LES ŒUVRES DE MOLIÈRE EN
I. La ThêbalJe.— § 2. Ballets et mascarades.— § 3. Farces et canevas comiques. — § i. L'Estourdy. — § o. Despil amoureux. — §6. La farce des Précieuses. — § 7. Le Docteur amoureux. — § 8. La Traduction du poème de Lucrèce.
§ 1. — La. Thébaïde.
Nous nous représentons toujours, dans notre imagination, Molière et sa troupe jouant la comédie à Bordeaux. C'est cependant la tragédie qui, à cette époque, y était surtout à l'ordre du jour. A cet égard, il ne saurait vraiment exister aucun doute possible.
Il y a plus. Une tradition, longue, obstinée et singulièrement tenace, comme toutes les traditions, attribue à Molière lui-même la composition d'une véritable tragédie : la Thébaïde, qu'il aurait ensuite fait représenter, avec un insuccès marqué, au théâtre de la rue Montméjan; plus
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exactement, au premier jeu de paume de Y ancienne rue Saint-Christoly.
Avant de rien établir à cet égard, il nous paraît absolument nécessaire d'aller d'abord directement à la source écrite de cette vénérable tradition, ou pour mieux dire au texte imprimé qui-, le premier, se trouve en faire mention. La chose est plus difficile qu'elle ne semble Têtre au premier abord, et nos lecteurs vont de suite en juger.
En cherchant bien, et en furetant un peu partout, nous avions découvert, page 179, note 2, de la Notice biographique de M. Paul Mesnard, les lignes suivantes :
«Une note manuscrite de Trallage parle aussi de cette Thébaïde, qui aurait été jouée devant le duc d'Épernon et fort goûtée par lui. Elle aurait donc été représentée beaucoup plus tôt [que 4656], à Bordeaux, lorsque Épernon était encore gouverneur de la Guyenne. A quelque date que l'on place cette Thébaïde de Molière, il y a les plus fortes raisons de n'y pas croire. La fausse tradition ne viendrait-elle pas d'une représentation, donnée par Molière, devant Épernon, de YAntigone de Rotrou ('), qui avait paru en 1638? »
Ce passage fort judicieux nous donnait, au commencement et à la première ligne, un renseignement auquel nous ne nous attendions pas du tout, et qui attira de suite notre très particulière attention. Trallage aurait parlé de la Thébaïde! Nous nous plaçâmes immédiatement sur cette piste, mais nous ne pûmes rien découvrir. Au contraire : page 13 de la 3e édition de Y Histoire de Molière, par Taschereau, ce dernier cite parfaitement Tralage (sic) au sujet du séjour qu'avait fait Molière à Bordeaux. — Quelques lignes plus bas (2), Taschereau nous parle de
(!) « Rotrou avait eu lui-même sur la scène française des devanciers dans ce sujet de la Thébaïde. Tout n'est pas à dédaigner dans ces vieux tragiques de l'école de Ronsard. Ils déclamaient longuement à la façon de Sénèque, qui était surtout leur modèle... On pourrait citer plus d'un trait vigoureux, plus d'un passage où brillent quelques lueurs d'éloquence, soit dans la Thébaïde de Jean Robelin, imprimée en 1584, soit dans la tragédie de Robert (.arnier (1580), intitulée: Antigone ou la piété. » Paul Mf.snard, Racine-Hachette, t. Ier, p. 379.
(-) C'est là, très évidemment, l'origine certaine et bien reconnaissable de la confusion que nous constaterons tout à l'heure. [Cf. p. 457, fin de la note 1.]
la Thébaïde: mais il n'invoque nullement, cette fois, le témoignage de Tralage!
N'ayant rien pu trouver nulle part autre, corroborant plus ou moins le mystérieux passage en question, nous prîmes la liberté d'écrire à M. Paul Mesnard (dont nous avions déjà eu l'occasion de mettre la parfaite obligeance à l'épreuve), une lettre, datée du 26* février 1896, et dans laquelle, après avoir placé sous les yeux de l'éminent moliériste la note reproduite plus haut, nous lui disions :
c Cette note me donne la torture, et me met, selon l'expression de Sainte-Beuve, le feu sous le ventre. Jean-Nicolas de Tralage [neveu du lieutenant général de police Gabriel-Nicolas, seigneur de la Reynie], mourut le 12 novembre 1698. Montesquieu, né en 1689, et de qui on tient généralement (je n'ai pu découvrir comment) la tradition de la Thébaïde, n'a pas pu connaître de Tralage. Mais que dit ce dernier, dans quel manuscrit et à quelle page, au sujet de cette fameuse tragédie?... » [Anatole Loquin.]
M. Paul Mesnard, qui est un esprit charmant et vraiment supérieur, et la complaisance même, me fit l'honneur de me répondre après avoir pris seulement le temps de faire les recherches nécessaires. Je ne me crois pas le droit de reproduire in extenso son aimable lettre; j'en extrais seulement ce qui se rapporte à l'objet en litige :
«Suivant l'expression anglaise, je plaide coupable. Ma note 2 de la page 179 ne se trouve pas exacte. A la Bibliothèque de l'Arsenal la note de Trallage ne parle pas de la Thébaïde...
» Ce serait donc Cailhava qui, en 1802, plus d'un siècle après M. de Trallage, aurait le premier parlé de cette Thébaïde. « Molière, dit-il, con- ») sacra les trois années suivantes (1655 à 1658) à parcourir les provinces. » Partout il réussit excepté à Bordeaux. Le président de Montesquieu » assurait qu'encore comédien de campagne, Molière fit jouer sans succès >-. dans cette ville une tragédie de sa façon intitulée la Thébaïde. »
» Ainsi, Molière aurait fait au moins deux séjours à Bordeaux, à dix années de distance environ. On serait même étonné qu'il ne fût pas revenu dans cette ville en 1648 ou 1649. Il est fâcheux que Montesquieu n'ait pas transmis par écrit cette tradition assez vague soit dans ses Mélanges, soit dans sa correspondance. » [Paul Mesnard.]
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On ne peut être assurément plus obligeant et plus courtois que M. Paul Mesnard. Non seulement il rétablit l'irréfragable vérité, mais lui-même se donne la peine de me fournir le renseignement dont j'avais besoin, et d'appuyer le tout de l'autorité de ses propres conclusions.
Une autre version du même fait est rapportée par Germain Garnier (Œuvres de Racine, édition de 1807. t. III, p. 352, à la note), et reproduite par M. Paul Mesnard, Racine-Hachette, t. Ier, p. 371 :
« Plusieurs personnes ont entendu raconter à Montesquieu un fait qui passait pour constant à Bordeaux : c'est que Molière, n'étant encore que comédien de campagne, avait fait représenter dans cette ville une tragédie de sa façon, intitulée la Thêbaïde, dont le peu de succès l'avait dégoûté de faire des tragédies. »
Ce texte ayant cinq ans de plus que celui de Cailhava, ce dernier continue à conserver sa pleine autorité. Mais Bret, dont l'édition des Œuvres de Molière est de 1773, et antérieure conséquemment de vingt-neuf ans à Cailhava et de trente-quatre ans à Germain Garnier, a sur la Thêbaïde (t. Ier, p. 53) une indication précieuse qui pourrait bien être la source commune des textes de Cailhava et de Germain Garnier, et que nous reproduisons d'après l'édition Panthéon littéraire des Œuvres de Molière, page 8, colonne 2, note 1 :
o On a ouï dire souvent à M. le Président Montesquieu, d'après une ancienne tradition de Bordeaux, que Molière, encore comédien de campagne, avait fait représenter dans cette ville une tragédie de sa façon qui avait pour titre la Thêbaïde; mais que le peu de succès qu'elle obtint le détourna du genre tragique ('). C'est sans doute le plan de cette pièce que Molière donna à Racine. »
(') « 11 est, à la vérité, impossible de fournir une preuve bien positive à l'appui de cette assertion-, mais on sentira qu'elle offre assez de vraisemblance, pour peu qu'on réfléchisse à la passion malheureuse que Molière eut longtemps pour le genre sérieux, passion dont le Prince jaloux et ses excursions comme acteur dans le grand emploi tragique sont les tristes témoignages (a). On verra aussi qu'il
[a) « C'ost ici une allusion à uue petite mésaventure dont le comédien poète aurait été l'objet. M. P. Lacroix en a trouvé le récit dans une ancienne clef des Caractères de ta Bruyère. La première fois que Molière parut dans la tragédie d'Méiacliui, où il faisait le principal personnage, il
Montesquieu est mort en 1755, on a donc fort bien pu recueillir dix-huit ans après, en 1773, ce fait(') de la bouche même d'une personne qui le lui aurait entendu dire, et peut-être même plusieurs fois (*).
Molière eut-il une part quelconque à la Thébaide ou les Frères ennemis de Jean Racine, représentée le 24 juin 166i par la troupe de Monsieur, au Palais-Royal, et avec
regardait ce sujet de la Thébatde comme tout à fait propre à la tragédie, puisque ce fut lui qui, plus lard, le donna à traiter au jeune Racine. » J. Tasciiereau, 3e édition, liv. 1", p. «3.
(M Dans un intéressant article, intitulé: Quelques faits nouveaux sur Molière, publié par M. Paul Bonnefon dans la Revue universitaire du 15 février 1896, article que nous avons déjà eu plus haut (p. 417-418) l'occasion de citer, nous trouvons les lignes suivantes :
"Précisément, un chercheur heureux et adroit [M. Dast de Boisville] vient de fournir la preuve du passage de Molière à Bordeaux... Si Molière vint [d'abord] à Bordeaux, ce ne put être au plus tôt que dans les derniers mois de 1643 [très juste et très exact]. Mais ce renseignement [des papiers de Trallagej n'en est pas moins juste, car on sait d'autre part que la troupe de l'Illustre Théâtre et, par conséquent, Molière appartenaient au duc d'Épernon dès le commencement de 1646. 11 n'est pas douteux que les acteurs durent jouer alors plus d'une fois en présence de leur protecteur, et la tragi-comédie de Josaphat par le sieur Magnon, dont la dédicace au duc d'Épernon nous fournit tant d'utiles renseignements à ce propos, et aussi cette Thébatde, que Montesquieu disait, si l'os en choit Cailhava, avoir été composée par Molière lui-même et jouée par lui sans succès à Bordeaux. Je sais bien que quelques moliéristes — et M. Paul Mesnard est du nombre — ne croient pas à l'existence de cette dernière pièce et invoquent, en faveur de leur opinion, cette considération que Montesquieu ne connaissait le fait que par ouïdire et que nous l'apprenons à notre tour d'une façon 1res indirecte. Peut-être aussi que le moment n'est pas bien choisi pour en douter trop, maintenant que les papiers de Montesquieu sont successivement mis au jour (a) et peuvent nous apporter la confirmation de celte tradition. Au surplus, Montesquieu, s'il en a parlé, ne serait pas le seul : une note manuscrite de Trallage fait aussi mention [erreur!] de cette Thêbaïde qui fut jouée, dit-elle, à Bordeaux en présence du duc d'Épernon et fort goûtée par lui. » Paul Bonnefon. [Dans la Revue universitaire, t. V, p. 142-143.]
Il n'était que temps, on le voit, d'élucider et de rétablir les deux faits que nous venons de tirer à clair : 1° ce n'est pas Cailhava (1802), c'est Bret (1773) qui amis le premier en avant l'indication concernant Montesquieu et la Thébaide; 2° la prétendue note de Trallage, concernant la Thébatde, n'existe pas, et a pour unique origine la confusion entre eux de deux passages fort différents de Taschereau, mais imprimés dans son livre à quelques lignes seulement de distance l'un de l'autre.
(*) Nous lisons dans le Moliérisle, tome 111, page 212 : « Molière a Bordeaux. Dans « lequel de ses ouvrages, Montesquieu a-t-il parlé du séjour de la troupe de Mo- » lière à Bordeaux, et de la représentation de la Thébaide dans cette ville? C. M. « Cette question, bien entendu, n'a reçu — et ne pouvait recevoir — aucune réponse... !
réussit si mal qu'il fut obligé do quitter la scèue non sans avoir préalablement reçu quelques pommes cuites qui se Tendaient à la porte. (Iconographie, p. 343, d'après le mss. de la Bibloihèque de l'Araenal, S. A, n" 7.) Presque tous les poètes comiques, avant de trouver leur voie, ont débuté par la tragédie qui est le faible des jeunes écrivains, et il en faut dire autant des acteurs comiques : témoin Arnal et bien d'autres. » J. LoisEI.EUU, Les l'oints obscurs de la vie de Molière, p. 141.
(a) Par SIM. de Montesquieu, avec le concours de MM. H. Bankhausen, B. Dezeimerls et R Céleste.
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les artistes de Molière? C'est ce qui, aujourd'hui, serait peut-être très difficile à établir.
« La différence de jeu avoit fait naître de la jalousie entre les deux Troupes. On alloit à celle de l'Hôtel de Bourgogne; les Auteurs Tragiques y portoient presque tous leurs Ouvrages : Molière en étoit fâché. De manière qu'aïantsceu qu'ils dévoient représenter une pièce nouvelle dans deux mois, il se mit en tête d'en avoir une toute prête pour ce temps-là, afin de figurer avec l'ancienne Troupe. Il se souvint qu'un an auparavant un jeune homme lui avoit apporté une pièce intitulée Théagène et Chariclée... qui lui avoit fait voir que ce jeune homme en travaillant pouvait devenir un excellent Auteur. Il ne le rebuta point, mais il l'exhorta à se perfectionner dans la poésie... et il lui dit de revenir le trouver... Pendant ce temps-là Molière fit le dessein des Frères Ennemis... Il le donna... au jeune auteur, qui, ardent et de bonne volonté, répondit à l'empressement de Molière... Mais comme le tems pressoit, Molière l'aida... à achever la pièce, qui fut prête dans le temps et qui fut d'autant plus aplaudie que le public se prêta à la jeunesse de Mr Racine, qui fut animé par les aplaudissemens et par le présent que Molière lui fit. » Grimap.est, La Vie de M. de Molière, édition Isidore Liseux, Paris, 1877, p. 31, 32 et 33.
Dans leur Histoire du Théâtre Français, tome IX, page 304, les frères Parfaict s'expriment ainsi : « Une » tradition constante veut que le sujet de cette tragédie » ait été donné par Molière à Racine. » — A cette tradition, qui ne remonterait pas plus haut qu'au récit de Grimarest et à l'année 1705, M. Paul Mesnard oppose les faits suivants :
« Si Louis Racine, dit-il, n'a pu toujours être bien informé des faits qui se rapportent à la jeunesse de son père, il s'appuyait du moins, lui aussi, sur une tradition, et sur la moins éloignée, sur la plus directe. Dans une note sur une lettre de Racine écrite en novembre 1663, il dit : « Il se pré- » parait à faire jouer les Frères ennemis, qu'il avoit composés en Langue- » doc. » Dans ses Mémoires également, il rapporte la composition de cette tragédie à l'époque du séjour à Uzès. «Il retourna, dit-il, à Euripide, et »y prit le sujet de la Thébaïde, qu'il avança beaucoup en même temps » qu'il s'appliquait à la théologie... Il revint à Paris, où il fit connoissance » avec Molière, et acheva la Thébaïde. » L'abbé Dubos, dont le témoignage est plus ancien que celui de Louis Racine, dit aussi dans ses Réflexions critiques (1719, t. II, p. 27): «Racine portoit encore l'habit de la plus » sérieuse des professions, quand il composa sa tragédie des Frères enne- » mis. » Si donc Louis Racine et l'abbé Dubos ne se sont pas trompés, la tragédie de Racine, commencée en Languedoc, était à peu près faite, lors-
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qu'il connut Molière: il ne dut pas à celui-ci, mais directement à Euripide, ce sujet qui le tenta... » Paul Mesnard, Racine-Hachette, t. Ier, p. 371-372.
Pour nous, il nous paraît très vraisemblable qu'en 1656, pendant son séjour à Bordeaux, Molière ait fait représenter, sur le théâtre de la rue Montméjan, ou pour mieux dire au jeu de paume d'Ibar roula, une tragédie de sa façon intitulée la Thébaïde et imitée directement d'Euripide, — laquelle fît une chute retentissante.
Six ou sept ans après, Jean Racine, alors en Languedoc et âgé de vingt-trois ou vingt-quatre ans, écrivit de son côté sa pièce : la Thébaïde ou les Frères ennemis, qu'il destinait alors à l'hôtel de Bourgogne, *sans autre plan préalable que celui de la tragédie grecque. Arrivé à Paris, il fit la connaissance de Molière et lui montra sa pièce. Celui-ci, enchanté de retrouver le sujet de son ancienne tragédie, proposa à Racine de jouer sa Thébaïde sur le théâtre de Monsieur, au Palais-Royal, ce qui eut lieu en 1664.
Dans l'intervalle, le jeune Racine, comme tous les auteurs, retoucha sans aucun doute sa tragédie, et Molière put lui donner, mais seulement alors, d'utiles conseils à ce sujet, peut-être même lui communiquer le manuscrit de sa pièce de Bordeaux. Deux tragédies sur le même sujet, tirées du même poète grec, doivent avoir entre elles de très nombreux points de ressemblance. Il est donc fort possible, si Molière le lui permit, — et rien de plus vraisemblable, — que Racine (quand ce n'aurait été que pour flatter, de son côté, son obligeant directeur de théâtre) ait fait, même au dernier moment, de-ci de-là, plus d'un heureux emprunt à la pièce bordelaise.
Nous sommes loin d'être sûr que les noms des personnages fussent à peu près les mêmes dans les deux
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pièces. Admettons -le, par supposition seulement, et l'on va voir pourquoi : Les acteurs de 1656, et ceux de 1664, composant la troupe de Molière, n'ayant pas beaucoup changé, du moment où nous connaissons la distribution de la pièce de Racine à cette dernière date, nous nous trouverions donc posséder en partie la distribution de la pièce de Molière à Bordeaux, et nous pourrions même (mais ceci est beaucoup plus téméraire et discutable encore, et offre bien moins de chances de tomber juste) remplacer les artistes nouveaux de 1664 par ceux qui se trouvaient être leurs prédécesseurs en 1656 dans la troupe bordelaise (1).
Nous venons de rappeler la Thébaïde de Molière, dont Montesquieu seulement nous a conservé le souvenir; ainsi que celle de Racine, qui n'est pas un des grands chefsd'œuvre de l'auteur futur àWndromaque (2). Mais bien peu
(') Donnons-nous, mais seulement en note, cette petite satisfaction, qui ne saurait tirer gravement à conséquence, surtout du moment où nous prenons nous-même le soin très nécessaire d'indiquer le peu d'exactitude probable de nos conjectures :
Noms des personnages La Thébaïde La Thébaïde
dans les deux pièces, de Molière (Bordeaux, 1056). de Racine (Paris, 106*;.
Étéocle. Molière. Hubert [du Marais].
Polymce. Joseph Béjart. La Grange.
Jocaste. Magdeleine Béjart. M"« Béjart [Magdeleine].
Anticone. M»» de Brie [C. du Rosé]. M11» de Brie.
Créon. Charles Du Fresne. La Thorillière.
Hémon. Louis Béjart l'Eyuisè. Béjart [Louis].
Les personnages des Phéniciennes d'Euripide sont les suivants: Jocaste, le Pédagogue, Antigone, Polynice, Étéocle, Créon, Ménœcée, Tirésias, Œdipe, le chœur, deux messagers. — Sénèque le tragique, dans ses Phéniciennes, que l'on nomme parfois la Thébaïde, n'a que six personnages: Œdipe, Antigone, un messager, Jocaste, Polynice, Étéocle. — Enfin, la Thébaïde de Racine a encore, comme personnages, outre les six indiqués plus haut : Olympe, Attale, un soldat, gardes.
(-) Dans l'article que le bibliophile Jacob consacre, Bibliographie Moliéresque, page 270 et sous le n° 1211, au Molière à Bordeaux de M. Hippolyte Minier, dont il recule la date d'un mois, on lit avec une certaine surprise les lignes suivantes :
«C'est à Bordeaux que Molière aurait joué une tragédie de sa composition, «Étéocle et Polynice, dont il devait plus tard fournir le sujet à Racine, pour le s » Frères ennemis. • Paui. Lacroix.
Pourquoi donner un nouveau titre à la Thébaïde de Molière? Pourquoi désigner celle de Racine par son sous-titre? Pourquoi être si aftîrmatif au sujet de la communication que Racine aurait reçue de Molière? L'excellent bibliophile Jacob, quand une opinion lui souriait quelque peu, devenait tout à coup le plus
de personnes, même parmi les érudils, savent aujourd'hui qu'il a existé aussi une Thébaïde de Pierre Corneille (pas une tragédie, mais un grand poème épique, en vingt et un chants s'il vous plaît (*), traduit de Stace), que cet ouvrage a été imprimé, au moins partiellement, à l'époque, c'est-à-dire vers 1672, et qu'il ne nous en est pas arrivé, à nous, hommes du xixe siècle, un traître exemplaire. Ménage, qui en possédait un dans sa bibliothèque, cite trois vers de cet ouvrage qui n'a jamais été retrouvé, et c'est tout ce qui nous reste aujourd'hui de celte traduction en vers de l'auteur du Cid et de Rodogune, parfaitement authentique, parfaitement réelle!...
«Il semble impossible..., dit M. Ch. Marty-Laveaux (Corneille- Hachette, t. I«r, p. xni-xrv), que cet ouvrage ait disparu pour toujours, et qu'à moins de deux cents ans de distance, et malgré les bienfaits de l'imprimerie, il en soit pour nous du père de notre théâtre comme de ces écrivains de l'antiquité dont certains livres ne nous sont connus que grâce aux fragments conservés par les grammairiens. » Ch. Marty-Laveaux.
Nous trouvons, à l'appendice de Y Iconographie Moliércsque de Paul Lacroix (p. 343-344), une foule de remarques et de détails fort curieux que nous ne devons pas oublier, sur la Ihéba'ide de Molière, et sur celles de Corneille [le poème de Stace] et de Boyer :
convaincu des hommes, et le plus coulant pour passer par-dessus tous les obs< tacles, pour aplanir complètement toutes les difficultés.
Aussi est-il exactement de l'avis de M. Minier par rapport à Arnaud Detchevcrry qu'il appelle Armand :
« M. Armand Detcheverry..., dit-il, repousse la tradition du passage de Molière et de sa troupe à Bordeaux, parce qu'il n'a pas trouvé trace des représentations du ces comédiens dans la correspondance administrative du duc d'Épernon, gouverneur de la Guyenne à cette époque. La tradition n'en subsiste pas moins. » Paul Lacroix, Bibliographie Molicresque, 2" édition, 187.'».
(•) Disons cependant que P. Corneille n'en avait traduit et fait imprimer que les deux premiers livres, ou môme que le second livre seulement. Voici au surplus ce que nous lisons à cet égard dans la Xotice biographique sur Pierre Corneille de M. Ch. Marty-Laveaux : « Le privilège de la tragédie de Tite et Bérénice (1670) fait » mention d'une traduction en vers de la Thébaïde de Stace, dont un livre au moins, » le second, parait avoir été imprimé, mais probablement comme essai et a très » petit nombre. Corneille, découragé sans doute du peu de succès de cette tenta- » tive, n'aura pas jugé à propos d'y donner suite. On n'a pas pu retrouver un seul » exemplaire de l'ouvrage. » (Corneille-Hachette, tome I, page uv.)
462 Chap. IX,
« II est hors de doute (?) que Molière avait composé et fait représenter à Bordeaux une tragédie de la Thébaïde; tous les biographes sont à peu près d'accord sur ce point (!...), et Montesquieu, qui avait recueilli la tradition à Bordeaux même, racontait que cette tragédie eut un sort fâcheux au théâtre. On ne saurait dire à quelle époque avait eu lieu la représentation de la pièce de Molière; il faut choisir, à notre avis, entre les deux dates de 1648 [1647...?] et de 1658 [1656!]. Nous pencherions pour la seconde date [nous aussi]...
» On s'explique très bien que Molière, bon humaniste, ait pris grand goût aux tragédies de Sénèque, qui plaisaient beaucoup, par leur enflure déclamatoire, aux régents de collège de ce temps-là. Sénèque le tragique était le modèle permanent qu'on recommandait aux élèves de rhétorique. Molière avait donc imité la Thcbaïs, de Sénèque, peut-être en faisant aussi quelques emprunts à la Thébaïde, de Stace, que Pierre Corneille avait traduite en vers [impossible : cette dernière date de beaucoup plus tard, elle est de 1670!!...], traduction connue et citée par les contemporains, mais perdue aujourd'hui, quoiqu'elle ait été, sans aucun doute, imprimée, [mais] à un très petit nombre d'exemplaires. On comprend que Molière ait indiqué le sujet de la Thébaïde au jeune Racine, qui lui avait apporté une tragédie de Théagène et Charïclée...
» Un fait... étrange... se trouve mentionné dans l'Abrégé de l'Histoire du Théâtre-François (t. Ier, p. 462), par le chevalier de Mouhy. Une autre tragédie de la Thébaïde, attribuée à Boyer, avait été jouée, sans succès, avant celle de Racine, en 16(30, probablement (!), au Palais- Bourbon, puisque Boyer était un des auteurs habitués de ce théâtre. Ne s'agirait-il pas de la tragédie de Molière, que Boyer aurait consenti à faire représenter sous son nom et sous sa responsabilité littéraire? (!!...) En tout cas, le Registre de La Grange est muet sur cette