TEXTE DE M. CHARLES LOUANDRE
Traduit de l'espagnol de Martinez de la Rosa.
« Je dois beaucoup au Menteur: quand » on le représenta, j'avois déjà le désir » d'écrire, mais j'étois en doute sur ce » que j'ecrirois. Mes idées étoient en- » eore confuses, et cet ouvrage les fixa... » Enfin, sans le Menteur, j'aurois com- » posé sans doute des comédies d'intri- » gue, l'Étourdi, le Dépit amoureux ; » mais peut-être n'aurois-jc pas fait le » Misanthrope. »
Il est curieux de voir les petites différences que la traduction en espagnol et la retraduction en français ont introduites dans la prétendue lettre de Molière écrite de toutes pièces par le trop imaginatif François de Neufchàteau (a)!...
« Cette anecdote a le caractère d'une pure invention (&). Ne dirait-on pas, en la lisant, que Molière s'est mis à écrire ses grandes comédies au lendemain de la représentation du Menteur? Mieux instruits des commencements du poète comique, nous savons maintenant que c'est l'acteur qui s'éveille en lui le premier et non pas l'acteur comique, mais l'acteur tragique. Les grands rôles de tragédie, les rôles de héros le tentèrent d'abord. Et il est probable que s'il avait joué à Rouen dans quelque pièce de Corneille il eût fait non pas Dorante, mais Pompée, César. Auguste, Cinna. Sans doute le Menteur fut pour lui un sujet d'admiration et d'étude, mais quand il composa le Misanthrope, la comédie de Corneille ne pouvait plus avoir sur lui cet effet d'une révélation qu'on lui attribue. Molière s'était élevé lui-même, par degrés, au même niveau, et l'avait dépassé. » Louis Moland, Molière- Garnier, p. 51.
(a) Qu'on ne perde pas de vue surtout que c'est à ce même Franc >is de Neufchâtean que nous devons la Jlequeste à l'archevesque de Paris et l'Ordonnance de ce dernier, publiées dans le Conservateur, nu VIII, et qui lui miraient été communiquées [à François de Neufchâtenul « par le citoyen Palissot». La fausseté constatée de la prétendue citation du Boliraita n'est pas précisément un bon garant à l'égard de l'intervention réelle de Palissot ni de l'authenticité des deux pièces dont ce dernier aurait donné communication à François de Neufchàteau. Qui a imaginé la lettre de Jfolilrt à Viiiteau a fort bieu pu inventer aussi la Jlequeste à l'archcrcsquc de Paris et l'Ordonnance pour l'enterrement de Molière.
(&) Ce n'est pas nous, surtout, qui contredirons M. Louis Moland sur ce point ! Mais alors, si celle pièce est fausse, ce qui est acquis, et les deux antres, celles signalées dans 7a précédente notule, ne pourraient-elles donc pas bien l'être aussi? Elles ont la même origine!.'...
ailleurs ne serait pas invraisemblable; cependant, aucun signe ne la laisse il* viucr... » Aïoi'STF. Baldffe, Molière inconnu^ t. Ier, p. 187.
§ 10. — Retour à Paris. — Transformation du jeu de paume des Mestayers e>i salle de spectacle. — Préparatifs pour l'inauguration de « l'Illustre Théâtre». (Fin décembre 1043. J
La troupe de Vlllustre Théâtre, dès la fin de décembre 1643, était revenue à Paris: nous en avons la preuve irrécusable dans la pièce suivante, signée le 28 dudit mois de décembre, et que nous nous empressons de reproduire in extenso :
1643. — 28 décembre (1). — Marché passé entre Léonard Aubry
et les comédiens de l'Illustre Théâtre,
Minutes de Mc Durant {-).
« Fut présent Léonard Aubry, paveur ordinaire des bâtiments du Roi, demeurant à Paris, rue Champ-Fleury, paroisse Saint-Germain de l'Auxerpois i3), lequel a promis, promet et sera tenu à et envers Denis Beys, Germain Clérin, Jean-Baptiste Poquelin, Joseph Béjard, Georges Pinel et Nicolas Bonenfant, damoiselles Madeleine Béjard, Madeleine Malingre, Catherine des Urlis, Geneviève Béjard et Catherine Bourgeois (*), tois associés pour faire la comédie sous le titre de l'Illustre théâtre, demeurant faux-bourgs Saint-Germain des Prés lès Paris, proche la porte de Nesle, à ce présents et acceptants, de faire et parfaire bien et dûment, comme il appartient, douze toises de long sur trois toises de large de
(•) « Le 28 décembre 1613, les réparations étaient sans doute terminées, car on les voit [les comédiens], ce jour-la, passer un marché avec le paveur des bâtiments du roi, Léonard Aubry, chargé de parer les abords de la nouvelle salle de spectacle. •> Jri.ES LOiSBLBUR, Les Points obscurs de la vie de Molière, p. 120-121 .
(*) Pièce découverte et publiée sous le nn IX, par M. Eudore Soulié, en 18t;3. Recherches sur Molière et sur sa famille. Documents, p. 173, 174, 175.
(3) n Ce Léonard Aubry eut un fils prénommé Jean-Baptiste, qui fut auteur dramatique et devint le beau-frère de Molière, en épousant Geneviève Béjart, veuve, en premières noces, de Léonard de Loménie de la Villaubrun. » Jules Loisbl' un, Les Points obscurs de la vie de Molière, p. 121.
» Nous retrouverons ce brave Aubry qui n'a pas seulement fait rouler avec facilité sur ses paves les carrosses des spectateurs dans les avenues du tripot, mais, en un sens très différent et meilleur encore, a. comme très utile ami, aplani le chemin a la comédie. •> P.ui. Hesitabï, Solice biographique sur Molière, p. 8i.
« On peut s'en rapporter a sa diligence et à son bon vouloir, car c'est un brave et digne homme... Léonard Aubry,... du reste, jouera un rôle honorable dans l'histoire de Molière. « Accoste Baiuefe, Molière inconnu, t. 1, p. 187-188.
(*) Les voilà bien tous les orne, — six hommes et cinq femmes, — les artistes en herbe dont la réunion forme la-troupe de « l'Illustre Théâtre » uses commencements. Que n'avons-nous ses premières affiches, et les distributions des Iragôdies qu'elle représenta tout d'abord sur son premier théâtre (jeu de paume des Mestaversi!...
C1U Chai-. III,
pavé, revenant à trente-six toises, et pour cet ellet fournir par ledit Aubry tout le pavé neuf qu'il conviendra, après qu'il aura employé le vieil qui y est à présent, le tout au-devant du jeu de paume où il vont jouer ladite comédie, sis aux-dits faux-bourgs Saint-Germain, proche la porte de Nesle ('), et ôter par ledit Aubry les terres qui se trouveront de trop dans toute la superficie d'icelui, et esplanader celles qui se trouveront de trop dans les avenues dudit pavé, afin que les carrosses y puissent aller facilement; à commencer à travailler auxdits ouvrages dès demain et y travailler et faire travailler sans discontinuer, et le tout rendre bien et dûment fait et parfait dans jeudi prochain venant, pourvu que le temps le permette. Cet présent marché fait moyennant le prix et somme de deux cents livres tournois, que lesdits Beys, Clérin et consorts ont promis et promettent l'un pour l'autre, chacun d'eux seul et pour le tout, sans division ne discussion, renonçant aux bénéfices et exceptions desdits droits, bailler et payer audit sieur Aubry ou au porteur, savoir: moitié au jour et fête de la Chandeleur prochain venant, et l'autre moitié dans le jour de la mi-carême ensuivant aussi prochain venant, élisant lesdits Be'ys et consorts leur domicile irrévocable audit tripot susdéclaré, auquel lieu ils veulent, consentent et accordent que tous actes de justice qui seront contre eux faits soient de tel effet, force et vertu, comme si faits étoient parlant à leurs propres personnes et vrais domiciles ordinaires, nonobstant toutes choses à ce contraires; car ainsi promettant, obligeant, etc. Fait et passé à Paris, ès-maisons des parties, l'an mil six cent quarantetrois, le vingt-huitième jour de décembre avant midi, et ont signé : » M. Beiart. Aubry.
Madelaine Malingre.
G. Clérin. D. Beys.
Bonn enfant.
Geneuiefue Béjart.
Catherine des Urlis. Chatorine Bourgeois.
Georges Pinel. J.-B. Poquelin.
Morel. Levasseur. »
(*) « Ce local [cf. ci-dessus page 202, pour voir où il était situé] est nommé jeu de paume des Métayers dans les documents suivants, n»? XIII, XIV et XV. Il appartenait en partie à deux frères, Nicolas et Louis Métayer, dont le premier était entrepreneur général de la terre et seigneurie de Palaiseau. Le 20 mars 1641, Louis Métayer. « émancipé d'âge sous l'autorité de Nicolas Métayer, son frère, » adresse une requête au lieutenant civil pour être autorisé à vendre, avec l'assistance de son curateur, « un dixième qu'il a en un jeu de paume situé aux faux- » bourgs Saint-Germain, entre les portes de Nesle et de Bucy, appelé le Hestager, » et deux dixièmes à lui appartenant en deux maisons sises auxdits faux-bourgs, » l'une sur les fossés, où pend pour enseigne la Ville de Lyon, et l'autre rue de » Seine, qui a pour enseigne le Lion noir ». (Archives de l'Empire, Minutes du Châtelet, Y 3909.) Dans cet article ligure comme parent un Martin Métayer, qui dans une autre minute du Châtelet, datée du 12 août 1642, est appelé « défunt Martin » Métayer, vivant maître paumier, et propriétaire de la maison et jeu de paume « où ledit défunt étoit demeurant. » {Idem, Y 3911.) Enfin, le 13 mars 1643, les deux frères Nicolas et Louis Métayer louent une maison et jeu de paume dont ils sont propriétaires « sis rue des Deux-Portes, paroisse Saint-Sauveur, appelé la Sala~ viuandre» (Minutes de M" Turque!).» Kidore Soul;k, Recherches sur Molière et sa famille, Documents, p. 174, note 1.
On remarquera ces différences d'orthographe dans les signatures : Magdeleine, la belle comédienne, signe M. Beiart, et c'est ainsi qu'elle signera toujours; sa sœur « Geneuiefue » signe Bejart; M,le des Urlis signe Catherine de son nom de baptême, et MUe Bourgeois Chaterine. Ce sont là de curieuses habitudes du temps, prises sur le fait: enfin, et après tout, ces belles princesses de la rampe savaient signer, c'était beaucoup, à leur époque, pour des femmes de théâtre; et bien des bonnes bourgeoises, mères de famille, ne possédaient même pas ce talent-là.
Nous approchons enfin de l'ouverture. « Le pavage con- » venu n'exigea que trois jours, dit M. J. Loiseleur (p. 121), » et l'Illustre Théâtre put enfin ouvrir ses portes le 31 dé- » cembre. » — « Le 28 décembre 1643,» dit M. Louis Moland (p. 51), « était un lundi ; le jeudi suivant était le 31 . » Si le temps le permit, l'inauguration de l'Illustre Théâtre » put avoir lieu le premier jour de l'année 1644!»
— « La date que fixait le traité fait avec lui [Léonard Aubry] », dit à son tour M. Paul Mesnard (p. 84), « indique » l'intention d'inaugurer la salle dès le commencement de » l'année suivante, dont on était bien près. Il ne paraît » pas douteux que le mois de janvier 1644 n'ait vu s'ou- » vrir le petit théâtre qui portait Molière et sa fortune. »
— Au dernier les bons : «Léonard Aubry,» dit M. Auguste Baluffe (I, p. 188), «fut-il expéditif et sa promesse » fut-elle tenue? Dans cette hypothèse l'Illustre Théâtre » pouvait enfin recevoir le public, non le «premier jan- » vier», qui était un vendredi, mais très probablement » le 3 janvier, jour des Rois et premier dimanche du » Carnaval. » — En tous cas, ce fut un de ces quatre jours qu'eut lieu cette inauguration, et c'est être exactement fixé sur sa date que de l'être, en somme, à si peu de jours près.
216 Chap. III,
On le voit, malgré le manque de documents le plus étrange et le mieux caractérisé, nous venons de pouvoir raconter l'histoire des Béjart, de Molière et de leur troupe, pendant cette curieuse année 1643 tout entière, avec une exactitude chronologique absolument rigoureuse.
Ne cherchons pas surtout à le nier : nous ne connaissons malheureusement que les faits en gros, sans aucun détail autre que conjectural... \ Mais n'est-ce pas déjà beaucoup que de pouvoir certifier, et dater qui plus est, tous ces événements? Nous n'avons que le squelette de cetle année si importante de la vie de Molière. Mais que Ton ne s'y trompe pas, c'est déjà là un résultat considérable. Que l'on se reporte, par exemple, à Y Histoire de la la vie et des ouvrages de Molière de J. Taschereau. Qyie nous dit-il, lui, de l'année 1643? Nous engageons nos lecteurs à ouvrir son livre pour bien s'en rendre compte...
Certes, Taschereau était un des hommes les mieux préparés à l'avance pour recueillir et coordonner les éléments d'une biographie, les faire valoir jusqu'au dernier, et savoir en tirer tout le parti possible. Par malheur, ces éléments eux-mêmes lui manquaient à ce point, qu'il dut s'ingénier à exagérer la portée des très maigres renseignements que le seul et unique Grimarest mettait à sa disposition, se faisant une loi de ne rien perdre absolument, mais au contraire de tout faire servir, de tout utiliser, jusqu'au dernier fétu, et coûte que coûte. D'où il résulte que pour certains chapitres Grimarest tout seul, c'est-à-dire tel quel, vaut infiniment mieux — et on se rend bien compte pourquoi — que Grimarest délayé et allongé par Taschereau.
Si, comme je tends de plus en plus à le croire, une main occulte, atteignant de bien des côtés à la fois, a pu
faire disparaître jusqu'au dernier- tous les papiers concernant Molière, ses relations privées, et les événements plus ou moins importants de sa vie soit publique, soit intime, il n'est nullement étonnant que Taschereau nous ait appris si peu de chose concernant les origines de l'incomparable auteur. Beffara, Bazin, Jal et Soulié, en dirigeant spécialement les recherches d'après une méthode d'investigation puissante et sur des données nouvelles auxquelles personne n'avait pensé jusque-là, et dont on n'avait même pas l'idée, ont positivement renouvelé nos éléments d'information au sujet de Molière.
Taschereau a très bien vu quels éléments précieux les travaux de Beffara, le premier grand «Moliériste» du xixe siècle, allaient apporter à la généalogie et à l'histoire familiale de Jean-Baptiste Poquelin. Mais combien ce même Taschereau aurait-il donc été étonné si on lui avait prédit et certifié qu'avant soixante ans on pourrait consacrer des chapitres très longs, très documentés et bourrés de faits, à l'histoire de Molière pendant chacune de ces années 16-42, 1643, 1644, 1645,... représentées, dans son livre si sincère et si consciencieux, par quelques lignes à peine!...
Mais revenons précisément à ces dernières années, dont M. Louis Moland nous présente, dans les lignes qui suivent, un tableau si réussi et si magistralement remarquable :
« On touchait à un moment remarquable de notre histoire, à une époque pleine d'effervescence et d'élan. Le cardinal Richelieu était mort le "> décembre 1642, précé lant de moins d'une année le roi Louis XIII dans la tombe. Le cardinal-ministre avait rendu son nom redoutable et son joug pesant. La France respira à l'aise lorsqu'il ne fut plus. Le règne d'un roi de cinq ans s'ouvrait par des victoires : les batailles de Rocroy (1643), de Fiibourg (1644), de Nordlingen (1645), préparaient le traité de Westphalie. Les triomphes littéraires égalaient les triomphes guerriers. L'année 1640 avait vu représenter coup sur coup Horace, China,
218 Chap. IV,
Polyeucte; l'année 1642, la Mort de Pompée et le Menteur ; l'année 1644, Rodogune. Le grand Corneille, âgé de trente-huit ans, était dans toute sa gloire, et, comme dit Voltaire, il élevait le génie de la nation. La génération qui se formait comptait dans ses rangs La Fontaine, qui avait vingt» quatre ans, Pascal, qui avait vingt-deux ans, Bossuetqui avait dix-huit ans, lorsque Molière en avait vingt-trois. Marie de Rabutin-Chantal venait d'épouser, à l'âge de dix-huit ans, le marquis de Sévigné. C'est la première phalange des illustres écrivains du siècle de Louis XIV, la plus forte et la plus originale.
» Jean-Baptiste Poquelin fit, en l'année 1643, le pas décisif dans la voie où son génie le poussait. » Louis Mot.and, Molière-Gamier, p. 37.