‹ Molière à Bordeaux, vers 1647 et en 1656Chapitre 49 sur 70 · POÈTE LATIN · texte numérisé non relu

POÈTE LATIN

N'allons pas, maintenant, tomber d'une extrême dans l'autre, et accepter de confiance et les yeux fermés, comme ayant réellement appartenu à la traduction « moliéresque », les vers, cités dans la préface des Estats et Empire du Soleil de Cyrano de Bergerac, par un ami

(M Prouvons-le, en quelque sorte, en citant un autre fait presque identique: En janvier 1G71, Molière, scène 1, acte II de Psyché, a reproduit, presque dans les mêmes termes, les deux premiers quatrains de son Sonnet, de 1661, à la Mothe Le Vayer, « sur la mort de monsieur son fils ». Il ne regardait donc pas, quand cela était nécessaire, à tirer parti de certains vers antérieurs qu'il considérait comme réussis, et il jugeait parfaitement, le cas échéant, qu'il était inutile de les recommencer de fond en comble.

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de ce dernier, qui peut sans doute avoir été l'abbé de Marolles; mais qui peut certes, aussi, avoir été un autre; — vers qui sont bien, en effet, de diverses mesures.

Voici au surplus ce que dit précisément (Molière- Hachette, t. X, p. 481), au sujet de ces derniers vers, M. P. Mesnard, un fin lettré et un juge de premier ordre dont on ne saurait, sans injustice, contester la compétence :

« Que l'auteur de la préface des Estats du Soleil soit Marolles ou tout autre, les courts passages de Lucrèce qu'il donne, traduits en vers d'inégale mesure et à rimes croisées, peuvent bien lui appartenir et paraissent TROP FAIRLES POUR QUE L'ON NE CRAIGNE PAS DE LES ATTRIBUER

a Molière, même dans le temps qu'il étudiait encore sous Gassendi. Nous laissons donc ceux qui voudront les juger eux-mêmes, les chercher où nous venons d'indiquer qu'ils se trouvent. »

Tout le monde n'ayant pas sous la main les Œuvres de Cyrano, nous allons reproduire ici ces différentes strophes (que le Bibliophile Jacob, lui, — voir ci-dessus, p. 343 et 344, — ne craignait nullement d'attribuer à Molière), en ayant soin de faire précéder chacune d'elles de son début correspondant, en latin, dans le texte original.

Il y a quatre extraits de Lucrèce mis en vers français, sans parler d'une imitation d'Horace dont nous n'avons pas ici à nous occuper. Nous les copions dans les Œuvres diverses de Monsieur de Cyrano de Bergerac, tome second, à Amsterdam, chez Daniel Pain, marchand libraire sur le Voorburgwal, proche du Stilsberg, m. dc. xcix.

Sic igitur terres concreto, etc.

Les corps furent pressez, et s'acquirent leur poids ; La terre, cet amas des excremens du Monde,

Demeura fixe, et sembla faire choix Dans le fonds du Chaos d'une figure ronde. Déslors les champs de l'air se virent transparans,

La Mer s'émùt, son cristal fût liquide, Et du ciel estoilé la matière fluide

Nous laissa voir ses beaux Astres errans.

Lucr. Lib. 5.

Inque dies quanto circum, etc.

Ce beau vuide apparent, le Ciel ce bel espace,

De jour en jour augmenta son ardeur; Et pour chasser enOn cette matière crasse,

La Terre et l'Eau, ces sources de froideur; Il s'unit au Soleil, ramassa sa lumière, Lança ses traits sur elle avec tant de roideur, Que de la Terre il fit une masse grossière.

Lucr. Lib. 5.

Ergo vivida vis animi pervicit, etc.

Le feu de son Esprit, sa généreuse audace, Courut le Ciel, la Terre, et leurs vastes déserts; Mais les trouvant toujours d'un trop petit espace, Il ouvrit leurs ramparts, et passa l'Univers.

Lucr. Lib. 1.

Quoniam fixe ratio, etc.

Pour ceux qui sont nouveaux dans les doctes matières, Les hauts raisonnemens, les traittez sérieux, Paroissent bien souvent des discours ennuyeux, Qui sont que le commun fuit ces tristes lumières, Dont l'abord ne produit que de vaines sueurs; Mais le style enjoué, la grâce des neuf sœurs Espand un air divin qui rend tout agréable, Et rendra mon sujet plus doux et plus traittable.

Lucr. Lib. 2 et 4.

Dans son recueil manuscrit, conservé à Paris à la Bibliothèque de l'Arsenal, Jean-Nicolas de Tralage, tome IV, f° 240 v°, parle ainsi de la traduction de Lucrèce, à propos de la nouvelle édition des Œuvres de Molière faite à Paris, chez Thierry, Tan 1682, en huit volumes in-12, par M. Vivot et M. de La Grange :

« Le sieur Thierry n'a point voulu imprimer ce que Molière avoit traduit de Lucrèce : cela étoit trop fort contre l'immortalité de l'âme, à ce quil dit... »

Tralage dit encore, même tome IV, f^ 226 v° :

« Le sieur Molière a traduit quelques endroits du poète Lucrèce en beaux vers françois. On les vouloit joindre à la nouvelle édition de ses

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Œuvres faite à Paris l'an 1683 (sic), en huit volumes in-douze, chez Thierry; mais le libraire les ayant trouvé (sic! trop forts contre l'immortalité de l'âme, ne les a pas voulu imprimer. La comédie du Festin de pierre du même est retranchée en plusieurs endroits; on y a fait des cartons ('). »

La publication des Œuvres, de 1682, est la dernière occasion où l'on entend parler des manuscrits de Molière. Bien des choses semblent et restent obscures dans cette publication. Comment d'abord la veuve de Molière, qui avait fait en 4677 une excellente affaire avec le Festin de Pierre édulcoré en vers par Thomas Corneille, consentitelle, cinq ans après, à en faire une si mauvaise avec les Œuvres inédites de son mari pour lesquelles le libraire Thierry lui paya seulement 1 ,500 livres tournois, une vraie bagatelle!

(*) 11 est important de reproduire ici ce que M. J. Loiseleur dit de la traduction de Lucrèce et de sa disparition.

« Molière n'avait écrit en vers que les parties descriptives et de pure poésie, réservant la prose pour les discussions métaphysiques et l'exposé des systèmes philosophiques. Ce travail l'occupait encore dans un âge assez avancé, et nous savons, par un autre traducteur de Lucrèce, l'abbé de Marolles, qu'il y revenait souvent, à ses moments perdus (a), corrigeant sans cesse et écrivant même certains passages de diverses manières (l>). Loin de jeter sa traduction au feu, comme l'a prétendu Grimarest (c ■), et cela dans un moment d'irritation causée par l'action d'un domestique qui aurait pris un des cahiers pour en faire des papillotes, il la conserva soigneusement, et sa veuve la vendit, moyennant 600 livres, au libraire Barbin, lequel, après réflexion, trouva le sujet dangereux et refusa de la publier. » i. Loiseleur, Les Points obscurs de la vie de Molière, p. -40 et 50.

Il est malheureux que M. Loiseleur (ainsi que le fait remarquer, p. 55, en note, Xotice biographique sur Molière, M. Paul Mesnard) ne fasse pas « connaître les » preuves » de cette « version » tout à fait inattendue ! « Parmi les Points obscurs, « celui de la disparition du poème De layature ne nous semble pas éclairci.» Il est vrai que le Bibliophile Jacob nous dit, n° 1-470 et p. 307 de sa Bibliographie Moliéresque : « Cette traduction, en vers irréguliers, n'a jamais été imprimée, mais le manuscrit avait été vendu à Claude Barbin, par la veuve de Molière, comme nous

(a) Molière, dans les dernières années de sa vie, en avait bien peu, de moments perdus !

(b) a Préface de la traduction en vers de Lucrèce, par l'abbé de Marolles, Paris, Langlois, 1677. » [Xote de M. Loiseleur.)

(cl Grimarest a certainement obéi à un mot d'ordre en disant que le manuscrit de la traduction de Lucrèce avait été détruit par Molière lui-même ; cela, en effet, coupe court à tout. Aussi est-ce dans une notule seulement que je veux reproduire ce récit absurde et idiot auquel du reste personne n'a jamais cru : « Cet auteur avait traduit presque tout Lucrèce ; et il auroit achevé ce travail, sans » un malheur qui arriva à son ouvrage. Un de ses domestiques, à qui il avoit ordonné de mettre sa » perruque sous le papier, prit un cahier de sa traduetion pour faire (les papillotes. Molière n'étoit y pas heureux en domestiques ; les siens étaient sujets aux étourderies, ou celle-ci doit être encore >. imputée à celui qui le chaussoit à l'envers. Molière, qui était facile à s'indigner, fut si piqué de la » destinée de son cahier de traduction, que, dans la colère, il jeta sur-le-champ le reste au feu. A mer. sure qu'il y avait travaillé, il avait lu son ouvrage a M. Eohault, qui en avoit été très satisfait, w comme il l'a témoigné a plusieurs personnes. Tour donner plus de goût à sa traduction, Molière >» avoit rendu en prose toutes les matières philosophiques, et il avait mis en vers ces belles descrip- » tions de Lucrèce. » GRIMABEST, La Vie de Molière, p. 311-319.

On dirait quelle n'était vraiment pas fâchée de se débarrasser, enfin, d'un dépôt onéreux et qui lui pesait fort. La Grange et Yivot, entre les mains desquels elle remit les manuscrits, crurent satisfaire amplement la censure en introduisant, par exemple, dans Dom Juan, toutes les corrections qui avaient été exigées en 1605 quand Louis Billaine, aux termes de son privilège, devait faire imprimer cette pièce. Mais les cartons spéciaux qu'on imposa aux nouveaux éditeurs leur prouvèrent bientôt combien lourdement ils s'étaient trompés. Enfin, Tralage, le neveu du lieutenant de police La Reynie, vient de nous montrer comment et pourquoi la traduction de Lucrèce, dont on

l'apprend Trallage dans ses notes manuscrites.— Mais dans la citation de Trallage, donnée par nous plus haut (t. II, p. 519 et 520) dans le texte, il s'agit de Thierry, l'éditeur des Œuvres de 1682, et non de Barbin. Le Bibliophile est donc ici dans l'erreur, et son livre (1875) nous paraît bien être la source de l'assertion de celui de M. Loiseleur (1877). Barbin n'aurait donc rien à faire ici, où M. Paul Lacroix ne l'aurait introduit que par confusion, que par pure distraction.

Dans son Iconographie Molicresque (1876), à l'appendice, M. "Paul Lacroix revient encore sur la traduction de Lucrèce (p. 338) :

« Est-il permis d'espérer qu'on retrouvera, un jour, la traduction en prose et en vers libres, que Molière avait faite du poème de Lucrèce et que sa veuve vendit au libraire Barbin (a), qui n'osa la publier dans les Œuvres posthumes (b) de l'illustre écrivain? 11 est certain que cette traduction était complète (c) et que le libraire, qui en avait acheté le manuscrit 6i)0 livres (d), refusa de l'imprimer, parce que le dogme de l'immortalité de l'âme était mis en doute par le poète latin. Oh peut supposer (e) que Gassendi avait ajouté des notes à la traduction de son élève... »

Le Bibliophile Jacob cite ensuite l'abbé de Marolles et Brossette, que nous avons nous-même, ci-dessus, pages 510, 511 et 512, appelés en témoignage.

In i BarbiàlLe Bibliophile Jacob y tient!... Lisez : Denys Thierry.

(4 1 Le Privilège des Œuvres pvstliums ele Molière, daté de Chaville le 20 août 1682, s'exprime ainsi ;

» Xotre amé Denis Thierry, marchand libraire imprimeur, et ancien consul de notre bonne Tille de Paru, nous a fait remontrer qu'il a traité avec ïa veuve de feu Jean-Baptiste Poclin (sic) de Molière d'un manuscrit intitulé Recueil des Œuvres posthumes de I.-B.-P. de Molière... »

Nous lisons ensuite, sous la date d'enregistrement du 26* août 1682 :

« Ledit Thierry a associé audit privilège Claude Barbin et Pierre Trabouillet. » Associé postérieurement, et même, non pas seul, à la publication de Deuis Thierry, Claude Barbin n'avait doue pas fait d'acquisition à la veuve Molière; ou du moins on n'eu a pas, que nou3 sachions, fourni la preuve... !

(e) Hélas ! hélas ! que M. Paul Lacroix aurait donc été embarrassé de fournir la preuve de ce fait, qu'il avance si cavalièrement ; ci Ir. EST CERTAIN... » !

(d) Denis Thierry, seul, avait acheté les Œuvres posthumes de -Molière à sa veuve : •• Les anecdo- ■ tiers du temps croyaient savoir à quelles conditions ; Tralage a consigné dans ses cahiers et Bor- » delon rapporté au public que Thierry paya le manuscrit quinze cents livres... » ARTHUR DES- KECI1.I.KS, Moliere-Hachette, t. XI, p. 69, note 1. — Si Thierry a acheté 1,500 livres toutes les œuvres posthumes du grand homme à si bon marché, à si bas prix, comment et quand Barbin aurait-il , lui, acheté la traduction de Lucrèce, qui en faisait partie, et que Thierry a refusé en 16S2 d'imprimer, pour la somme rondelette de 600 livres, les deux cinquièmes de la somme comptée a la veuve Molière par Denis Thierry? Finissons-en donc, une bonne fois, avec toutes ces légendes...

[e) Nous ne croyons paa être irrévérencieux envers le Bibliophile Jacob en constatant que, dans tous ses livres sur Molière, il. , , supposait beaucoup trop!. . .

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possédait alors parfaitement le manuscrit, fut refusée : par le libraire Thierry, nous dit Tralage. En réalité, par la censure, qui ne voulut pas sans doute entendre parler non plus d'autres ouvrages, dramatiques ceux-là, que nous n'avons plus : par exemple le Feint Lourdaud, le Docteur amoureux, l'Homme de cour, le prologue du Favory, etc. J'irai même plus loin dans mes conjectures : l'édition, qui s'est arrêtée après le huitième volume (second des Œuvres posthumes), se serait peut-être encore continuée, si l'autorité, tout à coup mise en éveil par certains hommes puissants, et qui n'aimait pas en ce temps-là qu'il fût question de «feu» Molière autrement que d'une certaine manière, n'avait pas fait terminer bien vite le huitième volume avec la Comtesse d'Escurbagnas et le Malade imaginaire, et, comme on dit, «arrêter les frais.»

Le poème de Lucrèce se traduisait et s'imprimait tous les jours impunément, sans exciter aucune foudre, sans motiver aucune saisie. Mais alors...? Les passages contre l'immortalité de l'âme n'existaient pas seulement dans la traduction de Molière, et étaient bien connus des fins lettrés, des très rares lecteurs en état de goûter Lucrèce et capables de prendre un vif plaisir à sa lecture. Je ne sache pas d'ouvrage offrant moins de danger à la jeunesse, ayant moins de portée sur les masses ignorantes, que le livre De la nature des choses. Ce n'était donc pas l'admirable auteur latin, ce n'était pas Lucrèce, que l'on poursuivait: c'était Molière, que l'on exécrait, et dont on ne voulait plus rien voir publier, et pour cause. De cela, il n'y a pas à douter. Rappelons-nous que c'est six ans après l'excellente édition de La Grange et Vivot que paraîtra l'horrible, l'immonde pamphlet de la Fameuse Comédienne, si souvent imprimé depuis.

Il est évident que l'on poursuivait un but, et que ce

but a été complètement atteint : celui de faire de Molière un criminel, de noircir sa mémoire, et d'empêcher finalement de bien connaître son véritable caractère en supprimant tout ce qui restait de lui. Sans être tout à fait une surprise, l'édition de 1682 devint très vite l'occasion d'une part du feu forcée. Après cette publication, faite par de vrais amis de Molière, tout est dit. Et jusqu'à la mort de Louis XIV (1715), il ne sera jamais plus question de rien de ce qui concerne la vie, les actions, les œuvres, la correspondance, les manuscrits de l'homme incomparable qui fut Molière et qui écrivit le Tartuffe et Dom Juan. On fera autour de lui un silence bien significatif dont on peut ne pas connaître exactement les tenants et aboutissants, mais dont il est impossible de nier l'étrange réalité. Après la mort du prisonnier masqué (1703), on lâcha une détente : on laissa paraître la Vie de M. de Molière, de Grimarest (1704), qui vient là, on remarque dans quel moment juste, remplir une lacune, combler un vide dont on craignait que le public, à la longue, ne vînt enfin à s'apercevoir. Quand Louis XIV mourut, le destin lui avait laissé douze années pour éteindre, définitivement et à tout jamais, le secret qui avait tant dû le préoccuper dans les dernières années du xvne siècle et les trois premières du xviir2, secret dont on n'aura jamais le dernier mot, et dont la solution, si curieusement approchée par Ubalde, restera éternellement, selon toute apparence, à l'état de t postulat » historique.

Ne me demandez pas, surtout : Après la publication de 1682, que devinrent les manuscrits? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils ne rentrèrent jamais chez Armande- Grésinde, et qu'ils ne restèrent pas, pour cela, chez La Grange, encore moins chez le libraire Thierry ! On les mit sous séquestre, on les confisqua ^ on les supprima sans

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bruit; La Grange, Vivot, furent obligés, par ordre, de s'en dessaisir, et la correspondance entière de Molière éprouva bientôt après le même sort : on sut arriver jusqu'à ses derniers détenteurs, et c'est ainsi que personne ne connaît aujourd'hui l'écriture du grand homme! !...

C'est à propos de ces manuscrits, tant cherchés et jamais trouvés, que se sont formées et établies une foule de légendes impossibles, qu'il faut bien chercher à réfuter et à détruire une fois pour toutes pour qu'il n'en soit plus question. Essayons donc de leur porter le dernier coup.

Ni la famille Guérin, ni La Grange, ni aucun éditeur ne possédaient plus, après l'année 1682, de manuscrits de Molière.

La phrase tant de fois reproduite, et que nos lecteurs connaissent déjà, de la préface de Myrtil et Mélicerte3 de Nicolas-Armand-Martial Guérin :

« J'avouerai en tremblant que le troisième acte est mon ouvrage, et que je l'ai travaillé sans avoir trouvé dans ses papiers ni le moindre fragment, ni la moindre idée. Heureux s'il m'eût laissé quelque projet à exécuter! Tout ce que je puis conjecturer, ce fut qu'il avait tiré Mélicerte de l'histoire de Timarète et de Sésostris, qui est dans Cyrus. Je la lus avec attache; et là-dessus je traçai mon sujet. »

Cette fameuse phrase, que j'ai tenu à citer encore une fois dans son entier, ne contient pas la proposition que l'on a cru y voir, proposition que M. Paul Mesnard (Notice..., p. 482) formule en ces termes :

« Sept ans après la mort de La Grange, les papiers de Molière étaient, au moins en partie, dans les mains de Nicolas Guérin, l'auteur de Myrtil et Mélicerte. On en perd ensuite les traces. »

Que l'on relise maintenant, posément et avec la plus vive attention, le texte, donné plus haut, émanant du fils Guérin. On se convaincra que ce dernier n'affirme nullement posséder des papiers. Comme beaucoup de jeunes

gens, il fait du style; et était bien loin de se douter, surtout, de quelle manière on interpréterait un jour les termes dont il se sert, quand il nous dit qu'il n'a rien trouvé dans les papiers de Molière se rapportant à Mélicerte.

— Mais, ces papiers de Molière, il les avait donc?

— Des papiers d'affaires, des contrats, des baux, oui, c'est possible, c'est même probable; des pièces de théâtre? cela est bien loin d'être dit expressément. Au contraire : sans avoir trouvé dans ses papiers ni le moindre fragment, ni la moindre idée. Heureux s'il m'eût laissé quelque projet à exécuter l Tout ceci m'a bien l'air de s'appliquer, non pas seulement à Mélicerte en particulier, mais à toute pièce de théâtre en général. J'en fais juge le lecteur (1).

Autre chose maintenant; La Grange garda-t-il par

(i) «Nicolas- Armand-Martial Guérin... naquit, vers 1678, d'Isaac-François- C.uérinD'Estriché etd'Armande-Grésinde-Claire-Élisabeth Béjart, la veuve de Molière, mariés, comme on sait, le 31 mai 1677, en l'église basse de la Sainte-Chapelle.

» Voici ce qu'écrivaient en 1748 les frères Parfaict, dans une note dont ils devaient la plus grande partie à deux contemporains de Guérin, Nicolas Grandval et Mu« Desmares (a):

« Le précepteur de Guérin fils, ayant obtenu la cure de Fucherolles (sic), l'en- » gagea à le venir voir. Le jeune Guérin passa quelque temps chez ce curé, et » devint amoureux de sa nièce, qui, quoique peu jolie, mais assez bien faite, » lui inspira une passion si vive, que Guérin d'Étriché, son père, fut obligé de » consentir à son mariage avec cette fille.»

» Ce renseignement n'est pas de tout point exact. Le précepteur de Nicolas Guérin était l'abbé Guignard, qui fut curé, non pas de Feucherolles (*). mais de Montfort-d'Amaury (c). Son frère, Jacques Guignard, officier du Roy, habitait Feucherolles, petit village peu éloigné, situé a la lisière de la foret de Marly, et, le 2 mai 1707, le fils d'Armande Béjart, morte depuis six ans et demi, épousa en effet la fille de ce dernier, Jeanne Guignard; mais le nom de l'abbé ne figure pas dans l'acte de mariage que nous avons eu la bonne fortune de retrouver {<!).

«J'ai fait, par un beau dimanche de l'été dernier (1882), le petit voyage de Feucherolles. après être descendu à la station de Plaisir-Grignon. Les registres de paroisse, dont le plus ancien remonte à l'année 1658, m'ont été très obligeamment communiqués à la mairie...

■ [Guérin fils] mourut... jeune, après dix mois de mariage, et sans laisser d'enfant... Sa veuve... se remaria le 12 novembre 1716 a François de Bellin... De ce mariage naquit, le 17 février 1719, Marie-Anne Bellin qui, après la mort de son père

(a) « Histoire du Théâtre Française. XIV, p. 367. » (Sote de M. Georges Jfonral).

(o) Feuc/teroltes, 692 habitants, recensement de 1886, canton de Marly.

(«) Moutfurt-V A mavrij (et non pas « d'Amaury »), 1,493 habitants, recensemsut de 1886, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Rambouillet.

(d) « Feucherolles, registre de 1687 à 1719, f* 143. » (Xote de M. Georges ilunral). — Cet acte de mariage de Guérin fils est reproduit en entier, et accompagné de notes fort intéressantes, dans le nv-me numéro du Xoliériste, t. V, p. 79-82. — Ceci réfute M. Ch.-L. Livet, qni, page 129 de son édition de la Fameuse ComJdienne, Généalogie des Béjart, nous dit : « Nicolas- Armand-Martial [Guérin], né en 1678, bourgeois de Paris, acte de décès du 8 mars 1708, itou marié, <

devers lui les fameux manuscrits, les transporta-t-il, ou sa famille les fit-elle transporter, dans cette mystérieuse commune ou ce féerique château de Ferrière ou La Ferrière, qui motiva cette brochure de Beffara, que j'ai le vif regret, en écrivant ces lignes, de ne pas encore avoir lue : « Lettre du 20 juin 1828, à Messieurs les maires » des communes de Ferrière et La Ferrière pour la recherche y> des manuscrits de Molière (1). » Je remarque ce fait curieux, et qui, je crois, n'a pas encore été signalé, que De Brie (le camarade et l'ami intime de La Grange, au mariage duquel il signa le 25 avril 1672 à Saint-Germain- TAuxerrois), dont le véritable nom était Edme Villequin, était né, dit-on, en Brie (de là son surnom), au village de Ferrière î! Jal nous parle, page 1270 de son Dictionnaire, de l'incurie de la municipalité de Ferrière, «dont tous » les membres, dit-il, occupés à la terre, n'ont pas le » loisir de faire des recherches, et ne seraient guère capa- » blés, sans doute, de lire l'écriture du commencement » du xvn9 siècle. »

Mais je trouve dans une brochure de M. H. Moulin : Molière et les registres de Vètat civil, publiée à Paris, en 1878, à la librairie Charavay frères, d'autres renseignements encore, sur le fameux château de Ferrière ou La

[13 janvier 1724], épousa, le 27 novembre 1736, un Jean-Pierre Guignard, son parent.

«Tous deux vivaient encore en 1748, ainsi que Jeanne Guignard, veuve Guérin, veuve Bellin.

«On comprendra l'intérêt de ces recherches, un peu minutieuses peut-être, si l'on veut bien se rappeler que, dès 1699, Nicolas avait entre les mains les papiers de Molière : lui-même le dit (a) dans la préface de son Myrtil et Mélicerte.

» S'il les avait conservés, après la mort de sa mère, jusqu'à l'époque de son mariage, sa veuve a dû les transmettre aux enfants qu'elle eut de son second mari; Marie-Anne Bellin, en se mariant à un Guignard, a pu les conserver dans la famille, dont il existe encore aujourd'hui des descendants à Feucherolles.

« Le maire actuel de la commune est M. E. Guignard, agriculteur-distillateur au hameau de Sainte-Gemme. Retrouvera-t-il les fameux papiers? » Georges Monval, Le Molièriste, t. V (juin 1883), p. 78, 79, 84, 85.

(i) Cf. ci-dessus, pages 19, 20, 21, en note, à ce sujet, deux longues citations de M. Louis Moland et de M. Jules Claretie.

(«tj Voir immédiatement ci-dessus, png«g Ml-525,

Ferrière et la malle aux manuscrits; des détails ne faisant pas double emploi avec ceux donnés par nous, t. II, p. 19, 20 et 21, en note [chapitre II, § 9, article XXXV], et dont, en bonne conscience, je tiens à ne pas priver mes lecteurs. Les voici :

« Un siècle et demi s'était écoulé depuis la mort de Molière, et le silence s était fait sur la disparition de ses manuscrits, lorsqu'un habitant de la province, homme d'un âge déjà avancé, se présente, un jour de 1823 ou 1824, à la Bibliothèque de la rue de Richelieu, et demande à voir un autographe de Molière. Le conservateur de lui répondre que la Bibliothèque malheureusement n'en avait pas; qu'elle ne possédait qu'une quittance signée, qu'on lui mont, a. 11 se retire en disant qu'au fond de la Normandie, dans un château, à Ferrière ou à La Ferrière, il a vu une malle pleine de papiers, dont plusieurs, croit-il, sont de la main de Molière ; il promet d'en apporter quelques-uns, comme pièces de comparaison.

» La Bibliothèque attendit, mais elle ne le revit pas. Était-il mort, étaitce un fou ou un mystificateur?

» Quoi qu'il en soit, le bruit de cette visite parvint aux oreilles de M. Beffara. Toujours empressé de s'enquérir de ce qui touchait à notre grand comique, il adressa « à MM. les Maires des communes de Ferrière et La » Ferrière une lettre pour la recherche des manuscrits de Molière; » mais comme il y a une cinquantaine de communes de ce nom ('), répandues

l1) Une cinquantaine de communes, une douzaine de départements, le tout en chiffres ronds, c'est bien vague et bientôt dit. J'ai voulu en avoir « le cœur net », et j'ai ouvert dans ce but le «Dictionnaire des postes de l'Empire, 3" édition,... » publiée sous l'administration de M. Ed. Vandal,... Oberthur et fils, à Rennes... > 1868. » J'ai trouvé, en partant de la page 631, cent cinq Ferrière ou Ferrières, ce qui est assurément beaucoup. Mais il y a d'abord de nombreux doubles emplois. 11 y a bien des Ferrière ensuite qui ne sont pas des communes. Les départements où tous ces Ferrière si variés existent sont les suivants, rangés par ordre alphabétique :

1 Ain. 17. llle-et-Vilaine. 33. Pyrénées (Hautes-).

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