CHAPITRE SIXIÈME
MOLIÈRE ET SA TROUPE, EN PROVINCE, DU 1" SEPTEMBRE 1643 AU i3 AVRIL 1648
§ 1. Préambule de ce sixième chapitre. — §-2. Molière est-il venu a Bordeaux en 1613? — § 3. Les commencements de l'exode Moliéresque. — § i. La dédicace de la tragédie de Josaphat, de Magnon (4646).— § o. La troupe du due d'Épemon 1 1645-1640).— § 6. Molière et ses comédiens, de janvier 1057 au 23 avril 1648. — § 7. Un dernier mot sur ces époques.
§ 1. — Préambule de ce sixième chapitre.
Nous venons de terminer nos Recherches préliminaires. Elles ont occupé quatre chapitres entiers (chap. II à V), nous pouvons bien dire la plus grande partie de notre livre. C'est en 1045, ainsi que nous l'ont répété à l'envi — nous l'avons constaté avec détails dans notre premier chapitre — la grande majorité des auteurs qui se sont occupés de notre héros : c'est en 1645 que Molière vint à Bordeaux. — Fort bien ! et dans le but de l'y trouver, de l'y rencontrer à cette date précise (chose qui nous a paru tout d'abord assez difficile, à premier et rapide examen), nous nous sommes résolu à prendre le chemin le plus long, mais, à vrai dire, le seul sûr. Molière, en 1645, n'ayant que vingt-trois ans, et sa vie, à cette date, ne devant pas être beaucoup chargée d'événements, nous avons voulu, d'abord et avant tout, faire connaissance (autant que possible) avec ce jeune homme; et nous l'avons étudié... depuis sa naissance.
Et voilà que nous avons rencontré sur notre route une question mystérieuse et attachante entre toutes : celle de la naissance d'Armande Béjart, la future femme de ce comédien bordelais de vingt-trois ans, ayant juste vingt ans de moins que lui, et par conséquent déjà née et
âgée de trois ans, à l'époque où nous devons rencontrer
pour la première fois Molière dans la capitale de la
Guienne.
L'historien qui retrace la vie de Molière ne s'occupe jamais — et bien à tort, selon nous, — d'étudier, en les plaçant à leur date, les véritables origines de cette enfant; origines qu'il est cependant d'une si haute importance de bien connaître, pour peu du moins que l'on s'intéresse à la droiture, à la dignité de caractère, à l'honneur, enfin, du grand homme dont on cherche à retracer la vie. Nous avons donc essayé d'accomplir cette longue étude, en ayant soin de toujours remonter aux vraies sources.
Mais, ce faisant, nous avons retrouvé les traces fort évidentes d'un complot qui n'a jamais été tiré à clair, ou, pour mieux dire, dont l'existence a été à peine soupçonnée; complot dirigé contre les deux époux Molière et Armande. Nous avons reconnu de suite que cette question, traitée en son entier, et qui nous mettait directement aux prises avec un secret d'État, très célèbre, et qui a fait répandre bien des flots d'encre et noircir bien des centaines de rames de papier; nous avons reconnu, disons-nous, que cette question nous amènerait à son tour à des développements considérables, et hors de toute proportion avec le reste de notre livre. Mais qu'importait, au demeurant? Nous n'avons pas cru devoir nous soustraire aux recherches difficiles et épineuses qui se présentaient devant nous, étant donnés les résultats nouveaux et extrêmement curieux qu'elles semblaient nous promettre, et qu'elles nous ont donnés en effet; et de gaieté de cœur nous nous sommes lancé courageusement dans un travail colossal... Après quoi, nous avons rejoint la vie de Molière sortant de l'adolescence à l'endroit même où nous l'avions laissée, très satisfait d'avoir traité à notre gré et à notre
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apaisement des questions qui, avant nous, avaient été partiellement l'objet de tant de recherches longues et opiniâtres : d'une part, la naissance d'Armande Béjart; de l'autre, l'identité du prisonnier généralement désigné sous le nom de l'Homme au masque de fer.
— Mais, me dira-t-on, c'est vous éloigner complètement de votre sujet : Molière à Bordeaux.
— Eh bien! non, ce n'est pas m' éloigner de mon sujet; c'est au contraire y rester strictement. Je m'explique :
Dans une lettre, rendue publique, et dans laquelle, me désignant à sa manière et sans me nommer, mais de manière à ce que chacun me reconnaisse, il m'attaque avec la dernière violence (on en jugera au chapitre septième), M. Georges Monval, l'archiviste de la Comédie-Française, a fait intervenir une publication bordelaise qui n'avait que faire en apparence dans la question : Le secret de V Homme au masque de fer (publiée en 1883), et cela à propos de Bordeaux, au sujet d'une découverte faite à Bordeaux, et concernant le séjour de Molière toujours à Bordeaux.
Il m'était impossible de rester sous le coup d'une pareille attaque, et de ne pas répondre à M. Monval, de ma meilleure encre (je n'ose dire de « la bonne»), en y mettant le temps (hélas!...), élément indispensable, et en faisant forcément intervenir dans cette réponse une question que lui, M. Georges Monval, a tenu à rendre «bordelaise» : lorsqu'il a spécifié, nettement, quelle avait été posée A Bordeaux, et qu'elle avait précisément Molière pour objet. Je devais donc faire ce que j'ai fait.
Je me vante conséquemment, pour les raisons mêmes que je viens d'exposer, de ne pas avoir, dans mes longues pages du chapitre h, § 9, sur le fameux secret d'État sous Louis XIV; je me vante donc, dis-je, de ne pas avoir
une seule l'ois perdu de vue mon sujet : Molière a Bordeaux. Agir autrement que je n'ai fait eût été fuir la discussion, et renoncer à ma défense; ce à quoi il m'a été impossible de consentir. Au reste, la ville de Bordeaux elle-même était engagée dans la question, de par les termes mêmes dont s'est servi M. le secrétaire de la Comédie- Française.
M. Monval m'a pris à partie lorsque j'étais bien loin de l'attaquer; je lui réponds : longuement, car il me paraît impossible de faire autrement. Je le lui devais, je me le devais à moi-même.
Mais revenons vite à nos recherches.
En reprenant le récit des premières années de Molière aux paragraphes suivants du chapitre deuxième, et en le continuant pendant les trois chapitres ni, iv et v, nous n'avons guère appris de la vie du grand homme, je suis le premier à le reconnaître, que la partie tout extérieure. Nous constatons qu'il est ici, puis là, mais voilà tout, et nous désirerions davantage. Mais n'est-ce pas, néanmoins, chose véritablement étonnante que le nombre de documents de toute espèce, le concernant, qui ont été retrouvés ou découverts, en France, de tous les côtés, pendant ces cinquante dernières années? Ah! qu'auraient donc dit ceux qui ont cru, il y a deux cent vingt-cinq ou deux cent trente ans, avoir fait disparaître absolument tous les papiers pouvant instruire la postérité sur le compte de Molière, s'ils avaient pu, par impossible, assister à une pareille moisson, si inespérée, de trouvailles en tout genre?
En remontant aussi haut que possible, c'est-à-dire en prenant, comme nous l'avons fait, Molière à sa naissance même et en arrivant enfin, enfin, à l'année 16-45, nous croyions fermement, en commençant le premier para-
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graphe du chapitre cinquième, avoir bientôt atteint son premier séjour à Bordeaux, et le cœur nous battait un peu. Avec de la patience, nous disions-nous, on arrive à tout. Mais non ! Nous avons trouvé, à cette date, Molière à Paris, établi avec sa troupe à la Croix-Noire, et y donnant des représentations. Puis, les cartes se sont brouillées... Nous l'avons suivi en prison, au Grand Châtelet, jusqu'à la fin d'août...
Mais que nous disaient donc, alors, ses biographes?
Impossible de douter de tous ces événements qui nous sont fournis, avec leurs dates, par les pièces les plus authentiques. Minutes des notaires Aumont-Thiéville et Durant, minutes du Châtelet, aucun doute à avoir au sujet de ces documents qui nous montrent les comédiens de F Illustre Théâtre établis à Paris, et leur chef, Jean- Baptiste Poquelin de Molière, mis en prison, et ne se retrouvant avec ses camarades, réduits alors à leur plus simple expression, que le 12 août 1645. Ainsi, à cette date, V Illustre Théâtre n'a jamais côtoyé les rives de la Garonne, et il aurait été très étonnant, en effet, qu'en consultant les archives bordelaises, Arnaud Detcheverry y eût trouvé ses comédiens !...
Si nous écoutions surtout, maintenant, M. Eudore Soulié, le départ de la troupe pour la province serait définitivement remis aux calendes grecques. <l L'Illustre » Théâtre, nous dit-il (Recherches..., p. 47), dut cependant » rester à Paris jusqu'à la fin de 1646...! » Et pourquoi, grand Dieu? — A cause simplement d'une obligation (dont nous avons parlé plus haut dans une notule, chapitre v, § 5), payée, le 4 novembre 1646, par Catherine Bourgeois!!... Et qu'auraient-ils fait à Paris pendant ces quinze mois, les pauvres comédiens? Mettez la simple obligation de Catherine Bourgeois et les quinze mois sans
travail de la troupe dans chacun des deux plateaux de la balance, et vous verrez de quel côté elle penchera!
Voici, au moment de son départ pour la province, quelle était la composition de l'Illustre Théâtre. Nous avons soin, pour plus de clarté et pour faciliter les recherches, d'accompagner le nom de chaque artiste de son numéro d'ordre :
Jean -Baptiste Poquelin de Molière. (II.)
Joseph Béjart. (VIL)
Germain Clerin. (VI.)
Germain Rabel. (XV.)
Magdeleine Béjart. (IV.)
Catherine Bourgeois. (XI.)
Geneviève Béjart. (V.)
Sept artistes sont restés... sur quinze (*)!
C'est bien à partir de la fin d'août 1645 que nous manquons absolument de renseignements positifs sur Molière et sur ses compagnons. Nous sommes donc portés à croire, du moins jusqu'ici, que pendant les quatre derniers mois de l'année où tous les anciens biographes du jeune Poquelin le font venir à Bordeaux, il n'était pas à Paris, mais il courait la province avec ses six compagnons. Seulement cette dernière idée, toute a priori, et qui vient très naturellement à l'imagination, est-elle bien exacte?... C'est ce que la suite nous apprendra.
Voici maintenant ce que nous dit M. Detcheverry :
« Si Ton admettait que, contrairement au récit des historiens de Molière, celui-ci ne fût arrivé à Bordeaux qu'en 10i6 et non en 16i5, nous objec-
i1i Nos lecteurs ne seront peut-être pas fâchés de pouvoir embrasser d'un coup d'œil tout l'ensemble des artistes qui tirent partie de l'Illustre Théâtre depuis sa fondation le 30 juin 1643 jusqu'à son départ pour la province. Les noms des artistes n'en faisant plus partie le 13 août 10 45 sont imprimât en italiques :
1. Beys. — 11. Jean-Baptiste Poquelin. — III. Bonenfant. — IV. M[agdeleine] Béjart. — V. Geneviefve Béjart.— VI. G. Clerin.— VII. J. Béjart.— VIII. Georges Pinel.— IX. Magâale (sie) Malingre. — X. Catherine Desurtis.— XI. Catherine Bourgeois. — XII. Kicolos Desfontaines. — XIII. Philippe M if lot. — XIV. Pierre Dubois. — XV. Gcrmain Babel.
TtQ Chap. VI,
terions les ravages que la peste faisait alors dans cette ville. Les années 1644 et 1645 n'en avaient pas été exemptes. Quant à l'année 1646, la peste dura dix mois, de janvier à octobre, et, par suite de ce fléau, noire ville se trouvant abandonnée, on comprend que Molière et sa troupe durent s'en éloigner au plus vite, si du moins ils avaient eu l'intention de s'y arrêter. » Arnaud Deïcheverp.y, Histoire des Théâtres de Bordeaux, p. 15, note 1.
Cette note est de la plus haute importance, et ne saurait passer inaperçue! S'il faut en croire M. Delcheverry, Molière, dans cette période de sa vie, n'a donc pu venir à Bordeaux qu'avant 4646. Ceci est parfaitement clair et ressort forcément de son texte. Et voilà que, d'un autre côté, nous savons, à n'en pouvoir douter, que Molière était encore à Paris vers le milieu du mois d'août 1645.
Si, conséquemment, Molière est venu à Bordeaux dans l'année 1645, ce n'a pu être que pendant les quatre derniers mois. Au mois de janvier 1646, il lui est défendu d'y séjourner :
Un mal qui répand la terreur...
l'en empêche absolument. Le théâtre, à Bordeaux, est devenu impossible, et l'on ne saurait rencontrer en janvier 1646, dans celte grande ville, ni spectateurs, ni acteurs!...
Nous sommes donc circonscrits, pour le premier séjour de Molière à Bordeaux, à ces quatre mois : septembre, octobre, novembre, décembre 1645. Y a-t-il vraiment fait apparition? D'après quelles autorités, sur quels indices pourrait-on établir pareil fait?
C'est ce que nous allons avoir à examiner dans le paragraphe qui va suivre.
S 2. — Molière est-il venu à Bordeaux en 1645?
«Rien de plus incertain, dit M. Eudore Soulié (p. 47y> 48), que la date de son départ [de Molière] pour la pro-
» vince, la composition de sa troupe, et l'itinéraire qu'elle » suivit pendant douze années. » Au sujet de la composition de sa troupe, nous ne sommes pas tout à fait sans renseignements, on l'a vu au précédent paragraphe; nous connaissons les sept artistes qui en formaient définitivement le noyau. Enfin, en fixant le départ de ladite troupe à la fin d'août ou au commencement de septembre 1645, nous ne devons pas nous éloigner beaucoup de la réalité. « A cette époque, nous dit Aimé-Martin (p. 3, note 2, » de l'édition Panthéon littéraire de Grimarest), c'est à- » dire en 1045, Molière quitta Paris, et parcourut la pro- » vince avec sa troupe. Il y resta quatre ou cinq ans (sic] » pour se perfectionner dans son art. Dans ce long y> intervalle, on le retrouve une seule fois à Bordeaux, » favorablement accueilli par le duc d'Epernon, fameux » sous les règnes de Henri II ï et de Henri IV (textuel). » Confondre le duc d'Epernon, Bernard de Nogaret, le nouveau gouverneur de la Guienne, réhabilité par arrêt du Parlement en date du 10 juillet 1643 ('), avec son prédé-
(i) On lira, j'en suis sûr, avec satisfaction, an sujet de ces événements si essentiellement bordelais, l'extrait suivant du Supplément deschroniquts delà Xoble Ville il Cité île Bourdeoux par Ilan Darnal (a Bourdeavx, par lac. Mongiron Nil langes; Imprimeur ordinaire du Roy, MDCLXVI):
(Page 61.) «En cette année 1643, Monsieur le Duc d'Espernon étant de retour d'Angleterre où il avoit demeuré depuis le mois de septembre 1G39, supplia Sa Majesté qu'il luy pleut luy permettre de se justifier en plàin Parlement de certains chefs d'accusation qu'on avoit sus citez contre luy touchant la déroute arrivée au Siège de Fontarabie; cela luy fut accordé, et en exécution des ordres du Roy, il se présenta et se mit en Testât au Parlement de Paris; ou après que toutes les formait tez en tel cas prescrites par l'ordonnance curent esté rigoureusement observées, il fut rendu arrest qui le déclara absoubs comme innocent de toutes les choses dont il avoit esté chargé. Et en conséquence fut restably au gouvernement de cette Provint e. duquel il avoit esté pourveu par le deffunct Roi LoysXUI, en suruiuence de deffunct Monsieur le Due d'Espernon son père, et dans toutes ses charges. De sorte qu'il se rendit bien-tost après dans la ville d'Agen, d'où il lit sçavoir à Messieurs les Jurais qu'il dësiroit faire son Entrée dans Bourdeaux, avec la mesinc solennité qui avoil été obseruée en l'Entrée de deffunct Monsieur d'Espernon son père, et leur aligna le iour d'icellc au U de janvier 1641. De sorte que les dits sieurs iurats si estant préparez, il y fut reecu ledit iour avec toute la joye et magnificence possible, et entra -par la porte du Caillau, comme avoient fait Messieurs les Ducs de Mayenne et d'Espernon ses devanciers « (Page 02.)
Nous avons donne, d'après Bernadau, dans une notule du § 2 de notre chapitre premier (voyez notre tome Ier, page 15), la liste chronologique des gouverneurs delà province de Guienne de 1018 a 1638.
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cesseur J.-L. de Nogaret de La Valette, duc d'Épernon, d'abord connu sous le nom de Caumont, né en Languedoc en 1554, et qui, s'il n'était pas mort à Loches en 1642, n'aurait eu rien moins, en 1G-45, que quatre-vingtonze ans, assurément, ce n'est pas précisément faire preuve d'une bien solide érudition historique! Mais passons sur ce léger détail. Où Aimé-Martin avait-il pris le détail de la réception de Molière à Bordeaux par le duc d'Épernon? Voilà ce que nous désirerions savoir! voilà ce qu'il nous faut rechercher! Vrai ou faux, le renseignement a une source. Cette source, quelle est-elle?
Au premier abord, J. Taschereau semble n'être que l'écho d'Aimé -Martin, ou tout au moins de l'auteur que ce dernier a pris pour guide, lorsqu'il nous dit, livre Ier, page 43: «On sait seulement... qu'il [Molière] se rendit y) d'abord à Bordeaux, où le fameux [on y tient!] duc » d'Épernon, alors gouverneur de la Guienne, l'accueillit » avec une grande bienveillance. » Favorablement accueilli, dit Aimé -Martin; accueilli avec une grande bienveillance, dit Taschereau, cela est tellement vague, et en même temps se ressemble tellement qu'il n'est pas difficile de voir qu'il y a ici un des deux auteurs qui copie l'autre. Poursuivons nos recherches.
» ... La troupe infortunée de l'Illustre Théâtre avait quitté Paris pour courir par les provinces du royaume, comme disent Lagrange et Vinot [Vivot], et elle courut si bien, que, pendant sept ans, elle ne laissa aucune trace. Ni Grimarest, ni ses abréviateurs, Voltaire et La Serre de Langlade, n'ont trouvé à placer, dans cet intervalle, une seule indication de fait ou de lieu... Celui [le séjour] de Guyenne n'est pas daté, et la courte mention qu'en donnent les biographies contient une singulière bévue. Les frères Parfaict avaient cité un manuscrit du sieur de Tralage, où on lisait que la troupe de Molière avait fait son coup d'essai à Bordeaux, et que M. d'Epernon, qui était alors gouverneur de Guienne, l'Avait fort goûtée. « M. D'Epernon » était bien dit; car le gouverneur de Guyenne, depuis 1643 jusqu'à 1651, s'appelait en effet Bernard de Nogaret, duc d'Épernon. Survint un biographe [Taschereau, nous venons de le voir] qui, pour se montrer plus connaisseur en fait de gens, écrivit, en copiant ce passage :
o le fameux duc d'Épernon ». Ceci devenait différent, car le plus fameux des deux seuls ducs d'Épernon qui soient dans l'histoire est, sans contredit, le père du second, Jean-Louis de Nogaret. Enfin, le dernier commentateur de Molière [Aimé-Martin], se déclarant encore plus savant que ses devanciers, désigna clairement ce prolecteur de la troupe comique en Guyenne, « le duc d'Épernon, si fameux sous les règnes de Henri III et de » Henri IV.» Or, ce duc était mort, à quatre-vingt-huit ans, le 13 janvier 1642; c'est là un exemple, entre mille, du danger où l'on se met et où l'on entraine les autres en faisant entrer incidemment, dans une phrase qu'on emprunte, des faits historiques dont la mémoire ne fournit qu'une notion confuse, sans se donner la peine de les vérifier. Au reste, il est certain que le second duc d'Épernon, celui dont on a voulu parler, avait à son service une troupe de comédiens qui ne manquait pas de réputation. Le Boman comique en fait foi. «Notre troupe, dit Destin (I,e par- » tie, chap. II), est aussi complète que celle du prince d'Orange ou de son » altesse d'Épernon. » Peut-être était-ce celle de Molière ('). En tout cas, le duc n'aurait pu l'employer que jusqu'au commencement de 1619, époque des troubles de Bordeaux, qui finirent par le mettre hors de son gouvernement. » Anaïs Bazin, Notes historiques sur la vie de Molirre, p. 17 et 18.
Nous sommes donc bien fixés désormais sur un point : c'est Tas cher eau qui est le premier en date, et c'est Aimé- Martin, que nous avons cité tout d'abord, qui /'a copié en l'enjolivant.
Nous voyons en outre apparaître, dans le récit si piquant de M. Bazin, le nom de ïrallage, et surtout l'indication de son manuscrit, qui nous semble importante. Mais patience! Nous venons de reproduire les témoignages de MM. Taschereau, Aimé-Martin et Bazin, voyons maintint ceux de MM. Loiseleur, Moland et Paul Mesnard.
« Au début de cette odyssée, le premier point de relâche où il soit jusqu'ici possible de les saisir [M. Loiseleur est bien heureux!] est Bordeaux,
(!) « H. Henri Chardon... (la Troupe du Itoman comique..., Champion, 1876) a mon- » tré par des preuves concluantes qu'il faut remonter... à une période comprise «entre 1 03 4 et 10U, pour trouver les véritables origines du Boman comique... »(P. 139.)
» Le Boman comique, dont la première partie parut, non en 1634, mais en 1(551, » était déjà composé depuis cinq ans au moins quand Molière et ses camarades entre- » prirent de courir la campagne. » (P. 140.) Jules Loiseleur, Les l'oints obscurs de la vie de Molière,
Si le livre de Scarron était déjà composé depuis cinq ans au moins en 1015, la troupe « de Son Altesse d'Épernon », dont parle le Roman comique, aurait donc fort bien pu être celle du fameux due d'Épernon, mort en 1642, et non celle où se serait trouve Molière : car le second d'Épernon n'a été réhabilité, lui, qu'en 1643.
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qui paraît [déjà une restriction!] les avoir accueillis avec faveur [toujours les mêmes termes vagues], car ils y obtinrent la protection du duc d'Épernon, Bernard de Nogaret, gouverneur de la Guyenne. » J. Loiseleur, les Points obscurs..., p. 140.
« Du Mans, si elle y passa, l'ex-troupe de l'Illustre Théâtre se dirigea sans doute\ers Bordeaux... (p. 66). Il y a des objections. Rien, dans les archives de Bordeaux, ne révèle leur présence. La correspondance administrative du duc d'Épernon avec les jurats, compulsée avec soin par M. Arnaud Detcheverry, n'en contient aucune trace. De plus, Bordeaux pendant la plus grande partie de cette année (1616), de janvier à octobre, fut désolé par la peste. — On peut répliquer que la troupe fut employée peut-être à divertir la petite cour du gouverneur dans quelque château (*), qu'elle ne lit point grand séjour à Bordeaux, et y passa inaperçue. Aussi n'accueillerons-nous point, au moins pour ce moment^), la tradition relative à une tragédie de la Thébaide ou Etéocle et Polynice (3) que Molière aurait fait jouer dans cette ville. » Louis Molan)>, Molière, sa vie et ses ouvrages, p. 67.
« Si, après le 13 août [1045], il y eut encore des représentations [à Paris], elles durent être en très petit nombre. Notre résistance à la supposition faite par l'auteur des Recherches [M. Eudore Soulié], guide d'ordinaire si sûr, nous paraît justifiée par ce qui suit. (P. 103.)
«On lit dans les papiers de Trallage [nous y sommes enfin!...] (4) : « Le S1' Molière commença à jouer la comédie à Bourdeaux en 1644 ou 1645. •» M. d'Épernon étoit pour lors gouverneur de Guienne. Il estimait cet acteur qui lui pnroissoit avoir de l'esprit. » Les faits précédemment exposés rendent la date de 1644 impossible. Celle de 1645 ne l'est pas, mais à condition de n'admettre que les derniers mois de cette année, comme l'ont fait les frères Parfaict (5), dans une citation, d'ailleurs peu exacte, du renseignement donné par Trallage. Ce renseignement approchait beaucoup de la vérité, et Trallage, bien qu'il hésitât sur lada'e précise, n'était pas trop mal informé. Il avait bien su vers quel temps à peu près la troupe de Molière et de ses camarades, perdant le nom d'Illustre Théâtre, devint celle du duc d'Épernon. Son témoignage confirme ceux
(') « On n'a pas trouvé traces de représentations données [à Bordeaux] en 1646 » par les comédiens du duc d'Épernon. Ce doit être, ainsi que la remarque en a été « faite [par M. Louis Moland, p. 67], qu'ils ne jouèrent pas dans cette ville, mais » vraisemblablement dans quelque autre du même gouvernement ou dans un châ- » teau du gouverneur. » Pail Mesnard, Notice biographique sur Molière, page 109.
(2) Ceci me parait très sage. Seulement, comme Bernard Nogaret n'est resté gouverneur de la Guyenne que jusqu'en 1651, ce ne serait pas devant lui, s'il faut avancer l'apparition de la Thébaïde jusqu'en 1656 (ce qui est encore une question), qu'elle aurait été représentée.
(3) C'est le bibliophile Jacob (Bibliographie Moliéresque, n° 1241, page 270) qui emploie, le premier, ce sous-titre de son invention. — Voir plus loin, chapitre IX, § 1, en note, l'article de la Bibliographie que consacre le bibliophile Jacob à la comédie: Molière à Bordeaux, de M. Hippolyte Minier.
(*) « Voyez au folio 238 recto du tome IV de ces papiers, conservés à la biblio- » thèque de l'Arsenal. » (Note de M. Paul Mesnard.)
(5) « Histoire du Théâtre François, tome X, page 74, à la note. » (Note de M. Paul Mesnard. j
que nous allons rencontrer, de même qu'il est confirmé par eux. Ceux-ci ont, il est vrai, besoin d'être interprétés; mais on jugera de l'extrême vraisemblance de l'interprétation, et combien est peu douteuse la réunion de nos comédiens, vers le commencement de 1640, sinon un peu plus tôt, à ceux du duc d'Épernon. (P. 103-104...)
» On ne sait pas au juste à quelle date Scarron a écrit cette phrase qu'il met dans la bouche d'un des comédiens de son Roman comique : « Notre «troupe est aussi complète que celle du prince d'Orange et de son Altesse «d'Epernon. » Était-ce avant que Molière et les Béjart fissent partie de Citte dernière troupe, ou depuis qu'ils se lurent associés à Charles du Presne1? Nous ignorons aussi quand ce Du Fresne, qui avait donné des représentations à Lyon en 1043 avec Desfontaines devenu, l'année suivante [1644], un des comédiens de l'Illustre Théâtre ('), commença d'être le chef, ou, si l'on veut, le principal acteur de la troupe entretenue par Bernard de Nogaret : de boniui heure, à ce qu'il semble; car il faut faire remonter assez haut la protection dont il fut honoré par les ducs d'Épernon, dont l'un (nous croyons qu'il s'agit de l'ancien, Jean-Louis, père dâ Bernard) le recommanda en 1632 aux échevins de Bordeaux (-). » Paul Mesnard, Notice biographique sur Molière, p. 107.
Nous avons donc enfin notre texte du manuscrit de Jean-Nicolns de Tralage (neveu du lieutenant de police Gabriel Nicolas seigneur de la Reynie), mort le 12 novembre 1698! Nous sommes au fait de son contenu; mais un détail nous manque encore, et il est important : Page 2.32, note 1, de ses Points obscurs, M. Loiseleur, citant Y Iconographie Moliéresque, pages 1 19 et 224, nous dit :
« Nicolas de Trallage [avec deux /], dans son manuscrit, prétend que Molière joua la comédie devant le duc d'Épernon, à Bordeaux, en 1644 ou 1645; mais ailleurs le même manuscrit reporte le fait à l'année 1647. » Jules Loiseleur.
Nous voilà donc retombés encore une fois dans l'incertitude! Nous ne pouvons plus certifier, pièces à l'appui, que Molière est venu à Bordeaux, — ou simplement qu'il a fait partie de la troupe du second duc d'Épernon, — pendant l'année 1645...!
(*) C'est notre n° XII. — Voir, ci-dessus, chapitre IV, § i : tome II, page 232. (-) Nous avons donné ci-dessus ces lettres de recommandation (il y en a deux) chapitre I", § 2: Voyez tome Ier, page 15, note t.
282 Chap. VI,
§ 3. — Les commencements de V exode molie'resque.
« Las comédiens, — dit M. Moland, — durent quitter » Paris dans les derniers mois de 1645 ou au commence- » ment de 1646. On n'a point la date précise. On ne sait » non plus quels étaient les acteurs qui composaient la » troupe au moment de ce départ (p. 60). » Et après avoir nommé les sept acteurs ayant souscrit en commun le dernier acte du 13 août 1645, dont nous nous sommes spécialement enquis au § 1er du présent chapitre sixième, et dont nous avons même inscrit, en regard de chacun, les numéros d'ordre respectifs, M. Moland ajoute: «De » Germain Rabel et de Germaine Clérin, nous n'enten- » drons jamais plus parler, de Catherine Bourgeois non » plus. Furent-ils du premier voyage? ou furent-ils rem- » placés par d'autres? On n'en peut rien dire. »
Ajoutons qu'on ne peut même pas assurer s'il y eut voyage proprement dit, du moins dès le début. S'il fallait surtout en croire M. Auguste Baluffe (un fouilleur étonnant qui, émettant une foule d'idées nouvelles, en rencontre parfois sur son chemin de très vraisemblables), la troupe n'aurait pas été composée simplement de sept personnes, réduites encore par M. Moland à quatre seulement — et que pourraient, sur un théâtre de province, essayer de représenter quatre artistes réduits à leurs seules forces? — : non seulement il n'y aurait pas eu de défections dans la compagnie de l'Illustre Théâtre, mais simplement un partage volontaire et tout momentané en deux sections i1). Seulement, et c'est une demande que
(i) Écoutons sur ce point M. Baluffe, sans cependant nous attacher plus que de raison à des suppositions agrémentées de très probablement, de selon toute apparence, et autres circonlocutions qui nous montrent assez que nous sommes loin d'être sur un terrain parfaitement solide :
« A la réunion des sociétaires de l'Illustre Théâtre, quelque plénière qu'elle vou-
l'on a bien le droit de se faire, si, comme le veut M. Baluffe, tous ces sujets faisaient encore partie, quand même et plus que jamais, de la compagnie, d'où vient que nous ne les revoyons plus par la suite? D'où vient donc que nous n'en entendons plus jamais parler?
La Grange et Vivot, dans la Préface de 1682, sont singulièrement sobres de renseignements sur les pérégrinations de Molière en province. Ils disent qu'à Paris son entreprise « ayant manqué de succès, il fut obligé de » courir par les provinces du royaume, où il commença » de s'acquérir une grande réputation». Puis ils citent en courant Lyon, le Languedoc, Béziers, Grenoble, Piouen... et c'est tout!
Grimarest, lui, va bien plus vite encore: «Molière » partit avec sa troupe, qui eut bien de l'applaudissement » en passant à Lyon en 1653... » Huit ans sautés à pieds joints, l'écrivain de la rue du Four-Saint-Germain, le biographe Jean-Léonor le Gallois, sieur de Grimarest, n'y regarde pas de si près! Que lui importent les voyages de son héros? Et qui aurait pu, du reste, le renseigner sur
lut être, n'avaient pas assisté tous les artistes de la troupe. Ceux qui formaient la compagnie franche détachée en province — très probablement encore sous les ordres de Ch. Beys, — étaient dans l'impossibilité de s'y rendre. Us étaient, selon toute apparence, a Orléans, où l'on s'apprêtait à baptiser une fille du second mariage de son Altesse Royale. Les comparants étaient : Germain Clérin, Joseph Béjart, G. Rabel, Madeleine et Geneviève Béjart, Catherine Bourgeois, — et Molière, cela va de soi. Marie Hervé ne parait pas; il est vrai que depuis l'acte du «30 juin 1643 », elle est toujours invisible, quoique présente. A ce compte, Ch. Beys aurait amené avec lui Georges Pincl et Madeleine Malingre, plus quelques recrues faites à la fin du carême parmi les comédiens de province sans engagement a Paris. Si Beys s'était trouvé à Paris, il n'aurait pas manqué de se montrer aux côtés de Molière a la Croix Noire. 11 était incapable de défection ou de désertion en pareilles circonstances (a). On a cru qu'il n'appartenait plus a la troupe ; mais on l'avait cru de même l'année précédente, faute de savoir le fin mot de ces fausses sorties. Gh. Beys ne soupçonnait peut-être pas le dramatique épisode qui venait de mettre en si grand •'•moi les camarades restes à Paris, et sana doute ne L'apprit-il à Orléans que par le baron Blot, rappelé pour son service auprès de son Altesse vers le -23 août.» \i m -n. Balufi i. Molière inconnu, t. I"r, p. 254 et 255.
") M. Kalnffe parle avec une telle assurance que continuellement on est vraiment tenté de sa demander comment et pourquoi il ne nous fait pas part des pièces et des témoignages qu'il possède -au- doute par devers lui, et qui établissent et prouvent tout ce qu'il nous raconte avec un si grand sang-froid.
284 Ghap. VI,
ce point? A coup sûr ce n'est pas Baron, né précisément en 4653!
Nous en savons aujourd'hui bien plus que La Grange et Vivot, et surtout que Grimarest! On a cherché, on est arrivé à des résultats inespérés — et ce n'est pas fini (1)!
(*) « Lorsque nous avons écrit l'introduction de notre première édition des Œuvres de Molière, on ne savait presque rien sur les pérégrinations de Molière en province. Depuis lors, l'érudition a pris a tâche de rechercher partout les traces de la troupe nomade, et déjà elle en a reconstitué en partie l'itinéraire capricieux. Deux sortes d'actes ont servi particulièrement dans ces recherches : d'abord les requêtes ou permissions enregistrées par le bureau des villes; car avant d'installer leur théâtre dans quelque jeu de paume, manège ou grange, les comédiens étaient obligés de demander permission aux autorités municipales. Celles-ci leur imposaient d'ordinaire certaines conditions : un maximum pour le prix des places. fixé le plus souvent à cinq sous pour le parterre et dix sous pour la galerie; puis une représentation au profit des hospices.
» Une autre sorte d'actes n'a pas été moins utile pour suivre les comédiens à la trace; ce sont les actes de baptême. Les comédiennes de la troupe étaient d'une singulière fécondité. L'enfant était baptisé où il naissait, et les camarades étaient parrains ou témoins. On constate ainsi, grâce aux registres de paroisse, la présence de la troupe dans la ville. Ce sont les cailloux blancs que le l'elil-Poucel semait le long de sa roule pour n trouver la maison paternelle. Au moyen de ces deux sortes de documents exhumés des archives des principales villes du Midi, nous potirons suivre lu troupe on du moins ne pas lu perdre de rue trop longtemps. » Louis Moland, Molière, su vie et ses ouvrages, p. 60-6 1 .
« .Nous croyons... légitime la curiosité d'aujourd'hui... Elle nous invite à suivre moins rapidement Molière dans ses pérégrinations, dans les progrès qu'elles ont fait faire à son expérience du théâtre, surtout a son étude des mœurs et des caractères, favorisée alors par tant d'occasions d'observations variées. Souvent un intérêt d'une autre nature s'est attaché à une connaissance plus exacte de son itinéraire. Toute ville qu'il a visitée est père de relever dans ses murs quelque trace de son passage. De là ces enquêtes faites à l'envi de tous côtés. Nous ne saurions avoir ce genre de préoccupation; il le faut laisser à l'amour-propre local, qui a souvent rendu le service de mettre sur la bonne voie, mais souvent aussi a soulevé, sans les résoudre clairement, de petits problèmes, que nous ne voudrions pas être trop entraîné à discuter. On approuvera que dans notre voyage à la poursuite de Molière nous nous bornions à l'essentiel. Il ne faut pas d'ailleurs se flatter de ne jamais perdre le poète de vue, quelque soin qu'on ait mis de nos jours à s'informer de toutes ses allées et venues. Nous profiterons beaucoup sans doute d'un grand nombre de patientes investigations, en reconnaissant à qui le mérite en appartient (a) : mais nous nous défierons de ce qui n'est pas assez prouvé. Des indices, trop facilement acceptés, ont dû plus d'une fois tromper, par exemple lorsqu'on a oublié que lu composition des troupes de comédiens ambulants était changeante. Elles se faisaient mutuellement des emprunts de leurs acteurs. Quelquefois on s'associait un moment, puis on se quittait. Nous pouvons donc rencontrer quelque part tels ou tels comédiens, sans savoir sûrement « quelle troupe ils appartiennent. En outre, la présence dans une ville d'un camarade non douteux de Molière n'y rend pas toujours incontestable celle de toute la troupe au même moment. De là bien des incertitudes dont il n'y a pas d'ailleurs à se beaucoup chagriner. Quelques lacunes qui restent à combler, ce que nous savons aujourd'hui suffit pour que le tableau d'ensemble des voyages de Molière laisse peu à désirer et puisse au moins être présenté dans ses grands traits.» Paul Mesnaud, Notice biographique sur Molière, p. 110-111.
(a) « En reconnaissant à qui le mérite en appartient... ! » Que cela est bien dit! — Hélas ! lu'-las !... Les Puni Mesnard sont rares, malheureusement, et nous en disons tout autant des Louis Moland...!
iC'esl le commencement, — dit M. Louis Moland, — qui est le plus obscur. Elle (la troupe] devait être en médiocre état, lorsqu'elle se résolut à courir la province. Son jeune chef notamment, criblé de dettes, dut taire le plongeon, se dissimuler, s'éclipser pour un temps. On peut croire qu'on ne se parait plus du nom (/'Illustre Théâtre. ï) Louis Moland, Molière, sa rie et ses ouvrages, p. 61.
Je ne crois pas, pour ma part, que la troupe, quittant- Paris, se soit mise en marche officiellement, d'abord pour le Mans ('), ensuite pour Bordeaux. Je pense, avec M. Mesnard (p. 104), que la réunion de nos comédiens avec ceux du duc d'Épernon eut lieu de fort bonne heure : en 1545, par exemple : seulement, et c'est là le point important, est-ce en Guienne qu'elle s'opéra? On rêve toujours de rencontrer, d'abord et avant tout, Molière à Bordeaux : désir bien naturel, surtout quand on a le bonheur d'habiter cette belle ville. D'après M. Auguste Balufle, qui a souvent des idées bien hardies, mais parfois aussi d'autres singulièrement heureuses, sortes d'échappées lumineuses vers de séduisants horizons, Molière aurait d'abord connu le duc d'Épernon à Paris même. Quelques extraits, à ce sujet, ne paraîtront sans doute pas de trop, car je ne voudrais pas faire dire à M. Baluffe (qui n'est pas toujours des plus faciles à suivre à travers ses réticences et ses sous-entendus), ce qui ne serait réellement pas dans sa pensée :
... Molière a repris confiance, et non sans raison. 11 s'est produit autour de lui un réveil de sympathies chaleureuses, et sa fortune semble prendre une face nouvelle. Il est appelé en visite à l'hôtel d'Epernon
(') «Pour se rendre plus ou moins directement de Paris à Bordeaux, ils durent passer par le Mans; la route eut presque indiquée. » Louis Moi.and, Molière, sa vie e( ses outrages, p. 61.
•• Avant qu'elle fût arrivée a Bordeaux, on a cru qu'elle s'était arrêtée au Mans. Cette supposition hasardée est une de celles que l'on passerait volontiers sous silence, si elle n'avait suggéré l'idée que l'on a dans le Roman comique de Scarron une peinture de notre troupe; ce qui vraiment serait très curieux. Mais... on chercherait en vain dans la burlesque épopée ce qu'on nous fait espérer d'y trouver... Jamais peintre n'aurait mieux déguise ses modèles... » Paul Mesnaud, Notice biographique sur Molière, p. 111. — Voir, ci-dessus, page -279, note 1.
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d'abord (?), puis à Fontainebleau, où la Cour réside. Lambert, son ami (?), est entré au service de Mademoiselle, et les bons offices de sa cordiale camaraderie ont amené la duchesse d'Epemon à choisir Molière pour organisateur de ses fêtes et concerts (?). — « L'hostel d'Espernon », d'après La Guide [sic] de Paris, de Chu y es (1646), était situé « rue » Plastrière», entre «la rue Montmartre, devant la rue Quinquetonne», et la rue « de Grenelle. » Molière revenait ainsi dans son quartier natal. Convaincu de se suffire à lui-même, et quoique l'affection paternelle ne lui ait jamais maoqué, il garde pour lui seul le secret de ses préoccupations d'argent. Il se sent, il se sait à la veille d'être le comédien privilégié du duc d'Epemon en sa cour de Guyenne. » Auguste Baluffe, Molière inconnu, p. 241.
Si véritablement Molière en sait aussi long que cela, nous n'avons plus à ctre inquiets sur son compte ni sur son avenir.
t Bernard d'Épei non, avec ses hautes qualités comme avec ses vices brillants, était le véritable type du grand seigneur, au milieu du xvnc siècle. — Pour lui, «pair de France» était bien près de signifier « égal de Boi ». — Nous le retrouverons à Bordeaux ; et nous l'y connaîtrons mieux. Dès à présent, la note des Manuscrits, de Trallage, qui le concerne, mettra en pleine lumière le rôle que sa protection réservait à Molière. Les documents originaux sur Molière sont, très rares, mais cen'est l>as une raison pour quon les lise plus attentivement . La reproduction intégrale — que je n'ai trouvée nulle part — est d'autant plus significative, au moment où Molière commence d'être agréé par le duc et la duchesse d'Epemon pour leurs fêtes Parisiennes — à Paris ces fêtes relevaient encore plus de la duchesse que de son mari, car elle n'habitait guère Bordeaux, et à Paris elle était censément chez elle — cette reproduction textuelle et complète est d'autant plus caractéristique et frappante que, dans la pensée de Xicolas de Trallage, et par transition naturelle, Molière passa des fêtes de Bordeaux à celles de Versailles ; il aurait préludé à celles-ci par celles-lci. Louis XIV serait redevable à d'Epemon de Molière, tout au moins au point de vue des divertissements de cour. Faute de comprendre ainsi cette note, on n'y a vu qu'un cailletage abstrus. Je copie (t. IV, p. 238) :
« Le sieur Molière commença à jouer la comédie à Bordeaux en 164'i » ou 1645. M. d'Epemon estoit pour lors gouverneur de Guienne; il esti- » moit cet acteur qui lui paroissoit avoir de l'esprit. La suite a fait voir » qu'il ne se trompoit pas. Lorsque le roy estoit le plus amoureux de » Mlle de La Vallière, il la vouloit régaler de temps en temps de quelque » nouveau spectacle. C'est pourquoi il prisoit fort extiaordinaii einent » Molière qui Iravailloit nuit et jour. »
« Le duc d'Epemon eut aussi sa La Vallière : elle avait nom MUe de Lartigue. » Auguste Baluffe, Molière inconnu, p. 242-243.
Sans considérer ces textes de M. Baluffe, — qui nous font au moins connaître le passage tout entier du manuscrit de T ratage, — comme ne contenant absolument que des vérités évidentes, mais après avoir eu au contraire grand soin d'y semer en plusieurs endroits d'utiles points d'interrogation, nous ne pouvons leur refuser d'offrir un grand et singulier avantage en nous fournissant une hypothèse, bien supérieure à toutes les autres, sur V époque et la contrée où se sont rencontrés et connus le duc d'Épernon et la troupe de Molière.
On s'est ingénié, mais en vain, pour retrouver, en 1545, le passage de Molière et de sa troupe à Bordeaux. Et cependant, nous sommes aujourd'hui de plus en plus certain que les artistes de F Illustre Théâtre, Molière y compris, se sont réunis et fondus, de fort bonne heure (avant ir>-46), avec ceux du duc d'Épernon. Nous verrons, dans les paragraphes suivants, les textes sans réplique qui le prouvent.
Les allées et venues du duc à Paris, à l'hôtel d'Épernon, les fêtes qu'il y aurait données, sembleraient bien nous mettre enfin sur la voie et nous fournir une excellente solution du problème; ce serait à Paris que le duc d'Épernon aurait tout d'abord connu et apprécié Molière, et qu'il aurait songé à l'engager dans sa propre troupe, chose bientôt faite, sans doute, après la sortie de Molière de prison et l'obligation des comédiens de l'Illustre Théâtre envers Léonard Aubry, en date du 13 août 1645. Adieu donc cette hégire pittoresque, h l'instar de celle du Roman comique, ces longues voitures de comédiens, défilant sur les chemins avec hardes et décors, conduites Tune par Magdeleine, l'autre par Geneviefve, sur les routes du Mans et de Bordeaux! Et l'on en vient, enfin, à comprendre ce dont, auparavant, il était si difficile de se
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rendre compte : comment Molière, inconnu et invisible à Bordeaux et dont on ne retrouve, en 1545-1546, aucune espèce de trace dans la capitale de la Guienne, était cependant, déjà et de fort bonne heure, engagé définitivement, avec ses compagnons et compagnes, dans la troupe du second duc d'Épernon; troupe dont nous allons parler maintenant dans les plus immédiats paragraphes.
§ 4. — La dédicace de la tragédie de Josaphat, de Magnon (1640).
En 1646 parut à Paris, chez Antoine de Sommaville, en format in-quarto, une tragi-comédie de M. Magnon (»), intitulée Josaphat. et dont l'achevé d'imprimer pour la première fois est du 12 octobre 164(3; le privilège est donné à Paris le dernier août précédent.
Josaphat est dédié au duc d'Épernon, Bernard de Nogaret, comte de Foix, gouverneur de la Guienne (2).
VÈpitredêdicatoire de cette tragédie offre certains passages qui ont été l'objet de très significatifs commen-
*') « L'auteur est ce Magnon dont nous avons cité la tragédie antérieure d'Art axer ce, représentée par l'Illustre Théâtre, auquel il avait ainsi témoigné son bon vouloir et son estime. » Paul Mesnard, Motice biographique sur Molière, p. 104.
» Le titre de VArta.rerce, tragédie de Magnon, imprimée en 1645, porte cette indication, qui n'était pas ordinaire alors, du théâtre sur laquelle elle avait paru: « Représentée par l'Illustre Théâtre. » Paul Mesnard, Notice biographique sur Molière, p. 86. [Paris, Cardon Desongne, 1645. — Achevé du 20 juillet, privilège du 11. Autiiur Deskeiilles, y otite bibliographique, p. I/o.]
(2) « La dédicace de la tragédie de Josaphat avait été déjà beaucoup remarquée. » Paii. Mesnard, Xolice biographique sur Molière, p. 104.
« Parmi les poètes, tombés aujourd'hui dans l'oubli, dont Molière et les Béjart avaient représenté les ouvrages pendant leur établissement à Paris, il faut citer Jean Magnon; M. Magnon, uudes favoris du Parnasse, comme dit Loret. un auteur alors estimé, qui avait fait jouer sur l'Illustre Théâtre son Àrlaxerce, qui n'est pas une tragédie à dédaigner. Cela créa entre Molière, les Béjart et le poète bourguignon, des relations qui furent très durables puisque quatorze ans plus lard les mêmes comédiens, de retour à Paris, représentèrent de lui une Zènobie qui fut sa dernière œuvre tragique.
» Or, ce Magnon, dont V Arlaxerce avait été imprimé en 1645, fit imprimer en 1646 une tragi-comédie de Josaphat dont l'épitre dédicatoire est adressée au gouverneur de Guyenne, au deuxième duc d'Épernon. » Louis Moland, Molière, sa vie et ses ouvrages, p. 66.
« 11 y a un autre Josaphat dédié également à Morle duc d'Épernon, par D.-L.-J.A. Tolose, chez François Budé, 1646. in-12. » Louis Moeand, Molière, sa rie et ses ouvrages, p. 66.
taires. — Nous allons reproduire ces passages de l'Épître, en ayant soin d'y ajouter en noies les commentaires :
» Les cœurs de toute la Guyenne sont des biens successifs dans votre famille. Je pourrais encore vous louer par un autre avantage. N'estes-vous pas aussi glorieux père qu'heureux mary(1)?
» Mais je n'entreprends pas de faire icy le Panégyrique de toute vostre maison; et je laisse à quelqu'autre bouche à discourir de ce bonheur, outre que je ne dirois que des choses trop connues, elles parassent trop pour estre mont ées. Ce n'est point par la que je veux vous glorifier (*).
» Je veux choisir la dernière de toutes vos belles qualités. Cette protection et ce secours, Monseigneur (3), que vous avez donnéfs] à la plus malheureuse et à l'une des mieux méritantes des comédiennes de France, n'est pas la moindre action de votre vie. Et si j'ose entrer dans vos sentiments, je veux croire que cette générosité ne vous déplaît pas(*).
» Tout le Parnasse vous en est redevable, et vous rend grâces par ma bouche (•) : vous avez tiré cette infortunée d'un précipice où son mérite l'avoit jetée, et vous avez remis sur le théâtre un des plus beaux personnages qu'il ait jamais portés (,*).
(i) «Je souligne surtout heureux mary, car une correspondance secrète du duc d'Épernon va nous apprendre qu'il attache du prix à paraître tel... » Auguste Baluffe, Molière inconnu, t. I*1', p. 259.
(*) « Ici le duc, fausse modestie à part, dut un peu s'interroger, pour savoir ce qu'il avait fait de si mémorable en 1615 : vingt ans plus tard il eût trouvé la réponse de suite et tout seul; mais en 1645 était-ce une chose si glorieuse que de «protéger» des comédiens, même les comédiens qu'on préférait':» Auguste Baluffe, Molière inconnu, t. Ier, p. 259.
(') «Et Magnon en a des larmes dans le style! » Auguste Baluffe, Molière inconnu, t. I*r. p, 259.
(*) « Cette phrase pourrait suggérer quelques conjectures; on les trouverait d'accord avec ce que nous savons de la Béjart, dont la coquetterie n'aimait pas à déroger, et était surtout encourageante pour les gens de qualité. [Mais c'est ta Fameuse Comédienne, qui dit cela!!...] » Paul Mesnaiid, iïolice biographique sur Molière, p. 105.
« Le trait porte, car en effet, et je l'ai dit, le duc d'Épernon pouvait faire beaucoup de bien, être généreux avant de commencer à s'en apercevoir. L'importance du bienfait est ici trop en raison inverse de la fortune. Magnon, un an après l'événement et quand le duc d'Épernon a pu juger encore mieux du mérite de la Béjart et de Molière, Magnon a raison de penser qu'il ne le regrette pas. 11 pouvait ne pas s'en rendre un compte exact, mais ce qu'ajoute Magnon était susceptible de lui ouvrir les idées là-dessus, suivant un mot de Molière. » Auguste Baluffe, Molière inconnu, t. 1", p. 259-260.
(3) « Tout le l'amasse, ce n'est pas trop dire, et Corneille, en souriant a Rotrou, eût souscrit à la légitime exagération de l'auteur de Josaphat. » Auguste Baluffe, Molière inconnu, t. Ier, p. 260.
(•) « On s'est demandé quelle était cette actrice que le duc d'Épernon avait tirée d'un précipice, et la réponse presque unanime des écrivains qui ont cherché le mot de cette énigme a été qu'il s'agissait ici, selon toute vraisemblance, de Madeleine Béjart. Mais quand le duc d'Épernon eut-il l'occasion de venir au secours de Madeleine? Cela se rapporte-t-il àdes aventures plus anciennes que la fondation de ntlustre Théâtre, à des infortuues qui auraient marqué les courses de la Béjart antérieures a 1643? ou bien la protection du duc se serait-elle manifestée un peu avant l'impression de Josaphat, c'est-à-dire en 1646? (1». 67.)
« A bien lire le passage de Magnon, c'est ce dernier cas qui parait probable : II 19
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» Elle n'y est remontée, Monseigneur^), qu'avec cette belle espérance de jouer un jour dignement son rôle dans cette illustre pièce (2), où, sous des noms empruntés, l'on va représenter une pa.tie de votre vie (3). » Magnon, Épltre dédicatoire de la tragédie de « Josaphat ».
Cette épître dédicatoire du sieur Magnon, parfaitement claire, sans doute, pour les comédiens et les amateurs de spectacle de l'époque, est devenue pour nous, après
v Tout le Parnasse vous en rend grâce... Elle n'y est remontée, etc. » sont des expressions qui n'indiquent pas des faits éloignés de plusieurs années. Ce serait donc dans la première année des pérégrinations de la troupe [1645? 1616?...], que le duc aurait secouru (?) la comédienne. Madeleine Béjart, Molière par conséquent, et les autres Béjart, auraient été à Bordeaux [Pourquoi à Bordeaux, où la peste régnait, et non pas à Paris?] pendant cette année. » Louis Moland, Molière, sa vie, et ses ouvrages, p. 67.
«11 nous semble moins facile d'expliquer le • précipice où son mérite l'avoit "jetée. » Il ï a la çke allusion qui, rt'im.Nr pas très claire pour nous, est seule in peu cênante. Malgré tout, on peut tenir ponr évident qu'il s'agit bien de la Béiart, et que la voici engagée dans la troupe du duc d'Épernon, avec l'espérance d'un rôle dans une pièce toute pleine d'allusions aux aventures du gouverneur de la Guyenne. » Paul Mesnard, Notice biographique sur Molière, p. 105.
(i) « On a. sans grand danger de se tromrer, reconnu dans cette comédienne singulièrement distinguée que le duc d'Épernon avait tirée de l'abîme, celle qui était, puisqu'il ne s'agit pas de l'autre sexe, la plus brillante épave du naufrage de l'Illustre Thèâhe. et que l'on ne pouvait secourir plus efficacement qu'en la faisant remonter sur la scène. « Paul Mesnard, Notice biogiaphique sur Molière, p. 105.
«Et quand, enfin, Magnon, moins tenu à la discrétion que Magdeleine Béjart et Molière, et tout l'Illustre Théâtre, reporte sur le duc d'Épernon l'bonneur d'avoir sauvé, tiré du « précipice » la belle et noble actrice, ne sentez-vous pas que cela est plus juste, et plus vrai, ainsi formulé par un poète, que si le notaire y avait passé?...
» Quant à la chute dans le « précipice », que Magnon attiibue « au mérite » même de Magdeleine Béjart, cela se peut traduire de deux sortes, quoique les moliéristes soient embarrassés pour le traduire d'une seule. Cela signifie: ou que la supériorité de son talent a fait compter sur des résultats pécuniaires qui ne se sont pas réalisés, et dans ce cas les dépenses en rapport avec sa valeur ont été d'autant plus ruineuses qu'on avait escompté, pour les faire, des recettes extraordinaires...; ou bien, cela signifie encore que Madeleine Béjart a été simplement victime de quelque cabale qui a fait le vide autour de l'Illustre Théâtre, à cause de sa bonne tenue et de sa résistance aux « blondins tant coins et si jolis. » Auguste Baluffe, Molière inconnu, t. Ier, p. 260-261.
(2> « Évidemment, ce n'est pas de la veille que l'actrice est remontée sur les planches pour jouer cette pièce le lendemain. En août 1645, quand l'Illustre Théâtre se fut un peu remis de sa terrible secousse, la pensée vint naturellement à tous et à chacun d'acquitter envers le duc d'Épernon la dette de la reconnaissance. La pièce — une pièce toute à son intention — fut projetée: Magnon en eut la commande sur la mesure de leur gratitude; et Magdeleine Béjart, qui avait « le choix de ses râles», s'y promit d'y jouer le sien « dignement «, . de son mieux, mieux que personne, devant leur commun protecteur — c'est-à-dire leur bienfaiteur. Ainsi tout se place, se classe et s'éclaire à vif dans cette page prétendue ampli[ig]ourique de Magnon. » Auguste Baluffe, Molière inconnu, t. Ier, p. 262.
(3) « Dans Josaphat, en effet, Bernard de IS'ogaret est facile à reconnaître, lorsqu'il n'était encore que duc de la Valette, et que Louis XM, après le siège de Fontarabie, le frappa si vivement. » Paul Mesnard, Notice biographique sur Molière, p. 105. . .
deux siècles et demi, d'une obscurité profonde. Aussi avons-nous cru devoir reproduire en notes, après chacune de ses phrases, les commentaires nombreux auxquels elle a donné lieu de nos jours de la part de MM. Louis Moland, Auguste Balufle, Paul Mesnard.
La scène, d'abord, est bien à Paris. De Bordeaux, ici, il n'est nullement question. Le « haut et puissant prince » Bernard de Foix, duc d'Espernon, de la Valette et de ■» Candalle, pair et colonel général de France, chevalier ï des ordres du Roy et de la Jarretière, prince et captai » de Buch, comte de Foix, d'Astarac, sieur de Lesparre, » gouverneur et lieutenant général pour le Roy en » Guienne», se garde bien, en Tan de grâce 1046, de faire son séjour habituel d'une ville — c'est M. Arnaud Detcheverry qui nous l'a appris — en ce moment-là ravagée par la peste. Le duc était donc bien tranquille à Paris, en son hôtel de la rue Plastrière. C'est à Paris que s'imprime la tragédie de Josaphat. C'est à Paris qu'il a rencontré, et secouru, et fait remonter sur la scène cette artiste si belle, si remarquable, si sympathique, dans laquelle tous les commentateurs ont cru reconnaître Magdeleine Béjart. Il est possible, en effet, que ce soit elle. Mais si l'on se rappelle que les ducs d'Espernon, de père en fils, avaient une troupe placée sous leur protection et portant leur nom, la chose ne nous semblera plus déjà si certaine; Magnon, il est vrai, est l'auteur d\Artaxerce représenté par V Illustre Théâtre. Mais tout cela n'équivaut pas à une certitude. Mettons cependant que cette certitude existe. Acceptons la comédienne dont parle le poète Magnon comme appartenant bien à la compagnie dirigée par Molière, et comme étant effective* ment Magdeleine Béjart.
M. Baluffe a beau nous dire qu'il ne trouve rien d'aw-
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phigourique dans la lettre au duc, nous sommes complètement, nous, de l'avis de M. Mesnard : il y a là une allusion, nous le reconnaissons comme lui, qui n'est pas très claire pour nous ; quelle est cette protection, quel est ce secours donnés à la plus malheureuse, à l'une des plus méritantes comédiennes de France? De quel précipice le duc l'a-t-il retirée? Comment le mérite de cette infortunée l'y avait-il jetée? Qui l'empêchait de remonter sur le théâtre d'où une circonstance, que l'on ne nous dit pas, mais que nous serions curieux de connaître, l'avait précédemment fait descendre?
Puisque nous en sommes aux hypothèses, je présenterai la mienne, moi aussi, sous simple bénéfice d'inventaire. Cette cause, qui a fait descendre la comédienne du théâtre, ce précipice, où son mérite l'avait jetée, et qui a interrompu si inopinément sa carrière dramatique, ne serait-ce pas... une simple grossesse? Nous sommes une année avant l'impression de Josaphat, c'est-à-dire en 1645, faites bien attention à cette date! Molière, âgé de vingt-trois ans, vivait maritalement avec Magdeleine, son aînée de quelques années. Si, comme nous le supposons, Magdeleine, contrainte et forcée, s'est trouvée obligée de s'arrêter et de suspendre ses représentations, la chose, dans ce moment-là, était donc connue et archiconnue dans le monde des coulisses; elle était devenue le secret de Polichinelle. Tout !e monde alors sut donc l'aventure; et il en a si bien transpiré quelque chose, que l'on en vint, plus tard, à attribuer à Magdeleine la maternité de sa petite sœur Armande, née cependant, elle, au commencement de 4642... On savait, on avait retenu, au théâtre, que Magdeleine, en 1645, avait eu un enfant avec Molière. De là des cancans sans fin lors du mariage de ce dernier, de là naturellement, aussi, l'horrible
accusation de Montfleury. Et voilà enfin pourquoi, sur l'acte de décès d'Armande, en 1700, on porta cette dernière, à tort, ou plutôt à faux, comme âgée de cinquantecinq ans, ce qui la faisait naître juste en 1645. La vérité, c'est qu'Armande avait trois bonnes années de plus, et ne pouvait être, dans aucun cas, l'enfant dont je suppose ici la naissance (*). Je ne tiens nullement à mon hypothèse; je la présente cependant (2).
Tel est ce que nous avions à dire au sujet de Josaphat
i1) Mais cet enfant, où serait son acte de baptême? — Et celui d'Armande. demanderai-je à mon tour, où peut-on le découvrir? La disparition de l'un est le juste corollaire de la disparition de l'autre, et les ennemis jurés de Molière avaient de trop bonnes raisons pour anéantir à la fois ces deux actes, dont la destruction permettait de laisser confondre les deux enfants entre eux et de n'en faire qu'un seul.
En tous cas, nous n'avons plus la pièce que l'on montra très probablement en 1672 a Louis XIV [Cf. t. I, p. 492J.
(2) • Lorsque Magnon écrivit l'épître où il parle de la comédienne rendue au théâtre par le duc d'Épcrnon, non seulement la pièce n'était pas encore représentée, mais on n'avait même pas arrêté la distribution des rôles, puisque la nouvelle recrue n'en était alors qu'a l'espérance d'en obtenir un; or, comme l'impression d'une pièce n'en suivait pas immédiatement la première représentation, l'achevé d'imprimer, daté du mois d'octobre, ne parait pas permettre de faire reculer plus tard que vers Pâques 1646 l'admission dans la troupe, entretenue par le duc, de l'actrice, sa protégée.— La dédicace d'une autre tragédie, Le Dictateur romain (a), a été signalée par M. Chardon comme faisant faire un nouveau pas, un pas décisif. L'épître, signée A. Maréchal, est, comme celle de Josaphat, adressée au duc d'Épernon; on y trouve également un remarquable passage sur sa troupe. Avec respect et crainte, l'auteur lui dédie sa tragédie, « pour la faire passer, heu- » reusement, lui dit-il, de vos mains libérales en la bouche de ces comédiens des- » tines seulement aux plaisirs de Votre Grandeur, et dont la troupe, que vous » avez enrichie par des présents magnifiques autant que par d'illustres acteurs, se va * rendre, sous vos faveurs et sous l'appui de votre nom, si pompeuse et célèbre
» qu'on ne la pourra juger indigne d'être à vous. • C'est la Béjard seule que
l'on trouve dans l'épître de Magnon; dans celle de l'auteur du Dictateur romain, ce sont, avec elle, ses camarades. Si en examinant à part, pour les interpréter, chacune des deux dédicaces, on pouvait hésiter sur le sens à leur donner, on prend confiance lorsqu'on les rapproche et les met en regard. 11 serait étrange qu'elles fussent si bien d'accord pour nous faire la même illusion sur la réunion, dés 1646, de la troupe de l'Illdstre Théâtre à celle de d'Épernon. Les allusions de Magnon sout donc éclaircies, s'il en est besoin, par celles de Mareschal, et réciproquement. Dès que l'on pense ainsi, l'épître dédieatoire du Dictateur romain est celle qui, par sa date, fournit le renseignement le plus curieux. L'impression de cette tragédie a précédé celle du Josaphat. L'achevé d'imprimer est du 28 avril 16-46; mais le privilège avait été donné à Paris le 19 février. La pièce avait donc « passé dans la bouche d'illustres acteurs » avant le mois de février, ce qui suppose que ceux-ci avaient contrarié leur engagement tout au moins au commencement de l'année (1646) ; la fin même de 1645, une des années nommées par Trallage, devient assez probable; et il ne faudrait plus parler, comme nous l'avons fait tout' à l'heure, de Pâques 1616. » Paul Mesnard, Notice biographique sur Molière, p. I0o-l0".
(a) « Le Dictateur romain. Tragédie dédiée à Monseigneur le duc d'Épernon. A Paria choi Tousaainct Qulnet, 16(7. » .Vote de 3t. Paul Uesnaid.
294 Chap. VI,
et de sa mystérieuse épître dédicatoire au duc d'Espernon. .
§ 5. — La troupe du duc d'Espemoti (1645-1046).
Molière, la Béjart et les autres débris de la Compagnie de V Illustre Théâtre sont parfaitement entrés, le fait est exact, dans la troupe du duc d'Espernon, Bernard de Nogaret, en 1646, et peut-être dès 4645 (d'après M. Paul Mesnard), et en font, désormais, bel et bien partie. Seulement, ce n'est nullement à Bordeaux que cette fusion s'est opérée; ce n'est nullement à Bordeaux que résidait alors le duc d'Espernon, fuyant la peste; ce n'est nullement à Bordeaux que paraissent avoir été représentés, pour la première fois, le Josaphat de Magnon et le Dictateur romain de iMareschal (l) : ce fut selon toute probabilité à Paris même.
C'est, en effet, à son hostel de la rue Platrière, et non à Bordeaux, et non en Guienne, que se trouvait Bernard de Nogaret (2) lorsqu'il fit, pour la première fois, la connaissance de Molière et de la Béjart; c'est à Paris, qu'il tira cette dernière — pour parler comme le sieur Magnon — du précipice où son mérite l'avait jetée. C'est M. Auguste Baluffe, en somme, qui nous a mis sous tous ces rapports dans la bonne voie (bien que nous ne
(M « ... Mareschal était, au moins autant que Magnon, un ancien ami de l'Illustre Théâtre, dont il avait signé l'acte de naissance. En effet, dans le contrat de société du 30 juin 16i3, il est nommé le premier : « Faict et passé à Paris, en présence du » noble homme André (a) Mareschal, advocat en parlement, etc. « Paul Mesnard, yotice biographique sur Molière, p. 106.
(-) « M. Le Monnyer, notaire, garde, parmi les anciennes minutes de son étude, un acte de « Bernard de Foix et de la Valette duc d'Espernon {sic) et de Candalle, » pair et colonel de France, gouverneur et lieutenant général des Provinces de «Bourgogne et de Bresse, demeurant à Paris, en son hostel, 'rue Platrière; » 23 juin I6'i4. » Il signait : « Bernard de Foix et de la Valette. » A. Jal, Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, colonne 537, article: Épernon (D').
(a) « Il a signé de même qu'à la fia de l'épître du Dictateur romain, A. MABE9CHAL ; son prénom n'étwit pas A-ntoine, -comme ou l'a dit, en accusant d'erreur l'aete de 1643, mais Wen André. » Note de M. Paul ileinard. • ,..-..»..
soyons pas tout à fait d'accord avec lui au sujet de la parfaite clarté de l'épître dédicatoire dudit Magnon), et nous n'hésitons pas surtout à le reconnaître! Nous y perdons une légende, c'est vrai, et le voyage du Mans, et celui de Bordeaux, et les deux femmes, Magdeleine et Geneviefve, conduisant les grandes voitures de comédiens sur les routes vers un avenir encore inconnu et très incertain ! Mais nous y gagnons de ne pas perdre pied, au moment où les pièces découvertes par M. Eudore Soulié cessent tout à fait de nous éclairer, et de rester au contraire sur un terrain parfaitement solide. Honneur, donc, à M. Baluffe!
Quelle était, à la fin de 1645 et au commencement de 1646, la composition de la troupe du duc d'Espernon? Nous n'avons en mains aucun document complet ni tant soit peu précis à cet égard.
Nous allons continuer, pour la troupe d'Espernon, à employer la méthode qui nous a si bien réussi pour l Illustre Théâtre, dont la Compagnie, portant le nom du noble Duc, forme en quelque sorte, désormais, la continuation naturelle; méthode qui consiste à donner un numéro tT ordre à chaque artiste, au fur et à mesure que nous le verrons apparaître pour la première fois dans nos recherches.
« Avec la réunion, opérée beaucoup plus tôt qu'on ne l'adait long' temps supposé, de la troupe de nos acteurs à celle dé Du Fresne, nous sommes entré dans une période de la vie de Molière qui ne va être que la continuation de ses années d'apprentissage au jeu de paume des Mesfayers et au port Saint-Paul, mais dans des conditions toutes nouvelles. Elles lui donnaient beaucoup à lutter encore, mais avec moins de difficultés, et lui permirent de s'avancer chaque jour plus près, du but où il devait atteindre. » Paul Mesnard, Notice bioçjr. sur Molière, p. 109-140.
Ce Du Fresne, dont parle ici M. Mesnard, était le premier dans Rome avant l'arrivée et l'incorporation, dans la troupe du duc, de Molière et de la Béjart. Nous l'avons
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déjà vu, dans notre chapitre premier (*), protégé par le premier duc d'Espernon, l'ancien ami d'Henri III et d'Henri IV, en 4632, et alors que Molière n'avait encore que dix ans. Donnons-lui donc un numéro, — ce sera le n° XVI — dans notre nomenclature.
XVI. Du Fresne (Charles). — «Nous ignorons... » quand ce Du Fresne, qui avait donné des représentations à Lyon en 1643 avec Desfontaines — devenu, » l'année suivante, un des comédiens de l'Illustre Théâtre » [c'est notre n° XII] — commença d'être le chef, ou, si » l'on veut, le principal acteur de la troupe entretenue » par Bernard de Nogaret : de bonne heure à ce qu'il t> semble...» Nous avons déjà donné (p. 281) ces lignes, très bonnes à reproduire ici, et qui émanent de M. Paul iVlesnard, au § 2 du présent chapitre sixième où elles ont également leur raison d'être (2).
t De père en fils, depuis longues années déjà, les d'Épernon avaient leurs comédiens ordinaires sous la direction de Charles Dufresne. » Acguste Baluffe, Molière inconnu, p. 270.
« L'année 1646, dit M. Louis Moland (p. 64), est main- » tenant la seule qui reste tout à fait muette à l'égard de » Molière, la seule qui ne fournisse aucune donnée, si » mince soit-elle, à la biographie du poète. » M. Baluffe bondit à cette lecture, il prend sa plume des meilleurs jours, et il répond au remarquable Moliériste :
« Mais d'abord, les dates du privilège et de l'achevé d'imprimer de Josaphat, dédié au duc d'Épernon (31 août et 12 octobre 1646) et les dates identiques du privilège et de l'achevé d'imprimer du Séjamts, dédié à
(«)Cf. tomèl", p. 15 et 16.
(S) « Dufresne, qui va prendre dans la troupe le rôle de directeur ou tout au moins de régisseur, était d'Argentan. » 11 appartenait, dit M. Henri Chardon, à la » famille des Dufresne, peintres d'Argentan, dont on retrouve encore aujourd'hui » des tableaux dans les églises du Maine. » Madeleine du Freigne qu'il avait mariée à Lyon, en 1643, à François de La Cour, était sans doute sa fille [Brouchoud, Document VIII]. Il avait donc un certain âge.» Loris Moi.and, Moliïre, sa vie et ses ouvrages, p. 71.
Magnus de lu Gardie, ambassadeur extraordinaire de la reine de Suède (31 août et 12 octobre 16i6), sont des indications à noter et à porter à l'actif de cette année 1616. —Nous avons pu nous convaincre que Molière n'avait pas joué devant le duc d'Epernon à Bordeaux. Dès le commencement de mars le duc d'Epernon, qui, du reste, avait passé l'hiver à Agen, est de retour à Paris, où il va demeurer jusqu'aux premiers jours d'août. Pour nous rendre compte de ses faits et gestes quotidiens, nous avons un moyen d'informations et de contrôle un peu compliqué, mais d'une efficacité i réprochable et certaine : la correspondance, tant inédite que publiée et aussi complète que possible, de son administration. Jour par jour, elle renseigne sur ses actes et sur ses voyages. La Gazette du 3 mars autorise à supposer qu'il est à Paris : deux lettres des jurats, des 26 mars et 11 avril, viennent confirmer cette supposition. Le jeune et brillant duc de Candalle y est aussi — et déjà, sa beauté, son élégance incomparable et son esprit font de lui
L'astre des galants de la cour.
» L'Ilostel d'Espernon ne va pas rester silencieux et fermé en ces mois de mars, avril, mai, juin et juillet. Comme l'an dernier, plus que l'an dernier peut-être, les réceptions et les concerts vont attirer la brillante société parisienne. Bensserade ne se demande pas cette fois si la cour est rue Plastrière ou à Fontainebleau, mais il ne pourrait s'y méprendre « car tout le monde » est chez le duc d'Espernon. N'est-ce pas à la reprise de ces fêtes splendides que l'Illustre Théâtre, appelé comme précédemment à y apporter son concours, a pu, pour acquitter sa dette de reconnaissance, offrir au duc d'Espernon l'hommage de la tragédie que l'on « va représenter »? A la date où le privilège est accordé, Josaphat aura été joué certainement. Il l'aura été même avant le mois d'aoust, car le duc d'Espernon sera de retour en Guienne... C'est du commencement de mars à la fin de juillet que Josaphat dut être joué devant le duc d'Espernon; mais quelle circonstance particulière a-t-elle déterminé de préférence le choix d'une date pour la représentation? Je ne saurais le dire avec une rigoureuse exactitude. Mais ici le champ est restreint, et quelqnes recherches... ne tarderont peut-être pas ù aboutir.» AUGUSTE Daluffe, Molière inconnu, t. Ier, p. 293 295.
Pour introduire, si faire se peut, une certaine clarté dans notre récit, si souvent entrecoupé de citations et de renvois de toute espèce, et mettre un peu d'ordre et de méthode dans tous les menus faits contenus jusqu'ici dans ce sixième chapitre, classons chronologiquement ces faits, les uns après les autres, aux dates que nous indiquent les trois historiens contemporains qui se sont occupés avec le plus de suite et de fruit des deux
298 Chap. VI,
années 1645 et 1646: MM. Louis Moland, Paul Mesnard et Auguste Baluffe.
Le duc d'Espernon tire une artiste
Fin 1645... ......
Fait iadiqué par Magaon, •'Ommenté par M. ïoland, Mesnard et Bsluffe.
D'après M. P. Mesnard.
Documents officiels.
D'après M. L. Moland.
D'après M. P. Mesnard.l Documents officiels.
Documents officiels.
D'après M. A. Baluffe.
Documents officiels.
Documents officiels.
Documents officiels.
Documents officiels.
Réunion de la troupe de Molière (Illustre Théâtre) et de celle de Charles Du Fresne (Protecteur :
Hiver de 1645-1646.
Année sur laquelle nous ne savons
Avant, le mois de ■ février 1646....
19 février 1646. . .
Mars-Juillet 1640.
28 avril 1616
12 octobre lfiifi
Le Dictateur romain, de Mareschal,
Le duc d'Espernon est de retour à
Représentations de Josaphat, de Ma-
gnon, à Paris, à l'hôtel d'Espernon.
Achevé d'imprimer du Dictateur ro-
Lc duc d'Espernon retourne en
Privilège de Josaphat et de Séjanus. .
Achevé d'imprimer de Josaphat et de
Des cinq premiers paragraphes du présent chapitre sixième et du tableau ci-dessus qui les résume, il ressort clairement un fait bien inattendu, et qui vient porter un terrible coup à la tradition : c'est que, étant donnés les seuls documents placés à notre disposition, Molière et sa troupe ne seraient venus à Bordeaux, ni dans les quatre derniers mois de 1645, ni pendant Tannée 1646 où la peste y régna, du mois de janvier au mois d'octobre.
§ 6. — Molière et ses comédiens, de janvier 1647 au 93 avril 1648.
Après avoir indiqué dans son manuscrit que le sieur Molière commença à jouer la comédie à Bordeaux en 4644 ou 4645, Nicolas Tralage se ravise, il n'est plus si sûr de
son fait; et place définitivement en 1647 la venue de notre grand comique clans la capitale de la Guienne. Il est exact, en effet, que pendant cette dernière année la troupe îMolière-Du Fresne, ou, si Ton aime mieux, les comédiens du duc d'Espernon, visitèrent le Sud-Ouest et le Midi; et laissèrent même, de-ci de-là, quelques traces de leur passage. Ce sont ces traces mêmes que nous allons rechercher, maintenant, avec curiosité.
« Dès les premiers débuts en province de la troupe de Molière et des Béjart, réunie à celle de Charles du Fresne, le service auquel elle était engagée auprès du duc d'Épernon ne pouvait la laisser confondre avec la plupart des troupes de campagne. Il est vraisemblable, nous l'avons dit, qu'elle ne fit pas ce service à Bordeaux même; on présume que ce fut tantôt au château de Cadillac, vraie demeure royale, tantôt à Agen, où le duc n'étalait pas une moindre magnificence et donnait, en apparence à la duchesse, mais réellement à sa maîtresse, la fameuse Nanon de Ldrtigue, des fêtes très somptueuses. NouB ignorons jusqu'à quel point ce fastueux gouverneur de la Guyenne était généreux pour ses comédiens; il leur procurait du moins l'avantage de jouer leurs pièces au milieu de splendeurs dont un théâtre ne se passe qu'à regret. Le protecteur n'avait pas toujours besoin de sa troupe, qu'il laissait libre d'aller se montrer dans différentes villes... » Paul AiEsnard, Notice biographique sur Molière, p. 113.
La dernière phrase de cette citation de M. Paul Mesnard a de l'importance. Si elle relate un fait vrai, elle explique bien des choses et nous donne particulièrement la clef de ce qui va suivre.
Molière fut certainement à Toulouse en 1647. Un auteur dramatique toulousain, le sieur Pellet des Barreaux, dit même expressément, dans Y avertissement de sa comédie en vers: Molière à Toulouse, représentée dans cette dernière ville en 1787, que Molière fit ses premières armes à Toulouse en 4646. C'est « vers le mois de juillet (1647)» que M. Louis Moland place (p. 71) les représentations de la troupe du duc d'Épernon à Toulouse, c'est pendant ce séjour et non à une autre époque que Molière y fit
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connaissance avec le vieux troubadour Pierre Goudouly. « Si cette tradition n'est confirmée par aucun document » positif, dit avec juste raison (p. 109) M. Paul Mesnard, » elle n'est pas sans valeur, dès que la date du passage de » Du Fresne ne lui donne pas de démenti. » Est-ce, maintenant, en 1647 — ou en 1646 — que Molière et ses camarades sont venus à Toulouse? C'est là un petit détail qui n'est pas tiré à clair. Nous avons vu (§ 5) qu'en août 1646, le duc d'Espernon était retourné en Guienne, et qu'il y était tombé malade. On pourrait donc placer le passage et les représentations de la troupe à Toulouse tout à la fin de 1646. Mais elle serait alors restée dans la capitale du Languedoc un temps considérable, ce qui expliquerait assez le vif souvenir qu'elle y a laissé.
Je ne puis présenter ici que des à peu près, puisque c'est tout ce qu'on est parvenu à découvrir au sujet des origines de la carrière dramatique de Molière en province.
Deux documents du plus haut intérêt, se rapportant tous les deux à l'année 1647, et nous montrant successivement les comédiens à Toulouse en effet, puis à Albi, et enfin à Carcassonne, ont été publiés par M. Jules Rolland dans Y Histoire littéraire de la ville d'Albi (p. 205 à 2 16), 1 volume ui-8°, Toulouse, Ed. Privât, 1879. L'un est une lettre datée de Carcassonne, le 9 octobre 1647; l'autre est une pièce de comptabilité, une quittance, datée du 24 octobre 1647.
Voici d'abord la lettre :
Lettre adressée aux consuls d'Albi par le comte de Breteuil, intendant de la province du Languedoc.
g Messieurs, — Estant arrivé en nostre ville [Carcassonne], j'ay trouvé la troupe des comédiens de M. le duc d'Épernon, qui m'ont dit que votre ville [Albi] les avoit mandés pour donner la comédie pendant que M. le comte d'Aubijoux y a demeuré, ce qu'ils ont fait sans qu'on leur ayt tenu la promesse qu'on leur avoit faite, qui est qu'on leur avoit promis une
somme de six cents livres et le port et la conduite de leurs bagages. Geste troupe est remplie de fort honnêtes gens et de très bons artistes, qui méritent d'être récompensés de leurs peines. Ils ont cru qu'à ma considération ils pourroient obtenir vostre grâce et que vous leur ferez donner satisfaction. C'est de quoy je vous prie, et de faire en sorte qu'ils puissent être payés. Je vous en aurai obligation en mon particulier, après vous avoir assuré que je suis, messieurs, votre bien affectionné serviteur.
» Signé : De Breteuil.
» Carcassonne, neuvième octobre 1647. *
Voici maintenant la quittance :
Extrait du Compte des frais de Ventrée de monseigneur le comte d'Aubijoux, lieutenant général pour le roy en la province du Languedoc :
« La troupe des comédiens de Msrle duc d'Espernon estant venue exprès de la ville de Tholoze [Toulouse] en ceste ville (Albi) avec leurs [h]ardes et demeurée pendant le séjour de Mer le comte, il leur fust accordé pour le dédommagement la somme de 500 livres payées et avancées par la susdite ville d'Alby, résultant de la quittance concédée par sieurs Charles du Eresne, René Berthelot et Pierre Rebelhon [RéveillonJ, retenue par M. Bernard Bruel, notaire, le 2ie octobre duditanl647. »
Ces deux pièces prouvent trois faits bien importants. Occupons-nous de les spécifier :
1° La troupe du duc d'Espernon se trouvait à Toulouse vers le mois de juillet 1647. « Elle était venue exprès » de la ville de Tholoze... »
2° La troupe était à Albi en août et en septembre 1647 ; elle y avait été mandée pour le 27 juillet 1647, à l'occasion des fêtes de l'entrée du comte d'Aubijoux, lieutenant général pour le roy en la province du Languedoc.
3° Au mois d'octobre 1647, la troupe était à Carcassonne, où elle fit une démarche auprès du comte de Breteuil, intendant de la province du Languedoc.
<i D'Aubijoux, qui aimait les gens d'esprit, a montré dans diverses occasions en quelle estime il tenait Molière. Ce ne fut sans doute pas sa faute 6i la ville d'Albi qui le fêtait, et que regardaient par conséquent les frais des réjouissances publiques, lit beaucoup de dillicultés pour payer les comédiens. » Paul Mesnard, Notice..., p. 113-114.
i Ainsi l'intervention de l'intendant de la province du Languedoc avait été immédiatement efficace : les consuls d'Albi s'étaient contentés de
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réduire d'une centaine de livres la somme réclamée par les comédiens. » Louis Moland, Molière..., p. 70.
« Cette quittance était bien dite concédée, les consuls ayant lésiné sur la somme promise. Le consentement de la troupe était d'ailleurs forcé. En général nous trouverons la magistrature urbaine moins empressée à honorer les comédiens que ne l'ont été h s grands seigneurs; mais il se peut bien que ceux-ci aient quelquefois été prodigues surtout d'égards et d'affable familiarité, tandis que les villes ne trouvaient pas très bon qu'ils rejetassent sur elles la charge de leurs libéralités.» Paul Mesnard, Notice..., p. 115.
Deux nouveaux artistes viennent de nous apparaître dans la troupe du duc d'Épernon (j). Nous devons, dès lors, leur assigner aussi à chacun un numéro d'ordre.