NEUVIÈME
[a) Dans son Iconographie moliéresque [a° 426, p. 182), le bibliophile Jacob parle, d'après Guy Patin, d'une comédie que Molière aurait faite, en 1669, à propos de l'affaire entre le mi'deciu Cressé, parent de Molière, et le barbier Griselle, comédie qui aurait été intitulée ; le Médecin fouetté et le Barbier cocu. « Réveillé-Parise, le dernier éditeur des Lettres de. Guy Patin (Paris, Baillière, 1846, 3 vol. in-8"), n. <'.:iriit Voûté dire que la comédie de Molière m naît d'être retrouvée. » (.F. 182.)
Déjà, dans sa Bibliographie moliéresrjue [n* 1667, p. 314], Paul Lacroix avait cité d'autres paroles du même éditeur au snjet de la même pièce. Nous laissons parler le bibliophile ; « L'éditeur de Guy Patin ajoute dans une note : « Cette comédie n'a point été faite : on a cru l'avoir retrouvée, dans ces derniers temps, mais ce n'était qu'un pastiche. » u Nous n'avons, — ajoute Paul Lacroix, — aucune connaissance de ce pastiche. »
22 Chap. II,
Lut voulu par ceux qui ont présidé, il y a deux cent neuf ou dix ans, à sa première publication.
Nous sommes le premier, et nous nous en vantons, qui ayons fait du livre de la Fameuse Comédienne le seul usage que son caractère et son contenu comportent. Nous l'avons examiné à sa date et séparément, le traitant constamment comme livre haineux et mensonger, et nous gardant bien, surtout, de jamais faire intervenir son témoignage empoisonné dans le récit des faits et gestes du grand poète et de sa compagne, tous deux par lui si indignement calomniés.
« Elle [Armande] paraît, dit M. Paul Mesnard (p. 455), » n'avoir point fait parler d'elle au temps de son second » mariage, et s'être alors attachée à son ménage. » Et, après avoir cité à ce sujet le témoignage toujours intéressé et méchant du pamphlet de Francfort, il ajoute : « Soit que la sympathie » ait été plus facile entre elle et un mari dont l'élévation d'es- » prit et de caractère était moins gênante (p. 455-456)...,. etc. » M. Taschereau (3e édition, p. 193) constate, lui aussi, d'après YHistoire du Théâtre Français, sa «conduite exemplaire» après son second mariage, mais après avoir cité, dans l'alinéa précédent, une phrase de la Fameuse Comédienne qui lui ôterait personnellement, à cet égard, tout son mérite. Il semble qu'il soit impossible de parler de cette pauvre femme sans lui jeter la pierre. Et M. Taschereau ajoute encore, toujours en citant le pamphlet nommé ci-dessus : « Retour tardif sur elle- » même, auquel ses quarante-neuf ans étaient malheureu- » sèment de son mérite (p. 193). » C'est peu édifiant... de la part de M. Taschereau.
«Armande Béjart, — dit à son tour M. Moland, — qui n'était plus Mlle Molière, mais Mlle Guéiïn, eut encore de brillants succès au théâtre, ainsi que le constate notamment l'auteur des Entretiens galants à la date de 1681. Elle restait inimitable dans les pièces de son premier mari. Elle prit sa retraite, avec une pension de mille livres, le 14 octobre 4694. — ... Elle était tout entière attachée à son ménage, et les auteurs de l'Histoire du Tliéâtre-Français ajoutent que, retirée habituellement dans sa maison de Meudon (J), elle y menait une vie exemplaire.
(M « Cette maison, avec jardin, avait été achetée par M119 Molière pendant son veuvage, par deux contrats du 30 mars 167G et du É5 mai 1677... Cette maison, située rue des Pierres, numéro onze, a été achetée, dans le courant de mars 1.S70. par M. Dulaurier, membre de l'Institut. » Cn.-L. Livet, édition de la Fumeuse Comédienne, p. 220.
Il n'entre aucunement dans notre intention de tenter une réhabilitation d'Armand e lîéjart, mais nous n'avons pas jugé à propos de suivre pus à pas l'auteur d'un roman graveleux avec autant de COMPLAISANCE et de ZÉLÉ que l'ont fait la plupart des biographes de Molière.... » Lours MOLAND, Histoire posthume de Molière, p. 366.
Armande Béjart — Mademoiselle Guérin d'Estriché — mourut le 30 novembre 1700, dans sa maison à Paris, rue de Touraine. Son acte de décès — que nous avons donné plus haut (t. Ier, ch. II, § 5, p. 158), — inscrit à Paris le 2 décembre 1700, jour de l'enterrement, sur les registres de la paroisse de Saint- Sulpice, indique pour elle trois ans de moins qu'elle n'avait réellement. Il fallait que la calomnie que l'on sait, à l'égard de sa naissance, restât possible. Cet acte, en effet, fut souvent cité, et sa date, erronée ou volontairement falsifiée, grandement prise en considération. Jusqu'après sa mort, cette charmante femme devait être poursuivie par les implacables ennemis de Molière et par leurs lâches calomnies.
Avant de revenir au mystérieux prisonnier de Saint-Mars, je tiens à placer sous les yeux de mes lecteurs une épitaphe bien curieuse qui courut très peu de jours après que se répandit dans Paris, en février 1673, la nouvelle de la mort subite et si peu attendue de l'immortel comique :
Ci-gît un grand acteur, que l'on dit être mort; Je ne sais s'il l'est, ou s'il dort; Sa maladie imaginaire Ne sauroit l'avoir fait mourir; C'est un tour qu'il joue à plaisir, Car il aimoit à contrefaire.
Quoi qu'il en soit, ci-gît Molière :
Comme il étoit grand comédien, S'il fait le mort, il le fait bien.
Il y a des hasards qui donnent la chair de poule!! Car
ce n'en est qu'un, ici, évidemment, mais il est bien frappant, et Louis XIV a dû le trouver tel si l'épitaphe lui est jamais tombée entre les mains.
Je terminerai cet article par deux citations que je considère comme d'une haute importance ('). — La première est tirée
(M On verra plus tard pourquoi..., ou plutôt, tous ceux qui connaissent l'histoire du Masque de fer ne l'otit-ils pas déjà deviné '.'...
24 Chap. II,
du portrait à la plume de Molière, dû à Mme Paul Poisson, née Du Croisy (') :
«Molière n'étoit ni trop gras ni trop maigre; il avoit la taille plus grande que petite, le port noble, la jambe belle. Il marchait gravement, avoit l'air très sérieux, le nez gros, la bouche grande, les lèvres épaisses,
le teint brun, les sourcils noirs et forts » (Mercure de France,
mai 1740, p. 840-843.)
Voici maintenant la seconde, qui n'est pas la moins significative ni la moins imprévue :
« Comme la plupart des hommes de génie, Molière tenait... surtout de sa mère. Il n'avait que onze ans quand elle mourut, mais déjà alors, à côté de la transmission du sang, l'influence morale avait eu le temps de se produire tout entière. On retrouve les tendances maternelles jusque dans son amour du luxe, du linge fin (2), des meubles somptueux, et, sur ce point, l'inventaire fait, l'an 1633, en la rue Saint-Honoré, annonce et prépare celui qui se devait faire, l'an 1673, dans la rue Richelieu. » Victor Fournel, De Malherbe à Bossuet, étude, p. 75-76.
De ces deux citations ressortent les cinq faits suivants que je prie le lecteur de bien retenir : Molière avait le port noble. Molière marchait gravement. Molière était assez grand. Molière avait le teint bran. Molière aimait le linge fin.
XXXVI. Les douze dernières années de captivité du prisonnier masqué de la Bastille (1692-19 novembre 1703). — Louis XIV, dans ses palais dorés et ses demeures somptueuses, entouré des grandeurs, du faste, de tous les biens périssables de ce bas monde, pensait souvent, sans doute, au détenu de 1673 ! à cet. homme qu'une lettre de cachet, brutale et arbitraire, avait séparé désormais et par son ordre du séjour des humains et du monde des vivants, pour le reléguer à jamais, ignoré de tous, entre les murs d'une prison ! La conscience de celui qu'on appelait le Grand Roi, avant les dernières années de vieillesse prolongée qui clôturèrent sa longue existence, ne fut sans cloute pas sans lui rappeler, à bien des reprises et pendant ses insomnies, un acte d'autorité qu'il était, fort heureusement, seul dans l'univers avec celui qui en
(!) Cf. ARTurn Desfeuilles, page 290 du tome XI du Molière-Hachette.
(2) Même page 75, M. V. Fournel dit: « Marie Crcssé aime le beau linge... »
avait été l'objet, à parfaitement connaître; acte dont il devait redouter, oh! pins que bien des choses au monde, la révélation.
Et le prisonnier ne mourait pas! On avait beau le changer de prison, le transporter en Savoie, en Dauphiné, en Provence (et finalement, ainsi que nous le verrons, à Paris même et à la Bastille, plus à portée, et pour éviter désormais toute espèce de correspondance à son sujet), il s'obstinait en quelque sorte à durer! Dans le calme de sa conscience de juste, voué au repos le plus absolu, et malgré son état toujours maladif, le captif en somme restait le même. Les années avaient beau succéder aux années, les lustres aux lustres, aucun changement notable n'était apporté dans sa monotone et triste situation.
C'est ce que ne voulait pas, c'est ce que ne pouvait pas, dans son for intérieur troublé, comprendre Louis XIV. Le prisonnier le gênait et était devenu pour lui l'objet d'une vive, d'une incessante appréhension mêlée d'effroi ; et sans être ici trop téméraire, on peut croire que ses rêves le lui représentaient, souvent, «'échappant de sa prison de l'ile Sainte-Marguerite, et, une fois à l'étranger, chez ses pires ennemis à lui Louis XI V, se faisant connaître à tous, dévoilant ce mystère d'iniquité, et le monde entier s'en indignant et maudissant le roi de France, auteur d'un si monstrueux attentat...
Cette pensée obstinée agitait et troublait si souvent le monarque, et pas seulement peut-être pendant son sommeil, qu'à la fin il ne put y tenir, il lui fallut des explications à tout prix, il en demanda, et Barbezieux fut chargé par lui d'écrire à Saint- Mars, le rude geôlier de la prison de l'ile Sainte-Marguerite, pour apprendre comment ce dernier en usait envers les captifs placés sous sa garde, et s'il n'y avait réellement, de leur part, à redouter aucune tentative sérieuse d'évasion. Une lettre fut donc rédigée dans ce but par le ministre d'État lui-même (*), et envoyée sur l'ordre de Louis XIV à Saint-Mars. Nous avons la réponse de ce dernier, datée des Iles, le 6 janvier 1696. L'original de cette lettre de Saint-Mars appartient à Mlle Mathilde
l1) Cette lettre du marquis de Barbezieux existe : on la trouve aux Archives de la guerre, à sa date (20 décembre 1G9o), volume 1303, folio 108 (a).
(es) La voici : « Barbezieux à Saint-Mars, 20 décembre 1695. — Comme il est quelquefois arrivé - ijue, par maladie ou autrement, vous n'avez pn visiter les prisonniers qui ont été commis à votro » garde, je vous prie de me mander qui a été ckargé de ce soin à votre défaut, comment l'on en a usé » en ces temps-la, afin que le Roi .puisse donner se» ordres en conformité lorsque le cas arrivera. •> [P. 108, v. 1303. mss. Dép;>t de la guerre.] MAJOIl IUXC. La Vérité sur le Masque de fer. p. 415.
26 Chap. II,
de Thury (1). Il a été confié par cette dernière à son cousin M. Mauge du Bois des Entes, conseiller honoraire à la Cour d'Orléans, qui a communiqué cette pièce à M. Jules Loiseleur ; et c'est au livre du bibliothécaire Orléanais, qui la reproduit, que nous devons aujourd'hui de la connaître. La voici (2) :
« Monseigneur, — Vous me commandes de vous dire commant l'on en euze quand je suis apsent, ou malade, pour les visites et précautions qui se font journellement aux prisonniers qui sont commis à ma garde.
» Mes deux lieutenant[s] servent à manjer aux heures réglées, insy qu'ils me l'ont veu pratiquer, et que je fais encore très souvent lorsque ie me porte bien; et voisy commant, Monseigneur. Le premier venu de mes lieutenant[s] quy prand les clefs de la prison de mon ensien prisonnier par ou Ion commance, il ouvre les trois portes et entre dans la chambre du prisonnier quy luy remet honnestement les plats et assiettes qu'il a mises les unnes (3) sur les autres, pour les donner entre les mains du lieutenant quy ne fait que de sortir deux portes pour les remettre à un de mes sergents qui les resoit pour les porter sur une table à deux pas de là, ou est le segond lieutenant qui visite tout ce quy entre et sort de la prison, et voir s'il n'y a rien d'écrit sur les vaisselles; et après que Ion luy a tout donné lé nésésaire, l'on fait la visite dedant et des[s]ous son lit, et de là aux grilles des fenestres de sa chambre, et aux lieux, insy que par toute sa chambre, et fort souvent sur luy; après luy avoir demandé fort sivilement s'il na pas besoin d'autre chose, Ion ferme les portes pour aller en faire tout autant aux autres prisonniers.
» Deux fois la semaine, Ion leurs fait changer de linge de table, insy que de chemise et linges dont ils se servent, que l'on leurs donne et retire par compte après les avoir tous bien visités.
» Lon peut estre fort atrapé seur le linge qu'on sort et entre pour le service des prisonniers qui sont de considération, comme i'en ay eu qui ont vouleu corompre par argen les blanchiseuze qui m'ont avoué quels navoit peu faire ce que lon leurs avoit dit, attandu que je fesois moullier tout leurs linge en sortant de leurs chambre, et lorsqu'il étoit blanc et
(!) « On ne peut s'expliquer comment cette lettre originale de Saint-Mars se trouve dans des mains particulières au lieu d'être aux archives du Dépôt de la guerre.
» L'authenticité en paraît incontestable; c'est bien le style et l'orthographe que l'on connaît. De plus, elle répond à une demande de Barbezieux du 20 décembre 1695, enregistrée volume 1303, folio 108, et est visée par Barbezieux, dans la réponse qu'il lui fait le 15 janvier et qui est donnée plus loin. » Emile Bcugaid et commandant Bazeries, Le Masque de fer [gr. in -18, Paris, Firmin-Didot, 1893], p. 143.
(2) Publiée par M. J. Loiseleur, pages 310-311 de son livre : Trois Énigmes historiques [gr. in-18, Paris, E. Pion et 0, 188-2]. C'est sur ce texte que nous la reproduisons, et non d'après les deux, moins exacts, de M. lung et de MM. E. Burgaud et commandant Bazeries.
(3) Variante du livre de MM. Emile Burgaud et commandant Bazeries : « luimême », au lieu de : « les unnes » (p. 1 10). — Cette variante, qui est bel et bien une faute d'impression, existait aussi précédemment dans le livre de M. le major Th. Iung. page 416, d'où elle vient sans doute.
demy sec, la blansicheuse venoit le passer et detiror chez moy en présence d'un de mes lieutenant quy enferraoit les paniers dans un coffre ieusque a se que l'on le remit aux vallets de messieurs les prisonniers. Dans des bougies il y a beaucoup à se méfier : ien ay trouvé ou il avoit du papier au lieu de mèche en la rompant, ou quand Ion s'en sert. J'en envoies [envoyais] ageter à Turin à des boutiques non aflectée. Il est aussy très dangereux de sortir du ruban de ches un prisonnier seur lequel il écrit comme seur du linge sans quon son apersoive.
» Feu monsieur Fouquet fesoit de beau et bon papier, seur lequel ieluy laisois écrire, et après jalois le prendre la nuit dans un petil sacchet qu'il avoit couseu au fond de son au de chose que j'envoies à feu monseigneur votre père.
» (Le commencement de la seconde feuille a été déchiré par inadvertance; il lie reste que ce qui suit :) en
l'hon quy il y a
quy a leurs des prisons, dont je ne veux pas q... on entende une voix ({).
» Pour dernière précausion, l'on visite de temps à autre les prisonniers de iour et de nuit à des eures non réglées, ou souvent l'on leur trouve quil ont écrit sur de mauvais linge quy ny a queux qui le saures lire, comme vous aves veu par ceux que ie eu l'honneur de vous adresser. — S'il faut que je face, Monseigneur, autre choze pour mieux remplir mon devoir, je feray gloire toute ma vie de vous obéir avec le maime respect et soumission que je suis, — Monseigneur, — Votre très humble, très obéissant et très obligé serviteur. De Saint-Mars. — Aux Isles, ce 6e janvier 4696 (2). »
(•) Cette lettre, ainsi déchirée, ne rappelle-t-elle pas celle, — donnée par Alexandre Dumas dans son roman du Comte de Monte-Cristo, — que l'abbé Faria communiqua à Edmond Dantès,dans la prison du château d'If?...— Voici, du reste, ce que nous dit M. Loiseleur au sujet de ces déchirures au premier abord fort singulières :
« Le haut de la seconde feuille de la lettre de 1696 a été déchiré par inadvertance, et probablement par un domestique, qui, voyant ce papier sur le bureau de son mattre (sic) et le jugeant sans importance, en a pris un morceau pour allumer une bougie. [Toujours comme dans Monte-Cristo.'] Ce fait m'a été atteste par feu M. M auge. Il n'y a pas d'autre mystère dans cette lacune. » Jules Loiseleur, Trois Énigmes historiques, p. 311, fin de la note 1.
C'est égal! le hasard s'entend parfois à merveille pour ajouter de l'imprévu, du piquant et du romanesque aux faits de la vie les plus simples et les plus naturels.
(*) « Les originaux de cette lettre et de celle de janvier 1688 qui précède m'ont été communiqués par M. Mauge-du Bois-des Entes, conseiller honoraire à la cour d'appel d'Orléans [qui les tient de sa cousine, Mademoiselle Mathilde deThury(a)]. Avant de me les soumettre, il les avait fait connaître déjà à M. de Monmerqué, qui les avait imprimés au tome III des Documents historiques tirés des collections manuscrites de la bibliothèque nationale et des Archives. » Jules Loiseleur, Trois Énigmes historiques, p. 311, commencement de la note 1.
(a) Le passage entre crochets est donne1 par M. Th. Iung, page 415 de son livre, probablement d'après un texte de M. Loiseleur antérieur à celui que nous reproduisons ici. et nous n'avons pas Toulu, comme de juste, en priyer nos lecteurs.
28 Chap. II,
Louis XIV fut-il rassuré? Se déclara-t-il satisfait? Oui, et il se trouve, le fait est curieux, que nous le savons, que nous sommes renseignés sur ce point!...
Nous lisons, en effet, dans le livre : Trois Énigmes historiques, par M. Loiseleur, page 311, et à la suite de la transcription de la lettre du 6 janvier 1696 :
« Dans le haut de la lettre, une plume très fine a tracé le sommaire de la réponse qui devait être faite à Saint-Mars : « Le Roy a esté bien aise de » sçavoir les mesures qu'il [Saint-Mars] prend, auxquelles S. M. n'a pas » jugé à propos de rien adjouter, et S. M. lui recommande de les faire » observer. » Jules Loiseleur, Trois Énigmes historiques, p. 311
C'est merveilleux ! et ce qui l'est bien plus encore, c'est que la réponse du marquis de Barbezieux à Saint-Mars, conçue précisément dans les termes indiqués par la « plume très fine » dont parle M. Loiseleur, existe réellement aux archives de l'État, P. 122, v. 1339, Mss. Dépôt de la guerre. De fait, c'est extraordinaire comme concordance!... Elle a été publiée par M. le major Th. Iung, pages 417-418 de son livre si important : la Vérité sur le Masque de fer, et je la reproduis, cidessous, à mon tour :
« Barbezieux à Saint-Mars, 15 janvier 169G. — J'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite le 6 de ce mois, sur la manière dont vous gouvernez les prisonniers qui sont commis à votre garde. J'en ai rendu compte au Roi, qui a été bien aise de savoir les mesures et les précautions que vous prenez sur cela, à quoi Sa Majesté n'a pas jugé à propos de rien ajouter, et Elle vous recommande seulement de continuer à les faire observer. »
Et maintenant, comment la dépèche de Saint-Mars, renvoyée de la cour de Louis XIV, revêtue de l'annotation indiquant les ordres du Roi, ordres suivis au pied de la lettre ainsi qu'on vient de le voir, — comment cette lettre a-t-elle pu voler du bureau du ministre d'État, le marquis de Barbezieux, où elle devait être cependant soigneusement enfermée, pour parvenir, près de trois siècles après, en la possession de Mlle Mathilde de Thury : non sans avoir bien manqué, dans l'intervalle, être détruite misérablement par le fait de l'inadvertance d'un valet?...
Et que l'on ne soupçonne aucune ironie dans mes paroles, bien au contraire : Je m'étonne et j'admire, voilà tout. J'ad-
mire donc cet étrange concours de circonstances. C'est un qui ne; et les quines sortent quelquefois, dans « la réalité ». Je crois à la malice des choses, parce que plusieurs fois, dans ma vie, j'ai été payé pour y croire. Je l'ai souvent dit, et j'aurai sans doute l'occasion de le répéter plus d'une fois encore : certains faits réputés impossibles arrivent cependant, quoique très rarement. Au surplus, Boileau ne l'a-t-il pas dit, bien avant moi, et sans jamais rencontrer depuis un seul contradicteur sérieux :
Le vrai peut, quelquefois, n'être pas vraisemblable.
Le 17 novembre 1697, Barbezieux envoie à Saint-Mars la dépêche suivante :
« Versailles, le 17 novembre 1097. — Monsieur, j'ay receu, avec vostre lettre du 10 dd ce mois, la copie de celle que monsieur] de Pontcharlrain vous a escrite, concernant les prisonniers qui sont aux iles Sainte-Marguerite sur des ordres du Roy signés de lui ou de feu monsieur] de Seignelay. Vous n'avez point d'autre conduite à tenir à l'esgard de tous ceux qui sont confiés à vostre garde que de continuer à veiller à leur seureté, sans vous expliquer à qui que ce soit de ce qu'a fait vostre ancien prisoïinieri1). »
« Cette fameuse dépêche, dont un lambeau a été timidement cité, il y a quelques années, dans un ouvrage d'où il a été supprimé ensuite (s), cette dépêche à l'existence de laquelle la critique avait fini par ne plus croire et dont l'importance est capitale, elle existe, elle est authentique, elle a été dictée par Barbezieux et adressée à Saint-Mars au moment où il avait sous sa garde le prisonnier qu'il conduira à la Bastille et qui y mourra en 1703. » Marius Topin, L'Homme au masque de fer, p. 66-67.
MM. Emile Burgaud et commandant Bazeries ne se sont pas contentés, eux, — comme leurs prédécesseurs, — de reproduire simplement cette dépêche fameuse; ils ont fait beaucoup mieux : ils en ont donné (p. 146-147 de leur livre) le facsimilé « photo-typique ». Or cette dépêche, ou plutôt son
(») «P. 171, v.1392, mss. Dépôt de la guerre.» [Th. Iinc. La Vérité..., p. 418, note 3.]
Cette dépêche a été citée, soit par fragments, soit eu son entier : par M. Loiseleur, page 260; par M. Marius Topin, pages 67 et 352; par M. Th. Iung, page 418; par MM. Emile Burgaud et commandant Bazeries, pages 1JG, 147, 148, 149, loi), 151, 152, 190, 191, etc., etc. Nous aurions peut-être plus vite fait de dire : par tous ceux qui se sont occupés du prisonnier mystérieux. — Seulement, et l'on devait s'y attendre, presque chaque auteur voit, dans l'ancien prisonnier, an personnage différent! !...
(2) « Biographie universelle de Michaud, article de l'Homme au masque de fer, par ■\Veiss. La seconde édition ne donne plus l'extrait de cette dépêche relatée dans la première. ■> Marius Topin, L'Homme au masque de fer, p. 66, note 3.
30 Chap. II,
brouillon, présente trois ratures. Les deux premières sont de peu d'importance et méritent à peine une mention. Mais ce que ces messieurs croient voir dans la troisième!!
« La troisième rature, disent-ils (p. 147-148), n'est pas surchargée; elle annule tout simplement les mots raturés. — Quels sont ces mots raturés?
— A première vue nous avons lu : « général » comme on l'écrit en abrégé : « gal ». Cela nous a sauté aux yeux. Avant le mot « général » il y a le mot « du » ou plutôt les mots a de ce », car l'espace compris entre le «d»et le « g » est trop grand pour qu'il n'y ait que la syllabe « du ». D'ailleurs la façon d'écrire « de ce » est toute particulière. Les mots : « de ce » sont trois fois reproduits dans cette page. (Suivent les exemples.)
— En les examinant, on reste convaincu que la partie de la rature qui précède la lettre « g » porte sur les mots : « de ce ». — C'est au lecteur qu'il appartient de se prononcer. Il a sous les yeux la copie fidèle de l'original ; qu'il l'examine à loisir. — Pour nous, notre conviction est faite: nous lisons : « de ce général ».
A ces mots, notre conviction est faite, rien à répliquer; il n'y a que la foi qui sauve (1). Prêcher un converti, ou plutôt un homme fermement convaincu, a toujours été, en effet, la plus grande des inutilités comme la plus vaine des entreprises. «... Cette page photographiée, ajoutent ces messieurs (p. 149), » n'est qu'un simple brouillon écrit sous la dictée de Barbezieux. » — La lettre officielle signée du ministre aurait sans doute » porté, si la rectification n'eût pas été faite : sans vous expli- » quer à qui que ce soit de M. le lieutenant général. » — Ceci est un simple exemple des imaginations de toute espèce que l'on rencontre si souvent dans l'examen des questions mystérieuses du genre de celle qui nous occupe...
Mais revenons au texte réel de la dépêche du 17 novembre 1697:
«... Sans vous expliquer à qui que ce soit de ce qu'a » fait votre ancien prisonnier, » s'écrie à son tour (p. 260) M. Loiseleur : « Le prisonnier, a-t-on dit, avait donc fait » quelque chose : sa naissance n'était pas son seul crime. Le » ministre ne se serait pas servi de cette locution précise : ce » qu'a fait votre prisonnier, dans le cas où l'inconnu n'aurait
(i) Voici, en toute loyauté, à quel endroit, juste, du brouillon de la dépèche, se trouve la dite rature, el ce que les trois mots qu'elle cacherait, selon la lecture de ces deux auteurs, ajouteraient au dit brouillon :
« Que de continuer de veiller à leur seureté, sans vous expliquer à qui que ce soit de ce <i< de ce qu'a fait vostre ancien prisonnier.»
» eu que sa naissance à expier. » — Et M. Marius ïopin, de son côté, se livre à des considérations tout à fait du même ordre: «Or, dit-il (p. 67 de son livre), quel crime aurait » commis ce prétendu frère de Louis XIV, si ce n'est celui de » naître? Objectera-t-on qu'il peut s'agir d'une faute légère « commise dans la prison et que Barbezieux ne fait, dans la » dépêche, allusion qu'à un passé fort peu éloigné? Mais s'il » recommande à Saint-Mars de ne s'expliquer à qui que ce » soit, c'est évidemment que la curiosité a été excitée, et que » chacun, dans File, essayant de la satisfaire, le ministre croit » devoir recommander, plus énergiquement que jamais, une » discrétion absolue. Cette discrétion aurait-elle été nécessaire, » et Saint-Mars aurait-il été interrogé s'il ne s'était agi que » d'un manquement insignifiant aux règles intérieures de la » prison?» Mais ce dernier, mais Saint-Mars, n'avait-il pas parlé aux gens dont la curiosité était surexcitée, et précisément à propos de son prisonnier, du duc de Beaufort et du fils de Cromwell? Je doute que ces « contes jaunes », au moins inutiles, aient fait plaisir à Louis XIV, en attirant forcément l'attention des curieux sur l'homme dont il aurait certainement désiré que personne au monde n'entendit jamais parler; delà le silence absolu et très significatif que Barbezieux impose, celte fois, à Saint-Mars. Et ce pourrait bien être, à mon avis, la véritable interprétation de ces mots de sa dépèche : « sans » vous expliquer à qui que ce soit de ce qu'a fait votre » ancien prisonnier. » Les plaisanteries de Saint-Mars avaient impatienté, avaient déplu en haut lieu, et on le lui faisait sentir.
<i Louis XIV et Barbezieux se préoccupaient depuis quelque temps du choix d'un successeur au gouverneur de la Bastille. — Ce poste important et lucratif était occupé depuis le 10 avril 1(358 par M. de Besmaus de Montlesun, ancien capitaine des gardes du cardinal. — Le ministre n'avait pas attendu la mort de Besmaus, survenue le 18 décembre 1697, pour arrêter son choix et le faire agréer au Boi. Personne ne pouvait être surpris que Sa Majesté eût distingué Saint-Mars. — Celui-ci. déjà âgé et habitué au climat de la Provence, n'avait pas manifesté un très grand empressement à se rendre à Paris. — Mais après la mort de Besmaus, les instances devinrent plus pressantes et, le 1er mai 1698, Barbezieux écrivait au gouverneur de Sainte-Marguerite une longue lettre pour l'engager à accepter définitivement l'emploi qui lui était offert. » Emile BuRGAUD et commandant Bazeries, Le Masque de fer, p. 155-156.
32 Ghap. II,
Voici cette lettre de Barbezieux, que MM. Burgaud et Bazeries ne donnent pas, mais dont, du moins, ils indiquent le gisement : Archives du dépôt de la guerre, mss., volume 1430, folio 1. Elle est du reste reproduite tout au long par M. Th. lung, pages 177 et 178 de son important volume: la Vérité sur le Masque de fer :
« 1er mai 1698. — Comme Dufresnoy (l) vous avoit écrit sur la proposition d'échanger votre gouvernement des îles Sainte-Marguerite contre celui de la Bastille, la réponse que vous lui avez faite m'a été remise depuis sa mort; le revenu de ce gouvernement consiste sur les états du Roi en quinze mille cent soixante-huit livres, outre six mille livres que M. de Besmaus retirait des boutiques qui sont autour de la Bastille, des fossés du dehors et des bateaux du passage qui dépend du gouverneur. Il est vrai que sur cela M. de Besmaus étoit obligé de payer un nombre de sergents et de soldats pour la garde des prisonniers et le service; mais vous savez par ce que vous retirez de votre compagnie à quoi ces dépenses montent; après vous avoir fait une énumération de ce que vaut le gouvernement, je vous dirai que c'est à vous à connaître vos intérêts, que le Boi ne vous force point à l'accepter s'il ne vous convient pas ; et en même temps je ne doute point que vous ne regardiez sans compter le profit qui se fait ordinairement sur ce qu'il en donne pour l'entretien des prisonniers, qui est tel que l'on sait, ce qui ne laisse pas d'être considérable, enfin le plaisir d'être à Paris, assemblé avec sa famille et ses amis, au lieuque vous êtes confiné au bout du royaume. Si je puis vous dire mon sentiment, cela me paroît avantageux et je crois que vous ne perdrez pas à l'échange pour toutes les raisons ci-dessus.
» Je vous prie cependant de me mander sur cela naturellement votre avis. »
Saint-Mars répondit à Barbezieux à la date du 8 mai 1698.
Nous n'avons pas sa lettre : elle n'a pas été retrouvée jusqu'ici aux Archives de la guerre, mais nous savons par la réponse du ministre, que nous reproduisons ci-dessous, qu'elle contenait l'acceptation définitive des fonctions lucratives et de la superbe place qu'on lui offrait :
« Versailles, le 17 juin 1698. — J'ay esté longtemps, sans respondre à la lettre que vous avez pris la peine de m'escrire le 8 du mois passé, parce que le Roy ne m'a pas expliqué plus tost ses intentions.
» Présentement, je vous diray que Sa Majesté a veu avec plaisir que vous vous soyez déterminé à venir à la Bastille pour en estre gouverneur.
» Vous pourrez disposer toutes choses pour estre prêt à partir lorsque je
i'i Dufresnoy était le beau-frere de Saint-Mars, chef du troisième bureau du secrétariat, patentes et commissions.— Cf. Th. Uni;, p. H9.
vous le manderas, et emmener avec voua, en taule seureté, vostre ancien prisonnier.
*>Je suis convenu avec M. Saumery qu'il vous donneroit deux mil escus pour vostre desdommagement du transport de vos meubles. » (Archives du Dépôt de la guerre, mss., volume 1431, folio 126, deuxième partie.)
Le 9 juillet 1698, Saint-Mars écrit à Barbezieux une lettre que l'on n'a pas retrouvée, mais à laquelle ce dernier répond en ces termes :
« A Marly, le 19 juillet 1698. — J'ay receu la lettre que vous avez pris la peine de m'escrire le 9e de ce mois.
» Le Roy trouve bon que vous partie? des isles de Sainte-Marguerite pour venir à la Bastille, avec vostre ancien prisonnier, prenant vos précautions pour empesclier qu'il ne soit veu ny connu de personne.
» Vous pouvez (!) escrire par avance au lieutenant de Sa Majesté de ce ehasteau^-), de tenir une chambre preste pour pouvoir mettre ce prisonnier à votre arrivée. » (Archives du Dépôt de la guerre, mss., p. 129, volume 1432.)
« Le lieutenant de Sa Majesté, » à la Bastille, mérite bien, ne fût-ce (et l'on verra pourquoi) que par reconnaissance, que nous parlions très spécialement de lui :
i M. Du Junca, que Mme de Sévigné traite d'ami, avait, ce semble, des qualités humaines et sociales qu'on n'appréciait guère chez un lieutenant de Roi à la Bastille: «Ses bonnes qualités remportaient beaucoup sur » les autres : il était officieux, affable, doux, honnête; mais ceux qui se i plaignaient de lui l'accusaient d'être inquiet, vif, remuant, d'une sévérité ".outrée et de ne dire jamais la vérité. » M. Du Junca avait consigné sutson journal l'entrée du Masque de fer à la Bastille (3). « Bibliophile Jacob, L'Homme au masque de fer, p. 321.
i '' Variante : <■ Vous pourrez ». [Th. Iinc, p. 419.1 i^) Vamaxte : « Du chasteau de la Bastille ». [Tu. Iinc, p. 419.] (:J) Nous renonrons a donner dans notre texte, comme étant par trop fantaisiste, la lin de cet article du bon bibliophile; mais nous tenons néanmoins à la reproduire en note, car il serait très utile d'aller aux informations, dans le but de rectifier, comme je pense bien qu'il y a lieu, les renseignements abracadabrants qu'elle contient. La voici donc :
"Peut-être chercha-t-il [Du Junca] à pénétrer ce secret d'État qui avait été mortel a plusieurs personnes indiscrètes.
Le 29 septembre 1700, il fut, nous apprend Renneville, attaqué brusquement tes douleurs de la mort, que l'on feignit être causée par une colique. « Corbé (Blain- » villicrs ou Formanoir) ne permit jamais que personne parlât à ce malade, qui ■ mourut sans administration de sacremens et sans aucune consolation...
» Renneville revient ailleurs sur nette mort, qu'il attribue à Corbé, lequel aurait voulu s'emparer d'une somme considérable reçue par M. Du Junca peu de jours avant sa soudaine maladie. « Ru disait hautement à tous les prisonniers que c'était «Corbé qui avait fait empoisonner M. Du Junca. M. d'Argenson, soit qu'il se ■> doutât du sujet d'une mort si inopinée, ordonna qu'on fit l'ouverture du corps;
34 Ghap. II,
« Le lieutenant de Roi, le sieur du Junca, était un gentilhomme des environs de Bordeaux. Exempt aux gardes du corps de M. de Duras, il fut choisi pour aider dans les devoirs de sa charge M. de Besmaus, alors âgé de soixante-quinze ans et fort infirme. De moyenne taille, mais bien fait, obligeant, mais sévère, ce Du Junca, qui pouvait avoir cinquante-six ans à l'arrivée de Saint-Mars, était homme d'ordre avant tout. C'est à lui qu'on doit le fameux registre où s'est trouvée retracée la fin de la légende de l'Homme dit au Masque de fer... » Th. Iung, La Vérité sur le Masque, de fer, p. 176.
Ce Du Junca, d'après ce que nous connaissons de lui, nous rappelle beaucoup La Grange. C'était, comme le comédien de la troupe de Molière, un parfait honnête homme, rangé, consciencieux, et très exact dans tout ce qu'il faisait. Lui aussi a tenu un Journal de tout ce qui se passait autour de lui, fait assurément que Louis XIV était loin de soupçonner (*)! Lui aussi a tenu noie au jour le jour de tout ce qui avait lieu à la Bastille, exactement comme La Grange de tout ce qui se passait dans la troupe de Molière.
C'est vraiment quelquefois bénédiction pour la postérité qu'il existe de pareils hommes!
« De tout ce qui a été dit ou écrit sur cet homme au masque, — dit avec raison le P. Griflét [cité par M. Loiseleur, Trois Enigmes, p. 256], — rien ne peut être comparé, pour la certitude, à l'autorité de ce journal. C'est une pièce authentique, c'est un homme en place, un témoin oculaire qui rapporte ce qu'il a vu, dans un journal écrit tout entier de sa main, où il marquait chaque jour ce qui se passait sous ses yeux. »
» mais pas un des parents n'y fut appelé, et l'opération fut faite par le même chi- » rurgien (Reilh,sans doute) que Ru protestait avoir préparé la médecine fatale (a). »
» On pourrait penser que M. Du Junca avait reconnu [le prisonnier (b)] sous le masque de velours noir, et confié ce terrible mystère à Mme de Sévigné, qui alla elle-même voir le lieutenant du Roi a la Bastille, le G août 1"03, trois mois avant la mori de tlarcltialtj.' » Bibliophile Jacob, L'Homme au masque de fer, p. 321-322.
(!) « 11 n'existe nulle part, on le pense bien, un dossier de l'Homme au masque de fer. Louis XIV avait un trop grand intérêt à entourer d'incertitude et d'obscurité ce personnage pour qu'il se soit complu à réunir et à laisser des preuves certaines de son identité. Cet intérêt à dissimuler l'existence de ce captif était... beaucoup plus grand au moment de son transport à la Bastille...») Maiuis Topin, L'Homme au masque de fer, 3e édition, p. 326.
Cette très judicieuse remarque de M. Marius Topin annihile simplement par le fait le fameux feuillet du registre de la Bastille, écrit véritablement cinquante ans environ après la mort de l'homme au masque de fer par le major Godillon, chevalier, feuillet si complaisamment reproduit (quoiqu'il n'ait historiquement aucune authenticité) par le bibliophile Jacob (p. 135), par le major Iung (p. 54) et par MM. Burgaud et Bazerics (p. 172) dans leurs livres sur l'Homme au Masque!...
(«) « L'Inquisition française, t. I, p. 77 et 7a ; t. II, p. 351, et t. IV, p. 212. »
l&) Le bibliophile Jacob écrit ici en toutes lettres Foiu/ml. qui. pour lui, était l'homme au masqu de fer.
Ce journal a été déposé, et est conservé aujourd'hui encore, à Paris, à la Bibliothèque de l'Arsenal. Il est divisé eu deux parties :
« Première partie : Estât de prisonnies qui sont envoies par l'ordre du roy à la Bastille à commenser du mescredy lionsiesnte du mois d'octobre que je suis entré en possession de la charge de lietitenant du roy en l'année 1690. »
« Seconde partie: Estât de prisonnies qui sortet de la Bastille à commenser du honsiesme du mois d'octobre que je suis entré en possession en Vannée 1690. »
« La parfaite authenticité du journal de Du Junca ressort de bien des preuves. 11 suffit de l'avoir lu, de s'être assuré qu'il n'est point composé de feuilles détachées et reliées ensuite, et qu'il a été écrit tout entier de la même plume incorrecte et naïve, pour se convaincre de l'impossibilité matérielle de la moindre altération. Ou il est faux d'un bout à l'autre, ou les pages relatives au Masque de fer ont pour auteur cette espèce de surveillant général de la Bastille, tantôt trop pompeusement nommé lieutenant de Roi, tantôt remplissant les humbles fonctions de porte-clefs, dévoué à ses devoirs multiples, et qui doit être cru pour son ignorance de certaines choses, autant que pour sa connaissance parfaite d'autres, pour la naïveté non simulée de son langage et le ton de sincère assurance qui est uniforme dans le journal tout entier. Non seulement, d'ailleurs, tout ce qui y concerne les autres prisonniers y est corroboré par des dépêches indiscutables, et déposées dans d'autres archives, mais encore les documents les plus certains confirment d'une manière absolue les dates et même quelques-uns des points indiqués dans les relations que nous venons de citer. » Marius Topin, L'Homme au masque de fer, 3e édition, p. 180, 181,182(1).
Cinq jours après avoir reçu du ministre Barbezieux la lettre du 19 juillet que nous avons reproduite plus haut, Saint- Mars, se conformant à l'ordre que cette lettre contenait, écrivit donc au dit Du Junca, lieutenant de la Bastille, pour lui enjoindre de préparer la troisième chambre de la tour Bertaudière pour pouvoir y installer son mystérieux prisonnier.
Saint-Mars envoya en même temps, le même jour [le 24 juillet], une lettre à Barbezieux pour lui exposer les précautions
• (i) n J'ai trouvé dans les Archives de l'Arsenal un autre document émané de la même plume de Du Junca, dont on nu connaissait jusqu'ici que le Journal, Ce sont des notes où il énuinere les lourdes occupations qui pesaient sur lui; ce document jette une certaine lumière sur le régime intérieur de la Bastille. C'est la même grosse écriture que celle du Journal, les mêmes fautes de langage, la me ni naïveté... » Marius Topin, L'Homme au masque de fer, 3* édition, p. 180, note 1.
30 Ghap. Il,
qu'il comptait prendre pour le transport, des iles Sainte- Marguerite à la Bastille, du dit prisonnier d'État. Nous n'avons pas cette lettre, mais nous possédons la réponse qu'y fit le ministre :
« A Versailles, 4 août 1698. — J'ai receu la lettre que vous avez pris la peine de m'escrire le 2i du mois passé, par laquelle vous me marquez les précautions que vous devez prendre pour la conduite de vostre prisonnier.
» J'en ai rendu compte au Roy, qui les a approuvées et trouve bon que vous partiez avec luy, ainsy que je vous l'ay mandé par une de mes précédentes, que je ne doute pas que vous n'ayez reçue présentement.
» Sa Majesté n'a pas jugé nécessaire de faire expédier l'ordre que vous demandez pour avoir des logements sur votre route jusqu'à Paris (l), et il suffira que vous logiez, en payant, le plus commodément et le plus seurement qu'il vous sera possible, dans les lieux où vous jugerez à propos de rester.» (Archives du Département de la guerre, mss., volume 1432, folio 56, 2e partie.)
Saint-Mars reçut cette dépêche le 10 août 1098, et se prépara tout aussitôt à partir. Il se mit en route dès les derniers jours du mois, laissant le commandement des iles de Lérins [Sainte- Marguerite et Saint-Honorat] à M. de la Motte-Guérin. Il amenait avec lui son petit-neveu, Formanoir de Palteau, le major Jacques de Rosarges, et son porte-clefs, le provençal Antoine Ru, qui le suivaient à son nouveau gouvernement.
« Saint-Mars avait alors soixante-douze ans ; il voyagea par » petites journées en remontant le Rhône, s'arrêta à Lyon » (Iung, p. 420) — où il déposa dans la prison de Pierre-en- » Gise un prisonnier dont la personnalité nous importe peu, » puisqu'il est au-dessus de toute discussion que ce prisonnier » n'était pas l'homme au masque » (Burgaud et Bazeries, p. 107). Nous sommes informés de son existence et de son dépôt à mi-route par un témoignage auquel nous ne nous amendions guère : par la Gazette d'Amsterdam, qui ne se gène nullement pour nous parler de l'arrivée de Saint-Mars à la Bastille, ni même de son fameux prisonnier (*2). Nous reviendrons tout à l'heure sur ce point. « Après la halte de Lyon (conti- » nuent, même page 107, MM. Burgaud et Bazeries), l'escorte
(•) On le voit : Louis XIV évite désormais avec le plus grand soin tout ce qui peut attirer l'attention du public sur le prisonnier. Il ne veut pas de commentaires. (2) loHG, p. 422.
y> s'arrêta au domaine de Palteau, où Saint-Mars donna l'hospi- » talité à son prisonnier. — Il était là sur une de ses terres; il » mettait à profit pour la visiter, tout au moins pour y faire » acte de présence au milieu de ses tenanciers, la circonstance » qui le faisait passer à proximité de son domaine. » De ce passage, de Saint-Mars et de son prisonnier devenu son hôte, à la terre de Palteau, nous n'avons, notons-le bien, aucun témoignage contemporain. Sans négliger donc le narré qu'en a fait, soixante ans plus tard, à Fréron, M. Formanoir de Palteau, nous ne devons pas le placer sur le même pied de véracité que les pièces parfaitement authentiques dont nous nous servons dans le présent récit; il contient d'ailleurs, on l'a souvent di(, d'évidentes exagérations et des détails à effet, auxquels on aurait tort d'accorder foi complète. Nous nous contenterons donc de le donner ici en note, ce qui conciliera tout, et de laisser ainsi le lecteur lui-même juge du degré de confiance, relatif, qu'il doit accorder à ce document, qu'il serait peu sage, d'un autre côté, de négliger absolument et de passer complètement sous silence (*).
Saint-Mars et son escorte approchent de Paris; bientôt ils vont arriver à la Bastille... Quelques mots sur cette célèbre prison d'État ne sembleront pas, sans doute, inutiles à nos lecteurs :
« L'entrée de la Bastille se trouvoit à droite de l'extrémité de la rue Saint-Antoine. Au-dessus de la première porte étoit un magasin considérable d'armes de différentes espèces et d'armures anciennes; à côté de cette porte étoit un corps de garde où l'on plaçoit chaque nuit deux sentinelles pour répondre et ouvrir aux personnes qui se présentoient. Cette
(>) « Monsieur de Saint-Mars séjourna avec son prisonnier a sa terre de Palteau, près de Yillencuve-le-Roi. L'homme au masque arriva dans une litière qui précédoit celle de M. de Saint-Mars; ils étoient accompagnés de plusieurs gens achevai. Les paysans alloient au-devant de leur seigneur. M. de Saint-Mars mangea avec son prisonnier, qui avoit le dos opposé aux croisées de la salle à manger qui donnent sur la cour : les paysans que j'ai interrogés ne purent voir s'il mangcoit avec son masque; mais ils observèrent très-bien que M. de Saint-Mars, qui étoit à table vis-à-vis de lui, avoit deux pistolets a côté de son assiette. Ils n'avoient pour les servir qu'un seul valet de chambre qui alloit chercher les plats qu'on lui apportoit dans l'antichambre, fermant soigneusement sur lui la porte de la salle à manger. Lorsque le prisonnier traversoit la cour, il avoit toujours son masque noir sur son visage. Les paysans remarquèrent qu'on lui voyoit les dents et les lèvres; qu'il étoit grand et avoit les cheveux blancs. M. de Saint-Mars coucha dans un lit qu'on avoit dressé auprès de celui de l'homme au masque. Je n'ai pas oui dire qu'il eût aucun accent étranger... >< Majou Th. Idkg, p. 421-422; Emile Bcugaod et
COMMANDANT BAZERIES, p. 1GS-169.
38 Ghap. II,
porte conduisoit à une première cour extérieure dans laquelle étoient les casernes des invalides, les écuries et les remises du gouverneur. L'onpouvoit également arriver à cette cour par l'arsenal. Elle étoit séparée d'une seconde cour par une porte à côté de laquelle étoit un autre corps de carde, puis un fossé et un pont-levis. C'est dans cette seconde cour, à droite, que s'élevoit l'hôtel du gouverneur. Vis-à-vis de cet hôtel étoit une avenue longue de quinze toises, dont le côté droit étoit bordé par un bâtiment servant de cuisine.
» Le tout étoit construit sur un pont dormant traversant le grand fossé et sur lequel s'abaissoit un pont-levis. Au delà étoit un autre corps de garde. Enfin, pour arriver à la grande cour intérieure, il falloit passer une forte grille de fer servant de retranchement à la sentinelle, qui avoit ordre de ne laisser approcher d'elle les prisonniers qu'à une distance de trois pas. Cette grande cour avoit cent deux pieds de long sur soixantedouze de large; elle étoit environnée des tours dites de la Liberté, de la Berlaudière , de la Bazinicre (1663), de la Comté, du Trésor, de la Chapelle, ainsi que des massifs qui joignoient ces six tours. Presque toutes les prisons des étages moyens étoient des polygones inéguliers de quinze à seize pieds de diamètre. Elles avaient quinze à vingt pieds de haut. Chaque prison fermoit par deux portes de l'épaisseur de deux à trois pouces. Les cachots étaient enfoncés de dix-neuf pieds au-dessous du niveau de la cour, cinq pieds environ au-dessus du niveau du fossé. Ils n'avoient d'ouverture qu'une étroite barbacane sur le fossé. Excepté les cachots, toutes les prisons avoient ou des poêles ou des cheminées. Celles-ci étoient étroites, fermées dans le bas, au haut, et quelquefois de distance en distance par des barres de fer. » Linguet, La Bastille, p. 229.
Te!!e est la prison d'État, à bon droit célèbre, où, le jeudi 18 septembre 1698, fit son entrée le nouveau gouverneur Bénigne d'Auvergne de Saint-Mars. « Il avait avec lui, nous » dit M. Th. Iung (p. 180), son ancien prisonnier [lisez : » Vhomme au masque de fer], le sieur Rosarges, son neveu le » sieur de Formanoir, le futur capitaine des portes Lécuyer, » l'abbé Giraut et le sieur Antoine Ru. Du Junca, qui avait » fait l'intérim depuis la mort de Besmaus, continua à » exercer son service de lieutenant de Roi. » Il fit plus, il fit bien mieux encore, ce brave Du Junca : il prit sa plume, -avec laquelle il avait écrit auparavant tant de menus renseignements futiles et sans intérêt, ouvrit son fameux registre des entrées et y inscrivit les lignes, — mémorables, celles-là! et dignes du plus vif intérêt! — dont la double teneur suit :
H \li: AUTHENTIQUE
J. Loisbleur, p. '2'ir.. note 1 de sein livre : ri ois Enigmes historiques ' i.
« Du jiuly I8m» de septembre (1008), à trois heures après iniily, monsieur de Saint-Mars, gouuerneur du château de la Bastille, est ariué, pour la premier.' entrée, venant de son gouvernement des illes S'-Margucrite honorât, aient mené avec queluy (sic) dans sa litière un ensien prisonnier qu'il auet a pigment, lequel il fait tenir toujours
masqué, DONT LE NOM XE SE HIT PAS; et
laicnt fait mettre en de sendant de la litière dans la première chambre de la tour de la basinnière, en atendant la nuit pour le mètre et mener moy raesme, a neuf hures du soir, avec M' de rosarges un des sergens que monsieur le gouuerneur a mené-, dans la tioisiesme chambre seud de la tour de la bretaudière, que j'aues fait mubler de toutte[s] choses quelques jours auaiit son arrivez, en aient reseu lhordre de M. de S'-Mars, le quel prisonnier sura seruy et sounié par Mr de rosarge que monsieur le gouuerneur norira. »
Extrait du i" registre folio 37.