TEXTE RAJEUNI
Th. h m., p. i-l de son livre : La Vérité sur le Masque de fer.
«Jeudi 18 septembre 1698, ii trois heures après midi, M. de Saint-Mars,
gouverneur de la Bastille, est arrivé, pour sa première entrée, venant des iles Sainte-Marguerite et Saint-lTono-
rat, ayant amené avec lui, dans su litière, un ancien prisonnier qu'il aruil à
l'ii/neiol. DONT LK NOM NE SI'. DIT PAS;
lequel on fait tenir toujours masque et qui fut d'abord mis dans la tour de la Basinière en attendant la nuit, et que je conduisis ensuite moi-même, sur les neuf heures du soir, dans la troisième chambre de la tour Bertaudière, laquelle chambre j'avois eu soin de faire meubler de toutes choses avant son arrivée. en ayant reçu l'ordre de M. de Saint- Mars...
» En le conduisant dans ladite chambre, j'étois accompagné du sieur Hosarges que M. de Saint-Mars avoit aussi amené avec lui et lequel étoit chargé de servir et de soigner ledit prisonnier, qui étoit nourri par le gouverneur. » Du Jokca, Étal des prisonniers qui sont envoyés par l'ordre du Roi à la Bastille...
Folio 'il verso, Archives de l'Arsenal.
Le 29 septembre 1698, la Gazette d'Amsterdam publiait, sous la rubrique Paris, l'entrefilet suivant :
« M. de Saint-Mars, qui était gouverneur des iles de Saint-Honorat et de Sainte-Marguerite, est arrivé ici depuis quelques jours pour prendre possession du gouvernement de la Bastille, dont il a été pourvu par Sa Majesté. »
Jusqu'ici, rien que de très naturel et de très correct. Mais dans son numéro suivant, daté du 3 octobre 1698, la même Gazette d'Amsterdam entre dans les détails, ef, il faut l'avouer, parait singulièrement bien informée :
« M. de Saint-Mars a pris possession du gouvernement de la Bastille, où il a fait mettre un prisonnier qu'il avait amené avec lui, et il en a laissé un autre à Pierre-Cise, en passant par Lyon. »
Si Louis XIV, comme il est fort possible, a lu ces deux alinéas, je doute que le second, celui du 3 octobre, ne lui ait
(•) Collationné sur le fac-similé héliographique donné (p. 174-175) par MM. Bcn- 6 A CD et Bazeries.
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pas fait froncer le sourcil, et qu'il ne se soit pas demandé de quoi s'occupaient ces insolents journalistes de Hollande. Un gazetier ne peut pas toujours contenter à la fois ses lecteurs... et le roi de France.
« Saint-Mars n'en hésita pas moins cinq mois à venir, car sa fortune était déjà faite; il avait soixante-douze ans, et n'éprouvait guère ]a nécessité, depuis la mort de ses enfants, d'aller accroître une richesse déjà considérable qu'il devait voir passer entre les mains de ses neveux ('). Ce ne fut que sur les instances de sa famille (2), qui voyait dans la possession de ce poste une nouvelle source de faveurs, qu'il se décida à partir dans le
(i) «Aux îles Sainte-Marguerite, Saint-Mars se trouva relativement libre. En 1G8S. ii la suite des assurances qu'il donna à Louvois pour la sûreté de ses prisonniers, il obtint l'autorisation de s'absenter deux jours par mois pour aller à Nice, Anlibes ou Cannes (a). Son caractère (//), du reste, parut se ressentir de l'influence du climat et de cette sorte de latitude laissée à ses actions; il se montra plus affable pour tout le monde, ce dont personne ne se plaignit. » Tu. Iung, p. 17-2-173.
(2) « En 1693, probablement à propos de la mort de son fils. 11 se rendit à Paris et vit M. de Barbezieux, l'héritier de son ancien protecteur, M. de Louvois (c). Enfin, sur les sollicitations du ministre et de sa famille, particulièrement des Dufrcsnoy et des Desgranges, il accepta la place de gouverneur du château de la Bastille, le 8 avril 1G08. Mais ce séjour dans le beau pays de Provence parut lui tenir au cœur; il se décida avec peine à changer de position, et fit de grandes difficultés pour partir. Son successeur, M. de La Motte-Guérin, était déjà aux îles que Saint-Mars s'y trouvait encore. 11 ne les quitta définitivement qu'à la fin de l'été, clans les derniers jours du mois d'août, en compagnie de son inséparable prisonnier de Pignerol et d'Exilés, pour se trouver à Paris dans le courant de septembre. « Th. Icnc, p. 173.
(«) « T. 64, v. SOG, Mss. Dépôt de la guerre. » (TH. IUXG.]
(h) « Le caractère de Saint-Mars a été jugé diversement, selon les temps et les personnes, « On dit >• que celui qui gardera M. Fouquet à Pignerol est un fort honnête homme, » écrivait M"* de Sévigné, le 25 janvier 1665. ■ C'était uu homme sage et exact dans le service, » disent les Mémoires de d'Artatjnnn, * On jeta les yeux sur lui, dit Constantiu de Ileuneville qui ne pouvait qu'être partial au » sortir de la Bastille, parce qu'on crut ne pouvoir pas trouver d'homme, dans tout le royaume, plus » dur et plus inexorable. La férocité brutale avec laquelle ce tyran traita cet illustre malheureux a » quelque chose de si terrible, qu'elle serait capable de faire rougir les Denis et les Néron. » 11 faut avouer que ce portrait est bien loiu de ressembler à celui qu'on peut extraire des correspondances de Louvois. Saint-Mars était, ce me semble, d'une humeur sombre, froide, silencieuse, d'une défiance continuelle et d'une fermeté inflexible : un secret d'État ne courait aucun risque avec un pareil homme. » Bibliophile Jacob, L'Homme au masque de fer, p. 313 et 314.
(c) « Saint-Mars correspondait directement avec Louvois... Quand il avait à faire connaître des choses tout à fait secrètes, et qu'il ne voulait pas confier à la poste..., il en faisait l'objet de dépêches qu'il remettait à Blainvilliers, lequel les portait à Versailles. Ce dernier le suppléait dans les rares voyages que lui-même faisait à Paris. C'est dans un de ces voyages que Saint-Mars connut et épousa Mademoiselle de Moresant [Damorezan, dit page 207. note 1, M. Marius ïopin], sœur du commissaire des guerres do Pignerol et de Madame Dufresnoy. maîtresse du marquis de Louvois et femme du premier commis au département de la guerre. Saint-Mars acquit ainsi un soutien puissant près du ministre de qui son sort dépendait. [P. 236.] — La correspondance de Saint-Mars prouve qu'il fut uu administrateur scrupuleux, mais traitable, et qui cherchait à procurer à ses malheureux hôtes toutes les commodités compatibles avec la surveillance sévère qui lui était recommandée. » JULES LOISEM'.UR, Trois Éniqmes historiques, p. 236 et 237.
« Il fit une fortune prodigieuse dans ses différents commandements, où il avait, sans compter le tour du bâton, des appointements considérables. « Certains piisonniers. qui avaient été enfermés aux >' lies Sainte -Marguerite, l'accusaient d'avoir poussé la fureur jusqu'à laisser mourir de faim et même » faire étouffer plusieurs de ses prisonniers, dont il ne laissait pas de toucher la pension, comme s'ils » eussent été vivaus, long-temps après leur mort. » Quelles que fussent les sources de ses richesses ùnme7ises, elles lui permirent d'acheter en Champagne plusieurs terres seigneuriales, entre autres celles de Dimon et de Palteau. 11 fut nommé chevalier des ordres du Roi, bailli et gouverneur de Sens. Ces honneurs, ces dignités, ces richesses, récompensaient le geôlier de Fouquet et du Masque de fer. 'i Bibliophile Jacob, L'Homme au masque de fer, p. 314 et 315.
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courant du mois d'août de l'année 1698. Il n'arriva à la Bastille que le 18 septembre... Telle fbt l'entrée en fonctions de ce fameux Saint-Mars, qui trouva moyen de vivre encore dis ans comme gouverneur de la forteresse (')• » Th. ÏUNG, La Vérité sur le Masque de fer, p. 180.
« Saint-Mars, en se rendant à la Bastille, avait obéi à contre-cœur. comme s'il craignait de perdre bientôt son prisonnier, qui ne survécut que quatre années et demie à sa translation, et Saint-Mars, qui avait plus de quatre-vingts ans à cette époque, resta gouverneur jusqu'à sa mort. Quand elle arriva, le 26 septembre 1708, il était entièrement oublié du monde... s Bibliophile Jacob, L'Homme au masque de fer, p. 313.
Après avoir parlé de « l'entrée en fonctions » de Saint-Mars, il nous faut maintenant aborder un sujet, pour nous, Lien autrement intéressant : l'installation et la vie du prisonnier inconnu à la Bastille.
Le texte authentique du Journal de Du Junca (texte un peu différent de son rajeunissement, reproduit également ci-dessus par nous, d'après M. Iung, et en regard du premier, du seul qui compte), a donné lieu, de la part du Père Gritfet, à l'observation suivante : « En disant que ce dernier était nourri par » M. le Gouverneur, M. Du Junca a voulu faire entendre ou » que le gouverneur mangeait avec lui, ou que sa table était » servie comme celle du gouverneur, car, du reste, il n'y a » aucun prisonnier à la Bastille qui ne soit nourri par le » gouverneur ; cet usage était établi dès le temps de Louis XI, » comme on peut le voir dans les Observations de M. Godefroy » sur l'histoire de Charles VI. M. Du Junca a donc voulu » donner à entendre par cette expression que ce prisonnier » avait, à l'égard de sa nourriture, des avantages et des » distinctions particulières que les autres n'avaient pas. » Or, pour M. Loiseleur, ces conjectures du Père Griffet, qui reposent, dit-il (p. 277) sur le texte mal interprété de Du Junca, sont « erronées, » et voici quelle est son argumentation à cet égard :
« Dans les prisons d'État, c'était le Roi qui payait la nourriture, le blanchissage et la lumière, et, en général, il ne payait que cela... Il y avait à la Bastille un tarif spécial qui réglait l'allocation due au gouverneur pour la dépense de chaque prisonnier... Ce tarif était assez élevé : le lieutenant
(i) « il fut remplacé par son collègue du château de Vincennes, Charles l.e Fournier, chevalier de Bernaville,. le 18 novembre 1708, décédé le 18 décembre 1718. » Th. Ichg, p. 180, note 1.
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de Roi, logé dans la forteresse, veillait à ce que l'allocation ne fût point détournée de sa destination et fût intégralement dépensée pour le prisonnier auquel elle était affectée... cela refrénait les abus, sans les entraver absolument. Presque tous les gouverneurs des prisons d'État, et Saint-Mars en particulier, acquirent de grosses fortunes. Il résultait toutefois de cet état de choses que la nourriture des détenus était non seulement abondante, mais recherchée... L'abondance était telle et la nourriture si délicate, que certains captifs peu riches s'entendaient avec le gouverneur pour être traités plus simplement et pour partager avec lui la différence entre la dépense réellement nécessaire et l'allocation payée par le Roi. « Lorsque l'emprisonnement durait longtemps, cela montait à des » sommes considérables, et plus d'un prisonnier, entré pauvre et miséra- » ble, sortait beaucoup plus riche qu'il ne l'eût jamais été... Cette abon- 9 dance fut la même de tout temps (*). »
» Nous avons dit que la grande majorité des prisonniers étaient nourris aux frais du Roi : quelques-uns pourtant subvenaient eux-mêmes à leurs besoins...
» En expliquant, dans son Journal, que le prisonnier masqué était nourri par le gouverneur, Du Junca a donc simplement voulu constater que ce prisonnier appartenait à la catégorie la plus ordinaire, à celle dont le Roi défrayait la subsistance, et non à celle qui se nourrissait à ses propres dépens. Il suit de là que le P. Griffet a mal interprété la phrase très simple de Du Junca.
» Cette phrase est du reste fort mal conçue : « lequel prisonnier sera » servy et soinie [soigné] par M. de Rosarge, que monsieur le gouverneur » norira (-). » Il semble que ce soit le sergent Rosarge qui doive être nourri par le gouverneur. L'interprétation du P. Griffet, qui applique ces derniers mots au prisonnier, nous semble la seule qui soit admissible.
» Son erreur [du Père GriffetJ toutefois peut s'expliquer par un usage observé à la Rastille. Lorsqu'un prisonnier tombait malade ou entrait en convalescence, c'est de la table même du gouverneur qu'il recevait ses aliments (3). Or..., dès 1685, le captif inconnu était sans cesse malade et « dans les remèdes ». Il est donc possible qu'à la Rastille il reçût sa nourriture de la table du gouverneur, sans être pour cela l'objet de soins exceptionnels, puisque cette mesure était commune à tous les prisonniers malades...
» ... A la Rastille, le soin de servir le prisonnier fut confié au sergent RosargeSj'qne Saint-Mars éleva bientôt au grade de major; homme brutal,
(!) « Ravaisson, Introduction [aux Archives de La Bastille, documents inédits, t. I,] p. xxi [Paris, 1866].»
(2) L'amphibologie n'existe ici que dans le teste authentique. L'autre, celui donné par M. Th. Iung (p. 421 de la Vérité...), la fait disparaître et la supprime : « En le «conduisant dans ladite chambre, j'étois accompagné du sieur Rosarges, que » M. de Saint-Mars avait aussi amené avec lui et lequel était chargé de servir et de » soigner ledit prisonnier, qui cloil nourri par le gouverneur. » Que dire d'un texte aussi complètement modifié et arrangé? Et que MM. ÉmileBurgaud et commandant Bazeries ont donc bien fait de publier l'héliographie de cette page autographe de Du Junca!
(3) « M. Ravaisson, Introduction, p. xxu. >•
au dire île Renneville (}), et fort adonné à la boisson. Il fut l'un des témoins qui signèrent l'acte de décès du malheureux reclus... » Jules Loiseleur, Trois Énigmes, p. 277, 278, 279, 280, 281.
Ceci dit et élucidé pour la nourriture — le prisonnier était bien nourri, c'est là surtout ce qui ressort de plus clair, — occupons-nous du logement qu'occupa, à la Bastille, le mystérieux détenu qui nous occupe. Voici donc ce que dit, à cet égard, le texte authentique de Du Junca:
« ... L'aient [l'ayant] fait mettre en descendant de la litière dans la première chambré de la tour de la basinhière, en atendant la nuit pour le' mettre et mener moy mesme, à neuf lieures du soir, avec M1' de rosarges, un des sergens que monsieur le gouverneur a mené, dans la troisiesrne chambre (2) seud de la tour de la bretaudière (3)... »
Ces détails si précis, de Du Junca, sont encore éclaircis par les considérations suivantes du savant bibliothécaire d'Orléans, M. J. Loiseleur :
« Lorsqu'un nouveau détenu arrivait à la Bastille, il n'était pas introduit tout de suite dans son logement définitif. «Si c'était un personnage de » distinction, dit M. Ravaisson, il logeait dans une chambre des apparte- » ments; dans les tours, si c'était un pauvre diable (4). » Or, le Masque de
(M Constant de Renneville «payé par le ministre français pour surveiller le » prince d'Orange... fut convaincu d'avoir reçu de l'argent de ce dernier. A la Bas- « tille, il était la mouche du gouverneur... » M. Loiseleur, Trois Énigmes, p. 291, note 2.
[}) « Les chambres avaient toutes, en effet, leur numéro. Elles portaient le nom du degré de leur élévation, suivant que leur porte se présentait à droite ou à gauche en montant. Ainsi la première Bertaudière était la première chambre de la tour de ce nom, au-dessus du cachot; puis venait la seconde Bertaudière, la troisième, celle du Masque, la quatrième et la calotle Bertaudière. » Th. Iung, La Vérité sur le Masque de fer, p. 180.
(3) «Ces tours portaient en général soit le nom de leurs architectes, soit le nom des anciens prisonniers qui les avaient habitées. Elles servaient à une môme série de prisonniers, pour un genre de crimes identiques. Ainsi la tour Bertaudière, d'après les noms inscrits sur les murs et les recherches de M. Ravaisson, semblait avoir été affectée aux prisonniers d'Ktat convaincus d'espionnage ou de relations avec l'étranger (a). Du reste, la troisième Bertaudière n'était pas différente des autres chambres... » Tu. Ir.Nfi, La Vérité sur le Masque de fer, p. 180, 181.
« La tour de la Bertaudière avait six étages : chacun de ces étages renfermait une seule chambre de forme octogone, ayant une grande cheminée, et une douzaine de pieds de large. » Jules Loiseleur, Trois Énigmes historiques, p. -27;>.
(*) « Introduction aux Archives de la Bastille, documents inédits, 1. 1, p.xvu, Paris, 1866. On appelait appartement les chambres pratiquées dans le mur qui reliait les six donjons: elles étaient au nombre de cinq. » Jules Loiseleur, même ouvrage, p. 275, note 1.
(a) « Les hôtes de la Bastille étaient réparti* dans les tours suivant la nature de leurs crimes. On mettait ensemble, dit M. Eavaisson [Introduction aux Archives de la Bastille, p. XVIII], le* espions avec les espions, les voleurs avec les voleurs, les empoisonneurs avec les empoisonneurs. Or, le Masque de fer était logé à la Bastille dans la tour qu'habita un instant, en même temps que lui, Constantin de Renneville, et a l'étage immédiatement supérieur. i JULK8 LoiSBLEUtt, Trois Enigmes histori- </U' s, p. 291.
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fer fut traité comme un pauvre diable (l). Il fut mis d'abord, non dans les appartements, mais dans la tour de la Basinière. Sur les neuf heures du soir, le lieutenant Du Junca le conduisit dans la troisième chambre sud (2) de la tour de la Bertaudière : c'était celle qu'il avait fait meubler. » Jules Loiseleur, Trois Énigmes historiques, p. 275.
La dernière phrase de cette citation nous fait arriver à la question de l'ameublement de la troisième chambre sud de la tour Bertaudière, question qui a bien aussi son intérêt.
Du Junca nous dit, en effet, — et il faut toujours en revenir à son Journal — : « ... dans la troisiesme chambre seud » de la tour de la bretaudière que j'aues fait meubler de toutte » choses quelques jours avant son arrivez, en aient [ayant]
» reseu l'ordre de M. de S' Mars, » Impossible de nier, ni
même d'atténuer cette citation.
Aussi trouve-t-on parfaitement juste cette remarque du Père Griffet, «que la chambre de l'homme au masque était mieux » meublée que celle des autres prisonniers, puisqu'il y avait » eu des ordres de la meubler envoyés par M. de Saint- » Mars; ce qui ne peut s'entendre que d'un ameublement plus » riche et plus recherché que celui des autres chambres, sans » quoi il n'eût pas été nécessaire d'envoyer pour cela des » ordres exprès, puisque les chambres du château sont touy> jours meublées, mais simplement. » Mais M. Loiseleur s'élève avec force contre ce dernier membre de phrase, qu'il ne peut pas, qu'il ne veut pas admettre. Entendons-le s'expliquer catégoriquement à cet égard :
n ... Il est bien vrai qu'en 1743, époque où il [le P. Griflel] devint confesseur des prisonniers de la Bastille, certaines chambres du château (non
(') Le ministre, ou plutôt le Roi, tenait à l'incognito du prisonnier, et voulait éviter tout ce qui pouvait attirer l'attention sur son compte. Ce n'était pas le cas de lui donner une chambre d'honneur! 11 ne fallait s'expliquer à qui que ce soit de ce qu'avait fait l'ancien prisonnier [Lettre de Versailles, du 17 novembre 1697], ni de ce qu'il pouvait être. On ne pouvait donc pas tenir, à son égard, une conduite autre que celle qu'on a tenue. Quant à bien le loger, comme à bien le nourrir, c'est autre chose, et l'on a pris, à cet égard, des soins très particulièrement spécifiés.
(-) «Ces mots du journal de Du Junca: la troisième chambre sud de la Tour de la Bertaudière donneraient lieu de supposer qu'il y avait à chaque étage deux chambres, l'une au sud, l'autre au nord. 11 n'en est rien; nous supposons que les fenêtres des étages successifs étaient alternativement percées à l'une et a l'autre exposition. // n'y avait en tout que trente-sept chambres dans les tours, et le total desétages des huit tours donne exactement ce chiffre trente-sept. La tour de la Liberté avait sept étages; celle de la Bertaudière, six; celles de la Comté, de la Basinière, du Puits et du Coin, cinq; celles du Trésor et de la Chapelle, deux seulement. [Voir ÎUvaisson, Introduction, p. xvm.l » Iules Loiseleir, Trois Énigmes historiques, p. 275, note 2.
pas toutes, mais un 1res petit nombre seulement) avaient un ameublement; mais en 1698, quand le .Masque de fer arriva à Paris, il en était tout différemment. A cette époque les ebambres n'étaient pas garnies de mobilier... C'est seulement en 1709 que le Roi lit un fonds spécial pour garnir cinq ou six ebambres d'un mobilier très sommaire : un lit, une table et deux chaises. Cependant il fallait bien que le gouvernement vint en aide aux détenus qui n'avaient ni argent pour payer le loyer de leur mobilier, ni parents pour leur en fournir un. C'est ce qui explique pourquoi Saint- Mars donna l'ordre de meubler, avant son arrivée, la chambre destinée au prisonnier qu'il amenait. Rieu, absolument rien, n'indique que ce mobilier ait été plus luxueux que celui que le Roi fournissait aux pauvres gens(1) qui n'avaient pas le moyen de se meubler à leurs frais (5). » Jules Loiseleur, Trois É)iigrnes historiques, p. 27i-275.
(!) M. Loiseleur indique (p. 276) quel fut le mobjlicrde Constantin de Renneville, qui habita un moment le deuxième étage de la tour Bertaudiére a la même époque où l'homme au masque de fer était enfermé un étage au-dessus :
■■Pour tout meuble, il n'y avait qu'une petite table pliante, très vieille et rompue, et une petite chaise enfoncée de paille, si disloquée, qu'à peine pouvaiton s'asseoir dessus... Sur les sept heures, on m'apporta un petit lit de camp de sangle, un petit matelas, un travers de lit gardé de plumes, une méchante couverture verte toute percée, et si pleine d'une épouvantable vermine, que j'ai eu bien de la peine à l'en purger. » Constantin de Renneville, L'Inquisition française, ou l'Histoire de la liaxtille, t. I, p. 105.
« Voilà, s'écrie M. Loiseleur <p. 276) après avoir cité ce passage, voilà, selon toute vraisemblance, quel fut le luxueux ameublement du masque de fer... »
(*) Qui veut trop prouver prouve souvent contre soi. L'évidence est là parfois qui vient remettre les faits à leur véritable place et redresser les exagérations par trop manifestes. Nous répondrons donc à M. Loiseleur que si Du Junca dit expressément dans son Journal qu'ayant à faire préparer la chambre du prisonnier à la Bastille d'après l'ordre qu'il en avait reçu de Saint-Mars, il l'avait fait meubler de toute chose avant son arrivée, ces trois mots : de toute ehose. impossibles à effacer, indiquent plus et mieux que la pelile table pliante très vieille et rompue, la chaise, le lit et la couverture habitée dont nous parle Renneville!... « Rien, abso- >i lument rien, n'indique que ce mobilier ait été plus luxueux que celui que le Roi «fournissait aux pauvres gens...!» J'en demande mille pardons à M. Loiseleur : mais une chambre qu'on a pris le soin de faire meubler à l'avance i>e toute chose doit être d'un tout autre confortable que celle habitée a un moment » par un vulgaire espion, pour lequel aucun soin spécial n'a jamais été pris.
ÎNous n'avons malheureusement pas la lettre du u2i juillet 1698 par laquelle Saint-Mars enjoignait au lieutenant de Roi Du Junca île préparer la troisième chambre de la tour Bertaudiére. Mais les termes faire meubler à l'avance de toute chose n'en disent-ils pas assez? La chambre du prisonnier n'était pas luxueuse: oh ! loin, bien loin de là, mais elle ne ressemblait guère, par contre, à celle de l'espion Renneville, dont nous avons spécifié, dans la note précédente et d'après lui-même, l'ameublement par trop sommaire.
Il est vrai que M. Loiseleur cite (p. 276) une lettre très significative, écrite par Saint-Mars à Louvois le 3 mai 1687, lors de son départ d'Exilés pour les îles Suinte-Marguerite, et contenant ce passage : « Le lit de mon prisonnier était si vieux « et si rompu, que toutee dont ii se servait, tant linge que table et meubles, qu'il ne » valait pas la peine d'apporter ici, l'on n'en a eu que treize écus. >• Cette phrase très incorrecte, mais fort compréhensible, prouve en effet, je le confesse, que le prisonnier, à Exiles, n'était pas brillamment logé. Saint-Mars a eu raison de faire renouveler les meubles de l'homme au masque en arrivant à l'île Sainte-Marguerite; mais il a eu plus raison encore de lui laire préparer sa demeure à la Bastille et de la faire meubler à l'avance de toute chose par le lieutenant de Roi Du Junca. l'n fait ne détruit pas l'autre; et « l'homme au masque de fer» a fort bien pu,
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« Au début, dit M. Th. Iung, le prisonnier fut assez rigoureusement surveillé. Il fallait traverser la grande cour pour se rendre de la troisième Bertaudière à la chapelle; or, la consigne de tenir le prisonnier au secret le plus absolu était trop constante pour que Saint-Mars se crût permis d'y contredire. Ce ne fut qu'à partir du 3 novembre 1698, sur le reçu d'une dépêche de M. le comte de Pontchartrain ainsi conçue : « Le Roi trouve » bon que votre prisonnier de Provence se confesse et communie toutes » les fois que vous le jugerez à propos, » qu'on modifia le régime d'emprisonnement du malheureux. C'est donc probablement pour cette simple cause, conséquence d'une détention de tant d'années, et dans la crainte de laisser reconnaître le prisonnier de K>13, qu'on mit un masque sur la figure du malheureux lorsqu'il traversait les vastes cours du château.
» Dans cette célèbre prison [il] recommença pendant cinq nouvelles années une existence de tristes-e et de silence. Il y fut gardé, comme il l'avait été à Pignerol, à Exiles et aux îles, par de Rosarges et le porte-clefs Ru. Qu'il y eût été traité, avec plus d'attention que les autres détenus, il n'y a là rien de surprenant. Quand on est resté trente années avec un individu, aussi prisonnier que lui en réalité, le voyant, lui parlant chaque jour, quelque dur geôlier qu'on puisse être, on finit par s'attacher à sa victime, comme on le ferait pour le premier animal venu, et l'on est en droit de lui procurer les douceurs et les facilités qu'on a en son pouvoir, surtout si elles rapportent de jolis bénéfices. » Th. Icng, La Vérité sur le Masque de fer, p. i22-i-23.
Quelles douceurs, quelles facilités lui procurail-on donc? Une grande, au dire de M. Iung, et en vérité nous aurions tort de l'oublier, et de ne pas la spécifier, de ne pas nous étendre sur elle de la manière la plus complète : on lui permettait la lecture, on mettait des livres à sa disposition ! C'était énorme. Voici, au reste, ce que dit expressément M. Th. Iung à cet égard :
« Il avait des livres, voyait seulement le gouverneur et Rosarges, qui lui portait les plats après les avoir reçus du porte-clefs Ru. Comme pour aller entendre la messe ou se rendre chez le gouwrneur il était obligé de traverser la grande cour de quarante-deux pieds de long, dont j'ai parlé, la grille, le pont-levis, le pont dormant et une autre cour, on lui mettait un masque sur le visage afin de dérober sa figure à tous les regards... lue fois rentré à la troisième Bertaudière, le prisonnier se débarrassait de son masque et reprenait le cours de ses lectures et de ses tristes réflexions, qui ne devaient avoir qu'un terme, la mort. » Tu. Iung, La Vérité sur le Masque de fer, p. 181.
malgré la lettre du 3 mai 1087, — dont je ne nie pas cependant l'importance, — être traité, dans sa prison de la Bastille, tout autrement, dans tous les cas, que ne l'avait été avant lui, à un autre étage, un vil espion. Insister davantage sur ces points serait, de ma part, vouloir épiloguer sur des pointes d'aiguille.
On respire un peu en apprenant que le prisonnier mystérieux avait du moins, dans sa solitude, des livres à sa disposition. Mais la chose est-elle Lien certaine? Comment s'en procurait-il? Il y en avait donc à la Bastille? On en prêtait donc parfois aux prisonniers? M. Loiseleur va nous renseigner très exactement à cet égard :
« Cette faculté d'entendre la messe et de se promener, celle d'être servi par un domestique à soi, de lire des livres empruntés à la bibliothèque du château, d'écrire sur des feuilles de papier soigneusement comptées, et qui toutes devaient être représentées, toutes ces permissions faisaient partie de ce qu'on appelait les libertés de la Bastille. » (P. 283-284.)
Nous tenons notre renseignement. Mais il est vrai, maintenant, que M. Loiseleur ajoute tout aussitôt, faisant tomber du même coup notre enthousiasme :
« Mais il y avait une catégorie de détenus auxquels ces douceurs étaient refusées : c'était ceux qu'on tenait au secret absolu... Bien que l'usage ordinaire fût que l'aumônier visitât souvent les détenus et leur apportât librement les secours de la religion, les registres du secrétariat de la maison du Roi prouvent que les prisonniers tenus au secret ne jouissaient pas de ces faveurs. Il fallait une permission du Roi pour que ces malheureux pussent se confesser; il en fallait une aussi pour qu'ils pussent se promener en cas de maladie... » (P. 284-285.)
Ces deux permissions, nous savons déjà que le mystérieux prisonnier les obtint spécialement. M. Topin, page 356, note 1, M. Iung, page 423, nous ont fait connaître les termes de la dépêche du 3 novembre 1698, émanant de M. le comte de Pontchartrain, et permettant au prisonnier de Provence de se confesser et de communier, ce qu'il ne pouvait faire qu'en se rendant, toujours masqué, à la chapelle du château. Quant à la permission de faire des promenades dans les cours, elle lui fut également octroyée, et M. Loiseleur explique très bien pourquoi. Ici encore, nous ne pouvons mieux faire que de le citer :
« Mais il [l'homme au masque de fer] était souffrant depuis plusieurs années quand il arriva à la Bastille; il ne pouvait endurer la privation du grand air, puisqu'il avait été malade pour en avoir manqué dans la chaise revêtue de toile cirée où il avait voyagé en 1682 ('). On dut donc chercher
(M Faute d'impression évidente du livre de M. Loiseleur : il faut ici, non [>as r en lti82 », mais en lf>87 .'...
48 Chap. II,
un moyen de concilier les égards qu'exigeait sa position avec les règles sévères qui s'appliquaient aux prisonniers tenus au secret. Il était arrivé avec un masque de velours. Rien n'était plus naturel que de lui faire porter ce masque toutes les fois qu'il se promènerait dans les cours ou qu'il recevrait la visite du médecin. Au fond, c'était là une faveur et non un redoublement de sévérité, puisque ce moyen si simple et si peu gênant permettait de donner chaque jour au prisonnier un exercice que sa santé réclamait. » J. Loiseleur, Trois Énigmes historiques, p. 285.
Nous sommes donc parfaitement renseignés sur les deux points suivants : le prisonnier put se confesser et communier; le prisonnier put traverser la grande cour, y faire même des promenades, mais à la condition sine qua non d'avoir, sur le visage, non pas le fameux masque de fer avec visière de la légende, qui n'a jamais existé que dans l'imagination de certaines bonnes gens, mais le simple masque de velours noir avec lequel, déjà, il était venu des iles de Lérins à Lyon, de Lyon à la terre de Palteau, et finalement de la terre de Palteau à la Bastille. Tout cela est acquis, et il n'y a plus aucun doute à conserver définitivement à cet égard.
Mais lui prêta-t-on aussi des livres? comme l'affirme, par quatre fois (p. 42, 4C, 181), M. Th. Iung, qui ne nous apprend pas, malheureusement, où il a pris ce renseignement, que je n'ai vu corroborer nulle part. M. Loiseleur ne nous dit absolument rien à cet égard, si ce n'est (p. 284), et je l'ai déjà relaté, que cette douceur était refusée aux prisonniers tenus, comme l'homme au masque de fer, au secret absolu. Le mystérieux prisonnier n'aurait donc pas eu de livres
Tout a une fin. Après être resté trente ans de sa vie en prison, sans livres, sans papiers, sans compagnon, sans société, abandonné conséquernment à ses seules réflexions qui durent assurément être fort tristes et fort étranges, le prisonnier mystérieux de Pignerol, d'Exilés, de l'île Sainte-Marguerite, enfermé finalement dans la troisième chambre sud de la tour Bertaudière de la Bastille, ce prisonnier finit par mourir... Et le lieutenant de Roi, Du Junca (qui fut un peu pour l'homme au masque ce que La Grange avait été jusqu'en février 1673 pour Molière), d'écrire, cette fois sur son second registre, l'annotation suivante dont je n'ai pas besoin de faire ressortir l'extrême importance et l'immense intérêt :