièces historiques provenant de M. Monnicrqué; dans un volume «manuscrit de Tallemant des Réaux (n3 ICI) se trouvent des vers de Molière » île la musique du Roy sur les conquêtes en Flandres (1667-1668) et un sonnet du » même sur la conquête de la Franche-Comté. Ne faut-il pas définitivement restituer à Louis de Mollier ce qu'on a trop souvent attribué a notre Molière? <> Du Monceau, Le Moliériste, t. VI, p. 61 [livraison de mai 1884].
Notez bien qu'il y a deux pièces: des vers sur les conquêtes en Flandres, un sonnet ni uêhe sur la conquête de la Franche-Comté. Sans ces mots: du même, nous croirions volontiers qu'il s'agit ici de l'incomparable sonnet de J.-B. P. Molière.
(3) « Nous n'avons pu savoir en quelles mains est aujourd'hui ce volume, dont n'aurions voulu parler qu'après l'avoir vu. » Paul Mesnard, Molière-Hachette, t. IX, p. o69, note 2.
(*) Nous étant longuement et très spécialement occupé des chants, chansons, mélodies et timbres populaires de notre pays, sur lesquels on sait que nous préparons depuis notre enfance un grand ouvrage (Histoire naturelle des chants de la France) que nous espérons bien pouvoir publier avant notre extrême vieillesse, nous devons nécessairement à nos lecteurs quelques détails sur cet air.
La chanson elle-même se trouve, avec sa musique, Brunetes, 1703, Christophe Ballard, t. I, p. 16. — L'air est cité sous ce titre : Bransle de Rivière de Frény [Du Fresny], auteur de la petite comédie : « L'esprit de contradiction. » pour la chanson de 1704 : « Mère dont la fille est jeunette » donnée par Maurepas, t. 38, mss., et imprimée dans Leyde [pièces libres], t. V, p. 187. — Musique et pre-
i'i « Il y a dc;ix manuscrits : Ma. Bibl. S*-Genev., Y f ; Ma. Bibl. nat. suppl. fr. 68G, p. 38. C'est
• cette dernière copie qui est signée Jfolier. » Loris MOLAM), MoHère-Oarnier, t. XII, p. 230, note 1.
(6) Que l'on compare, à ce premier vers de la pièce de Molière, le premier vers de la pièce correspondante de Louis de Mollier : on sera de suite filé sur le mérite respectif de chacune d'elles : Que vous dépêchez de besogne !
(c) a II a été imprimé deux ans plus tôt, des la fin de mars 1668. » A. DKSFEUILLES, Cf. Moliirt Hitchatc, t. XI, p. 89, 30 et 317.
178 Chap. III,
été « trouvée au milieu d'un recueil de poésies autogra- » plies de Mlle Caumont de la Force, manuscrit acquis » par M. le baron Stassart à la vente des livres du roi » Louis-Philippe en mars 1852 9. M. Louis Moland, qui reproduit lui-même cette indication (Bibliographie, p. 523) à propos du n° 7 de la Valise de Molière d'Edouard Fournier, comédie en un acte, en prose, avec des fragments peu connus attribués à Molière. (Th. Français, 15 janvier 1868, 246e anniversaire de la naissance de Molière. — Paris, Dentu, éditeur, 1868, in- 12), nous signale en outre le «Bulletin du Bibliophile, 1852-1854, page 365, » article A. Dinaux. Il y a onze couplets; le manuscrit en t> a douze, un couplet a été omis par M. Dinaux. » M. Louis Moland nous dit encore :
« M. Fournier a légèrement modifié le refrain, et pour cause.
» ... A supposer que ce morceau soit bien du temps, nous l'attribuerions, non pas au poète comique, mais au poète musicien Louis de Mollier, qui vivait à la même époque.
» M. Ed. Fournier insiste : « Le poète musicien ne faisait des chansons » que pour les mettre en musique lui-même, dit-il, et se gardait bien par » conséquent des airs populaires ('). » On ne saurait accepter une affirmation aussi absolue. Un musicien rimailleur peut fort bien s'emparer d'un vieil air pour y appliquer des paroles de sa façon (2). Nous continuons à penser que le poète comique n'a rien à voir dans ces couplets. Ceux qui les liront dans leur vrai texte, non dans celui arrangé par M. Fournier, seront de cet avis. » Louis Moland, Bibliographie, tome Ier du Molière- Garnier, p. 524 et 525.
En résumé donc, la chanson :
Au penchant qui nous engage
mier couplet se trouvent dans la Clef des chansonniers. 1717, Christophe Ballard, t. Il, p. 10 et 11. - L'air se trouve, sur les paroles : « L'autre jour, dedans la plaine,» Chansons à danser, Ballard, 1724, t. Il, p. 18. — La musique est gravée dans le Théâtre de la Foire. 1724, t. 1, p. 52; dans les Nouvelles Parodies du Théâtre Italien, t. I, II, III, n° 55, Briasson, 17-21; et enfin, dans les Parodies et Vaudevilles inconnus, de Ballard, 1732, livre III, p. 112. Inutile d'aller plus loin.
(!) Je doute que cet air. qui a été attribué à Dufresny (1684-1734), existât déjà du temps de Louis de Mollier, mort, nous l'avons vu, en 1G88. Je ne l'ai pas encore rencontré pour ma part avant 1703. Ce n'est cependant pas une raison : sans nous lasser, cherchons toujours.
(*)M. .Louis Moland a mille fois raison!...— Témoin, parmi nos contemporains. Louis Festeau, Gustave Nadaud, Paul Avenel et tant d'autres.
n'est certainement pas de Molière, et pourrait ne pas être non plus de Louis de Mollicr. Mais l'attribution de MUe de Caumont-La Force reste inexplicable (').
Une pièce réellement de Louis de Mollier, les Stances galantes, dont voici la première :
Souffrez qu'Amour celte nuit vous réveille, Par mes soupirs laissez-vous enflammer; Vous dormez trop, adorable merveille, Car c'est dormir que de ne point aimer,
a eu la chance singulièrement imméritée de figurer, grâce à Aimé-Martin, parmi les Poésies diverses de notre grand poète comique.
Elles ont été publiées dans les Délices de la poésie galante de Jean Ribou, parues en 1666 (première partie, p. 201), et y sont signées Molière. Mais on ne les trouve plus dans les réimpressions de ce recueil.
« Ces stances, qui flattent l'oreille, peuvent d'abord faire quelque illusion, et leur galanterie précieuse a un certain air agréable; mais notre poète était ennemi de la préciosité et des fausses gentillesses dont le sens net échappe lorsqu'on prend la peine de le chercher. Nous ne pouvons croire qu'il eût jamais écrit :
Et lorsqu'on aime et que le cœur soupire,
Son propre mal souvent le satisfait.
Le mal d'aimer, c'est de le vouloir taire.
Qu'étant des cœurs l'unique souveraine, Dessus le vôtre Amour agisse en Roi.
» X'est-ce point prétentieux, alambiqué, peu intelligible (*)? » Paul Mesnard, Molière-Hachette, t. IX, p. 573.
(') En se refusant à publier cette chanson, M. Paul Mesnard dit:
« Comme les plaisanteries, lestement tournées, y sont au fond très grossières, nous devions souhaiter que le peu attrayant devoir nous fût épargné de ne pas refuser une place dans une édition complète a cette production d'une muse trop libre. Ce n'est point cependant notre scrupule, quelque naturel qu'il fût, qui nous a suggéré la conviction que si les licencieux couplets sont en effet d'un Molière, ce feu Molière doit être, cette fois encore, le danseur chansonnier. Il y a là une recherche du bel esprit qui ne fut jamais le défaut de notre Molière. » (Molière- Hachette, t. IX, p. 57-2-.ri73.)
Reste à savoir si l'air : Je suit aimé d'une brune n'est pas postérieur "a la mort de Louis de Mollicr, c'est-à-dire à l'année 1688.
(-) « Dans les comédies qui lui étaient demandées pour les fêtes galantes de Ver-
180 Chap. III,
Eh bien! telle n'est pas l'opinion de tout le monde. La pièce attribuée pour la première fois à Molière par Aimé- Martin, introduite en 1845 dans son édition des Œuvres, et insérée ensuite dans les éditions de MM. Taschereau, Philarète Chasles, Hillemacher, Louis Moland, et même (nous, verrons pourquoi) Paul Mesnard, nous la trouvons dans le Moliériste (t. IV, p. 31 1 ta 317), sous le nom de notre auteur, accompagnée d'un commentaire de près de sept pages, dont nous tenons à reproduire ici au moins quelques extraits :
<x Le morceau qui fait l'objet de cet article n'est pas inédit, mais il est presque complètement ignoré. Aucun des éditeurs de Molière ne l'a publié... (V. 311.)
».... Si Racine, si Corneille ont tant produit en dehors et à côté du théâtre, à plus forte raison Molière n-t-il dû semer aux quatre vents de Paris les Heurs de sa muse primesautière... Or, jusqu'à présent les dévots de Molière ne se sont pas assez appliqués à les rassembler... » (P. 312.)
Ceci est tout simplement prodigieux! Comment! ces strophes qui, depuis 1845, se trouvent dans tant d'éditions modernes des Œuvres de Molière, ce morceau si connu, aucun éditeur de Molière, entendez-vous bien, ne Va publié! Son authenticité a eu beau être tour à tour attaquée et défendue par les maîtres, il n'en est pas moins presque complètement ignoré. Tous les éditeurs et les critiques de Molière ont beau tomber d'accord pour reconnaître qu'on a fait les recherches les plus grandes, les plus minutieuses, les mieux dirigées, pour retrouver quelques pièces détachées de Molière : « Les moindres traces des Poésies diverses de Molière, — dit excellem-
sailles ou de Saint-Germain, dans des intermèdes pastoraux ou mythologiques. Molière a quelquefois écrit des vers où quelque fadeur était inévitable; mais qu'on les compare à ceux de ces stances.'... Il ne s'agit donc pas de chercher là des beautés de premier ordre; c'est du moins d'une langue claire et franche, sans faux brillants, sans entortillement; et l'on reconnaît l'écrivain de bon goût jusque dans ces lieux communs de morale galante, nous ne dirions pas aujourd'hui comme Boileau «de morale lubrique», dont il fallait payer le tribut à la musique des Divertissements. » Pu l Mesnard. Molière-Hachette, t. IX, p. 573-57-1.
» ment il. IX, p. 567) M. Paul Mesnard, — avaient été, » avant nous, patiemment cherchées; et Ton n'avait pas » toujours assez craint d'en suivre de trompeuses. » Eh bien ! non : Jusqu'à présent, les dévots de Molière ne se sont pas assez appliqués à les rassembler! Voilà ce que nous dit, en janvier 1883, le collaborateur du Moliériste qui vient de retrouver les stances à Amaranthe dans le recueil de Jean Ribou, les Délices de la poésie galante des plus célèbres autheurs de ce temps. Mais continuons de citer les passages les plus piquants de ce curieux article :
« Nous croyons que ces strophes sont rigoureusement authentiques. Et cette certitude s'imposera, croyons-nous, à l'esprit de nos lecteurs, s'ils veulent bien nous suivre dans cet examen. (P. 313.)
» Et tout d'abord, on admettra sans doute que les « Stances galantes » ne sont nullement indignes de Molière. Elles sont écrites dans le goût du temps, les rimes en sont riches. Elles sont jolies; elles ont de la grâce. Si elles ne sont point exemptes de quelque fadeur, c'est un reproche qui s'adresse au ton et à l'esprit du siècle bien plutôt qu'à l'auteur lui-même. Toutes ces considératio>is, nous le savons, ne constituent pas des preuves. Mais il en est d'autres qui sont décisives. » (P. 314.)
Suivent de longues considérations pour établir que Jean Ribou,, « l'éditeur ordinaire de Molière, » n'avait pas besoin de recourir à l'apocryphe quand il pouvait avoir le réel.
« Ces relations incessantes entre libraire et poète expliquent justement la présence de la signature de Molière au bas de ces stances. Ribou n'ignorait pas le poids et l'autorité que quelques noms illustres donnent à un livre. Il demanda le sien à .Molière, qui ne le lui refusera pas... (P. 31 i.)
» Les stances sont de Molière. Nous n'en pouvons douter. Quand furent-elles composées'.' quelle occasion les fit naître? A qui s'adressaientelles? Voilà qui est plus délicat à déterminer. Sur ce terrain, les inductions sont très hasardeuses, et ne peuvent aboutir, si elles aboutissent, qu'à des probabilités... (P. 316.)
» Au reste, peu importe. Nous voulions surtout démontrer l'authenticité du morceau. Au lecteur déjuger si nous avons réussi. Aucun détail n'est indifférent, dès qu'il concerne Molière; aucun vers n'est à dédaigner, s'il est sorti de sa plume. M. Paul Mesnard achève en ce moment une édition définitive du grand comique. S'il croit que les Stances galantes méritent d'y trouver place, les dévots de Molière lui en sauront gré. » Adolphe Brisson, Le Moliériste, t. IV, p. 317.
182 Ghap. III,
Mais, dans le numéro suivant (t. IV, p. 349), un « Erratum important », dicté de vrai par « une petite note, » insérée au Figaro du 22 janvier [1883],» et signée Bous d'Anty, vient remettre les choses à leur place, et foudroyé impitoyablement les pauvres « Strophes galantes », en démontrant d'ailleurs qu'elles ne sont rien moins qu'inédites, ce que l'on savait de reste.
S'il est un coupable dans l'affaire, ce n'est assurément pas M. Adolphe Brisson, dont l'article en fin de compte est charmant, en apparence fort bien déduit., plein de bonne foi, fort vraisemblable à certains égards, et respire un enthousiasme très naturel. Il ne faut pas exiger d'un homme qui croit avoir découvert une pièce inconnue, paraissant émaner vraiment de Molière, le calme, la froideur et la sévérité d'examen d'un savant en us et ex professo. Le « coupable » (et le mot, disons-le, est même beaucoup trop fort), s'il fallait absolument en trouver un, serait bien plutôt ce moliériste raffiné qui, ne reconnaissant pas au premier abord une pièce si souvent publiée, et (sans circonstances atténuantes) ne se donnant pas la peine d'examiner la question, a fait paraître ledit article dans sa revue comme fruit nouveau sans au moins l'accompagner d'une simple note de réserves ou de doute...
Chose curieuse! le vœu de M. Adolphe Brisson a été complètement exaucé. Les Strophes galantes ont été admises et publiées dans l'admirable et précieux recueil de M. Paul Mesnard, tome IX, page 580. Mais l'intelligent et très sagace éditeur fait à ce sujet les justes réflexions suivantes :
«Notre avis est... de rejeter décidément les « Stances ». Quelques personnes cependant, habituées à les lire dans les éditions de grande autorité (*),
C) C'est-à-dire, redisons-le, celles d' Aimé-Martin, de Jules Tascliereau, de Philarète Charles, de M. F. Hillemachcr, de M. Louis Moland.... Ce ne sont pas là. qui.' diable, des éditions de pacotille!....
pourraient regretter de ne pas les trouver ici. Par cette seule raison, et par une déférence peut-être excessive à des précédents qui risqueraient de nous être objectés, nous les donnons ci-après, mais seulement parmi les Poésies diverses attribuées.'» PAUL MESNARD, Molière -Hachette, t. IX, p. 57 i.
M. Paul Mesnard avait vu singulièrement juste, en développant, comme il le dit (t. IX, p. 587, en note au bas de la page), « les raisons qui ne permettent guère de y> croire quelles soient de notre auteur. »
Les Stances l'ont échappé belle! Un moment de plus, elles n'avaient pas l'honneur d'entrer dans les Poésies diverses même « attribuées » ! — Voici ce que nous lisons, en effet, page 317 du tome XI du Molière-Hachette: «Il » est aujourd'hui absolument certain que l'auteur de cette » pièce, qui a été imprimée dès 1061, sous le titre de » Sérénade pour le Roi, est Louis de Mollier! » — Au surplus, voici des détails :
« Elles n'auraient certainement pas été réimprimées aux pages 586 et 587 de notre très mince recueil des Poésies attribuées, si nous avions remarqué à temps les renseignements donnés sur la pièce galante dans le Moliériste de décembre 188i, page 283 : elle est intitulée Sérénade pour le Roi, Sarabande de M. de Mollier, et signée de ce même nom M. de Mollier, dans la Suite de la première partie, pages 483 et 484, d'un Recueil des plus beaux vers qui ont été mis en chant, avec les noms des auteurs, tant des airs que des paroles: Paris, Charles de Sercy, 1601 (achevé du 18 juin), en 2 tomes d'une seule pagination. Il est certain que l'unique auteur désigné là est le musicien-poète Louis de Mollier; si un autre avait fait les paroles, il eût été également nommé. » Arthur Desfeuilles, Molière-Hachette, t. XI, p. 51-52.
En somme, victoire complète pour le danseur Louis de Mollier, qui ne fut décidément pas un artiste ordinaire.' Sa meilleure œuvre littéraire a été trouvée, malgré de vives critiques, digne d'entrer en ligne de comparaison avec les vers authentiques de notre grand Molière; sa pièce Stances galantes est finalement reconnue comme ayant été réellement composée par lui, et comme appar-
184 Chap. UI,
tenant exclusivement à ses propres œuvres. On ne la joindra plus, désormais, aux écrits immortels de Fauteur du Tartuffe et du Misanthrope, mais on ne peut détruire le passé, ni empêcher la Sérénade pour le Roi (') d'avoir figuré pendant cinquante ans consécutifs (tout un demisiècle!) parmi les œuvres de Jean-Baptiste Poquelin. C'est une double gloire pour Louis de Mollier d'avoir eu une pièce jugée digne, jusqu'à un certain point, par son mérite, d'un tel honneur, et reconnue ensuite, par le fait surtout de sa publication première, comme lui appartenant légitimement.
Nous en avons fini avec le dernier, qui est en même temps le plus célèbre, des homonymes de Molière (2). Car nous ne pouvons songer à parler maintenant de tous les acteurs et actrices qui, aux xvme et xixe siècles, ont pris, comme nom de guerre, le plus grand et le plus illustre des noms de théâtre : en effet, à quoi bon? Sous
(') Sous ces trois noms : 1° Stances galantes; 2° A Amaranlke; 3° Sérénade pour le Roi, il s'agit toujours, bien entendu, de la même pièce.
(2) Je ne veux cependant pas terminer ce cinquième paragraphe sans mentionner un fait bien imprévu, et qui m'a, quant à moi, considérablement surpris: c'est que le nom de Molière, au xvi» et au xvn« siècle, se rencontrait de temps à autre, connue nom rie famille, a Bordeaux et dans la Gironde. C'est ce qui ressort très évidemment des indications suivantes, qui sont inédites, et qu'a bien voulu me communiquer M. Dast de Boisville:
Bordeaux, 22 avril 1564, Paroisse Saint-André, Baptême Jehan [fils de M0 Pierre de Molière, avocat en Parlement et de D8 Ysabeau Gosson],de la Paroisse Saint- Pierre. A<! hier. Parrain, etc. Marraine, etc.
Bordeaux, 24 mai 1624, Bouhet yotaire, f° 501 de l'année 1624. Attestation pour le mariage de noble Pierre de Mollières, avocat au Parlement de Bordeaux [fils de feu noble Antoine de Mollières, commissaire du Roy et magistrat présidial en la ville de Cahors, et de damoyselle Marie dTzeeh], et damoyselle Béatrix du Freytet, etc.
État civil Cariaujac, 18 janvier 1633, Naissance. — Baptême 20 octobre 1636, à Cadaujac, Louis de Molières [fils de Ma Pierre de Molières, avocat en la Cour, et de Beatrix Freytet]. Parrain: Louis de Molières, avocat en la Cour de Parlement de Paris; marraine : Marie de Molières. demoiselle.
Bordeaux, 8 janvier 1656,, Uell'édé, notaire royal. Ex. 55, 1. 4, se trouve annexé un acte du 25 avril 1639, relatif aux Galathcau. — Cet acte fut fait en présence de «M. Me Pierre Molières, avocat au Parlement de Bordeaux ». 11 signe Molière présent.
Bordeaux, 25 août 1656, Betbédé, notaire royal. Acte pour V. Pèce Dom Antoine Molières, religieux courrier (sic) et sindic de la chartreuse de Vauclaire, de passage à Bordeaux.
tous les rapports, à tous les points de vue, rien pourrait-il
nous éloigner davantage de Molière?
Dans le Moliérisle de septembre 1880, tome VIII, page 187, M. A. Duvau a posé la question suivante :
« Sait-on pourquoi le grand comique a pris ce pseudonyme [Molière] en montant sur la scène? Posée dans l'Intermédiaire des chercheurs et curieux en 1869, elle [cette question] n'a reçu aucune réponse; j'espère être plus heureux auprès des spécialistes. »
M. Louis -Achille Duvau, juge de paix du canton de Vendôme, est décédé le 1er juillet 1887 sans avoir vu personne répondre à sa question, car c'est une de celles qu'on peut appeler à bon droit insolubles. Pourquoi aussi Arouet a-t-il choisi le nom de Voltaire? Ce qui a été le secret exclusif et bien gardé d'un homme ne saurait avoir aucune chance d'être découvert plusieurs siècles après sa mort...
§ 6. — Fondation de l'Illustre Théâtre (30 juin iGAS).
Cette date du 30 juin 1643 est restée et doit rester célèbre. C'est cependant, il ne faut pas le nier, celle de la fondation du théâtre le plus ignoré, le plus complètement passé inaperçu, qui ait jamais existé à Paris; mais aussi, c'est en même temps celle du premier pas dans la carrière, à l'âge presque invraisemblable de vingt et un ans, de l'artiste, comédien et auteur dramatique immortel, à bon droit réputé comme le plus illustre, le plus grand, le plus célèbre, le mieux doué et le plus justement populaire de tous les comiques du monde entier : Jean-Baptiste Poquelin de MolièBE.
L'acte qui relate cette fondation, d'abord ignorée, et plus tard devenue si grosse de conséquences, n'est connu que depuis un certain nombre d'années.
186 Chap. III,
« Cette pièce, dit M. Louis Moland, a été publiée pour la première fois par M. Eudore Soulié dans la Correspondance littéraire du 25 janvier 1865. En 1875, un clerc de l'étude de Me Biesta, notaire à Paris, rue Louis-le-Grand, n° 11, avec qui je me trouvais en relations, me signala l'existence de cette pièce dans les archives de son étude. Sur ma demande, il en fit une copie très exacte avec les signatures en fac-similé. Je la publiai comme inédite dans le journal le Français du 16 janvier 1876, la publication de la Correspondance littéraire ayant échappé à mon attention. En comparant les deux textes publiés, il est aisé, du reste, de constater que la copie que j'ai suivie et que je reproduis ci-dessus a été bien réellement faite sur la minute. M. E. Soulié n'avait pas donné l'acte dans toute son étendue, avait rajeuni l'orthographe, supprimé ies signatures. Je ne regrette donc pas la publication que j'ai faite il y a dix ans, mais je regrette d'avoir ignoré la publication précédente et de n'avoir pas, comme il eût été juste, déféré à M. Soulié Thonneur de la découverte. » Louis Moland, Molière, sa vie. et ses ouvrages, p. 42, note 2.
Avant toute chose, donnons la copie complète et exacte de cet acte, précieux entre tous, avant d'analyser les renseignements qu'il contient, et d'indiquer, en les commentant, leur importance extrême. Nous collationnons, pour ce, le texte fourni par M. Louis Moland, tome Ier, pages 43, 44 et 45 du MoHèr e- Garni er; et celui donné par M. Paul Mesnard parmi les pièces justificatives [II 1| de sa Notice biographique sur Molière, pages 46^ et 46.") du tome X du Molière-Hachette.
1643. — 30 juin. — Contrat de société entre les comédiens de l'Illustre Théâtre.
«Furent présents en leurs personnes : Denis Beys, Germain Clerin, Jean-Baptiste Poquelin, Joseph Béjart [fils], Nicolas Bonnenfant, Georges Pinel, Magdelaine Béjart, Magdelaine Malingre, Catherine de Surlis et Geneviève Béjart, tous demeurant, sçavoir :
» Led[it] Beïs rue de la Perle, par[oiJs]e S[ain]t Gervais;
» Led[il] Clerin rue S[ain]t Antoine, paroisse S[ain]t Paul;
» Led[itJ Pocquelin rue de Torigny, par[oi]s[s]e susdite;
»Lesd[its] Béjart [Joseph Béjart fils], Magdelaine et Geneviefve Béjart en lad[ite] rue de la Perle, en la maison de madame leur mère, par[oiss]e susd[ite] ;
» Led[it] Bonnenfant en ladite rue S[ain]t Paul ;
»Led[it] Pinel, rue Jean-de-Lespine, par[oisse] S[ain]t Jean en Grève;
» Lad[ite] Magdelaine Malingre, vieille rue du Temple, par[oisse] Sfainjt Jean en Grève:
» Et lad[ite] IV Surlis. rue de Poietou, par[oiss]e Saint-Xicolas des champs;
«Lesquelz ont faict et accordé volontairement entre eulx les articles qui ensuivent soubz lesquelz ilz s'unissent et se lient ensemble pour l'exercice de la comédie, aftin de conservation de leur trouppe soubz le titre de l'Illustre Théâtre ('); c'est à sçavoir :
» Que, pour n'oster la liberté raisonnable à personne d'entre eulx, aucun ne pourra se retirer de la trouppe sans en advertir quatre mois auparavant, comme pareillement la trouppe n'en poura congédier aucun sans luy en donner advis les quatre mois auparavant.
» Item que les pièces nouvelles de théâtre qui viendront à la trouppe seront disposées (') sans contredit par les autheurs, sans qu'aucun puisse se plaindre du rolle qui lui sera donné; que les pièces qui seront imprimées, si l'autheur n'en dispose, seront disposées par la trouppe rnesmes à la pluralité des voix, sy l'on ne s'arreste à l'accord qui en est pour ce faict envers lesd. Clerin, Pocquelin et Joseph Uejart qui doivent choisir alternativement les Héros, sans préjudice de la prérogative que tous les susdfits] accordent à lad. Magdelaine Bejart de choisir de roolle qui luy plaira.
» Item que toutes les choses qui concerneront leur théâtre et les affaires qui surviendront, tant de celles que l'on prévoit que de celles qu'on ne prévoit point, la troupe les décidera à la pluralité des voix sans que personne d'entre eulx y puisse contredire.
» Item que ceulx ou celles qui sortiront de la trouppe à l'amiable suivant lad. clause des quatre mois tireront leurs partz contingentes de tous les fraij, décorations (3) et autres choses généralement quelconques qui auront esté faictes depuis le jour qu'ilz seront entrez dans ladicte trouppe jusques à leur sortie, selon l'apprétiation de leur valeur présente qui sera faicte par des gens expers dont tous conviendront ensemble.
» Item ceulx qui sortiront de la trouppe pour vouloir des choses qu'elle ne voudra, ou que lad. trouppe sera obligée de mettre dehors faulte de faire leur devoir, en ce cas ilz ne pourront prétendre à aucun partage et desdommagement des frais communs.
» Item que ceulx ou celles qui sortiront de la trouppe et malicieusement ne voudront suivre aucun des articles presens, seront obligez à tous
(' i « La troupe, avec la présomption de la jeunesse, prenait le nom de l'Illustre Théâtre, l'adjectif illustre étant alors fort a la mode. » Loris Mol and, Molière, p. 42.
«Le nom d'Illustre Théâtre ne paraissait guère justifié. S'il ne prête pas à rire, c'est que {'Illustre, étant fort à la moite, n'était pas pris a la lettre; c'est surtout qu'aujourd'hui nous ne voyons plus ses humbles commencements que devenus vraiment illustres par la gloire, très postérieure en date, de son fondateur. » Pau. Mesnard, Notice, p. 80.
(2) « Le mot disposer était alors le mot technique pour distribuer, partager les rôles. ISous avons reproduit ailleurs ces lignes du procès-verbal de l'assemblée des comédiens français a la date du 26 juillet 1693 : « M. de Champmeslé a disposé a le rôle de Josselin dans la Coupe enchantée, a M. de La Thoiillère... » Voyez notre édition des Œuvres complètes de Lu Fontaine, t. V. p. XXXIV.» Lotis Mound, Molière-Garnier, t. I. p. 43, note 1.
(3) Mol difficile à lire.
188 Chap. III,
les desdommagemens des fraiz de lad. trouppe et pour cet effet seront ypotecquez leurs équipages et généralement tous et chacuns leurs biens presens et advenir en quelque lieu et en quelque temps qu'ilz puissent eslre trouvez.
» A rentretennornent duquel article toutes les parties s'obligent comme s'ils estoient majeurs pour la nécessité de la société contractée par tous les articles cy dessus.
» Et de plus il a esté accordé entre tous les dessus ditz que, sy aucuns d'eux vouloit auparavant qu'ilz commenceront à monter leur théâtre se retirer de lad[ite] société, qu'il sera tenu de bailler et payer au profit des autres de la trouppe la somme de trois mil livres tournois pour les desdomrnager incontinent et dès qu'il se sera retiré de lad. trouppe, sans que lad. somme puisse estre censée peine comminatoire, car ainsi a esté accordé entre lesd[ites] parties promettant obligeant chacun.
» Faict et passé à Paris en la présence de noble homme André Maieschal advocat en Parlement, Marie Hervé, veuve de feu Joseph Bejart vivant bourgeois de Paris, mère desd. Bejart, et Françoise Lesguillon, femme d'Etienne de Surlis, bourgeois de Paris, père et mère de lad. de Surlis, en la maison de lad. veufve Bejart devant déclarée. L'an mil six cent quarante trois le trent[ièm]e et dernier jour de juin après midy et ont tous signé les présentes subjectes au scel soubz les peines de l'édict. »Beys, G. Clerin,
Jean-Baptiste Poquelin, J. Bejart, Bonnenfant, George Pinel,
M. Beiart, Magdale Malingre,
Geneviefve Bejart, Catherine Desurlis,
A. Mareschal, Marie Hervé,
Françoise Lesguillon, Duchesne. Fieffé. »
M. Louis Moland fait, au sujet de cette pièce de premier ordre, de très justes remarques dont nous tenons à lui laisser tout l'honneur :
« Cet acte, dit-il (p. 4ï>56), est du plus haut intérêt pour la biographie de Molière. Il fixe le moment où commence réellement la carrière théâtrale du grand comique. Cependant il ressort de l'acte lui-même que ces jeunes gens s'étaient exercés déjà à jouer la comédie : « Les contractants, y est-il dit, s'unissent et se lient ensemble pour l'exercice de la » comédie, affin de conservation de leur troupe sous le titre de l'Illustre « Théâtre. i> La troupe était donc constituée depuis quelque temps et s'était déjà exercée, probablement dans des représentations de société (*). J.-B. Poquelin s'était distingué parmi eux, puisqu'on lui reconnaît le
< ' i (".cri détruirait donc complètement, absolument, ce que dit M. Paul Mesnard, Kotice, p. 74 et 75: passage reproduit ci-dessus par nous, tome 11. page 123, tout à la tin de la citation.
<iroit de l'emplir alternativement, avec Gcrm;iin Cierin et Joseph Béjait, le nile du héros dans chaque pièce. >>
Après donc s'être plusieurs fois réunis, essayés, concertés, les -dix artistes en herbe en question se rassemblèrent définitivement chez Marie Hervé, la veuve de Joseph Béjait le père, âgée alors (née vers 1595) de quarante-huit ans environ, et demeurant avec ses enfants dans le quartier du Temple, dans la rue de la Perle, cette voie traversée perpendiculairement par cette rue.de Tkorigny, où sa fille Magdeleine possédait, dans le cul-de-sac, une petite maison et jardin; maison où Molière, qui avait quitté la demeure paternelle, demeurait alors... pas trop isolé on peut le croire!...
Examinons maintenant l'un après l'autre, dans l'ordre des signatures, chacun des futurs comédiens dont la réunion compose, le 30 juin 1643, l'association de l'Illustre Théâtre :