IX. Magdale Malingre. — Nous copions très exacte
(«) Cf. t. II. p. 129-130.
(*) Cf. t. H, p. 125.
194 Chap. III,
ment la signature; mais en tête de l'acte [t. H, p. 186] nous lisons bien, et par deux fois: Magdelaine Malingre, dont l'adresse est même indiquée vieille rue du Temple, paroisse Saint-Jean en Grève.
Nous ne possédons pas de longs renseignements sur son compte: «Madeleine Malingre, nous dit M. Eudore » Soulié (p. 37), était très probablement la fille d'un » maître menuisier nommé Adrien Malingre qui demeu- » rait, en 1643, rue des Vieux-Augustins, paroisse Saint- » Eustache [Minutes de Me Turquet, à la date du 17 mai » 1643]; elle avait dû se trouver entraînée par le double » voisinage de l'hôtel de Bourgogne et de la boutique de » Jean Poquelin. En 1645, Madeleine Malingre ne faisait » pins partie de la troupe de Molière (p. 37). » — Et M. Moland (p. 48) nous en apprend bien moins long encore: «Madeleine, ou, comme elle signe, Magdale » Malingre, est inconnue! » — M. Paul Mesnard (p. 79 de sa Notice) avoue n'en pas savoir davantage à l'égard de cette jeune fille, et voilà tout ce que nous nous trouvons à même de dire à son sujet (1).
X. Catherine Desurlis, «issue, nous apprend M. Ba- » luffe (Molière inconnu, t. I, p. 176), d'une famille origi- » naire de Montargis. » — Ici, du moins, nous sommes mieux renseignés par MM. E. Soulié, Georges Monval, Moland, Mesnard :
« Catherine des Urlis, qui n'apparaît qu'une fois parmi les associés de l'Illustre Théâtre, s'engagea ensuite dans la troupe du Marais où, disent les frères Parfaict, elle resta jusqu'en 1673. Tallemant des Réaux parle
(V) N'oublions pas cependant le renseignement que M.Auguste Baluffe (Molière Inconnu, t. 1, p. 17G) nous fournit sur son compte : « Madeleine Malingre, selon la plupart des Moliéristes, serait la fille d'un menuisier de la paroisse Saint-Eustache ; mais il se pourrait bien que son père fut, non le menuisier, mais l'écrivain Malingre, né à Sens, lié avec Dassoucy et Beys et autres. Une énorme production e:i tout genre ne l'avait pas enrichi ; son dernier ouvrage fut le Journal de Louis XIII. L'identité de Madeleine Malingre est trop difficile à établir pour qu'entre les deux généalogies, la plus voisine du monde des lettres et du théâtre ne me paraisse pas préférable. » Auguste Bai.uffe.
incidemment de cette comédienne, qui passe pour avoir eu un duel sur la scène avec la Beaupré; mais Sauvai, spectateur de ce duel, ne les nomme ni l'une ni l'autre. «J'étois, dit-il seulement, aux petits comédiens du » Marais, lorsque deux comédiennes se battirent tout de même sur le • théâtre après s'être querellées à la farce. » Jean des Urlis, frère de Catherine, fit aussi partie de la troupe du Marais, et prenait en 1G61 le titre de comédien de l'électeur prince de Liège; sa sœur Étiennette des Urlis fut la femme de Brécourt. » Eudore Soulié, Recherches sur Molière, p. 37.
« Catherine de Surlis ou Desuilis, fille aînée d'Estienne de Surlis, commis au greffe du Conseil privé du Boi, et de Françoise Lesguillon, devait être fort jeune en 1643. — Elle avait quinze ou seize ans. Voyez te Moliëi iste (*), novembre 1883, page 241. — C'est pour cela sans doute que sa mère signe avec elle le contrat de l'Illustre Théâtre. Elle entra plus fard au théâtre du Marais. » Louis Moland, Molière-Garnier, t. I, p. 48 et note 1.
« Catherine était donc mineure et dans toute la fleur de sa beauté, que l'on a beaucoup louée. » Paul Mesnard, Notice biographique, p. 79.
Tels étaient les dix sujets qui composaient à l'origine, et sur le contrat même de société, la troupe de « l'Illustre Théâtre».
Nous avons vu qu'il y avait, sur cette pièce notariée, encore cinq autres signatures : A. Mareschal, Françoise Lesguillon, Marie Hervé, Duchesne et Fieffé.
La première est celle de noble homme André Mareschal, qui est avocat en parlement. — Françoise Lesguillon, c'est la mère de Catherine des Urlis, qui «dut » signer avec elle l'acte d'association de l'Illustre «Théâtre» (Mesnard, p. 79). — Marie Hervé «signe » l'acte, comme Françoise Lesguillon, non en qualité » d'actrice, mais comme mère de mineurs, et pour corro- » borer l'engagement de ses enfants et particulièrement » celui de Geneviève» (Moland, p. 48). — Duchesne, Fieffé sont des hommes de loi.
Il est d'un très grand intérêt de voir, par exemple, dans
(*) Il s'agit rt'un article très curieux et très intéressant, bourré de faits et de documents, de M. Georges Monval, article intitulé : les Camarades de Molière. Brécourt et les de Surlis. — On y voit que la dite Catherine de Surlis est morte k Paris, « cul-de-sac Saint-Sauveur, le 2 janvier 1H79, âgée d'environ cinquante-deux ans. » — Cf. plus loin, chapitre VIII, § 1, vers la fin, au milieu de détails concernant spécialement la ville de Montargis.
196 Chap. III,
le livre de M. Louis Moland, la reproduction fidèle de toutes ces signatures rangées par ordre de bataille. Saut' Beys, Georges Pinel, les hommes de loi et les deux mamans, ceux qui les ont tracées, garçons et filles, sont de tout jeunes gens, à l'aurore de la vie... et du plaisir!
«L'acte par lequel Jean-Baptiste Poquelin et ses associés se lièrent pour une entreprise théâtrale fut [donc] passé le 30 juin 1643. Cette pièce, conservée dans les archives d'un des notaires de Paris, est très curieuse par les renseignements qu'elle fournit [on vient d'en juger], et parce que le théâtre qui tient à honneur d'être toujours la Maison de Molière pourrait la regarder comme son plus ancien titre; sa fondation du moins devait un jour en sortir. » Paul Mesnard, Notice, p. 73.
« [Cet acte est]... du plus haut intérêt pour l'histoire des origines de la Comédie-française. La Comédie-Française fut définitivement fondée, comme elle-même le constate sur son sceau et sur ses affiches, le 25 août 1(180 par la jonction des deux troupes de l'hôtel de Bourgogne et de l'hôtel de Guénégaud. L'un de ces aflluents, la troupe de Guénégaud, n'était autre que la troupe formée par Molière, et qui, après la mort de son créateur, avait été forcée d'émigrer du Palais-Royal à la rue des Fossés-de-Nesle, en face de la rue de Guénégaud (où se trouve aujourd'hui le passage du Pont-Neuf). Or, l'origine de cette troupe de Molière ne peut être fixée ni à son installation dans la salle du Palais-Royal, le 20 janvier 1661, ni à son installation dans la salle du Petit-Bourhon, le 3 novemhre 1658, ni à la représentation qu'elle avait donnée au Louvre devant le Roi, le 24 octobre précédent. Elle arrivait là toute constituée; elle avait une longue existence antérieure, elle jouissait d'une réputation déjà étendue. 11 faut donc en poursuivre l'origine au delà, à travers ses pérégrinations provinciales, et en arriver finalement à son véritable point de départ, à l'acte de constitution du 30 juin 1643. C'est l'une des sources d'un grand fleuve, source bien humble, mais aujourd'hui bien constatée et vérifiée. » Louis Moland, Molière, p. 45, note 1 se continuant à la page suivante.
Tout ce que viennent de dire, en termes si clairs et si précis, MM. Paul Mesnard et Louis Moland, est scrupuleusement exact. Mais il n'en est pas moins de la dernière évidence que la Comédie-Française ne s'est rigoureusement et véritablement constituée qu'à partir du jour où les deux troupes, celle de l'Hôtel de Bourgogne et celle de Molière, ont enfin opéré leur jonction^ c'està-dire à partir du 25 août 4680. Des artistes formés par
Molière et ayant figuré dans sa troupe, en d'autres termes ayant joué avec lui, ont réellement fait partie de la Comédie-Française à sa formation. Mais Molière, lui, n'a jamais fait partie de la Comédie-Française. L'établissement de premier ordre, et dont la France s'honore à si juste titre, est. né le jour précis de la fusion des deux troupes rivales et ennemies; il n'existait pas auparavant. Le théâtre, qui se fait gloire de s'appeler la Maison de Molière, n'a été fondé qu'après la disparition de Molière du monde des vivants.
Ces considérations, au reste, qui songerait ta en nier l'exactitude? La Comédie-Française n'a jamais possédé dans son sein ni Magdeleine Béjart ni Jean-Baptiste Molière, ni surtout les jeunes artisans à peine dégrossis qui formaient la plus grande partie de « l'Illustre Théâtre ». Fille n'a eu en un mot
Ni cet excès d'honneur ni cette indignité,
pour citer précisément ici un alexandrin (vers 010 de Dritannicus) ouï pour la première fois — en 1669 — sur le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne, cette scène ayant, après tout, autant de titres que l'autre pour revendiquer une part de premier ordre dans la fondation, à jamais mémorable, de cette institution admirable et à si bon droit nationale que l'on nomme « la Comédie-Française ». Mais revenons à la troupe de l'Illustre Théâtre. Nous venons de faire connaître, dans le plus grand détail, quels étaient les dix sujets (nous n'osons dire les dix « artistes») qui formaient son noyau primitif le 30 juin 1643. Nous les avons même numérotés l'un après l'autre. Nous nous applaudissons de cette dernière innovation, que nous continuerons dans tout le cours de l'ouvrage, afin que l'on distingue bien, par la suite, anciens et nou-
198 Chap. III,
veaux venus : la composition de la troupe va changer si souvent, ainsi que nous allons avoir occasion de le constater!...
§ 7. — Les répétitions de la nouvelle association. Le répertoire tragique.
La troupe est désormais constituée. Ses dix sujets sont réunis, pleins d'entente et d'espoir. D'abord et avant toute chose, ils ont à s'occuper de trouver un théâtre disponible, ou bien de s'en faire préparer un, ce qui ne saurait avoir lieu du jour au lendemain. Une salle! il va falloir en effet laisser s'écouler trois grands mois avant de pouvoir en arrêter une définitivement. Car c'est à Paris même, remarquez-le bien, que la troupe compte s'installer! c'est à Paris que Molière a la prétention de faire ses premiers pas dans la carrière dramatique.
« Il tâcha dans ses premières années de s'établir à Paris avec plusieurs enfants de famille, qui, par son exemple, s'engagèrent comme lui dans le parti de la comédie sous le titre de l'Illustre théâtre... » La Grange et VrvoT, Préface de 1682, Molière-Hachette , t. I, p. xm.
Tout est exact, dans ces lignes du premier document de bonne foi se rapportant à notre grand Molière, en tant que comédien; mais quel laconisme (*)! Ah! si les actes de notaire, si les anciennes minutes n'existaient pas!...
« Molière et ses associés se proposaient hardiment de jouer à Paris (*), où cependant laissaient peu de place l'Hôtel de Bourgogne et le théâtre
(») Et rien absolument à glaner, à ce sujet et à cette date, dans le livre de Grimarest.
{-) Comme le remarque fort bien M. Paul Mesnard, six mois pleins s'écoulèrent tout d'abord [pour être suivis de six autres mois aussi peu employés avant l'ouverture définitive du théâtre parisien], entre la renonciation du jeune Jean-Baptiste et la fondation officielle de « l'Illustre Théâtre » :
« De cette date du 30 juin il résulte que Passociation ne fut réglée que six mois après la quittance citée plus haut, qui nous a paru l'annoncer assez clairement, et qui est des premiers jours de la même année. Cette quittance nous ayant montré l'opposition du père désarmée, de nouveaux efforts de sa part pour renouveler la lutte ne sont pas vraisemblables, et mieux vaut essayer comme on [M. J. Loiseleur] l'a fait, d'expliquer le retard de six mois par un événement qui mit en deuil les
du Marais, dont l'pn, fier du titre de troupe royale, semblait délier les rivaux, et l'autre, grâce à l'acteur Mondory, à Corneille surtout, avait montré que toute concurrence avec les Grands Comédiens n'était pas impossible. Malgré la confiance téméraire de la jeunesse, il est probable que les nouveaux acteurs espéraient moins égaler des fortunes si bien établies, que mériter, dès ces commencements, quelque estime et piquer la curiosité. « Paul Mesnard, Notice, p. 81.
Que nous voudrions donc maintenant nous trouver tout à coup transportés en arrière, dans le troisième trimestre de Tannée 1643, à Paris, en plein quartier du Temple. Nous assisterions à toutes ces répétitions charmantes de ces jeunes gens et de ces jeunes filles. La belle chose, morbleu, que la jeunesse en fleur, qui donne espérance et foi! qui fait ne douter de rien, avoir créance absolue dans ses désirs, et employer des forces surhumaines à soulever d'inutiles fardeaux!... Plus tard, mais toujours trop tôt, hélas ! on en arrive à penser comme Fauteur de VEcclésiaste, à reconnaître que tout, ici-bas, n'est que vanité, et que telle tâche, qui sourit à la jeunesse, ne vaut pas, la plupart du temps, la peine que Ton aura employée à son accomplissement!...
Béjart, principaux associés de Molière, la mort, sans date précise, mais vers ce temps [avant le 10 mars, cependant!], du chef de leur famille, Joseph Béjart. •> I'ail Mesnaiid, yolice, p. 73.
Jusqu'ici j'acquiesce et je signe des deux mains, — ne voulant pas surtout m'ap. proprier et démarquer l'opinion d'autrui exprimée en d'aussi excellents termes. — Mais à peine ai-je besoin de faire mes réserves et d'établir que je ne suis plus du tout de l'avis de M. Mesnard, lorsqu'il ajoute immédiatement, même page : « On •i pourrait entrevoir aussi, comme explication, non pas une mort, mais une nais.- » sance, qui aurait forcé la première comédienne à quelque repos... (ai. r
Armande Béjart est née très naturellement, nous le savons, au commencement de l'année 1042, du légitime mariage de Joseph Béjart père, ayarit encore devant lui un an à vivre à cette époque, et de la très féconde Marie Hervé, née vers 159» [c'est une inscription ecclésiastique qui l'atteste et le certifie], et âgée conséqueniment, au commencement de i6i"2, de quarante-sept ans au plus, ce qui n'est pas après tout un âge terrible pour avoir un enfant, surtout quand on vient d'en avoir eu un autre, une petite fille, Bénigne-Magdeleine Béjart, baptisée le "20 novembre 1039, c'est-à-dire deux ans et quelques mois auparavant, et à l'âge de quarantequatre ou quarante-cinq ans.
Qu'il est donc bon. u'ile, moral, consolant, convaincant, de rapprocher les uns des autres et les fais cl les dates ! ' i
(rt'i Pour être juste, donnons t<mii; la fin de cette phrase: « ... si l'on savait mieux la date de celte » naissance, et s'il y avait quelque chose de plus qne des conjectures, très contestîes, sur la véritable n mire de i* u/init, conjectures dont nous aurons trop à parler » — et avouons que ces dernières lignes de réticences font le plus grand honneur à celui qui les a écrites.
200 Chap. III,
Quelles pièces répétaient-ils donc, ces jeunes artistes en herbe, avec tant d'application et d'enthousiasme? Des tragédies, il n'en faut pas douter.
a Les renseignements, il est vrai, sont incomplets. Il est cependant probable que des succès d'acteurs tragiques ont été d'abord la principale ambition de ce théâtre, dont la comédie devait un jour faire la fortune et la célébrité. Il est remarquable que l'acte de fondation de la société donne une importance particulière aux rôles de héros. La mention y est faite d'un accord entre «Clérin, Poquelin et Joseph Béjart, qui doivent choisir » alternativement les héros, sans préjudice de la prérogative que tous les » susdits (tous les associés) accordent à Magdelaine Béjart de choisir le » rôle qui lui plaira. » Nous ne croyons pas que les héros puissent simplement signifier les premiers rôles comiques aussi bien que tragiques. Nous avons déjà noté chez Molière la faiblesse qu'il eut longtemps d'aimer à représenter des personnages héroïques. Quant à Madeleine Béjart, on parnit lui avoir reconnu dès ce temps un véritable talent de tragédienne. » Paul Mesnard, Notice biographique, p. 87 et 88.
Oui, ce devait être un spectacle à nul autre pareil que celui de Molière, âgé de vingt et un ans et demi, ne doutant de rien, avec ses grands traits si caractérisés et ses moustaches, cachant en partie son jeune visage brun, aux lèvres rouges et sensuelles, au regard si vif et si intelligent, sous le casque — ou plutôt rappelons-nous la curieuse couleur locale de l'époque! sous le feutre à plumes — d'un héros exprimant fièrement, et en alexandrins, de grands sentiments chevaleresques, sous la direction passionnée et les yeux amoureux de la belle Magdeleine, déjà grande tragédienne, et épiant en lui chaque geste, chaque intonation, chaque intention scénique, en le couvant constamment du regard, et en faisant de l'existence de son amant comme une vie artistique, comme une leçon continuelle.
Byron, le fier lord, disait avec quelque raison que le meilleur moyen pour un homme d'apprendre une langue étrangère, c'était de vivre seul à seul et en douce familiarité avec une maîtresse parlant celte langue. Comment
Molière, à semblable école, et avec son intelligence hors ligne, n'aurait-il pas appris le théâtre, qu'il montra plus tard connaître si bien?
Les premières années, môme difficiles, — je serais presque tenté d'écrire «surtout difficiles», — sont toujours celles que Ton se rappelle plus tard avec le plus de plaisir et d'émotion. Il est parfois si doux, quand on est jeune, de manger de la vache enragée! Molière, arrivé au faîte de la gloire et de la fortune, pressé par ses amis, — par Boileau, entre autres — de quitter le théâtre, de renoncer à être acteur, ne voulut jamais y consentir. Le point d'honneur l'arrêtait, disait-il, et aussi la crainte de mettre tant de pauvres gens sur la paille; les souvenirs du passé, n'en doutons pas, entraient pour beaucoup dans la persistance de ses refus. La vie réelle, après tout, la vie bourgeoise et prosaïque de tous les jours aurait-elle vraiment valu pour lui, homme de génie, cet enchantement perpétuel? Je veux dire cette vie active, agitée, accidentée, factice sans doute en réalité, mais ainsi commencée à l'âge de l'effervescence des passions, et restée pleine de grands souvenirs, malgré tous les déboires par lesquels- il lui avait fallu passer? Renan a très bien fait remarquer combien les Saints-Simoniens qui avaient été à Ménilmontant avaient toujours regretté cette époque, unique dans leur existence, où leur âme s'ouvrait à toutes les illusions généreuses et fécondes. Elles ont beau s'envoler à tired'ailes, ces belles et enivrantes imaginations! Les déceptions ont beau les suivre; le souvenir, au fond du cœur, n'en reste pas moins doux et ineffaçable.
L'âge des enchantements empêche de voir bien des choses, ou plutôt les fait voir d'une autre manière. Et c'est seulement de cette sorte de vision ineffable que l'on conserve ensuite la pensée délicieuse et attendrie. Molière, ne
202 Chap. III,
nous y trompons pas, était alors au comble de ses vœux : Il faisait du théâtre! Il était son maître! Avec tous ces jeunes gens de son âge et de ses goûts, sa vie avait comme doublé, tant elle était, alors, heureusement assaisonnée! Stendhal a raison, dans sa classification des passions amoureuses. Molière, ramant d'une grande et véritable artiste, aussi remarquable par son talent que par son enjouement, son intelligence et sa beauté, cultivait, à la fois et avec délices, l'amour-vanité et l'amour-goût. L'amour physique, nous n'en parlons pas. Il était très naturellement et comme inconsciemment de la partie.
L'amour-passion, seul, n'existait pas encore chez Molière. Mais patience! C'est à quarante ans que, ce sentiment, notre héros le verra régner chez lui en maître, et pour son malheur! Mais nous n'en sommes pas encore là! En 4643, Jean-Baptiste Poquelin est jeune, ardent, rempli d'enthousiasme et de génie, il a vingt et un ans, il est livré à lui-même, il est facile à tous les entraînements, il voit devant lui le plus bel horizon, les illusions sont là qui décuplent son bonheur, il est le plus heureux des hommes.
§ 8. — Le jeu de paume des Mestayers.
Nous avons laissé nos dix artistes, constitués en société, à la recherche d'une salle de spectacle destinée à recevoir la troupe de l'Illustre Théâtre, et qu'en cherchant bien ils ne tardèrent pas à trouver, sur l'emplacement précis — nous apprend M. Auguste Vitu dans la publication spéciale qu'il a fait paraître en 1883 sur cette salle — où se trouvent, de nos jours, les nos 10, 12, 44 sur la rue Mazarine, les nos 4 1 et 43 sur la rue de Seine.
Jusque-là, les répétitions avaient eu lieu dans le quar-
tier du Temple, où demeuraient presque tous les artistes, — peut-être dans un Tripot de la Perle, avoisinant la demeure de la veuve Béjart et celle de Madeleine, et sur lequel on paraît manquer de renseignements. — « Rien » ne convenait mieux, dit M. Paul Mesnard (p. 81), pour » l'emplacement de leur théâtre qu'un de ces tripots où » l'on jouait à la courte paume. C'était dans de tels tri- » pots que les troupes ambulantes donnaient volontiers y> leurs représentations; et il y en avait un à Paris, au » Marais, qui était devenu le théâtre de Mondory. » Celui qui devint bientôt après V Illustre Théâtre était, dit M. Louis Moland (p. 49), « un jeu de paume situé au fossé de Nesle i (depuis rue Mazarine), appelé de ses premiers proprié- » taires le jeu de paume du Mestayer ou des Mestayers. Par » bail du 12 septembre 1643, le maître paumier Noël » Gallois leur loua ce jeu de paume moyennant un loyer » annuel de 1,900 livres. C'était alors une grosse somme. » Ces jeunes gens, s'écrie M. Louis Moland (p. 49), ne » doutaient de rien ! » Ils prirent un engagement de trois années, et le signèrent gaiement et bravement, comptant sur leur bonne fortune, leur heureuse étoile, le talent dont ils allaient faire preuve, le succès qu'ils allaient obtenir! — « Marie Hervé, dit encore M. Paul Mesnard » (p. 81-82), se portait principal prenant et caution, hypob théquant ses biens personnels, spécialement sa maison » de la rue de la Perle. Bien que tous les associés fussent » engagés solidairement au payement du loyer, on voit » que les Béjart, qui s'étaient rendus caution, étaient » réellement à la tète de l'entreprise. » La minute de cet acte a été retrouvée dans les papiers des successeurs du notaire Legay. En voici un extrait (') :
(>) Tiré des Points obscurs de H. J. Loiseleur, notes et pièces justificatives,
204 Chap. III,
1643, — 12 septembre. — Bail par N( ël Gallois, maître paumier,
du jeu de paume dit des mestayers.
Minutes du notaire Legay, étude de M. Lamy.
Noël Gallois loue aux comédiens, pour trois ans, « ledit jeu de paume, couvert de tuile... ; plus la totalité de la maison et dépendances dudit jeu de paume, appartenances et dépendances d'iceux... pour par eux en jouir audit titre, ledit temps durant, à commencer du jour que lesdits preneurs auront commencé de faire porter du bois audit jeu pour faire faire leur théâtre, galeries et loges, pour laire la comédie durant ledit temps audit jeu de paume, ce qu'ils pourront faire quand bon leur semblera, avec toutes les autres commodités qu'ils aviseront bon eslre. tant à l'entour dudit jeu dehors que dedans, sans pouvoir par eux incommoder les voisins; et, en fin du présent bail seront solidairement tenus de rétablir ledit jeu en pareil état qu'il est â présent, prêt à jouer, et en payer le loyer à la raison ci-dessous, jusques à ce qu'il soit entièrement rétabli et prêt à jouer à la paume en icelui.
» Garniront lesdits preneurs lesdits lieux de biens meubles exploitables, pour sûreté dudit loyer sortissant nature dicelui; entretiendront les lieux de toutes menues réparations locatives et nécessaires â faire, durant ledit temps, et en fin dicelui les rendre et délaisser en bon état; d'icelles même remporteront en ladite lin dudit bail tous leurs théâtres, loges et galeries, et tout ce qu'ils auront fait faire es dits lieux et jeu, avec le moins de fractures que faire se pourra, et de rétablissement par eux desdits lieux en l'état que dessus est dit.
» En outre, moyennant le prix et somme de dix-neuf cents livres tournois de louer pour et par chacune desdites trois années, que lesdits preneurs seront tenus et obligés, etc., bailler et payer audit bailleur ou au porteur de mois en mois, montant chacun à cent cinquante-huit livres, six sols, huit deniers, à savoir, le premier mois desdites trois années, sitôt que lesdits bailleurs auront fait porter du bjis audit jeu et en empescheront les joueurs de paume, et le second mois desdils trois ans, à la troisième fois qu'ils représenteront sur leur théâtre et feront comédie; et, de ladite troisième fois en avant, continuer de mois en mois à payer ledit loyer par avance durant ledit temps du présent bail, duquel lesdits preneurs se pourront désister en avertissant le bailleur trois mois auparavant (]). »
l1) « .\o/a. — Nous omettons les autres clauses du bail, lequel se termine par l'intervention de Marie Hervé, veuve de Joseph Béjart; elle cautionne les nouveaux locataires, se déciare même « principale preneure », et hypothèque, à la garantie du loyer, ses biens personnels, y compris la maison de la rue de la Perle, où elle demeure ace moment.» Julks Loiselkir, Les Points obscurs..., p. 370.
« L'historien du Jeu île paume des Mestayers, M. Auguste Vitu, a fait (p. 45-46) la remarque curieuse que nos comédiens étaient tenus à payer le plus tôt possible une somme de cent cinquante-huit livres six sols huit deniers pour le dernier mois de leur location de trois années, et que Jean Poquelin, cinq semaines avant la signature du bail, avait, le Ier août I643(a\ prêté à Georges Pinel la somme de cent
(a) « Inventaire fait après le décès de Jean Poquelin, cote neuf. — voyez les Ktchereht-i sur Molière, y. 229. » — PAUL MKSSARD, Xotiee, r- 8ï, note 2.
Ce n'est pas du jour au lendemain, on le devine, que le tripot du Métayer fut changé en salle de spectacle. Nos dix associés s'abouchèrent, par l'intermédiaire de Noël Gallois, leur propriétaire, avec un maître charpentier: le sieur Claude iMichault, un menuisier : le sieur Jean Duplessis, pour transformer le jeu de paume en théâtre, et les ouvriers se mirent à l'œuvre.
Les susdits associés s'occupèrent enfin de l'engagement de leur orchestre; et celte pièce, du 31 octobre 1643, vaut bien la peine que nous la reproduisions ci-dessous; la voici :
16 i3. — 31 octobre. — Acte d'engagement de l'orchestre
de l'Illustre Théâtre.
Minutes Fieffé, étude de Me Hiesta.
Claude Godard, Michel Tisse, Adrian Lefebvre, demeurans à Saint- Germain-des-Prés lès Paris, paroisse Sl-Sulpice, et Laurent Gaburet, demeurant à Saint-Marcel, aussi lès Paris, rue Mouffetard, paroisse Saint-Médard, tous maîtres joueurs d'instruments à Pari-, promettent aux comédiens de l'Illustre Théâtre « de servir lesdits sieurs comédiens pendant trois années qui commenceront à avoir cours du premier jour qu'ils rendront service à iceux comédiens, et toutes et quantes fois qu'ils en seront avertis par chacun jour, durant lesdits trois ans, soit pour la comédie ou pour les visites que lesdits comédiens pourront faire et pour répétition de ballet, sans que pendant lesdites trois années aucun desdits Godait et consors puisse aller rendre service à autres personnes, sinon dans les temps que lesdits comédiens n'auront pas besoin d'eux.
s Ces promesse et marché faits moyennant et à raison de quatre livres par chacu.i jour durant les dits Godart et consorts vingt sols, soit qu'ils soient employés au service desdits comédiens ou non, etc.
» Et advenant que pendant lesdites trois années iceux comédiens vinssent à sortir (quitter) la ville de Paris et aller demeurer ailleurs, 'esdits Godart et consors ne seront tenus ni obligés de les suivre, ains demeureront en cette dite ville si bon leur semble, etc.
» Et pourront. néanmoins lesdits comédiens congédier les dits Godart et
soixante livres, qui est, en compte rond, celle dont il vient d'être parlé. Voilà une nouvelle preuve, et elle n'a pas échappé à M. Vitu, que te résistance du père de Molière à l'engagement de son lils dans une entreprise tliéa traie n'a pas été très forte, tout au moins très persistante... (P. 82.)
» ... Il reste... ceci que, dans, la voie indirecte prise par le secourable prêt, on croit reconnaître la grande indulgence d'un père qui tint cependant à éviter l'apparence d'un consentement formel et d'une complicité. » Paul Mesnauo, Notice, p. 82.
206 Chap. III,
consors do leur dit service, en les avertissant huit jours auparavant, comme au semblable pourront les dits Godart et consors se départir dudit service et aller ailleurs servir, en avertissant lesdits comédiens un mois auparavant, etc. »
Nous reproduisons la pièce qui précède d'après les Points obscurs de M. J. Loiseleur, pages 376 et 377.
§ 9. — Séjour à Rouen de la nouvelle troupe.
En attendant que leur salle de spectacle fût prête, les nouveaux associés et apprentis comédiens résolurent de ne pas rester oisifs, à Paris, et, puisqu'ils avaient déjà répété et qu'ils étaient sûrs d'eux, d'aller s'essayer en Province.
« Sans prévoir, dit M. Paul Mesnard, qu'il faudrait bientôt se résigner à devenir une troupe de campagne, on résolut d'essayer ses forces et de se faire connaître dans une ville peu éloignée. La troupe du Marais avait donné l'exemple de ne pas dédaigner Rouen, où, dit Chappuzeau ('), « elle » alloit quelquefois passer l'été » ; Mondory l'avait habituée à en prendre le chemin depuis qu'il en avait rapporté Mélite. Ce fut là que l'Illustre Théâtre alluma ses premières chandelles (2). La destinée, qui a parfois de ces traits d'esprit, a placé dans la ville natale de Corneille le début de Molière. » Paul Mesnard, Notice biographique sur Molière, p. 82-83.
A partir de ce voyage, qui eut lieu tout au commencement de novembre 1643 (ils avaient engagé leur orchestre le 31 octobre), les artistes ne furent plus seulement dix, mais onze, par suite de l'engagement d'une nouvelle actrice, à laquelle nous allons, bien entendu, donner un numéro d'ordre :
(l) « Le Théâtre-François, livre III, chapitre XXXVI. » P. Mesnard, Xotice, p. 83. note 1.
(2)« Charles Perrault avait entendu parler de ,-e fait intéressant qu'ont longtemps omis les autres biographes de notre poète. « Sa troupe étant formée, dit-il, » il alla jouer à Rouen. » (Les Hommes illustres, p. 79.) On n'avait pas assez pris garde a cette indication... Cependant Rouen nommé d'abord ne laisse pas douter que l'auteur des Hommes illustres ne connût le souvenir, conserve par la tradition, du séjour de la troupe dans cette ville en 16i3. La preuve de ce séjour a été découverte par M. Gosselin, archiviste de Rouen, dans un registre qui y est conservé au greffe du palais de justice. Là se trouve un acte authentique [dont nous allons avoir à parler]... » P. Mrsnaud, Notice, p. 83.
XL Catherine Bourgeois. — Elle «. parait, dit » M. Paul Mesnard (p. 83), avoir passé plusieurs années » dans la troupe, mais ne nous est pas autrement con- » nue. » De son côté, M. Moland la désigne (p. 49) comme «une nouvelle recrue qui signe Chaterine ou Catherine » Bourgeois », et n'en dit pas plus long sur son compte. — M. Eudore Soulié, qui trouve son nom sur le marché du 28 décembre 1043, la première de toutes ces pièces qu'il ait d'abord connue, dit d'elle, page 37 de ses Recherches sur Molière : « Catherine Bourgeois figure » jusqu'en 1645 dans la troupe de Vlllustre Théâtre, et » dut la suivre en province; elle était fille d'un Robert » Bourgeois, dont la profession n'est pas indiquée, et que » Ton voit toujours demeurer avec elle. »
Nous sommes maintenant au courant.
« Les nouveaux comédiens partirent [donc] pour Rouen. La première chose qu'ils font en arrivant dans cette ville, c'est de signer, par-devant maître Cave, notaire à Rouen, un acte de procuration donnant tout pouvoir à un mandataire non nommé de contraindre par toutes voies Noél Gallois, maître du jeu de paume du Mettayer ou des Mestayers, Michault, charpentier, et Duplessis, menuisier, à activer les travaux de la salle de Paris, afin qu'elle soit prête à leur retour. » Louis Moland, Molière, p. 49.
« M. Eudore Soulié, qui a trouvé à Paris tant de pièces du plus haut intérêt pour l'histoire de Molière, n'a pas eu la bonne fortune de découvrir celle-là, lorsqu'en août 1863, en vertu d'une mission scientifique à lui confiée par le ministère de l'instruction publique, il fit des recherches dans les minutes des notaires de Rouen et de diverses autres villes où Molière a séjourné. C'est à M. Gosselin (l) que revient l'honneur de cette découverte. » Jules Loiskleuk, Les Points obscurs, p. 120, note 1.
1643. — 3 novembre. — Procuration par les comédiens
de l'Illustre Théâtre.
Minutes de Cave, notaire à Rouen.
« Du mardy après midy trois[ièmJe jour de novembre XVI quarante-trois, devant Me Cave, notaire à Rouen,
» Furent présents Denis Reys, Jean-Bapliste Poquelin, Germain Clerin,
(i) «Public dans le Musée des archives départementales (Paris, Imprimerie natio- » nale, MDCCCLXXVlIlj, pages 372 et 373. — Dans le Recueil de fac-similés héliogru- » phiques qui accompagne cette publication, on en trouve le fac-similé sous le » numéro 159, planche LVIM. » P. Mlsnaiih, Xolice, \>. 83* note 3.
208 Chap. III,
Joseph Béjart, Xicollas Bonenfant, Georges Pinel, Magdelaine [Béjart, Magdelaine] (') Malingre, Catherine des Urleis (sicl, Geneviève Béjart, Catherine Bourgeois, tous associez pour faire la comédie sous le tiltre de l'Illustre téatre (sic).
» Lesquelz, de leur bon gré, ont faict et constitué leur procureur général [le nom du mandataire est resté en blanc].
» Auquel, portant la présente, lesdits s[ieu]rs et dames constituants luy ont donné et donnent plain pouvoir, puissance et authoiité de, pour eux et en leurs noms poursuivre, par toutes voies deues et raisonnables, les personnes de Noël Gallois, in[aitr]e du jeu de paulme du Mestayer, et Claude Michault, m[aitr]e charpentier, et Jean Duplessis, menuisier, et autres associez ensemble pour les ouvrages par eux entreprins à faire pour les dits s[ieu]rs et dames constituants, et suivant l'accord et concordat fait avec les dits s[ieu]rs et dames constituants, d'une paît, et les dits Gallois du Mettayer, et Michault, d'autre; icelluy accord faire mettre à exécution par le dit procureur, pour et au nom des dits s[ieu]rs constituants; et faute par les dits Gallois-Mettayer et Michault de ne vouloir travailler et mettre les maisons et jeux de paulme en estât de jouer à leur retour, comme ils se sont soubmis par icelluy, les y faire contraindre par toutes veoies de justice deues et raisonnables, mesme par corps, au retardement de leur structure et de respondre des dommages, frais et intherets qui pourraient estre faicts par leur retardement, et d'advertir les dessus dits Gallois, Michault et Duplessis qu'ils aient à faire mettre et entrer le bois dans le dit jeu de paulme et y travailler et faire travailler à ce que tout soit rendu prest et en estât de jouer, comme ils se sont obligez par leur dit concordat dont le dict procureur est saisy.
» Et, pour l'effect susdict, plaider, opposer, appeler, eslire domicile, jurer et faire au surplus tout ce qui au faict et stil de plaiderie appartient, et généralement promettent et obligent leurs biens.
» Présents Louis Dubois et Nicollas Lefebvre, demeurant à Bouen. »
Du séjour de In troupe des Béjart et de Molière à Rouen, M. Eudore Soulié ne nous dit pas un traître mot, par une raison trop naturelle: n'ayant pas eu l'heureuse chance de mettre la main sur l'acte rédigé par le notaire rouennais maître Cave, outre qu'il n'avait pas prêté (ce qui est peu étonnant) attention à la trop brève mention faite en courant par Perrault (2), ce voyage de Molière à
(') Magdelaine Malingre, depuis le 30 juin, a-t-elle donc pris des leçons d'écriture de son camarade Georges Pinel ? ("est bien iiadetaine [et non plus Magdule] qu'elle signe cette fois au bas du dit acte du 3 novembre 1643, à en juger par le fac-similé, donné par M. F. Bouquet dans son ouvrage la Troupe de Molière et les deux Corneille, à Rouen, en 1658 (Paris, Claudin, 1880), et reproduit par M. Louis Moland dans le Moli'ere-Garnier, tome Ier, en regard de la page 16.
(2; Voir ci-dessus, page 20G, note 2.
Rouen lui est resté inconnu. C'est M. Loiseleur qui, dans ses Points obscurs, s'empresse de publier le document découvert par M. Gosselin, et d'enregistrer bon premier ce séjour du grand comique et de ses jeunes camarades dans la vieille cité Normande :
« Comme la salle ne devait être prête qu'à la fin de l'année et qu'il fallait vivre jusque-là, la troupe résolut d'aller s'essayer à Rouen, où elle n'était pas fâchée de présenter ses respects à l'illustre auteur du « Cid » et il' i Horace ». Ce fait, qu'un acte authentique confirme aujourd'hui, avait déjà été affirmé par Perrault, dans ses Hommes illustres. Il se trouva justement que la famille Siélayer possédait un jeu de paume dans la patrie de Corneille. Ce fut là que la troupe, augmentée de Catherine Bourgeois, alla s'établir. » J. Loiseleur, Les Points obscurs, p. 119-120.
Cette idée de M. Loiseleur, que les deux futurs collaborateurs de Psyché, Pierre Corneille et Molière, se virent pour la première fois à Rouen dans les derniers mois de 1643, a fait son chemin dans le monde, ainsi que nous le verrons tout à l'heure. C'est qu'elle est vraiment séduisante; et il est fâcheux que l'on ne puisse la considérer, du moins jusqu'ici, que comme une simple conjecture. — Les deux renseignements qui terminent l'alinéa ci-dessus nous feraient assez croire que les artistes seraient venus à Rouen sur la recommandation spéciale de Noël Gallois du Métayer lui-même. Sachant le jeu de paume rouennais tout prêt à recevoir des comédiens, et en attendant d'avoir eu le temps de transformer son jeu de paume à lui de la même manière, pourquoi le propriétaire parisien n'aurait-il pas adressé et recommandé la troupe à ses parents de Rouen? Le départ s'est même fait si vite qu'ayant engagé leur orchestre à Paris le 31 octobre, c'est à Rouen même que les onze artistes rédigent, le 3 novembre, leur procuration pour faire hâter les travaux au fossé de Nesles.
210 Chap. III,
« La foire du Pardon ou de Saint-Romain s'ouvre le 23 octobre et se continue par delà la fête de la Toussaint. Les jeunes acteurs auraient donc établi leurs tréteaux à Rouen vers la fin de cette foire renommée. On manque d' autres renseignements sur leur séjour dans cette ville, où la présence de Pierre Corneille {l), alors dans toute sa gloire, devait les attirer. Le Menteur avait paru l'année précédente; ce seul fait a mis aux champs l'imagination des érudits trop prompts aux conjectures. M. Ed. Fournier, dans son Corneille à la butte Saint-Roch (scène VI), fait jouer le rôle de Dorante par Molière à Rouen; et d'autres après lui ont été plus affirmalifs encore sur ce point... (P. 49-50.)
» Tout ce qu"on peut considérer comme probable, c'est que le jeune acteur noua à cette époque quelques relations avec l'auteur du Cid, s'il lui fut possible, et qu'il en obtint peut-être des encouragements. (P. 51.)
» On ignore la durée de leur séjour dans la capitale normande. Ils étaient de retour à la fin de décembre. » Louis Moland, Molière, sa vie et ses ouvrages, p. 51.
«Nous ne savons pas quelles pièces les acteurs de l'Illustre Théâtre représentèrent à Rouen, si ce fut Pompée ou Cinna, qui auraient été là comme chez eux. On aimerait encore mieux imaginer Molière y jouant dans le Menteur; mais longtemps il eut le goût des rôles tragiques, où ne fut pas cependant son plus grand succès... On a fait remarquer combien il est probable que Molière et ses camarades avaient trouvé dans les fêtes [de la célèbre foire de cette ville, dite Foire du Pardon, ou foire de Saint-Romain], où les jeux du théâtre tenaient une grande place, l'occasion de leurs premiers débuts. — La troupe s'arrêta peu à Rouen. Le jour où elle revint ne saurait être fixé... » Paul Mesnard, Notice biographique sur Molière, p. 83-84.
« Cette excursion à Rouen était pour l'Illustre Théâtre un moyen de se tenir en haleine et un prétexte à répétitions générales. La Normandie s'ouvrait devant lui comme un champ de manœuvres à souhait pour une jeune troupe impatiente de s'essayer... Quelques moliéristes ont imaginé que cette « visite » de l'Illustre Théâtre à Rouen était motivée peut-être
t1) Né en 160G, à Rouen, Pierre Corneille, en HîiB, était donc un homme de trente-sept ans, dans toute la force de l'âge et du génie. Voici, à cette époque, quelle était la liste de ses productions dramatiques :
M élite ou les Fausses lettres, comédie (1020).
Clitantlre ou l'Innocence délivrée, tragi-comédie (1632).
La Vefve ou le Traistre trahy, comédie (1G33).
La Galerie du Palais ou l'Amie rivalle, comédie (1031).
La Suivante, comédie (1634).
La Place royale ou l'Amoureux extravagant, comédie (1635).
Méili-e, tragédie (163o).
L'Illusion comique, comédie (1636).
Le Cid, tragédie (1630).
Horace, tragédie (1640).
Cinna, tragédie (1640).
Polyeude, martyr, tragédie chrestienne (1640).
La Mort de Pompée, tragédie (1641).
Le Menteur, comédie (1042).
La Suite du Menteur, comédie (1643).
par le désir de rendre hommage à l'auteur du Cid, qui, selon le mot de Voltaire, « élevait le génie de la nation. » Au lendemain du Menteur, la démarche n'est peut-être pas invraisemblable de la part de jeunes artistes pleins d'enthousiasme... (P. 181.)
» Or, combien... la patriarcale simplicité de mœurs du grand Corneille, et surtout sa paternelle bonté n'invitent-elles pas Molière jeune à se présenter à l'auteur applaudi du Menteur? Toutes les probabilités sont pour un commencement de rapports entre le maître tragique et le futur maître comique... (P. 183.)
1 Donc, l'occasion s'y prêtant à merveille, et Molière n'étant pas susceptible d'indifférence envers le souverain maître de la scène française, on pourrait ne pas considérer comme invraisemblable une démarche respectueuse de Molière auprès de Corneille, durant le séjour de V Illustre Théâtre à Rouen. Pour la jeune troupe, il était de grand intérêt de se bien faire valoir des auteurs dramatiques ayant influence et succès... (P. 184.)
•» On tâtonne dans l'ombre ; on cherche la bonne voie qui, à travers tant d'obscurités, pourrait mener à la vérité. Mais comment, et où s'orienter? L'ancienne critique littéraire, peu tourmentée par le souci de l'exactitude, se complaisait à substituer de charmantes légendes à la réalité inconnue. Elle avait imaginé, par exemple, d'attribuer à l'apparition du Menteur une influence décisive et dirigeante sur l'esprit de Molière (*). Le Menteur
(1) 'Le Menteur de Corneille, dit Voltaire, n'est qu'une traduction; mais c'est » probablement à cette traduction que nous devons Molière. Il est impossible, en « effet, que l'inimitable Molière ait vu cette pièce sans voir tout d'un coup la pro- » digieuse supériorité que ce genre a sur les autres, et sans s'y livrer entiè- » rement. »
« L'illustre commentateur, — dit M. Charles Louandre, — donne, en parlant ainsi, le plus éclatant témoignage de son exquise sagacité; car ce qui n'était dans sa pensée qu'une conjecture, une vraisemblance, se trouve être un fait positif. La preuve en est fournie par Molière lui-même (! ! !...). Voici comment il s'exprime dans une lettre à Boileau citée par Martinez de la Rosa, et que Voltaire ne connaissait point: «Je dois beaucoup au Menteur; quand on le représenta, j'avois déjà le désir • d'écrire, mais j'étois en doute sur ce que j'écrirois. Mes idées étoient encore con- » fuses, et cet ouvrage les fixa... Enfin, sans le Menteur, j'aurois composé sans » doute des comédies d'intrigue, l'Étourdi, le Dépit amoureux; mais peut-être n'au- « rois-je pas fait le Misanthrope. » Chaules Louandre, Œuvres complètes de Molière, édition variorum, t. Ier, p. 34.
Une lettre inédite de Molière ! !... une seconde épitre à ajouter au billet, si significatif et si éloquent, adressé à la Mothe Le Vaycr, et nous revenant, celle-là, par l'Espagne, par le canal de Martinez de la Rosa!... Une lettre « Boileau, qui plus est ! Mais c'est un miracle ! Et si l'existence de cette lettre est bien, ainsi que l'affirme M. Charles Louandre, un fait positif, elle devient un trésor, une trouvaille inespérée, et l'on doit l'inscrire en n" $ dans la collection, jusqu'ici embryonnaire, des lettres de notre grand comique. En y mettant même un peu de bonne volonté, en y joignant les très rares épitres de ses comédies, la fameuse lettre à Chapelle d'un des libelles publiés contre lui, les lettres adressées à lui par Chapelle et par Coypeau d'Assoucy, les trois placets au roy Louis XIV à propos du Tartuffe, et vous verrez qu'on finira par faire à Violière toute une correspondance !...
Comment M. Charles Louandre, qui communique au public cette lettre a Boileau comme parfaitement authentique, ne nous dit-il pas en même temps comment elle est arrivée en la possession de Martinez de la Rosa? Cette particularité, sérieusement, nous paraîtrait pourtant importante à tirer au clair; cependant, puurquoi
Chap. III,
aurait fixé les idées de Molière sur le genre comique à adopter, et l'aurait définitivement poussé vers la comédie de caractère, au lieu de la comédie d'intrigue... (P. 185:)
« En vile prose et pour en revenir aux sentiers plus ou moins battus, il m' parait guère probable que l'Illustre Théâtre allât à Rouen sans voir Corneille. Il était de retour à Paris dans la seconde quinzaine de décembre. Avait-il passé à Rouen tout le temps écoulé depuis les premiers jours de novembre? C'est ce qu'il est difficile de dire. Une excursion à Caen ou
M. Louandre nous en parle-t-il comme de la chose la plus ordinaire, la plus naturelle du monde? Une lettre de Molière.' Ne serait-ce donc pas aujourd'hui un fait rare, curieux, absolument anormal?
M. Louandre ne nous donne que la translation en français du xixe siècle d'une traduction espagnole, d'où nous pourrions conclure jusqu'il un certain point que l'original traduit directement par Martinez de la Rosa, était réellement du français du temps de Molière. Mais, hélas! le texte en question n'est pas et ne peut pas cire de Molière. Il émane directement de François de Neufchàteau. Dans l'Esprit du grand Corneille, nous dit M. Louis Moland (p 50), cet auteur « a arrangé et développé la » réflexion de Voltaire en une anecdote qu'il prétend tirée du Bolœana, mais qui ne
» SE TROUVE DANS AUCUN DES PEUX OUVRAGES QUE L'OH CONNAIT SOUS CF. TITRE ».