‹ Molière à Bordeaux, vers 1647 et en 1656Chapitre 2 sur 70 · XXXIV · texte numérisé non relu

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départ, avait toujours été malade par suite du défaut d'air : il voyageait enfermé dans une chaise de toile cirée. En donnant avis au ministre de cette arrivée, Saint-Mars ajoutait : « Je puis vous assurer, Monseigneur, que » personne au monde ne l'a vu, et que la manière dont je l'ai gardé et » conduit fait que chacun cherche ù savoir qui peut être mon prisond nier. •» (Lettre du 3 mai 1687.)

»On a vu, par la lettre du 8 janvier 1688, textuellement reproduite plus haut, que les commentaires continuèrent après l'arrivée du maladif et mystérieux personnage : on supposa qu'il n'était rien moins que le fils de Cromwell ou le duc de Beaufort. La curiosité déjà éveillée ne s'endormira plus : la légende qui se précisera plus tard est déjà formée; on en saisit ici les premiers contours. En 1688, le prisonnier est toujours valétudinaire, ce sont les termes mêmes du gouverneur; ce qui montre clairement que ce captif est bien celui qui est arrivé aux îles l'année précédente, déjà très souffrant, et dont il est question dans la lettre du 3 mai 1687.

» Cette dernière lettre... prouve que, quelques jours avant la date de cette dépêche, Saint-Mars avait amené un prisonnier mystérieux d'Exilés aux iles Sainte-Marguerite. J'insiste sur ces mots qui la terminent : « La b manière dont je l'ai gardé et conduit fait que chacun cherche à savoir » qui peut être mon prisonnier. » Jules Loiseleur, Trois Énigmes historiques, p. 299, 300, 301, 302.

Le remarquable commentaire de M. Loiseleur, que nous venons de donner ci-dessus, est d'une telle logique, d'une telle force, d'une telle clarté, d'une telle évidence, qu'il donne au lecteur attentif certitude complète, absolue, sur l'identité parfaite de personnalité qui existe en effet jusqu'à la fin pour le prisonnier de Pignerol, que l'on suit tour à tour à Exiles, à Sainte-Marguerite, prisonnier que nous verrons arriver finalement, en 1698, à la Bastille, ainsi que nous l'indique à l'avance le précieux et très exact petit tableau d'ensemble de M. le major Th. Iung, que nous avons commencé par offrir plus haut à nos lecteurs. (Tome Ier, p. 636.)

Je n'ai exprimé et je ne conserve aucun doute sur l'authenticité de la lettre du 8 janvier 1688, qui vient d'être commentée, et que j'ai eu soin de reproduire plus haut (p. 1 et 2), d'après le livre de M. Loiseleur. Et cependant, elle ne nous est pas parvenue par la filière ordinaire, elle ne provient pas des papiers d'État, des archives du ministère de la guerre, d'une source officielle en un mot : elle a été communiquée officieusement au savant bibliothécaire Orléanais par M. Mauge du Bois des Entes, conseiller honoraire à la Cour d'appel d'Orléans.

& Chap. II,

Mais comment est-elle tombée entre les mains de ce dernier? Je l'ignore. Ce qu'il y a de positif, c'est qu'elle émane bien de Saint-Mars, qu'elle est écrite dans son style, avec son orthographe, et enfin que son contenu ne nous donne aucune raison sérieuse de la suspecter.

Trois ans et quelques mois après que cette lettre a été écrite, le 13 août 1691, le marquis de Barbezieux, qui a perdu son père depuis moins d'un mois, et qui se trouve être son successeur comme ministre d'Etat, envoie en réponse à Saint-Mars la fameuse lettre au sujet du prisonnier qui est sous [sa] garde depuis vingt ans, — c'est-à-dire, en réalité depuis dix-huit ans et demi (de 1673 à 1691). — Cette lettre, nous la connaissons, nous avons commencé par la placer (tome Ier, p. 630) sous les yeux de nos lecteurs. C'est elle qui a été tout d'abord notre point de départ, et qui se trouve être en même temps le point d'arrivée du présent article XXXIV".

Mais avant de continuer et d'achever notre récit, — constamment appuyé par les dépêches officielles et autres pièces authentiques de l'époque, — de la vie solitaire, inactive et monotone du mystérieux prisonnier, il nous semble nécessaire de revenir auparavant à Armande, la « veuve » de Molière, que le procès Guichard et la publication de la Fameuse Comédienne nous ont déjà empêché de perdre complètement de vue ; et de conduire l'exposé du reste de son existence, depuis la disparition si subite de son mari et soutien Molière, dans la nuit du 17 février 1673, jusqu'à la date du 30 novembre 1700, qui fut celle de sa mort.

Retournons donc sur nos pas, et voyons quelles furent les péripéties dernières de l'existence de la pauvre comédienne, si soupçonnée, si insultée, si avilie par ses cruels contemporains.

XXXV. Les vingt-huit dernières années de la vie d'Armande, «la veuve de Molière » (1673-1700). — Ne connaître « la veuve de Molière » que par les factums Guichard et la Fameuse Comédienne serait en vérité s'exposer très fort à n'avoir de la pauvre Armande qu'une idée des plus fâcheuses, et surtout bien inexacte et bien erronée! Il importe beaucoup de s'informer, — rapidement et sans avoir besoin de pousser jusqu'au détail, — des événements qui se sont accom-

plis dans son monde et autour d'elle, depuis le soir de la disparition de Molière jusqu'à sa mort à elle sous le nom d' « Armande Guérin ».

Je n'ai pas évidemment à rechercher ici, en l'absence de tout document, ce qui arriva exactement à Molière à sa sortie de la quatrième représentation du Malade imaginaire ('). Un carrosse attendant dans la rue, non loin de la sortie, escorté par des gens de police porteurs d'une lettre de cachet, rien de plus facile à supposer; mais les détails nous demeurent ignorés. Si Baron, ainsi qu'il s'en est vanté auprès de Grimarest trente et un ans plus tard, accompagna Molière à sa sortie, il dut voir des choses qu'il ne fut pas tenlé d'ébruiter! Aussi n'était-il certainement pas là, on peut en être convaincu. Mais on sait combien généralement il aimait à se donner de l'importance!

Comment Armande fut-elle instruite de ces choses9 Par qui fut-elle endoctrinée, avant l'enterrement et après la représentation? Que veulent dire, d'une part, la lettre qu'on a publiée d'elle si tard, par l'intermédiaire très suspect de François de Neufchàteau; de l'autre, cette démarche désespérée auprès de Louis XIV, lettre et démarche qui semblent avoir été inventées !out exprès pour remplir et boucher certaines lacunes et solutions de continuité trop apparentes, et qu'on a fidèlement rapportées dans tous les récits modernes, non sans gaucheries ni contradictions de toute sorte? Nous ne chercherons pas plus à les expliquer que le lugubre enterrement qui eut lieu le 21 février au soir (2). Que se passa-t-il exactement, dans la maison de la rue de Richelieu, pendant la nuit du 17 et les quatre jours suivants? On ne le saura jamais. On ne peut photographier que le présent; et je suis, certes, de ceux qui doutent bien fort que l'on puisse jamais en faire de même pour le passé, c'est-à-dire que l'on parvienne à découvrir un jour le moyen, pratique et possible, de reproduire fidèlement, sur une plaque ou sur un carton, ce qui a pu avoir lieu autrefois!... (3).

(*) « On sait trop bien ce qui suivit, » s'écrie (p. 97) M. Bazin... ! Pas si bien que cela, hélas! Aussi la phrase est-elle piquante, et nous empressons-nous de la reproduire ici comme rencontre singulière et assertion qui fait longuement songer ! I.e sort vrai de Molière, s'il a été réellement tel que nous cherchons à l'établir, ne défiait-il pas à l'avance toute pénétration/

(2) « Précédé de deux prêtres muets, » dit éloquemment (p. 98) M. Bazin...

(3) Jean Keynaud a cependant sérieusement agité, dans ses Lectures variées

6 Chap. II,

L'accaparement de la salle du Palais-Royal, avec l'autorisation du Roi, par le brigand Lully, eut lieu d'une façon si prompte et si régulière tout à la fois, qu'il ne serait pas trop téméraire de croire qu'il avait été prémédité, et comme préparé à l'avance. On n'attendit seulement pas six semaines entières pour déposséder les comédiens !...

« La Grange dit, dans son Registre (p. 140), que la troupe se trouva dans le désordre après la perte irréparable qu'elle avait faite, et que le Roi eut dessein de la réunir à celle de l'hôtel de Bourgogne. Louis XIV doutait que, privée de son illustre chef, elle fût en état de se soutenir. Dans cette défiance de son avenir, il parut vouloir la sacrifier...» Paul Mesnard, Notice biographique sur Molière, p. 4i9.

Le 1er avril 167:1, la salle fut fermée 'par ordre. C'est-àdire, en bon français, les artistes de la troupe de Molière en furent chassés; et les représentations de Cadmus et d'Alceste y succédèrent bientôt à celles des Femmes sçavantes et du Malade imaginaire.

Deux mois après, la salle Guénégaud [où se trouve aujourd'hui le passage du Pont-Neuf], demeurée en gage aux deux bailleurs de fonds de Perrin et de Cambert (Sourdéac et Champeron), fut achetée par Mlle Molière et ses associés. C'est là que ces derniers, déjà fort désagrégés par de nombreuses défections, s'établirent enfin le 23 mai 1673.

« Le Roi, apprenant ces arrangements, déclara qu'il voulait qu'il n'y eût plus à Paris que deux troupes de comédiens français, l'une à l'hôtel de Bourgogne, l'autre à la salle de Guénégaud. En conséquence Colbert se fit donner un état des acteurs et des actrices du théâtre du Marais, et

(Paris, Fume, 1866, 1 vol. gr. in-8°, pp. 549-550), la possibilité théorique des faits de l'espèce!! Et il n'est pas le seul. Je signalerai aussi ce que dit à ce sujet Ernest Renan, Feuilles détachées, Paris, 1892, page 393... ! Voici, du reste, le texte positif de chacun de ces deux auteurs :

1. Jean Reynaud : « Il existe... grâce aux lois de la lumière, une telle relation entre les choses de l'espace et celles du temps, que, pour remonter dans les grandeurs du temps, il suffit de s'éloigner dans celles de l'espace... Choisissons des stations de plus en plus reculées, et nous nous élèverons dans l'échelle des âges aussi loin que nous le voudrons et au delà même de l'établissement des premiers hommes au sein des antiques forêts... Les siècles, à notre appel, comparaîtront devant nous en toute vérité, comme présents, dans les moindres accidents de leurs annales, et, maîtres de l'espace, nous pourrons nous dire maîtres du temps. »

2. Ernest Renan : «11 faut songer que tout ce qui a existé existe encore quelque part en une image qui peut être ranimée. Les clichés de toutes choses sont gardés. Les astres de l'extrémité de l'univers reçoivent, à l'heure qu'il est, l'image de faits qui se sont passés il y a des siècles. Les empreintes de tout ce qui a existé vivent, échelonnées aux diverses zones de l'espace infini. 11 s'agit pour Je photographe suprême d'en tirer de nouvelles épreuves. »

il iea incorpora, sauf deux, dans l'ancienne troupe du Palais-Royal. Le 23 juin 1073, un arrêté de M. de la Reynie autorisa l'établissement du nouveau théâtre et cassa la compagnie du Marais, t Lotis Moi.and, Histoire postJntme de Molière, p. 370-371.

Le Roi déclara qu'il voulait... — Colbert se fit donner un état des acteurs..., et il les incorpora... — Un arrêté de M. de la Reynie cassa la compagnie da Marais... — En ce temps de despotisme et de bon plaisir, ce n'était pas plus difficile que cela. Le nouveau théâtre de comédie de la rue Guénégaud fut donc ainsi composé :

Artistes du Palais-Royal. Autistes dv Marais.

Les sieurs La Grange, Les sieurs Rosimond,

Debrie, La Roque,

Du Croisy, Dauvilliers,

Hubert, Dupin,

Mesdemoiselles Molière, Verneuil,

La Grange, Guérin d'Estriché,

Debrie, Mesdemoiselles Dauvilliers,

Aubry-Béjart, Dupin,

Angélique duCroisy. Dumont (Ozillon).

Guyot.

Machinistes : les sieurs Sourdéac et Champeron.

Soit, en tout, vingt et un sociétaires.

En août 1680, la fusion de cette nouvelle troupe avec celle de l'hôtel de Rourgogne, par ordre de Louis XIV (le roi tenait à ses idées!), devint un fait accompli (J).

(i) « Sa Majesté ayant estimé à propos de réunir les deux troupes de comédiens établies à l'hôtel de Bourgogne et dans l'hôtel de Guénégaud, à Paris, pour n'en faire à l'avenir qu'une seule, afin de rendre les représentations de» comédies plus parfaites par le moyen des acteurs et actrices auxquels elle a donné place dans ladite troupe: Sa Majesté a ordonné et ordonne qu'à l'avenir lesdites deux troupes de comédiens français seront réunies pour n'en faire qu'une seule et même troupe, et sera composée des acteurs et actrices dont la liste est ci-dessus attestée par Sa Majesté (a); et pour leur donner moyen de se perfectionner de plus en plus, Sa Majesté veut que ladite seule troupe puisse représenter des comédies dans Paris, faisant défense à tous autres comédiens françois de s'établir dans ladite ville de Paris et fauxbourgs sans ordre exprès de Sa dite Majesté. Enjoint Sa Majesté au sieur de La Reynie, etc. Fait à Versailles, le 21 octobre 1080. Signé: Lotis, et au

bas CotBERT. »

« Cette jonction fut décidée par le Roi. L'ordre fut signé par le duc de Créqui le 18 août 1080, et signifié le 23 aux deux théâtres, avec la liste des acteurs que le

(«) Voici cette liste « arrestée par Sa Majesté » : Les sieurs Champmeslé, Baron, Poisson, La Grange, Beauval, Dauvilliers, La Thuillerie, Gnérin d'Estriché, Hubert, Rosimond, Raisin, De Villiers, Verneuil, HauWroche, Du Croisy. — Mesdemuùclles Champmeslé. Baron-La Thorillière, Beauval, Molière, La Grange, Bellonde, Debrio, Dennebaut, Dupin, Guyot, Angélique Du Croisy, Raisin. — Soit en tout : '/uitue acteurs et </o«?> actrices (27 sociétaires).

8 Chap. II,

« C'est ainsi qu'en bien peu d'années la troupe de Molière eut absorbé les deux théâtres qu'à son arrivée à Paris elle avait trouvés en possession de la faveur publique. » Régnier, Histoire du Théâtre en France, dans Patria de J.-J. Dubochet, colonne 2340.

M. Paul Mesnard reconnaît (Notice... , p. 452) que, « dans ce » que l'on sait d'Armande Béjart, depuis la mort de Molière,... » rien ne confirme sérieusement les plus graves des accusa- » tions répandues par ses ennemis sur sa conduite avant » son veuvage... » Quelles que soient les réflexions — qui ne sont pas restrictives — dont M. Mesnard accompagne et fait suivre ces lignes remarquables, je considère ces dernières comme bien et définitivement acquises à l'Histoire. Voyons maintenant quels furent les différents événements qui admirent dans la vie d'Armande une fois que la pauvre créature fut privée de son mari et livrée à elle-même.

Le premier en date de ces événements, c'est l'histoire du président de Grenoble, Lescot, de l'entremetteuse Jeanne Ledoux, et de l'aventurière La Tourelle, qui ressemble si furieusement (dirait Molière) à celle [l'histoire] du cardinal de Rohan, de l'aventurière d'Oliva, de la comtesse de la Motte-Valois et de la reine Marie-Antoinette (1786), qu'en la lisant on est presque tenté de se croire le jouet d'une effrayante hallucination. Là aussi il s'agit d'un collier, d'un homme de haut rang, dupé, et d'une fille de rien ayant une étrange et fatale ressemblance avec la femme mise en accusation. Ce sont les mêmes faits, ce sont les mêmes circonstances, les mêmes personnages ; et c'est la veuve de Molière qui, cent neuf ans à l'avance, se trouve remplir ici le rôle de Marie- Antoinette.

Cette histoire, nous ne la reproduirons pas ici. Elle est racontée tout au long dans la Fameuse Comédienne, où le libelliste, dit avec très juste raison M. Moland (p. 359), fait « tout son possible pour présenter au désavantage de la Molière » des traits qui ne sauraient, en somme, tourner qu'à sa

Koi voulait garder à son service. Dès le dimanche 25 [août 1680], la troupe du Itoi, composée comme il était prescrit par l'ordre de jonction, commença les represen tations par Phèdre et les Cairosses d'Orléans, petite pièce du sieur de Champmeslé. Une lettre de cachet, signée par le Roi, à la date du 21 octobre [c'est celle que nous venons de placer, plus haut, sous les yeux de nos lecteurs], régla défmilivement l'organisation de l'unique Comédie Française, qui se glorifie aujourd'hui d'être établie sur les fondements qu'avait solidement assis la main de Molière.» Paul MtfNAUD, Notice biographique sur Molière, p. -4*>2 .

g 0, XXXV. 0

» justification », et «dont les registres du Parlement,» dit encore (deux lignes plus haut) le même auteur, « ont confirmé » les singuliers détails. »

Cette affaire fit un bruit considérable, mais ne tourna pas au préjudice de Mademoiselle Molière, bien au contraire : une sentence du Parlement, du 17 septembre 1675, lui donna complètement raison, condamnant « messire François Lescot, con- » seiller du Roi, président au parlement de Grenoble, à faire » une réparation verbale à Mlle Molière en présence de témoins, » et à payer deux cents livres pour dommages-intérêts et » dépens ; et Jeanne Ledoux, et Marie Simonnet se disant » femme de Hervé de la Tourelle [cette dernière parvint à » s'échapper], à être fusLigées, nues, de verges, devant la prin- » cipale porte du Clrâtelet et devant la porte de ladite Molière; » et, ce fait, à être bannies pour trois ans de la ville, prévôté » et vicomte de Paris, etc. (*). » La Molière fut donc non seulement innocentée et disculpée, mais encore vengée; et l'affaire du président Lescot, loin de lui nuire, lui fit au contraire le plus grand honneur. On ne se contenta pas même d'en parler :

« Aux odieuses machinations de la Tourelle dont avait été dupe le président Lescot, et qui furent déjouées, Thomas Corneille et de Visé (2) firent allusion dans des vers du troisième acte de leur comédie de Vinconnu (3) représentée pour la première fois, le 17 novembre 1675, à l'hôtel Guénégaud, et dans laquelle joua Mlle Molière. » Paul Mesnard, Notice biographique sur Molière, p. 455.

(») C'est Beffara qui a retrouvé les trois jugements relatifs à cette affaire :

1° Du 17 octobre 1675. Arrêt de la Cour du Parlement de Paris. A la requête de Mra« veuve Molière. Minute sur papier timbré aux archives, section judiciaire, au Palais;

-2° Du 23 octobre IC73. Vu par la Chambre des vacations la requeste présentée par Jeanne Ledoux. Minutes aux archives du Palais;

3° Du 26 octobre 1075. Arrest de la Cour du Parlement, qui ordonne qu'il sera informé de l'évasion de Marie Simonnet, femme de Hervé de la Tourelle, des prisons du Nouveau-Chàtelet, la nuit du 15 au 10 août I6"5. Minutes aux archives du Palais.

Nous ne reproduisons pas ces divers jugements, qui seraient un peu longs, par la raison que le lecteur, désireux d'en prendre connaissance, les trouvera, ici réduits ta extenso, p. 202, 263 et 364 de PBisloire de la rie ri des ouvrages de Molière de J. Taschcrcau, troisième édition (18-U).

(-) « ... L'Inconnu... est de Douneau de Visé, sous le nom de Thomas Corneille, «au dire de Germain Brice...» (Ch.-L. Li\kt. Les Iiitrii/ues de Molière, p. 209.) — La comédie de L'inconnu, avec des changements, figure aussi dans le Théâtre de bancouri. Bien de moins clair que la paternité de cette pièce!...

(3) On écrivit aussi, nous apprend M. Moland (p. 365) une pièce sur cette aventure, intitulée la Fauve Ctclie. Mais elle ne fut pas représentée, et on en ignore l'auteur.

10 Chap. II,

Voici quelques-uns de ces vers adressés (acte III, scène VI) à la comtesse, que fait Mlle Molière, par La Montagne, valet de chambre du marquis, représentant une bohémienne disant la bonne aventure :

Dans vos plus grands projets vous serez traversée; Mais en vain contre vous la brigue emploîra tout, Yous aurez le plaisir de la voir renversée, Et d'en venir toujours à bout.

Cette ligne qui croise avec celle de vie Marque pour votre gloire un moment très fatal ; Sur des traits ressemblants on en parlera mal, Et vous aurez une copie.

N'en prenez pas trop de chagrin ; Si votre gaillarde figure Contre vous quelque temps cause un fâcheux murmure. Un tour de villa y mettra fin Et vous rirez de l'aventure.

En juillet 1676, parut le terrible factum de Guichard, dont nous avons reproduit, à l'article XXXII, les épouvantables qualifications à l'égard d'Armande. Les plus douces que Me Vaultier (nous n'osons accuser Guichard des unes ni des autres) emploie à l'égard de « la veuve de Molière », c'est de la traiter de créature publique de toutes les manières {Response du sieur Guichard..., p. 20), et de lui donner pour «amant dévoué » (Requeste servant de factum, etc., p. 20-26) Jean Donneau de Visé (l).

Guichard obtint réparation finalement contre Lully, en per-

(i) C'estbiende Jean Donneau de Vise, 1038-1710, historiographe du Roi, qu'il s'agit ici. M. Pougin, dans les Vrais Créateurs de l'opéra français, page 233, note 1, dit que Visé était «effectivement l'amant reconnu d'Armande Béjart, veuve de Molière.» Un peu ébranlé par cette assertion d'un biographe qui a l'excellente habitude de recourir toujours aux sources, j'ai cherché dans la Fameuse Comédienne des détails sur cette liaison «reconnue». Pion seulement l'odieux pamphlet n'en dit pas un mot, ce qui est bien significatif, mais j'ai trouvé au contraire la même remarque que je viens de faire, formulée à l'avance en termes excellents par M. Ch.-L. Livet, page 172 de son édition de 1877 de la Fameuse Comédienne.

« Si J. de Visé avait été réellement un des amants de Mlle Molière, il est probable que l'auteur du libelle que nous publions ne l'aurait pas oublié: on ne » peut guère admettre, en effet, qu'il ait cité les noms de ses prétendus amants » en 1CG4, et qu'il en ait oublié un qui aurait eu ses faveurs en 1672, c'est-à-dire à » une époque plus rapprochée. »

En vérité l'on ne saurait mieux dire, et nous sommes fier d'avoir rencontré chez M. Ch.-L. Livet une confirmation si complète de nos justes soupçons. Non, la Molière n'a pas eu pour amant reconnu J. de Visé!!.,.

dant en même temps le privilège que lui avait octroyé le Roi : Singulière manière de triompher! — «Acquitter Guichard, » s'écrie M. Loiseleur (Molière..., p. 47), c'était déclarer celle » qui avait déposé contre lui convaincue d'accusation calom- » nieuse, acte d'autant plus répréhensible que cette accusation » frappait un ancien ami. Il s'en faut de tout, comme on voit, » qu'Armande soit sortie de cette affaire à son honneur et sur- » tout qu'elle ait obtenu aucune réparation des injures qui lui » avaient été prodiguées. » Mais ces injures n'étaient-elles pas souverainement injustes? Armande pouvait-elle être à la fois la sœur de Mademoiselle Aubry et la fille de Molière? Les deux assertions n'étaient-elles pas en flagrante contradiction l'une avec l'autre (*)? Mais M. Loiseleur n'est pas tendre, toutes les fois qu'il s'agit d'Armande, au sujet de laquelle on dirait qu'il éprouve vraiment une haine instinctive (2). Il se montre, dans toute occasion, profondément injuste à son égard.

(J) On voit facilement pourquoi et comment la calomnie, qui n'était pas encore mûre du temps des contemporains d'Armande, et alors que tant de monde à Paris connaissait les Béjart et les différents membres de leur famille qui vivaient encore, a été ensuite acceptée de confiance et sans objections par la postérité mal instruite, ou plutôt pas instruite du tout, et ne pouvant plus rien rapprocher.

(*) Parfois même cette haine l'emporte au delà de toutes les bornes. Un exemple bien frappant : Une sentence du Chàtclet, du 17 septembre 1675, rend complètement l'honneur à MUe Molière. Le président Lescot lui fait des excuses. Les deux intrigantes sont condamnées à être fustigées nues devant la maison de Mllc Molière. Savez-vous ce que M. Loiseleur trouve à dire à ce sujet; vous allez le lire, vous n'y croirez pas :

« Je sais bien qu'il est de mode de voir dans cette scandaleuse aventure un triomphe pour l'honneur de la belle veuve et un hommage rendu par la justice à sa bonne réputation. — Tout dépend ici de la manière de voir: la mienne diffère un peu de celle-là...:

» Assurément la réparation était éclatante; mais je reprendrai ici une idée déjà exprimée plus haut : les honnêtes femmes, celles dont la renommée est intacte, n'ont jamais à en réclamer de pareilles. On ne répare que ce qui périclite. Ne fallait-il pas que la réputation de M"a Molière fût bien compromise pour qu'un libertin trouvât tout simple d'acheter ses faveurs?» J. Loiseleur, Molière..., p. 55 et 57.

Pas de réflexions. Une simple constatation : ce n'est pas seulement la reine du théâtre qu'ici M. Loiseleur offense, et gravement : C'est aussi la reine Marie-Antoinette; puisque, c'est lui qui nous le dit, p. 56, entre le procès de 1675 et celui de 1688, « rien ne manque à l'exactitude du parallèle, pas même le collier. »

A la question posée en quelque sorte par M. Loiseleur, M. Ch.-L. Livet répond du reste, sans le prévoir et à l'avance, d'une manière qui ne laisse absolument rien à désirer, page 202 de son édition de la Fameuse Comédienne :

«Si Mademoiselle Molière eût eu la réputation que l'auteur lui prête, J.-F. de » Lescot aurait bien su faire ses affaires lui-même. »

Pourquoi, en effet, s'adresser à La l.edoux? Vis-à-vis d'une femme facile, la chose devenait absolument superflue...

Avant d'avoir lu ce passage du livre de M. Ch.-L. Livet, nous avions fait — et combien nous en sommes fier — la même réflexion que lui ; et elle a dû frapper encore, par son évidence, bien d'autres personnes parmi celles qui ont consulte, en toute bonne foi et sans parti pris aucun à l'avance, les pièces de ce stupéfiant

12 Chap. II,

Le 12 février 1677, salle de l'hôtel Guénégaud, eut lieu la première représentation du Festin de Pierre mis en vers par Thomas Corneille, auteur dont Molière se moqua, en 1662, dans ces vers de l'École des Femmes (acte I, scène I) :

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