Quel abus de quitter le vrai nom de ses pères
Pour en vouloir prendre un bâti sur des chimères! De la plupart des gens c'est la démangeaison; Et sans vous embrasser dans la comparaison, Je sais un paysan qu'on appelait Gros-Pierre,
180. Qui n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre, Y lit tout à l'entour faire un fossé bourbeux, Et de Monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux.
(Et l'on sait que Thomas Corneille se faisait appeler Corneille de l'Isle pour se distinguer de son frère...) — Le hihlioplnle Jacoh n'était pas, du reste, de cet avis(1).
procès. Si Mademoiselle Molière, comme dit M. Loiseleur. avait été si «compromise » que cela. « un libertin » aurait trouvé tellement « simple d'acheter ses faveurs» qu'il n'aurait certainement pas recouru, dans ce but, aux services intéressés et toujours indiscrets d'une intermédiaire.
i1) " Plusieurs historiens ont prétendu, sans aucune raison valable, que Thomas Corneille s'était brouillé avec Molière, à l'occasion de trois vers [quatre : 179-182] de l'École des Femmes, dans lesquels Arnolphecite le fait d'un paysan qui, voulant s'anoblir, avait entouré son champ d'un fossé : <■ Et de Monsieur de l'Ile, il (sic) prit le nom pompeux. » Or, Thomas Corneille, pour se distinguer de son frère, se qualifiait du nom de M. de l'Isle. Le motif de la brouille paraissait donc assez plausible, car certainement la critique s'attaquait à cette espèce d'usurpation de noblesse. Nous avons découvert que Molière, en effet, avait visé, dans sa critique, non pas Thomas Corneille, mais un avocat au Parlement, nomme Louis Dertelin, sieur de Liste, à qui Madeleine Béjart avait prêté, pendant ses voyages dans le midi de la France, une somme assez importante, qu'elle ne put jamais se faire rembourser. Il est vrai que, du vivant de Molière, Thomas Corneille faisait représenter toutes ses pièces au théâtre de l'Hôtel de Bourgogne et qu'il n'en eut pas une seule jouée au théâtre du Palais-Royal, où son frère donna plusieurs tragédies nouvelles; mais ce n'est pas là une preuve de mésintelligence entre lui et Molière, d'autant plus qu'ils se trouvaient ensemble chez Pierre Corneille et chez leurs amis communs... » Bibliophile Jacoh, lconoyraphie moliéresque, 301, p. 109 et 110.
«... Molière a-t-il voulu ici faire allusion à Thomas Corneille? Ce qu'il y a de sur, c'est que le nom de Corneille de Lisle étant fort connu, il est impossible qu'il n'ait pas au moins songé a l'application qu'on ferait de ces vers... Thomas Corneille dut conserver ses préventions contre la troupe de Molière, el c'était assez les manifester que de porter toutes ses pièces, même ses comédies, aux deux autres théâtres. Mais aussitôt après la mort de Molière, Thomas Corneille, au contraire, les donna à cette troupe qu'il avait si longtemps dédaignée, ce qui semblerait indiquer une anvaiositè personnelle contre Molière... Selon le P. Nieeron, Charles Sorul aurait aussi porté le nom de sieur de l'Isle... 11 n'en est pas moins évident que peu de gens alors, en entendant les vers de Molière, pouvaient s'aviser de songera Sorel, qui ne portait pas au moins le nom de M. de l'Isle en tète de ses livres, et que tous, au contraire, devaient penser au nom. beaucoup plus connu, au théâtre surtout, de Corneille de l'Isle.» Eccène Desiûis, Molière- Hachette, t. 111. p. 171, note 1 continuée à la page 172,
Voyez, tome 1er, page 180, la note 3 concernant Louis Bertelin, sieur de Lisle.
« Le grand succès de celle pièce [le Festin de Pierre] est un » effet de la prudence de M. de Corneille le jeune, qui en a fait » les vers, et qui n'y a mis que des scènes agréables en la » place de celles qu'il en a retranchées. » Qui parle ainsi? Eh! c'est, dans le Nouveau Mercure galant (t. I, année 1(577, p. 33-35), un autre ancien ennemi de Molière, Donneau de Visé, l'auteur de la Vengeance des Marquis (1663), des Nouvelles nouvelles fid.J et de Zélinde (id.J, celui que Guichard vient de désigner, dans son factum de 1676, comme étant «l'amant dévoué de la Molière»... Singuliers parrains que Molière se trouve avoir là pour son Boni Juan édulcoré !...
C'est la « veuve » de Molière qui aurait fait faire cette traduction en vers, du moins elle s'en vante en ces termes : « la » pièce du Festin de Pierre qui m'appartenoit, que j'ai fait » mettre en vers par ledit sieur de Corneille, » dans la quittance autographe, encadrée, qui orne aujourd'hui le cabinet de M. l'archiviste de la Comédie-Française, quittance déjà connue et citée par les frères Parfaict, tome XII, page 61, de leur Histoire du Théâtre-François (*).
M. Despois, page 42, note 1 de son Théâtre français sous Louis XIV, a cité le premier la délibération suivante de la troupe de la rue Guénégaud, inscrite tout au long sur le Registre de La Grange :
« Cejourd'hui lundi 8e mars 1677, la troupe s'est assemblée à la chambre commune, dans la résolution d'achever de payer le Festin de Pierre qu'elle a acheté de la veuve du sieur P. de Molière et du sieur de Corneille, qui l'a mise en vers; cet achat fait moyennant deux cents louis d'or. A cause que ce dit Festin de Pierre n'a pu être représenté que le
(') En voici le texte donné par M. Paul Mcsnard, Molière-Hachette, tome V, pages oo-r; I :
«Je soussignée confesse avoir re<;u de la Troupe, en deux payements, la somme » de deux mille deux cents livres, tant pour moi que pour M. de Corneille, laquelle « somme je suis convenue avec ladite Troupe, et dont elle est demeurée d'accord «pour l'achat de la pièce du Festin de Pier e, qui m'appartenoit, que j'ai l'ait » mettre en vers par ledit sieur de Corneille... : dont je quitte la Troupe et tous «autres. Fait à Paris, ce 3° juillet 1G77. Signé: Arinaudc-Grcsinde-Claiie-Klisa- » beth Bkjap.t. »
« M»" Molière, ou l'aura remarque, parle comme si elle eût fait la commande des vers; mais nous ne pensons pas qu'on doive supposer de sa part quelque chose de plus qu'une permission rendue nécessaire par son droit de propriété. Quand Thomas Corneille disait avoir obéi a quelques personnes qui avaient tout pouvoir sur lui, il ne pouvait parler de son obéissance à la comédienne. D'après ses expressions mêmes, il est clair que, l'encouragement ou l'ordre lui était venu de plus haut. » P.ml Hbskard, Notice sur Dom .hum, p. 51. — Cf. la note I, p. 1 i.
14 Chap. II,
12 février de ladite année, quoiqu'il le dût être six semaines entières auparavant, ce que la Troupe a trouvé avantageux, à l'occasion de la concurrence des deux Phèdres, et d'autant qu'il n'a été payé sur les représentations dudit Festin de Pierre que neuf cent douze livres douze sous, ainsi qu'il se voit par le registre, la Troupe a délibéré de payer, des deniers qui sont entre les mains du sieur La Grange à elle appartenant, la somme de douze cent quatre-vingt-sept livres huit sous, pour parfaire lesdits deux cents louis d'or. Lequel sieur de La Grange a désiré pour sa décharge que la présente délibération fût écrite sur le présent registre. — De La Grange, d'Auviluers, Guerin, RosmoND, Hubert. »
Le succès fut grand : la recette atteignit, le soir de la première représentation, la somme de 1,273 livres 10 sous, et se maintint à un taux considérable. On se rappelait, à Paris, l'ancien Dom Juan, qui fit tant de bruit en 1665, et qui disparut tout à coup si brusquement. [Voyez tome Ier, p. '263-264.]
« Ce que Von a remplacé, dit M. Paul Mesnard (V. p. 47), » on peut le croire bien tué. » L'observation est judicieuse; elle est profonde. Mais qui eut l'idée d'expurger, d'édulcorer la prose de Molière (*)? Voilà ce que nous ne savons -pas, ce que nous risquons bien fort d'ignorer toujours. S'il n'avait existé qu'un seul manuscrit du Dom Juan de Molière, ce chef-d'œuvre eût sans doute été perdu à tout jamais pour la postérité, — comme l'ont été définitivement le Docteur amoureux et la traduction de Lucrèce...
« Si Molière eut des ennemis, il semble que sa femme en ait eu davantage; et que cette jalousie effroyable, cette haine sans nom, qui est propre aux coulisses des théâtres, ait sévi contre elle avec une rage particulière. On peut jusqu'à un certain point l'expliquer. Molière tenait sa troupe sous son autorité par l'ascendant du génie et par l'énergie du caractère; et encore l'on aperçoit bien des traces de résistance et de révolte. Quand Armande Béjart se trouva seule, héritière en partie des droits de son mari et cherchant à maintenir ses prétentions, quelle âpre opposition ne dut-elle pas rencontrer! On lui fit payer cher sans doute la supériorité que lui avait value le nom qu'elle portait; et l'éclat de ce nom multipliait autour d'elle les périls, en aiguisant la malignité et en redoublant les scandâtes, » Louis Moland, Histoire posthume de Molière, p. 359.
Un second mariage s'imposait donc en quelque sorte à elle : son premier mari était mort, d'après tous les actes publics.
(') « Cette pièce, dit Thomas Corneille dans sa préface..., est la même que feu «M. de Molière fit jouer en prose peu de temps (sic) avant sa mort. Quelques » personnes qui ont tout pouvoir sur moi m'ayant engagé à la mettre en vers, je me
Elle avait la certitude absolue qu'elle ne le reverrai l jamais, elle ne se sentait donc bigame en aucune manière ni à aucun point de vue en convolant à de nouvelles noces. Et personne, du reste, remarquons-le bien, ne put s'y opposer (L). Elle épousa donc le comédien Guérin d'Estriché, le 31 mai 1677. Qu'était ce comédien? Grâce à l'admirable Dictionnaire de M. Jal, nous sommes à même, à ce sujet, de renseigner complètement nos lecteurs :
« Guérin, sr d'Etriché (lsaac-François), 1636 (?)-17l28. — Le Mazurier, dans sa Galerie des acteurs du Théâtre-Français, nomme ce comédien « Eustache-François Guérin»; erreur, il se nommait Isaac et non Eustache. Guérin naquit de Charles Guérin et de Françoise d'Etriché de Bradane, vers 1636. Je n'ai pu voir l'acte de son haptème. On dit qu'il vint au monde à Paris. Son père, comédien, appartint à une des troupes subventionnées par le Roi... Après s'être essayé dans quelques troupes de campagne, Isaac débuta au théâtre du Marais en 1672... Il fit preuve d'assez de talent pendant une année qu'il joua au Marais, pour qu'après la mort de Molière on lui donnât une place dans la troupe qu'on reformait et que l'on complétait, troupe qui, en juillet 1673, ouvrit à l'hôtel Guénégaud le théâtre qui allait remplacer l'opéra établi dans le jeu de paume de M. de Laffemas, rue Mazarinie, comme le dit La Grange. Isaac Guérin, qui avait pris un des noms de sa mère pour paraître sur le théâtre, et que cependant on nommait plus souvent Guérin que d'Etriché, grandit assez vite en talent et en réputation. On le compta bientôt parmi les meilleurs acteurs de la troupe... Ses mérites personnels, le succès qu'il obtenait chaque jour, peut-être aussi sa bonne mine (?)... firent impression sur une femme que son talent recommandait, et qui s'appelait encore M11» Molière. Armande Béjart plut à Guérin, qui s'éprit de la veuve du grand comique, et leur union se décida dans les premiers jours de l'année 1677. Elle s'accomplit à la fin du mois de mai, et La Grange écrivit sur son Mémorial les deux lignes suivantes : « Le dernier may 1677, M. Guérin d'Estriché »a espousé la veuve de Monsr de Molière (8), à la Sainte-Chapelle basse, » à Paris. »
» Je ne sais si ce mariage fut reproché à Guérin, mais les ppigrammes
i réservai la liberté (!) d'adoucir certaines expressions qui avoient blessé les scru- » puleux. « — Voir lu note précédente, page 13.
(!) Voir ci-dessus, tome Ier, pages 580 et 581 .
(2) M. Eudore Soulié a retrouvé, dans les minutes de Me Dufresne, notaire à Paris, le contrat de mariage des deux époux, rédigé le '2ii mai 1677. Nous en détachons, ci-dessous, les deux premiers paragraphes et le dernier :
«Par-devant les conseillers du Roi, notaires gardes-notes de Sa Majesté au Chàtelet de Paris, soussignés, furent présents Isaac-I'rançois Guérin, officier de la maison du Roi et bourgeois de Paris, y demeurant cour du Palais, paroisse de la basse Sainte-Chapelle, fils de défunt Charles Guérin, vivant aussi officier du Roi, et de damoisellc Françoise Destrichey de Bradam, a présent sa veuve, de laquelle il a le consentement à l'effet des présentes, ainsi qu'il a fait apparoir par acte qu'il a représenté, passé par-devant Audier et Gourdan. notaires royaux a Marseille, le
16 Chap. II,
ne manquèrent pas, adressées à la veuve de Molière, qu'on disait heureuse d'avoir perdu un «mari d'esprit» pour trouver un «mari de chair » (*). Il y avait bien de la rigueur dans ces reproches... — La Grange dit que Guérin se maria à la Ste-Chapelle basse. Voici, en effet, ce qu'on lit au registre de cette église : «Le lundy 31e jour de mai (1G77), après les fian- » cailles et la publication de trois bans, je soussigné curé de la paroisse de » la Sainte-Chapelle de Paris, ay, en l'église de la basse Sainte-Chapelle » interrogé M. Isaac-François Guérin, officier du Roy, fils de feu Charles » Guérin et de Françoise de Bradane, ses père et mère, d'une part, et Gré- •>■> sinde Béjart, fille de feu Joseph Béjart et de Marie Hervé, ses père et » mère défunts, et veuve de Jean Pocquelin, officier du Roy, tous deux de » cette paroisse; et leur consentement mutuel par moi pris, les ay solen- » nellement, par paroles de présents, conjoints en mariage, puis dit la » messe des espouzailles, en laquelle je leur ay donné la bénédiction nup- » tiale » (ce dernier membre de phrase a été raturé) « selon la forme de
vingt-troisième de mars dernier, demeuré annexé à ces présentes (a), après avoir été paraphé ne varielur par ledit sieur Guérin et par les notaires soussignés, d'une part; et damoi selle Armande-Grésinde-Claire-Élisabeth Béjard, veuve de défunt Jean-Baptiste I'oquelin de Molière, valet de chambre ordinaire du Roi, demeurant dite cour du Palais, en la même paroisse de la basse Sainte-Chapelle d'autre part. » Lesquelles parties, volontairement et en la présence et par l'avis et conseil d'Anne Guérin, tante paternelle dudit Guérin, veuve de Jean Ancelin, bourgeois de Paris; de Marie Ancelin, veuve de Antoine Poussepré, marchand franger à Paris, sa cousine germaine; Jean-Baptiste Aubry, paveur du Roi, beau-frère de ladite future épouse à cause de Geneviève Béjard, sa femme, et de M» Jacques Baudelot, conseiller du Roi, commissaire enquêteur et examinateur audit Chàtelet, et de Jean Gandouin, marchand bourgeois de Paris, ami de ladite demoiselle; damoiselle Anne-Marie Martin, femme dudit sieur Aubry: et d'Anne Thomas, femme dudit sieur Gandouin, ont reconnu et confessé avoir fait entièrement de bonne foi les traité et conventions de mariage qui ensuivent : c'est à savoir que lesdits sieur Guérin et damoiselle Molière ont respectivement promis se prendre en foi et loi de mariage, etc., pour être, comme en effet lesdits sieur et damoiselle futurs époux seront communs de biens meubles et conquèts immeubles, suivant la coutume de cette ville, prévôté et vicomte de Paris, etc.
«Fait et passé à Paris, en la maison de ladite damoiselle future épouse, le vingt-neuvième jour de mai, après midi, l'an mil six cent soixante-dix-sept, et ont signé, sauf ladite Anne Guérin, qui a déclaré ne savoir écrire ni signer :
» Lzaac-François Guérin. Anne Thomas.
ARMANDE-GuÉSINDE-ClAKiE-ESLISABET BKJARD. Jl'LLIEN.
Marie Ancelin. Baudelot.
Gandouin. Aibry.
Anne Martin (b). Lemaistre. »
(Recherches sur Molière et sur sa famille, par Ecdore Soulié. Documents, p. 300-303.) (•) Voici le quatrain auquel M. Jal fait allusion; il est tiré des Portraits des comédienne* de l'Hôtel Gucnéyaud, imprimés a la suite de la Fameuse Comédienne : Les grâces et les ris brillent sur son visage; Klle a l'air tout charmant et l'esprit tout de feu. Elle avoit un mari d'esprit qu'elle aimoit peu; Elle en a un (sic) de chair qu'elle aime davantage.
[ii) « Cet acte est, en effet, annexé au contrat île mariage. La mère île Guérin y est nommée Fran- » ç lise de Trichet de Bradaïu. » \Xole de M. Endure Soulié.)
{Ii> Nous pourrions croire, ce qui n'est pas, qu'il s'agit ici de la femme de Foulle Martin ou Faure Martin, retrouvée vingt el un ans après le baptëms, à Bordeaux, de son fils Jean-Baptiste. Ce serait faire bel et bien confusion. Ceci toit dit comme erratum de la notule a (à effacer), tome I", p. 588, tout au bus de la page.
» noire mère sainte Église, le tout en présence des parents et amis soussignés, assavoir. (Signé): et après « Grésinde Béjard, Aurry », etc. — Dans le courant de l'année qui suivit ce mariage, Armande Béjart donna à son mari un fils qui fut nommé Nicolas-Armand-Martial. » A. Jal. Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, 2e édition, 1872, pp. 662 et 663.
Désormais en possession de mari, Armande songea enfin à publier l'édition complète et définitive des Œuvres de son premier époux, « revues, corrigées et augmentées. » Ce fut une très grosse affaire. C'est à La Grange qu'elle s'adressa pour ce, et combien elle eut raison !
C'est en 1682 que parut enfin, cbez Denys Thierry, « raar- » chand libraire imprimeur, et ancien consul de la... ville de » Paris » (associé aux sieurs Claude Barbin et Pierre Trabouillet), cette très importante édition, en 8 volumes in-12, sous le titre : les Œuvres de M. de Molière pour les six premiers; les Œuvres posthumes de M. de Molière pour les tomes YII et VIII.
Ces dernières [les posthumes], qui comprennent sept comédies (Dom Garde de Navarre, l'Impromptu de Versailles, Do m Juan, Mélicertc, les Amants magnifiques, la Comtesse d'Escarbagnas, le Malade imaginaire), sont accompagnées d'un privilège spécial, daté de Chaville le 20 août 1682, et où se trouvent ces lignes : « Denis Thierry... nous a fait remon- » trer qu'il a traité avec la veuve de feu Jean-Baptisle Poclin » de Molière d'un manuscrit intitulé Recueil des œuvres » posthumes de I.-B. P. de Molière... »
M. Arthur Desfeuilles (t. XI, p. 69, en note, du Molière- Hachette) nous renseigne à ce sujet de la façon suivante : << Les » anecdotiers du temps croyaient savoir à quelles conditions : » ïralage a consigné dans ses cahiers et Bordelon rapporté au » public que Thierry paya le manuscrit quinze cents livres. » Au surplus, voici le témoignage de l'un et de l'autre :
« Ceux qui ont eu soin de la nouvelle édition des Œuvres de Molière faite à Paris, chez Thierry, l'an 16S2, en huit volumes in-12, sont M. Vivot et M. de La Grange... La Préface qui est au commencement de ce livre est de leur composition. Le sieur Thierry a payé cinq cents écls oc 1500" (livres) à la veuve de Molière pour les pièces qui n'avoient pas été imprimées du vivant de l'auteur... — Le sieur Thierry n'a point voulu imprimer ce que Molière avoit traduit de Lucrèce; cela étoit trop fort II -2
18 Chap. II,
contre l'immortalité de lame, à ce quil dit(i)... » Jean-Nicolas de Tralage(2), Collection manuscrite conservée à l'Arsenal, t. IV, folio 240 verso.
« Quelque autre vous a-t-il dit aussi bien qu'à moi que le sieur T[hiei ryj, libraire de la rue Saint-Jacques, a donné quinze cents livres à la veuve de M[olière] pour les pièces qui n'avaient pas été imprimées du vivant de l'auteur? Si cela est vrai, il y a longtemps qu'il a retiré son argent; il y gagnera encore de quoi bâtir un appartement des plus magnifiques dans le Ch. T., si l'envie lui en prend. Les auteurs ne vont pas jusque-là; les libraires leur taillent les morceaux trop petits; mais pour les consoler ils leur promettent de la gloire. » Bordelon, Diversités curieuses en plusieurs lettres, t. Ior, 1698, p. 104, — passage cité par M. Georges Monval : le Moliériste, t. II, p. 47.
C'est à partir de cette date : 1682, que disparurent à jamais les autres manuscrits de Molière, ses premières farces, le Docteur amoureux (pour lequel il avait pris lui-même un privilège en 1660) (3), la traduction du poème de Lucrèce : De Nahira Rerum, le Feint Lourdaud, le prologue du Favori, l'Homme de Cour, et toute sa correspondance, lettres, billets, noies, fragments de pièces, etc., etc. Je ne sais rien de spécial à cet égard, à peine ai-je besoin de le dire; je me contente de constater le fait. Je ne me mettrai pas surtout à la recherche — bien inutile — de tous ces manuscrits, qui ne sont évidemment restés ni chez Mademoiselle Guérin d'Estriché, ni chez l'honnête et intelligent La Grange, ni encore moins dans des archives du Théâtre -Français brûlées au siècle dernier. M. J. Loiseleur a dit le vrai mot sur ce naufrage complet, sur cette disparition (lisez destruction) désolante, étonnante, mais parfaitement réelle. Les ennemis de Molière ont tout annihilé,
(i) « Le sieur Molière a traduit quelques endroits du poète Lucrèce en beaux vers franeois; on les vouloit joindre à la nouvelle édition de ses œuvres faite à Paris l'an 1683 [lisez : 1682], en huit volumes in-douze, chez Thierry; mais le libraire les ayant trouvé (sic)tTOjt forts contre l'immortalité de ràmc. ne les a pas voulu imprimer. La comédie du Festin de Pierre du même est retranchée en plusieurs endroits; on y a fait des cartons.» Jean-Nicolas de Thalage, Collection manuscrite conservée à l'Arsenal, t. IV, folio 226 verso.
(2) « C'était, comme on le voit dans le Dictionnaire de Moréri (édition de 1759), à l'article Nicolas (Gabriel), seigneur de la Reynib, un neveu du lieutenant général de police, à qui est due la conservation de l'un des exemplaires non cartonnés de ce recueil même de 1632. Jean-Nicolas de Tiialage mourut, dit le Dictionnaire, le
12 novembre 1698 Ce qui reste de son recueil littéraire ou anecdotique est
actuellement rassemblé en cinq volumes cotés 6541-6545, parmi les manuscrits français de la bibliothèque de l'Arsenal. » Arthur Desfeuilles, yotice bibliographique, p. 72, note 2.
(:') Voyez la Notice de M. Paul Mesnard, page 236. Mais ce dernier n'aurait-il pas confondu te Dépit amoureux avec le Docteur amoureux?
tout anéanti, dans l'intervalle qui sépare l'édition de 1G82 — qu'ils ont l'ait châtrer et « cartonner » après coup le mieux et le plus qu'ils ont pu — et la mort de Mlle Guérin en 17(30. C'est pendant ces dix -huit années qu'avec la volonté, la patience, la persistance, la ténacité et la haute habileté qui les caractérise, ils ont eu définitivement raison de tous les papiers du grand homme. Jamais fait plus singulier, plus mystérieux et en même temps plus absolument certain ne s'est accompli. En fait d'autographes de Molière, cet auteur immortel qui a tant écrit ! il ne reste, depuis deux siècles, que deux quittances et quelques signatures (') !
(*) « Il est une portion de l'héritage de Molière dont il serait bien précieux de pouvoir suivre la trace : ce sont les papiers, les manuscrits qu'il laissa. Que sont-ils devenus? 11 n'est pas douteux que la veuve de Molière n'en ait mis une partie au moins à la disposition de La Grange et de Vinot [Vivot], pour la publication des Œuvres posthumes en 1682. Restèrent-ils entre les mains du premier? et par suite M"! La Grange, sa veuve, les vendit-elle avec la bibliothèque de son mari, comme le prétend Grimarest?...
» Armande Béjart les aurait-elle gardés en sa possession, et les aurait-elle transmis à la fille de Molière? Non, sans doute; le mari de cette dernière, homme d'ordre, ne les aurait pas égarés; et nous les apercevrions, avec de nombreux restes du mobilier de Molière, dans l'inventaire fait a Argenteuil après le décès de M. de Montalant.
» Auraient-ils donc été recueillis par Nicolas Guérin, le fils qu'eut Armande Béjart de son second mariage? On pourrait le conjecturer d'après quelques mots de la préface que ce Guérin mit, en 16913, à la pastorale de Mélicerte, qu'il avait voulu refaire et terminer : « J'avouerai, en tremblant, que le troisième acte est » mon ouvrage, et que j'ai travaillé sans avoir trouvé dans ses papiers (les papiers » de Molière) ni le moindre fragment, ni la moindre idée. » Il ne parait pas toutefois, à en juger par cet aveu même, que ce que possédait Guérin fils fût bien complet ni bien considérable. Dans les dispositions où il était, on peut croire qu'il se fût empressé d'en tirer parti. Quoi qu'il en soit, ces papiers ne se seraient pas mieux conservés entre ses mains qu'en celles des autres héritiers. Il n'en est pas resté de vestiges; et, circonstance vraiment bizarre, l'on ne connaît pas deux lignes absolument authentiques de l'écriture de Molière. » Louis Molahd, Histoire posthume de Molière, p. 368-3(59.
« C'est pourtant en cherchant et en conjecturant... qu'on parviendra peut-être à retrouver (j'en doute après plus de deux siècles) les fragments dispersés des œuvres inédites de Molière, par exemple de cette comédie de l'Homme de cour,— son chef-d'œuvre, disait-il, — que la mort ne lui a pas permis d'achever.
» On recherche à la fois, et à cette heure, toutes les reliques de Molière pour en composer un musée spécial qu'il sera curieux d'étudier. Et les autographes du grand comique, ces autographes si rares et si précieux, on leur fait la chasse, et quelle joie si on parvenait à en découvrir encore quelqu'un d'inédit, comme vient de le faire le directeur des Archives de Montpellier! On sait que Beffara, le commissaire de police crudit, grand admirateur, admirateur passionné de Molière, demanda un jour, par lettre rendue publique, si on ne pouvait le mettre sur la trace des manuscrits perdus de Molière. Après le décès de Molière, disait-il, sa veuve remit au comédien La Grange (mort en 1692) des manuscrits, des papiers que celui-ci dut sans doute laisser à sa veuve. La veuve de La Grange, qui ne mourut qu'en 1727, vendit sa bibliothèque et ses manuscrits aussi, on n'en peut douter. Mais La Grange avait un -gendre, M. Musnier de Troheou, payeur des États de Bretagne ; ne serait-il point, demandait Beffara, devenu propriétaire de ces manus-
20 Chap. II,
On aurait pu croire au moins leur courroux apaisé et leur haine enfin assouvie!.... Molière disparu depuis tant d'années,
crits? Un vieillard, ne parlant que par tradition, assurait que M. Musnier de Troheou avait déposé tous ses papiers (et, par conséquent, les manuscrits de Molière, s'il en possédait) dans un château situé en Normandie et dépendant d'un endroit qui s'appelait Ferrière ou La Ferrière. «Y seraient-ils restés jusqu'à présent, » disait encore Beffara, «sans que personne les fit connaître?»
» Depuis que Beffara adressait cette question au public (a), bien des années se sont passées et les manuscrits de Molière n'ont pas été découverts. Peut-être lu célébration du deux centième anniversaire de sa mort appellera-t-elle l'attention sur des recherches nouvelles; il est permis d'en douter, et cependant ne vient-on pas de découvrir a Montauban, dans un coin du musée, un portrait authentique, dit-on, de Molière, de Molière jeune et courant la France à la tête de F illustre Théâtre? M. Michclet, il y a longtemps, visitant le musée de Montauban, s'était arrêté devant ce portrait et avait deviné que c'était Molière.
» Ft puisque le hasard nous remet ainsi sur la trace des images de nos grands hommes, pourquoi ne nous ferait-il pas découvrir aussi quelque jour une page inconnue et tombée de leur plume, un cahier de papier jauni contenant une œuvre dont le titre seul a survécu, des lambeaux déchirés, maculés et plus précieux cent fois que les plus purs vélins? Qui sait s'il n'y a pas, dans l'angle poudreux de quelque vieille bibliothèque, un rouleau sali dont on ne toucherait les feuillets qu'avec respect et dont toutxe qui pense au monde étudierait avec fièvre les lignes à demi illisibles? Qu'est devenu ce travail dont nous parlions tout à l'heure (b), cette traduction de Lucrèce, entreprise par Molière, qui traduisait Lucrèce comme Victor Hugo a traduit Lucain? Qu'est devenue la comédie du Docteur amoureux et celle du Maître d'école, et celle des Trois Docteurs rivaux que Molière, jeune, improvisait en route sur les grands chemins du « roman comique » et de « l'art en voyage » ?
» Ce ne sont point d'ailleurs les seules œuvres de sa jeunesse qu'on pourrait souhaiter de retrouver aujourd'hui. Ne devinerait-on pas une sorte de Molière en fleur, si je puis dire, dans ces farces ignorées, le Fagoteux, le Médecin par force (c), G or gibus dans le sac, le Grand benêt de fils(d), dont on ne connaît, en somme, que les étiquettes
» Sans doute la découverte de ces essais et de ces œuvres de la première heure n'ajouterait rien à la gloire, à la physionomie littéraire de Molière, mais on aime à connaître le génie jusque dans ses balbutiements. Ces reliquiœ et ces fragments sont comme les hochets de l'enfant que la mère conserve avec piété et
(a) Lettre à MM. lei maires des communes de Ferrière et La Ferrière pour la recherche des7nanu$crits de Molière, signée « Beffara », datée du 20 juiu 182S, in-8°. — Paul Lacroix, dans sa Bibliographie molivresque, a laissé échapper an sujet de la date de cette Lettre, n" 1643, page 337, la monstrueuse faute d'impression : 1848 an lieu de 1828 !
(b) Voici en quels termes ; « Quelques vers de cette pièce [/e Ballet des Incompatibles] sembleraient » indiquer que Molière a placé là des fragments de sa traduction de Lucrèce, mais je doute que ce » ballet des Incompatibles soit son œuvre. » (P. 63.)
(c) Bossuet cite ce titre de comédie, estropiant celui du Médecin malgré lui, ou plutôt rétablissant son premier nom oublié, dans sa virulente et inexcusable sortie contre Molière.
(d) « Le Registre de La Grange, que les frères Parfaict n'ont pas eu entre les mains, nous apprend » que cette comédie N'ÉTAIT PAS DE MOLIÈRE ; on lit dans ce registre, à la date du 17 janvier 1664 : " Le grand benêt de fils aussi sot que son pire, pièce nouvelle de M. de Brécouut. » Cette » pièce et ùt une comédie en plusieurs actes, et non une farce en un acte; car, suivant le même «registre, elle compose à elle seule les spectacles des 1", 3 et 5 février 1G61.» EuGÈXB DESl'ois, Molièrc-IIaeheUe, t. I, p. 9. — M. Edouard Thierry a découvert un fait fort curieux ; c'est que ce titre, de la comédie de Brécourt (te Moliériste. X, p. 22C), appartient originairement à Molière : c'est un vers [le vers 504] des Fâcheux:
Un franc campagnard, avec longue rapière,
500. Montant superbement sa jument poulinière, Qu'il honoroit du nom de sa bonne jument, S'en est venu uous faire un mauvais compliment, Nous présentant ainsi, par surcroît de colère, Un grand benêt de fils aussi sol que. son pire.