TEXTE AUTHENTIQUE
J. l.oibKuuit, page 257, en note, de son livre : Trois Ênii/mes ki»toriques(l).
« Du mcsnie jour lundy 19m«de nouembre 1703 — le prisonnier inconcu touiours masque dun masque ie velours noir que monsieur de S1 mars gouuerneur a mené auec que luy en uenant des îlles S' înargueri10 quil gardet depuis lontamps lequel setant trouue hier un peu mal en sortant de la messe il est mort séjour duy sur les dix hures du soir sans auoir eu uune grende maladie, il ne se put (sic) pas moins mr giraut notlrc homonier le comfessa hier sur pris de sa mort il na point reseules sacremens et nottre homonier la exorte uu momant auend que de mourir et se prisonnier inconeu garde de puis silonlamps a esté enterê le mardy a quattre hures delà près midy 2Ume novembre dans le semetiere S1 paul nottre paroisse. Sur le registre mortuel on a donne un nom aitsy inconeu -|j- que monsieu de rosarges maior et mr reil sieurgien qui hout signe sur le registre
» 4j- Je apris du depuis conlauet nome sur le registre mr de marshiel que on a paie 40" (livres) danteremant »
Extrait du 8*n« registre, F» 80.
TEXTE UAJEUNI
Tu. Km,, page 424 de son livre : la
Virile sur le Masque de fer.
« Du même jour lundy 19" de novembre 1703, le prisonnier inconeu, touiours masqué d'un masque de velours noir, que M. de Saint-Mars, gouverneur, a mené avecque luy en venant des isles Sainte- Marguerite, qu'il gardet depuis lontamps. lequel setant trouvé hier un lieu mal en sortant de la messe, il est mort cejourd'huy, sur les dix heures du soir, sans avoir eu une grande maladie, il ne se peut pas moins. M. Girant, notre homonier, le confessa hier; surpris de sa mort, il n'a point reseu les sacrements, et notre homonier l'a exorté un moment avant que de mourir. Et se prisonnier inconeu, yardé depuis si lonlamps, a esté entere le mardy, a quattre heures de la pres-midy 20em« novembre, dans le semetiere Saint-Paul, nottre paroisse. Sur le registre mortuer -f-, on a done un nom aussy inconeu que monsieur de Rosarges, maior, et Mr Reil, sieurgien. qui hont signe sur le registre.
» -}- Je apris du depuis qu'on l'avet nome sur le registre -Vr de Marchiel; que l'on a pale 40 liv. d'entêtement. » Du Jlsca, Estât de prisonnies qui sorlet de la Bastille...
F° 80 verso, Archives de l'Arsenal.
i On ignorait que Du Junca tint son journal, et, plus tard seulement, ce n'est que guidé par sa lecture qu'on a songé à rechercher, dans les registres de V église Saint-Paul, la date du 90 novembre 1703 assignée par lui à l'enterrement du détenu masqué. » Marids Topin, L'Homme au masque de fer, p. 36(J.
Voici le texte de l'acte inscrit au folio 50 du registre des baptêmes, mariages et sépultures de la paroisse Saint-Paul [§ 1703 à 1705, t. II, n° 166] acte détruit dans l'incendie de l'Hôtel de Ville, à Paris, en 1871, mais reproduit auparavant, en photographie (-), en tète d'une des éditions du livre de M. Marius Topin :
« Le 19"1C Marchialy âgé de quarante-cinq ans ou environ est décédé dans La Bastile, du quel le corps a été inhumé dans le cimetière de Saint-
(MCollationné sur le fac-similé, héliographique donne (p. 178-179) par MM. Dur gaud et Bazeries.
(*) Cf. le livre de MM. Emile Burgaud et commandant Bazeries. page 178, note 1.
50 Chap. II,
Paul, sa paroisse, le 20œe du présent en présence de Monsieur Rosa[r]ge majeur (sic) de la bastile et de M. Reglhe (sic) chirurgien majeur de la Bastile qui ont signés (sic}. — Rosarge. Reilhe. m
Collationné à la minute et délivré par nous et soussignés, bachelier en théologie et vicaire de Saint-Paul à Paris, le mardi 19 février 1150. Signé : Poitevin.
« La fausseté voulue de ce document, » s'écrient avec très juste raison MM. Burgaud et Bazeries (p. 178), « est » reconnue... par tous les écrivains. » — Il existe, en effet, dans cette pièce, deux assertions absolument contraires à la vérité, et dont il est extrêmement facile de prouver la profonde et complète inexactitude : Vâge du prisonnier et son nom :
1° Son âge d'abord : Mort en 1703, entré dans sa première prison en février 1673, le prisonnier mystérieux, -s'il n'avait eu que quarante-cinq ans ou environ à l'époque de son décès, serait donc né en 1658. Les chiffres sont là, impossible de les contester. Il aurait donc été mis en prison à l'âge de quinze ans. Que pouvait-il donc, grand Dieu, avoir fait à cet âge (£) pour mériter la détention perpétuelle, la mise au secret pendant toute sa vie?
2° Son nom ensuite : Ce nom : Marchialy, nous le reconnaissons à merveille. C'est celui d'un minisire italien, appelé tour à tour dans les dépêches Matthioly. Marthioly [de ce nom à celui de Marchialy il n'y a qu'un pas], et dont le véritable nom était Mattioli. Ce dernier, ministre du duc de Mantoue, a été, en effet, le prisonnier de Saint-Mars, concurremment avec le Masque de fer, à Pignerol, mais à partir seulement de 1679. Il est mort le 27 ou le 28 avril 1694 aux îles Sainte-Marguerite, où il n'arriva que dans la dernière année même de sa vie, lorsqu'on fut obligé d'évacuer Pignerol. Mattioli ne vint jamais à Exiles, où Saint-Mars était précisément, avec son mystérieux prisonnier, depuis octobre 1681 jusqu'au 18 avril 1687. Or, pendant les années 1681, 82, 83, 84, 85, 86, 87 et suivantes, Mattioli ne quitta pas Pignerol, et nous venons de voir qu'il mourut en 1694 aux îles Sainte- Marguerite. Ce n'est donc pas lui qui a pu être enterré au cimetière Saint-Paul en 1703!...
(i) « Ce qu'a fait votre ancien prisonnier... » [Baubeziein. 17 novembre 1697.]
Voulant dérouter toutes recherches postérieures, Louis XIV, son ministre d'État et son gouverneur de la Bastille imaginèrent le hon tour de donner par écrit, sur l'acte de décès, au mystérieux détenu, le nom d'un ancien prisonnier décédé depuis neuf ans aux îles Sainte-Marguerite, indiquant du même coup, aux chercheurs futurs, au cas d'ailleurs improhahle (') où ils arriveraient jusqu'au registre mortuaire de la paroisse Saint-Paul, une fausse piste... qu'ils ne manquèrent pas de suivre en effet, lâchant la proie pour l'ombre, et se fiant au renseignement inespéré qu'ils découvraient et qui n'était qu'un leurre... Mais un leurre, en tout cas, fort habilement disposé et préparé, et qui fait le plus grand honneur à la malice inventive de celui, — Roi, premier ministre ou gouverneur de prison, — qui en a eu, d'abord, la très ingénieuse idée.
XXXVII. Publication de LA VIE DE M. DE MO- LIÈRE par Grimarest (1704-1705). — Louis XIV regrette Molière. — La mort du prisonnier masqué de la Bastille dut être considérée par Louis XIV comme une véritable délivrance pour sa tranquillité intérieure à lui et pour sa conscience de Roi, quelle qu'ait été, d'ailleurs, la personnalité réelle de ce prisonnier. Il avait bien d'autres préoccupations sans doule, comme tout homme puissant dont la ligne de conduite est souvent l'arbitraire. Mais le monarque était sûr, au moins, de ne plus être hanté, la nuit, par ce fantôme à masque noir qui lui était si souvent apparu dans ses rêves, et dont la pensée obstinée préoccupait et troublait trop souvent ses longues insomnies.
Pendant longtemps, il dut craindre sa fuite, bien qu'il l'eût rendue manifestement impossible, et surtout sa réapparition à l'étranger, aux yeux de tous! Se représente-t-on ce coup de théâtre : l'Europe apprenant tout à coup que Molière n'est pas mort ! qu'il est parfaitement vivant à l'étranger, à la cour de tel souverain, ennemi de la France; et qu'il publie et répand, sous son propre nom, et en l'envoyant de toutes parts dans un écrit, rédigé avec son style à lui, impossible à méconnaître, le récit fidèle et circonstancié de l'incarcération si manifestement injuste que vient de lui faire subir le despote Louis XIV? (!) Car tout le monde ignorait l'existence du journal de Du Junea!...
52 Chap. II,
Avec les aimées, ces cauchemars d'évasion durent le préoccuper de moins en moins : Saint-Mars répondait si bien de lui! Capiif et geôlier étaient maintenant en plein cœur de Paris, à la Bastille, bien loin désormais de la frontière. Mais c'est cette durée obstinée du prisonnier qui dut surtout impressionner le Roi. Quelle santé de fer, malgré son état continuellement maladif et souffreteux! La Grange avait eu raison, dans sa préface de 1682 avec Vivol (seul flambeau qui éclaire, un instant, par une destinée extraordinaire, pour les Moliéristes, une nuit profonde de plus de trente années), quand il disait, d'une manière manifestement prophétique : « Il étoit, d'ailleurs, » d'une très bonne constitution; et sans l'accident qui laissa » son mal sans aucun remède, il n'eût pas manqué de forces )> pour le surmonter (1). »
Un prisonnier âgé de cinquante ans qui vit jusqu'à quatrevingts ans! C'est encore La Grange qui a eu raison, quand il a laissé tomber de sa plume cette phrase si remarquable : Celte toux a abrégé sa vie de plus de vingt ans. Et il ne pensait alors, remarquez-le bien, qu'au Molière de cette époque (1673), occupé du matin au soir! qu'à l'homme, directeur de spectacle, artiste créateur, auteur et acteur tout à la fois, et l'époux passionné, qui plus est, de la jeune et séduisante Armande; et non au prisonnier toujours calme et au repos forcé de la tour Lertaudière. Chose curieuse : les éditions faites à Paris, à partir de 1710, suppriment cette petite phrase, que nous venons de mettre huit lignes plus haut en italique! Il y a une cause à tout, même à cette suppression significative, qui n'est certainement pas l'effet du hasard.
(') Cette phrase est curieuse et étrange. Elle n'a pas dû cependant avoir maille à partir avec la censure et est restée telle quelle. Surmonter quoi '! l'accident ou le mal! — Le mal. évidemment! Mais quelle rédaction bizarre! quelle construction de phrase insolite et singulière! Ce {railleurs et cette très bonne constitution, d'un homme mort dans la force de l'âge donnent considérablement à penser. Il y a là des réticences et des raisons contre que l'on ne pouvait pas faire supprimer, et auxquelles La Grange et Vivot eux-mêmes n'entendaient pas malice en les hasardant : ç'e*l la force de la vérité qui leur suggère ces remarques. Et qui donc, parmi les censeurs, aurait été s'aviser de suspecter cette phrase? C'est après l'impression qu'en cette même année 1082 on a commandé les cartons de Dom Juan. Mais Louis XIV, s'il lut cette préface, ce que je regarde comme extrêmement probable, aurait excité de bien singuliers soupçons chez les deux auteurs et chez les censeurs eux-mêmes s'il avait fait exiger la suppression de ces ligues. Le remède alors aurait été pire que le mal.— Mais plus tard, nous le verrons bientôt, à partir de l"Ut, on se gêna moins.
Louis XIV vieillissait de jour en jour, tout comme le prisonnier, et craignait beaucoup de mourir avant lui. Si son successeur au trône — et quel serait ce successeur? — voulait savoir quel était le captif si mystérieux, dont on parlait déjà beaucoup trop à la Bastille, et au sujet duquel le ministre d'État ne manquerait certainement pas de demander des ordres au nouveau monarque? Un secret d'État de celte importance ne se confie à personne, si l'on ne veut pas qu'il transpire de quelque côté. Ce fut donc certainement avec joie que Louis XIV apprit la mort de « l'homme au masque de fer » après trente années et demie de détention, — de la bouche même de Saint- Mars sans doute, qu'il avait nommé à Paris gouverneur de la Bastille tout exprès pour l'avoir mieux à sa portée. Le décès était bien réel, cette fois. L'homme qui avait tant préoccupé le roi de France était mort dans son cachot, inconnu de tous. Mais il fallait qu'il conservât, même après sa mort, son incognito.
Louis XIV ne devait alors penser qu'à une chose, puisque fort heureusement cette chose lui était possible : dérouter tous les soupçons futurs : il y parvint. Ce fut lui, sans aucun doute, qui donna l'ordre d'inscrire, sur le registre de Saint-Paul, le nom de Marchiali ou Marthioli, que l'on chercha bien inutilement, plus tard, dans les dossiers, antérieurs à 1703, de la Bastille, — mais qui figurait autrefois dans les dépêches échangées entre Saint-Mars et le ministre d'État. Tromperie à double fond! Précaution excellente pour dépayser absolument les chercheurs — et il y en aura ! — pour les jeter sur une fausse piste ! Et c'est bien là ce qui est arrivé, en effet: en 1770, au baron de Weiss! en 1786, à Fantuzzi ! en 1789, à Dutens! en 1795, à Chambrier et à Sénac de Meilhan ! en 1800, à Roux-Fazillac! en 1802, à Reith! en 1825, à Delort! en 1830, à Ellis! en 1860, à M. Depping! en 1864, à M. Rousset! en 1869, à M. Marius Topin! Ces fouilleurs d'archives, dont il est superflu de vanter ici l'intelligence et la sagacité, se sont tous laissé prendre, jusqu'au dernier, au traquenard, savamment disposé — à tout hasard — par le génie préventif et merveilleux du plus grand de nos rois de France.
A partir de ce jour-là, et à l'égard de ce secret, Louis XIV put achever de vivre tranquille, — il l'emporta vraiment dans la tombe.
54 Chap. II,
Mon illustre compatriote, M. Loiseleur, eut la gloire, car c'en est bien une véritable, de démontrer victorieusement, pièces en mains, que le Masque de fer ne pouvait pas être Màttioli. Avec les pièces, il ne pouvait malheureusement pas (je dis mal : on ne pouvait pas) aller plus loin. C'est alors qu'il s'écria : C'est une légende! Affirmation a priori trop facile à réfuter : le prisonnier a bel et bien existé, en chair et en os, et il est le seul qu'on ait contraint de porter un masque, et il est le seul dont le dossier n'existe nulle part! Ces faits résistent à tout et à tous, même à M. Loiseleur, le plus fin et le plus ingénieux de nos critiques contemporains.
Il ne s'agissait plus que d'être jeté tout à coup sur la vraie piste, par le plus prodigieux des hasards. C'est l'amour aux yeux banilés qui se chargea de la chose, ainsi que je l'indiquerai très rapidement en son lieu et place (chapitre septième, § 4). Les preuves intellectuelles et par simple rapprochement sont si curieuses et si étranges qu'elles consolent presque d'être obligé de se passer des autres, des positives, des matérielles. Celles-là ne reparaîtront jamais, on en est bien sur et il faut en prendre son parti, car Louis XIV a eu grand soin d'y mettre bon ordre.
Rien ne s'opposait plus dès lors (en 1703) à ce que l'on publiât une Vie de Molière. Au contraire! Il était devenu nécessaire qu'il en parût une, ne fût-ce que pour pouvoir donner le ton général et les renseignements très principaux à celles qui viendraient par la suite. Il fallait ôter envie à personne de faire des recherches, pour suppléer ainsi à une lacune qui, mieux considérée, aurait paru de plus en plus étrange. Il fallait éviter l'étonnement qu'aurait certainement excité chez les chercheurs l'extrême pénurie de renseignements subsistants au sujet du grand homme trente ans après « sa mort », et leur caractère bizarre et singulier. Les pamphlets avaient agi à leur heure; Élomire, les factums pseudo- Guichard avaient fait leur œuvre; la Fameuse Comédienne avait paru pour contrebalancer l'effet de la Préface inattendue de la Grange et Vivot, anodine et peu dangereuse, mais franche et sincère. Toute la correspondance, tous les papiers de Molière avaient disparu; quatre assertions absolument fausses : l'inconduite d'Armande, son inceste avec Molière, la
conduite infamante de ce dernier, et enfin l'opinion, savamment répandue et qui dure encore, qu'Armande était la fille et non la sœur de Madeleine; ces chefs d'accusation étaient dès lors pour tout le monde des faits certains, avérés, prouvés. Louis XIV, trouvant, outre les raisons données plus haut, que les ennemis de Molière s'étaient suffisamment vengés de la publicité de Tartuffe au sujet de laquelle il était devenu impossible de réagir, voulut, en fin de compte, qu'il parût un livre un peu sérieux, généralement demandé alors, et destiné à retracer la vie de Molière comme il voulait qu'elle le fût, et à devenir en même temps le fondement, — hélas! hélas! — ce qui arriva à la lettre [jusqu'à l'admirable publication de M. Anaïs Bazin (1845) et les recherches si étonnantes de M. Eudore Soulié (1863)], — de toutes les productions postérieures, du même genre et sur le même sujet, qui ne manqueraient nécessairement pas de surgir, la renommée et la popularité de Molière grandissant tous les jours et de plus en plus, — dernier fait que Louis XIV, lui, n'avait pas prévu.
Ce qui fut fait ; et l'on n'attendit pas longtemps : l'Homme au masque de fer est mort le 19 novembre 1103. Eh bien! le 15 décembre 1704, Fontenelle signait l'approbation de la Vie de M. de Molière, par Jean-Léonor Le Gallois, sieur de Grimarest; le privilège du livre était accordé le 11 janvier 1705, l'ouvrage paraissait à Paris, peu de jours après, chez l'éditeur Jacques Le Febvre. Tant il suffisait que Louis XIV s'intéressât à une chose pour qu'elle s'accomplit bien vite!
Grimarest parait avoir été un fort honnête homme, mais de bonne composition (*), très docile aux ordres venus de haut, ainsi qu'en témoigne assez sa lettre de la fin de 1704, écrite au premier président de Harlay, reproduite par nous plus haut (tome Ier, article XVI, p. 344 et 345), et que Taschereau pensait être adressée au beau-père, Guillaume de La Moignon. Baron donna à Grimarest des renseignements utiles, peut-être même des conseils de stricte prudence, en accaparant pour lui, dans
(!) Il n'était pas fort, surtout, lorsqu'il lui fallait recourir aux témoignages historiques et aux pièces justificatives. 11 est vrai de dire que les détails authentiques lui importaient si peu! Je lis, page 153 de son livre, édition Isidore Liseux : « Le • jour que l'on devoit donner la troisième représentation du Malade imwji- » naire..., ete. » [au lieu de la quatrième] !!... Il ne se serait peut-être seulement pas donné la peine de corriger son lapsus, si on le lui avait fait remarquer... !
56 Chap. II,
les événements, une place de premier ordre, et qu'il n'eut sans doute pas, dans ce qu'on est convenu d'appeler « les derniers » moments de Molière», agissant, on peut le penser, d'après des suggestions sur lesquelles nous avons d'autant moins à nous expliquer que nous ne les soupçonnons que par conjecture, et qu'il nous serait impossible de les appuyer de la moindre preuve directe. Le nom de Fontenelle, signataire de l'approbation, montre assez que rien ne fut livré au hasard dans cette publication, devenue indispensable, et qui ne pouvait plus absolument, désormais, être retardée.
Nous avons rapporté, dans notre chapitre premier (t. Ier, p. 29-33), les meilleurs jugements exprimés sur cette Vie de Molière, trop louée et trop rabaissée tour à tour par nos meilleurs critiques. Nous avons même appuyé particulièrement sur la singularité des deux plaquettes auxquelles l'œuvre de Grimarest a donné lieu, et dont la première (la Lettre critique, 1705) pourrait bien, et comme la seconde (V Addition, 1706), être de Grimarest lui-même, ainsi que le témoignage de son propre fils le donnerait assez à entendre.
Ainsi fut rompu le silence étrange qui régnait depuis si longtemps au sujet de la vie et du caractère de l'homme qui fut non seulement l'auteur du Tartuffe, mais encore l'une des plus belles intelligences et l'un des plus grands cœurs de tout le règne. La notice de La Grange et de Vivot existait bien, depuis 1682, mais elle était absolument officieuse, et contenait même quelques mots dangereux, que l'on fit bien vite disparaître, ainsi que nous l'avons déjà signalé plus haut, tome II, page 52 (*).
Reléguer La Grange et Vivot au second plan, établir ostensiblement Grimarest au premier, ce fut l'affaire... d'une nouvelle édition des Œuvres, celle parue en 1710, à Paris, toujours sous le règne de Louis XIV, avec approbation de Danchet et privilège du Roi, publiée par la Compagnie des libraires associés. En tête de cette nouvelle édition, en effet, se lisent, en second alinéa, ces lignes remarquables :
e La Préface qui est à la tête de ce premier volume a tenu lieu jusqu'à présent d'Abrégé de la vie de M. de Molière, elle a même été copiée mot
(•) A notre avis, ceci n'a pas été assez indiqué. [Cf. Mol.-Hach., I, xvn, n. 3.]
pour mot et donnée sous ce titré dans quelques éditions faites dans les pays étrangers. Mais, quoiqu'elle contienne plusieurs circonstances de la vie de cet Auteur, et quelques Remarques sur les temps et les occasions dans lesquelles il a donné quelques-unes de ses pièces, cet abrégé est fort imparfait^): c'est pourquoi l'on a joint à cette Préface la Vie de M. ili- Molière composée depuis peu par M. de Grimarest, laquelle a été reçue favorablement du publie, etc. » (Avis sur cette nouvelle édition.}
Le jugement de M. Jal sur le livre de Grimarest est court, mais substantiel et très exact dans sa sévérité. Il complétera ce que nous avions à dire sur la valeur intrinsèque et réelle de cette publication, qui vint remplacer bien malencontreusement, et pour cause, l'excellente Notice de La Grange et Vivot, si injustement traitée, par les éditeurs de 1710, d' « abrégé imparfait ». Voici ce jugement :
« Grimarest (Jean-Léonor Le Gallois de), 1659-1713. — La Biographie Michaud a consacré un article à ce Grimarest et à son fils, Charles- Honoré, assez méchants écrivains, dont le nom serait tout à fait oublié si Jean-Léonor n'avait publié une « Vie de M. de Molière », ouvrage dont Boileau ne faisait aucun cas, mais toujours cité par les historiens de l'auteur du Misanthrope, et qu'il ne faut consulter qu'avec défiance, bien que Grimarest ait déclaré tenir de Baron une partie considérable des choses qu'il a imprimées sur le poète comique et le comédien. » A. Jal, Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, p. (560.
J'ai dit (t. Ier, ch. I, § 5, p. 32-33) qu'il se pourrait fort bien que la Lettre critique à M. de... (1705-1706) fût de Grimarest lui-même. Mais quelle responsabilité ce dernier n'endossait-il pas au cas où ce secret, dévoilé plus tard par son fils, aurait été, sur le moment, découvert? Pensant bien qu'on pourrait faire des recherches à ce sujet, et ne voulant pas exciter les soupçons, Grimarest nous dit lui-même : « J'avoue » que je suis dépaysé, j'ignore à qui j'ai affaire » (p. 202 de l'édition Liseux) (*).
(») La Grange était mort depuis 1692. On pouvait donc gloser maintenant sur su préface et même y faire, sournoisement et sans avertir, des suppressions.— Grimarest lui-même devait mourir bien peu d'années après, en sa maison, à Paris, rue de Vaugirard, le 23 août 1713.
(2) Grimarest dit encore, touchant cette question : « Tout ce dont je suis fâché, c'est de n'avoir pu découvrir qui est mon censeur... A juger de lui par son ouvrage, je ne puis me dispenser de dire qu'il a de l'esprit et qu'il écrit bien, mais qu'il a peu d'ordre et de retenue. » Grimarest, Réponse à la critique de la Vie de Molière, p. 244 du Grimarest-Lixeiix.— C'est bien là ce qui pourrait s'appeler donner le change!...
58 Chap. Il,
Je ne doute pas que l'apparition si significative du livre de Grimarest, surgissant juste à son heure un an après la mort de l'homme au masque (le temps d'écrire et de faire imprimer le petit volume), pour suppléer et remplacer les documents sur Molière à jamais disparus, et pour donner enfin la note aux futurs historiens du grand homme ('), ne frappe spécialement bien des lecteurs nous ayant suivi auparavant avec une certaine défiance bien naturelle. A voir tant de hasards apparents arrivant les uns après les autres et s'échafaudant pour soutenir et étayer de plus en plus solidement, en s'ajustant également bien, la thèse, si invraisemblable qu'elle soit, dont il est question dans ces pages, on ne peut tout au moins que s'étonner d'un tel concours de circonstances imprévues, dont une date, une seule, si elle venait à ne pas se trouver juste et à détonner dans l'ensemble, suffirait pour renverser, pour annihiler tout le système.
Nous allons indiquer encore de nouveaux faits, bien convaincants, eux aussi, mais d'un tout autre genre, qui viennent on ne peut plus heureusement à la rescousse, et que l'on ne nous accusera certainement pas d'avoir inventés, puisque nous avons
(i) Brossette, l'ami et le commentateur de Boileau, avait écrit, très postérieurement a Grimarest, une Vie de Molière qui n'a jamais paru. Voici tout ce que nous avons pu recueillir au sujet de cet ouvrage :
« Brossette écrivait a Boileau en 1706 («J : « Une deuxième édition [de Grimarest], » corrigée pour ie style et augmentée pour les faits, serait bien agréable. »
« Voilà ce que Brossette voulait faire. Voila ce que M. Taschereau a fait, et nous lui en savons tant de gré, que nous cherchons à compléter son œuvre, en glanant çà et là quelques faits qui s'y rapportent et qui n'avaient jamais été recueillis ou expliqués. Décembre 1851. » Bibliophile Jacob, Préface de la Jeunesse de Molière (b), p. 28.
Les origines du Théâtre de Lyon : Molière, par C. Brouchoud, 1865. « Us sont suivis [les actes notariés] d'une Dissertation au sujet du Commentaire des Œuvres de Molière, par l'avocat lyonnais Claude Brossette, commentaire qui a été perdu ou détruit après la mort de l'auteur (1743). » Bibliophile Jacob, Bibliographie Molicresque, n° 1103 (p. "232).
« 1539. Éclaircissements historiques sur les Œuvres de Molière, par Claude Brossette, de Lyon.
» Ce commentaire, qui devait faire le pendant de celui que Brossette avait publié sur les Œuvres de Boileau en 1716, était entièrement achevé, lorsque l'auteur mourut à Lyon, le 16 juin 1743; malheureusement il ne s'est pas retrouvé parmi ses papiers. On en reconnaît (?) seulement quelques fragments dans les Récréations littéraires ou Anecdotes et remarques sur différents sujets, recueillies par M. C.-R. (Cizeron-Rival). Paris, Dessaint, 1765, iri-12, pages 1-26. » Bibliophile Jacob, Bibliographie Moiiéresque, p. 320.
(a) Juste l'époque à laquelle nous sommes en ce moment-ci arrivés !
(6) 1 volume in-18 de 211 pages, avec une Lettre au bibliophile Jacob, par Félix Delhasse, collection Schnée, Bruxelles, 1953, avec l'adresse parisienne d'Adolphe Delahays.
soin d'indiquer très exactement, au fur et à mesure, les sources d'où nous les tirons et où nous les avons découverts.
Tous les historiens impartiaux de nos jours, en s'accordant à reprocher à Louis XIV sa personnalité excessive, tranchons le mot : son égoïsme débordant, reconnaissent hautement chez ce Roi, resté Grand malgré tout dans la mémoire des hommes, de belles qualités et une noblesse de caractère que l'on chercherait vainement, par exemple, chez son successeur — trop calomnié cependant, j'aime à le croire. Boileau, Racine, Mme de Sévigné, que dis-je! Molière lui-même, étaient bien moins des flatteurs que des esprits élevés et équitables quand ils faisaient l'éloge de Louis XIV, et s'ils mêlaient parfois à leurs louanges un peu d'exagération et d'hyperbole, c'était chose alors tellement naturelle! Aimant, honorant, respectant profondément leur Souverain, ils se plaisaient à l'idéaliser tant soit peu en lui rendant justice.
Louis XIV a certainement commis de très grandes fautes, on peut dire des crimes, contre le droit des gens. Mais pour essayer de le juger, reportons-nous surtout à son époque! On peut affirmer que sur le moment il ne se rendait pas toujours compte de la gravité de la situation; plus tard, le mal lui semblait irréparable. On pourrait surtout faire valoir en sa faveur tant de circonstances atténuantes! Être entouré d'intéressés, de parasites et de flatteurs rend trop souvent la conduite des princes singulièrement difficile, et il faut toujours, pour être juste, leur tenir compte de leurs bons mouvements, les seuls, la plupart du temps, qui leur appartiennent en propre.
Lorsque, après la brouille de Molière et de Lully (au sujet de laquelle, de quelque manière que nous nous ingéniions, nous ne connaîtrons jamais le dernier mot), Louis XIV, contraint et forcé par certain entourage, — le même qui devait lui faire révoquer plus tard (1685) l'Édit de Nantes, — Louis XIV, dis-je, résolut d'en finir à jamais avec Molière, convaincu, au dire trop intéressé de ses implacables ennemis, du crime le plus épouvantable et le plus monstrueux; il se détacha complètement de son théâtre pour s'abandonner avec passion à son goût pour la musique. Ceci est un fait qui n'a pas été remarqué et qui est cependant de premier ordre! Les Femmes savantes, dans leur nouveauté, ne furent représentées
60 Chap. II,
qu'une seule fois devant lui. Le Malade imaginaire ne le fut pas du tout. Piésolu de perdre Molière, Louis XIV, pour rien au monde, n'aurait voulu prendre quelque plaisir à ses comédies.
Il y a plus. Sans l'avoir consulté, la chose est évidente, on voulut, au milieu d'une fête, — à laquelle il ne s'attendait pas, et dont on n'avait pas pu, à cause de son éloignement antérieur, lui soumettre à l'avance le programme, — on voulut donc lui donner le divertissement de la dernière comédie de Molière (le Malade imaginaire). A la date du 21 août 1674, eut lieu à Versailles un intermède au milieu duquel elle fut intercalée. Entendre, à son retour de la Franche-Comté, et encore enivré de gloire, les lugubres scènes de cette comédie, à l'heure où leur auteur, à l'insu de tous, excepté du Roi, gémissait au fond d'une prison d'État, dut sembler singulièrement dur et pénible à Louis XIV. Il y a parfois de la malice, on l'a justement remarqué, dans les faits les plus inoffensifs qui se passent autour de nous. Si la chose arriva ainsi une fois, le grand Roi, pris à l'improviste à son retour de conquête, s'arrangea du moins pour qu'elle ne se renouvelât plus désormais. Durant un long laps de temps, il ne voulut plus entendre parler, sous aucun prétexte, des comédies de Molière, jusque-là si fréquemment représentées à la cour (1).
M. Eugène Despois, à la fin du premier volume (p. 557) du Molière-Hachette, a eu la très heureuse idée de recueillir, à l'aide principalement du Registre en quelque sorte officiel de La Grange, pour chacune des trente pièces de Molière, le nombre de fois qu'elles furent représentées à la cour, sous Louis XIV, et pendant les quatre périodes suivantes de son règne :
1° de 1659 à 1673;
2° de 1673 à 1680;
3o de 1680 à 1700;
4° de 1700 à 1715.
(') Nous croyons surtout devoir reproduire ici, et le lecteur devinera pourquoi, ce que dit, numéro 251, page 80, de son Iconographie Moliéresque, M. Paul Lacroix, au sujet de l'uniqle représentation « posthume » du Malade imaginaire devant le Roi, dans les huit premières années qui suivirent la disparition de Molière :
« Molière était mort depuis dix-sept mois lorsque cette représentation du Malade imaginaire eut lieu à Versailles, sur le Iht'âlre oii il eût lui-mhne fait repré-
C'est là un excellent critérium, et bien inattendu surtout, que M. Despois nous fournit sans s'en douter! Un témoignage secret d'une force et d'une portée à nulles autres pareilles. Raisonnons plutôt.
De deux choses l'une, en effet : si Molière est réellement mort dans son lit, chez lui et rue de Richelieu, le 17 février 1673 au soir, ainsi que nous l'apprennent, que nous le racontent, que nous le certifient tous ses biographes sans exception, nous ne trouverons rien absolument d'anormal dans la seconde colonne de l'état formé par M. Despois, celle qui énumère les représentations de ses pièces à la cour, de 1673 à 1680, c'est-à-dire pendant les huit années bien comptées qui ont suivi « la mort » de Molière.
Si, au contraire, Molière, par ordre de Louis XIV, git, vivant, au fond d'une prison d'État, oh! je réponds bien d'une chose, c'est que le Roi, quelque despote, orgueilleux, sec de cœur, personnel et égoïste que veulent bien nous le dépeindre ses détracteurs et ses critiques, n'a pas pu faire représenter dans ces toutes premières années, ne fût-ce que par simple pudeur vis-à-vis de lui-même, les comédies de sa victime et s'en donner, non pas le divertissement, mais le douloureux spectacle. Ne voulant pas de remords, Louis XIV n'a pas pu s'exposer à s'en donner si bénévolement. Eh quoi ! Reconnaître pendant toute une soirée le style, les exclamations, les joyeuses plaisanteries, les jeux de scène, la personnalité exubérante et unique, le génie enfin de celui qui a dit :
Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude (*),
■tenter sa pièce devant le Roi s'il avait vécu seulement quelques jours de plus ('....). On doit imaginer que, pendant cette représentation, pour ainsi dire posthume (.tic), le souvenir de l'illustre comédien s'imposait à tous les spectateurs, surtout au moment de la cérémonie pendant laquelle (sic) il avait été frappé a mort. » <'!....) (Bibliophile Jacob.)
11 y a de singuliers hasards en ce monde, et ces lignes mêmes en fournissent la preuve...!
(') De celui qui a écrit, dans la préface de Georges Dandin : « ... Le Koi est un grand Roi en tout, et nous ne voyons point que sa gloire soif retranchée à quelques qualités hors desquelles il tombe dans le commun des hommes. Tout se soutient d'égale force en lui; il n'y a point d'endroit par où il lui toit désavantageux d'être regarde, et de quelque vue que vous le preniez, même grandeur, même éclat se rencontre; c'est un roi de tous les côtés : nul emploi ne l'abaisse, aucune action ne le défigure, il est toujours lui même, et partout on le reconnaît. Il y a du héros dans toute* les choses qu'il fait; etjusques aux affaires de plaisir, il y fait éclater une grandeur qui passe tout ce qui a été vu jusques ici... » [Molière.]
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dans les ouvrages expressément écrits et composés pour lui, Louis XIV, n'aurait-ce pas été là se donner volontairement le supplice le plus poignant et le plus cruel? Si Molière est à Pignerol, vivant et prisonnier à l'insu de tous, oh! que ses pièces ne viennent pas du moins, à Versailles ou à Saint-Germain, raviver, comme un véritable fer rouge, un souvenir qui ne pouvait qu'être à Louis XIV si profondément pénible, et qu'il cherchait, mais en vain, à chasser de sa pensée!...
En consultant le remarquable tableau de M. Eugène Despois, et du premier coup d'œil, nous avons de suite appris ce que nous tenions tant à savoir : cette seconde colonne de son état, qui embrasse huit années, est vierge de tout chiffre. Elle est absolument blanche; ou plutôt, il y a une représentation, une seule, d'indiquée, tout au bas de la page, et c'est celle précisément du Malade imaginaire, de 1674, dont nous avons parlé plus haut, que le Roi n'avait certainement pas commandée, qu'on lui a offerte à son retour de la Franche-Comté, et qu'il n'a voulu, à aucun prix, voir se renouveler!...
Je n'ai pas besoin de dire quelle émotion m'a causée la vue de ce chiffre si parlant : 1, nombre total des représentations, données à la cour, des comédies de Molière, pendant les huit années entières ayant suivi, immédiatement, la disparition de ce grand homme. C'est une preuve unique et absolument inespérée, mais c'en est bien une enfin et irrécusable, de l'identité de Molière avec l'homme au masque.
Tout effet suppose une cause. Et quelle serait celle de cette cessation, si subite, d'interprétation à la cour des comédies de Molière? On n'abandonne pas si absolument, du jour au lendemain, d'une manière si complète et si marquée, tout un répertoire magnifique, un des plus grands éclats littéraires du règne, si l'on n'a pas pour cela de hautes et graves raisons. Insister à cet égard est inutile.
Cet ostracisme, des pièces de Molière à la cour, ne dura pas, ne pouvait pas durer jusqu'au bout, je veux dire jusqu'en 1703 ! On aurait fini par le remarquer dans l'entourage du Maître, alors que la source des opéras de Lully qui l'absorbaient d'abord fut à jamais tarie par la mort (1687) du Florentin. La révocation de l'édit de Nantes (1685), et les terribles événements qui la suivirent et que nous ne connaissons pas
tous ('), détournèrent sans doute l'esprit du Roi de certaines pensées auxquelles, d'ailleurs, cela est triste à dire, il eut tout le temps de s'habituer (2).
Et le prisonnier au masque vivait toujours! et il continuait à durer, au fond de son cachot ! Mais tout a une fin ici-bas.
« ... Le mardi 20 novembre 1703, à quatre heures du soir, le pont-levis de la redoutable forteresse [la Bastille] s'abaissait et donnait passage à un triste et funèbre convoi. Quelques hommes portant un mort, et, pour seule escorte, deux employés subalternes de la Bastille, sortaient silencieusement et se dirigeaient vers le cimetière de l'église Saint-Paul. Rien de plus saisissant que la vue de ce groupe semblant se glisser furtivement à l'abri de la nuit tombante. Rien de plus abandonné, et en apparence de plus obscur, que ces dépouilles inconnues que suivaient deux étrangers se hâtant de remplir une tâche. Autour de la fosse, comme la veille près du lit du mourant, nulle douleur, nuls regrets. Le prisonnier de Provence était tombé malade le dimanche. Le mal s'étant tout à coup aggravé le lundi, l'aumônier de la Bastille avait été appelé trop tard pour qu'il eût le temps d'aller chercher les derniers sacrements, assez tôt néanmoins pour adresser au moribond quelques rapides et banales exhortations. Sur le registre de Féglise Saint-Paul, on l'inscrivit sous le nom de Marcliialy. A la Bastille, on l'avait toujours nommé le prisonnier de Provence. » Marius Topin, L'Homme au masque de fer, 3e édition, p. 2-3 (3).
(i) Les Dragonnades, disons-le aussi, furent comme une sorte de grossissement épouvantable et a très haute puissance du crime précédent du grand Roi, c'est-àdire de l'incarcération de Molière et de sa mise au secret perpétuelle. A l'avance, et à la marche que prenaient les choses, on aurait pu les prévoir et presque les annoncer. Remarquez-le bien : dans la Révocation de l'Édit de Nantes, en 1685, nous retrouvons les mêmes hommes, les mêmes complices, les mêmes conseillers funestes qu'en 1C73, s'enhardissant de plus en plus, poursuivant toujours et opiniâtrement au fond le même but, et parvenant encore, de la même manière, mais cette fois sur une échelle immense, à se faire écouter du Roi Louis XIV, et à le faire consentir, finalement, à ce qu'ils désiraient tant obtenir de lui.
Oh ! que Racine a donc raison, quand il fait dire à Hippolyte :
Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes. Quiconque a pu franchir les bornes légitimes 1095. Peut violer enfin les droits les plus sacres; Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés.
(Phèdre, Acte IV, Scène 2.)
(*) N'importe! Cela n'empêche que pendant les vingt années qui suivirent les huit ans indiqués plus haut, —c'est-à-dire de 1080 à 1700, on ne rejoua en tout qu'une seule et unique fois, à la cour, le Malade imaij inaire...!
(3) A ce tableau, effet de nuit des mieux réussis, opposons maintenant un effet de grand jour, dû à la plume d'un homme de génie de premier ordre, une véritable apothéose; l'impression produite par l'un et par l'autre n'en sera que plus saisissante :
« Molière est si grand, que chaque fois qu'on le relit on éprouve un nouvel étonnement. C'est un homme unique; ses pièces touchent à la tragédie, elles saisissent et personne en cela n'ose l'imiter... Tous les ans, je lis quelques pièces de Molière, de même que de temps en temps je contemple les gravures d'après de grands maîtres italiens. Car de petits êtres comme nous ne sont pas capables de
64 Ghap. II,
Après la mort (1703) de « l'homme au masque de fer », Louis XIV vécut encore douze ans (1703-1715), ayant recouvré désormais toute sa liberté d'esprit vis-à-vis de Molière, dont le génie semble en même temps, chose remarquable, lui avoir été de plus en plus révélé.
« Grimarest, dit Taschereau (p. 203), écrivait en 1706 [1705], » dans son Addition à la Vie de Molière (l) : « Il n'y a pas » un an que le P*oi eut occasion de dire qu'il avait perdu deux » hommes qu'il ne recouvreroil jamais, Molière et Lully. » (P. 62.) » — Et Taschereau ajoute : « C'était aussi vrai pour « l'un qu'exagéré pour l'autre. » Ce qui prouve seulement une chose : c'est que mon compatriote Jules Taschereau, l'ancien camarade de mon père, à Orléans, à la pension Lucas, et devenu ensuite un des plus remarquables biographes de Molière à une époque où il était si difficile de bien se renseigner sur l'ami de Boileau et le collaborateur de Corneille et de Lully, n'entendait rien à la -musique. Jean-Baptiste de Lully est, dans son genre, pour qui a suffisamment étudié les deux hommes, un artiste de même trempe et de même ordre que Molière dans le sien. Il doit être placé sur la même ligne, artistiquement, esthétiquement parlant. Il lui manquait, simplement..., sa noblesse de caractère et sa valeur morale.
Le mot de Louis XIV reste donc à la fois digne et juste.
« Un souvenir bien... significatif fut donné à Molière par le grand Roi, qui, ayant vu jouer dans sa jeunesse les pièces de Molière par l'auteur et
garder en eux la grandeur de pareilles œuvres; il faut que de temps en temps nous retournions vers elles pour rafraîchir nos impressions (1"2 mai 1825).
»... Quel homme que Molière! quelle âme grande et pure! — Oui, c'est là le vrai mot que l'on doit dire sur lui : C'était une Ame pure.' En lui rien de caché, rien de difforme. Et quelle grandeur! 11 gouvernait les mœurs de son temps; au contraire, lffland et Kolzebue se laissaient gouverner par les mœurs du leur; ils n'ont pas su les franchir et s'élancer au delà. Molière montrait aux hommes ce qu'ils sont pour les châtier (29 janvier 18"26).
» ... Je connais et j'aime Molière depuis ma jeunesse, et pendant toute ma vie j'ai appris de lui... Ce n'est pas seulement une expérience d'artiste achevé qui me ravil en lui; c'est surtout l'aimable naturel, c'est la haute culture de l'âme Au poète. Il y a en lui une grâce, un tact des convenances, un ton délicat de bonne compagnie que pouvait seule atteindre une nature comme la sienne, qui, étant née belle par elle-même, a joui du commerce journalier des hommes les plus remarquables de »on siècle. De Ménandre je ne connais que quelques fragments; mais ils me donnent de lui une si haute idée que je tiens ce grand Grec pour le seul homme qui puisse être comparé à Molière. (28 mars 1827.)» Goethe (a).
(') Grimarest, Réponse à la critique delà Vie de Molière, p. 241 du Grimarest-Liseux.
(a) Nous r-i]-roduisous ces trois extraits d'après la Préface (p. fi et 7) du charmant yeth livre de M. Jules Claretie ; Sfoiiire, •«« vit et se" œuvre*.
son incomparable troupe, ne pouvait, dans sa vieillesse, supporter le jeu de leurs successeurs. Dangeau rapporte que Louis XIV prit lui-même le soin de styler les musiciens de la chambre à représenter les comédies de Molière. » Georges Monval, Le Moliéristc, février 1885, p. 344.
« Ce fut bien la comédie du Bourgeois gentilhomme, ce furent d'autres comédies entières, plusieurs même de celles ou il n'y avait aucun INTERMÈDE DE misique ou de danse, que, dans ses dernières années, le Roi fit jouer devant lui par ses musiciens; il n'y a nullement lieu d'en douter : voyez dans le Journal de Dangeau (dont la table rend les recherches faciles) les mentions concernant les pièces qui vont être indiquées... Voici, d'ailleurs, les plus intéressantes de ces notes de Dangeau (>) : « Le soir, chez Mme de Maintenon (à Versailles), il y eut grande musique, » et le Roi fit jouer par quelques-uns de ses musiciens des scènes du » Bourgeois gentilhomme. Ils étoient même vêtus en habits de théâtre » comme des comédiens, et le Roi trouva qu'ils jouoient fort bien. » (21 décembre 1712). — « Le soir, chez Mme de Maintenon (à Marhj), le Roi » fit jouer par ses comédiens toute la comédie du Bourgeois gentil- » homme, et il trouva qu'ils l'avoient fort bien jouée; il s'y divertit fort » (13 janvier 1713) (*). — « Le soir, chez Mme de Maintenon (à Versailles), » les musiciens jouèrent la comédie de Georges Dandin; le Roi et les » dames qui les voient jouer les trouvent quasi aussi bons acteurs que » bons musiciens » (10 février 1713). — « Le soir (à Versailles), les musi- » ciens du Roi jouèrent toute la comédie de l'Avare, et il y avoit de la » symphonie dans les entr'actes; c'étoit chez Mme de Maintenon, comme » à l'ordinaire » (17 mars 1713). — «Le soir, chez Mme de Maintenon » (à Fontainebleau), on joua la comédie des Fâcheux : Ce sont toujours » des musiciens du Roi qui jouent les comédies chez Mme de Maintenon, ce » ne sont point les comédiens » (14 septembre 1714). — « Le soir, on joua «chez Mme de Maintenon (à Fontainebleau} , la comédie de l'Étourdi » (5 octobre 1714). — «Le soir, on joua chez Mme de Maintenon la comédie » de l'École des maris» (12 octobre 1714). — Ainsi, et toujours dans l'appartement de Mme de Maintenon, furent encore représentés le Mariage, forcé, Monsieur de Pourceaugnac, la Comtesse d'Escarbagnas. » Arthur Desfeuilles, Molière-Hachette, t. XI, p. 311.
Ces témoignages du Journal de Dangeau, recueillis curieusement par M. Arthur Desfeuilles et reproduits ci-dessus, nous paraissent extrêmement importants et de la plus haute portée.
Le mystérieux prisonnier de la Bastille une fois mort, et bien mort, Louis XIV ayant désormais le droit, vis-à-vis de lui-même, d'attacher sa pensée intérieure sur Molière sans se sentir en même temps tourmenté de remords et glacé d'épouvante, — tout étant désormais consommé, et les grands
(>) Molière-Hachette, t. XI, p. 310-311. (*) Molière-Hachette, t. VIII, p! 211.
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(il paraîtrait en êlre ainsi) étant habitués à accommoder leur propre conscience aux résultats qui ne sauraient plus être changés, — le Roi, disons-nous, éprouve le vif désir de se faire jouer, pour lui-même, ces comédies immortelles, jugées désormais comme constituant les plus grands chefs-d'œuvre littéraires de son règne.
En un mot, — et c'est là où nous voulons en venir, — tout près de la tombe (il est mort à Versailles le 1er septembre 1715), Louis XIV ressent comme un besoin intellectuel très vif de réentendre toutes les comédies impérissables de cet homme qu'il crut devoir traiter, trente ans auparavant et « par raison d'État», d'une façon dont le souvenir ne laisse pas que de préoccuper encore ses derniers moments. Est-ce donc une sorte de réparation qu'en faisant cela il croit leur accorder? Il en fait l'éloge, il les admire, il les vante hautement.
Le Masque de fer une fois mort et ne l'inquiétant plus ici-bas, Louis XIV, comme nous l'avons annoncé plus haut dans notre intitulé d'article XXXVII, et comme M. Arthur Desfeuilles vient de nous aider à le prouver victorieusement, — Louis XIV, à la fin de sa vie, en vint... à regretter Molière.
La Grange est mort en 1692; Àrmande Béjart, en 1700; Barbezieux, en 1701; l'homme au masque, en 1703; Saint- Mars, en 1708; Grimarest, en 1713; Louis XIV, en 1715... Ce dernier, en mourant, n'avait plus rien à craindre; il emportait définitivement dans la tombe un secret qui ne pouvait plus être soupçonné, — pour me servir d'une expression de M. Ernest Renan, — par « une conscience présente à » elle-même », et que le hasard seul (oh! un hasard à l'avance bien improbable) pouvait désormais dévoiler.
XXXVIII. Retentissement postérieur et célébrité posthume du prisonnier mystérieux de Saint-Mars. —
Le secret concernant la personnalité réelle, le nom et les actes de celui qui fut l'homme au masque de fer, fut singulièrement bien gardé (preuve qu'il y avait alors péril à le répandre) par ceux, en très petit nombre sans aucun doute, qui le possédaient en même temps que Louis XIV, dans les dernières années de son règne. Mais on sut ensuite de très bonne heure, dans le public, qu'il y avait eu à la Bastille un prisonnier
masqué, ayant été antérieurement à Pignerol, à Exiles, aux îles Sainte-Marguerite ; et ce que dit de lui Du Junca dans son Journal, ignoré de tous, prouve assez la vive impression de curiosité que ce prisonnier excitait déjà dans les dernières années de sa vie et pendant son séjour dans la trop célèbre prison d'État.
<; ... Il fallait maintenir, dit M. Marius Topin. le secret absolu auquel celuici [l'homme au masque] était condamné. Saint-Mars en avait à sa disposition le moyen, moyen exceptionnel... On lui couvrit donc le visage d'un masque, et si cette singulière particularité a frappé à un si haut degré les esprits à la Bastille, cela a tenu surtout à ce que le prisonnier y a pénétré avec le nouveau gouverneur; que déjà l'attention était excitée par l'arrivée prochaine de Saint-Mars, probablement précédé d'une réputation de sévérité rigoureuse et, dans tous les cas, attendu avec cette impatience qu'ont tous les subordonnés de connaître un chef nouveau. Voilà ce qui a contribué à rendre si vive chez Du Junca l'impression de surprise que nous retrouvons dans son naïf journal. Cette impression ainsi reçue, Du Junca l'a communiquée à d'autres officiers de la Bastille. Le souvenir mystérieux s'est d'abord perpétué entre les murailles de la redoutuble forteresse. On s'en entretenait encore lorsque, dans la première moitié du xvme siècle, de nombreux gens de lettres y ont été enfermés. Ceux-ci y ont certainement entendu raconter ce qui, ayant passé par plusieurs bouches, était encore un peu de l'histoire et déjà beaucoup de la légende. Ils ont conservé, profondément gravé dans leur esprit, ce récit d'autant plus saisissant qu'il leur avait été fait sur le théâtre même de l'événement, et, une fois libres, Us l'ont ensuite répandu dans le public, et bientôt dans le monde entier. L'imagination, vivement excitée, s'est donné carrière. Diverses explications ont été proposées, soutenues, contestées. De grands écrivains se sont mêlés à cette controverse et lui ont prêté l'éclat de leur talent. Afin d'alimenter la curiosité publique, on s'est complu dans l'extraordinaire et le merveilleux, et c'est ainsi que peu à peu la question de l'homme au masque de fer est entièrement sortie du grave domaine de l'histoire, pour entrer tout à fait dans les séduisantes régions de la légende. » Marius Topin, L Homme au masque de fer, p. 362-363.
« Le souvenir du prisonnier masqué s'était conservé parmi les officiers, les soldats et les domestiques de cette prison [la Bastille]; et nombre de témoins oculaires l'avaient vu passer dans la cour pour se rendre à la messe. Dès qu'il fut mort, on avait brûlé généralement tout ce qui était à son usage, comme linge, habits, matelas, couvertures, etc. ; on avait regratté et reblanchi les murailles de sa chambre, changé les carreaux et fait disparaître les traces de son séjour, de peur qu'il n'eût caché quelque billet ou quelque marque qui eût fait connaître son nom. Enfin, longtemps après, le lieutenant de police, Voyer d'Argenson, qui visitait souvent la Bastille, soumise à son inspection, ayant appris qu'on s'y entretenait
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encore de ce prisonnier, voulut savoir ce qu'on en pensait, et le demanda aux officiers; mais, sur les vagues conjectures auxquelles ils se livraient entre eux, il se contenta de répondre: «On ne saura jamais cela!» Bibliophile Jacob, L'Homme au masque de fer, p. 76 et 77.
Barbezieux, a-t-on. dit [le marquis de Luchet], révéla à Mlle de Saint-Quentin, sa maîtresse, morte à Chartres dans un âge avancé, vers le milieu du xvme siècle, le secret du Masque de fer, que son père, Louvois, connaissait incontestablement, car il avait joué un rôle dans l'affaire. Mais son fils Barbezieux, luimême, savait-il bien qui était le mystérieux prisonnier (')? Pourquoi, dans quel but Louis XIV le lui aurait-il révélé, lui si peu désireux d'ébruiter un semblable mystère? C'était bien assez de lui avoir fait connaître, comme ministre d'Etat, que ce prisonnier lui-même existait...
« Certes, dit Paul Lacroix, Barbezieux avait un caiactère léger et dissipé, bien différent de la fermeté et de l'esprit politique de Louvois son père; mais il n'eût point osé divulguer à une maîtresse ce formidable secret d'Etat, qui ne transpirait pas même dans les indiscrets libelles de Hollande, avant la mort de l'homme au masque ; Barbezieux mourut en 1701 et Marchialy en 1703. Le ma-quis de Luchet n'était-il pas bien capable de supposer cette demoiselle de Saint-Quentin (2), comme il supposait un fils de Buckingham, etc.?» Bibliophile Jacob, L'Homme au masque de fer, p. 103.
Saint-Mars eut, lui, très certainement, le secret de l'homme au masque, qui fut son prisonnier pendant trente ans, et qu'il visitait, et avec qui il causait, tous les jours, à sa convenance. Mais il ne laissa absolument rien échapper à ce sujet, et personne ne l'a jamais accusé d'une aussi invraisemblable faute. Louis XIV avait raison d'être sûr du terrible geôlier, et de toutes les manières.
« M. de Chamillart fut le dernier ministre qui eut cet étrange secret. Le second maréchal de la Feuillade, son gendre, m'a dit qu'à la mort de son beau-père (1721) il le conjura, à genoux, de lui dire ce que c'était que cet
(') On verra, du reste, à l'article suivant (XXXtX), Ce hypothèse, de quelle nature était la confidence que Barbezieux aurait faite à sa maîtresse, et quel personnage aurait été, d'après le marquis de Luchet, l'Homme au masque de fer. ,(*) n Lesauteurs de la Bastille dévoilée voulurent constater par un procès-verbal » le séjour de la demoiselle de Saint-Quentin à Chartres, et l'anecdote racontée par «elle à plusieurs personnes de cette ville encore vivantes en 1790; mais ils ne «I'luent obtenir ce i'rocks-verbal et attestèrent seulement la notoriété du fait. « P. Lacroix, p. 103, note 2.
homme qu'on ne connut jamais que sous le nom de l'Homme au mtfcque de fer. Chamillart lui répondit que c'était le secret de l'État, et qu'il avait fait serment de ne le révéler jamais. Enfin, il reste encore beaucoup de nos contemporains qui déposent de la vérité de ce que j'avance, et je ne connais point de fait ni plus extraordinaire, ni mieux constaté. » Voltaire, Siècle de Louis XIV, chapitre XX V.
« ... Une note, dont l'authenticité semble d'autant plus incontestable que Soulavie n'y atlache presque pas d'importance,... c'est le résumé d'un entretien de l'auteur avec le maréchal de Richelieu, qui avait toujours été très réservé sur le secret du prisonnier masqué. Soulavie, dans un entretien particulier, lui demande ce qu'on doit croire du Masque de fer et lui dit: «Il serait bien intéressant de laisser dans vos mémoires ce «grand secret à la postérité! Vos liaisons avec le feu Roi, avec les «favorites, toujours fort curieuses de secrets, et avec toute l'ancienne » Cour qui le fut sans cesse sur le mystérieux prisonnier, ont pu vous «l'apprendre...» ...Ces questions embarrassèrent visiblement le vieux courtisan, qui se jeta dans une réponse évasive : il avoua que le Masque de fer n'était ni le frère adultérin de Louis XIV, ni le duc de Montmouth, ni le comte de Vennandois, ni le duc deBeaufort; il appela rêveries ces diflérents systèmes, quoique leurs auteurs eussent relaté des anecdotes très véritables, et convint qu'il y avait ordre de tuer le prisonnier s'il essayait de se faire connaître. « Tout ce que je puis vous dire, monsieur «l'abbé, continua-t-il, c'est que ce prisonnier n'était plus aussi intéres- » sant, quand il mourut, au commencement de ce siècle, très avancé » en âge; mais qu'il l'avait été beaucoup quand, au commencement du » règne de Louis XLV par lui-même, il fut renfermé pour de grandes » raisons d'État, »
» Cette réponse remarquable fut recueillie par Soulavie qui l'écrivit sous les yeux du maréchal et qui lui en soumit la rédaction; M. de Richelieu corrigea seulement quelques expressions et ajouta de vive voix cette observation plus énigmatique : « Lisez ce que M. de Voltaire a publié en » dernier lieu sur ce masque, ses dernières paroles surtout, et réflé- » chissez ! » Bibliophile Jacob, L'Homme au masque de fer, p. 157 et 158.
Je croirais volontiers, pour ma part, que ces dernières paroles de Voltaire, s'il faut ajouter foi à la confidence qu'aurait faite le maréchal de Richelieu à Soulavie, seraient simplement celles-ci : « Ce qui redouble l'étonnement, c'est qu'en » ce temps-là il n'a. disparu de l'Europe aucun personnage » important, » qui m'ont toujours, pour ma part, considérablement frappé, et qui sont certainement ce qu'on a écrit de plus fort et de plus juste au sujet de l'apparition subite au donjon de Pignerol en février 1673, et de la continuité d'emprisonnement, pendant trente ans et demi, du mystérieux prisonnier
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de Saint-Mars. Le malin courtisan ne se compromettait pas, en donnant à Soulavie une indication d'ailleurs si vague, et il se trouvait, en même temps, dire une grande vérité sans rien dévoiler ni indiquer de particulier.
« Le secret du prisonnier masqué, » dit M. Loiseleur (p. 288-289), « fut toujours transmis du Roi au Roi et à » nul autre; » nous copions les paroles de M. Michelet. Com- » ment l'illustre historien a-t-il pu prêter l'autorité de son » talent à de pareils contes? Louis XV n' avait que cinq ans à » la mort de son aïeul : ce n'est donc pas de ce dernier qu'il a » pu tenir le secret. » Il se donnait pourtant, Louis XV, comme le sachant, et nous allons voir tout à l'heure les réponses qu'il faisait à cet égard au duc de Ghoiseul et à son valet de chamhre Benjamin de la Borde. — Ce secret, continue (p. 289) M. Jules Loiseleur, « il l'avait, dira-t-on, appris du Régent. » Mais de qui ce dernier le tenait-il? Ce n'est pas apparem- » ment de Louis XIV, qui avait nommé à la Régence, non » pas Philippe d'Orléans, mais le duc du Maine, et qui n'a » pu prévoir que le Parlement ne tiendrait pas compte de ses » dernières dispositions. » M. Marius Topin, lui, tient un tout autre langage : sans croire au secret transmis de Roi à Roi, il croit que Louis XIV a pu confier celui du Masque au Régent. Mais citons du reste ses paroles (p. 363-364) : <x Quant à la » transmission du secret, devenant ainsi en quelque sorte un » attribut de la royauté, rien ne prouve qu'elle ait eu lieu » lorsqu'elle a été possible, et il est indubitable qu'elle ne l'a » pas toujours été. Sans doute, Louis XIV, à son lit de mort, » a eu une conversation particulière avec le duc d'Orléans, » et M. Topin, pour appuyer cette assertion, cite les Mémoires de Saint-Simon (tome VIII, page 66). Il admet donc que Louis XIV a pu instruire le Régent de certains actes exorbitants, parmi lesquels il cite nommément l'enlèvement de Mattioli et celui du patriarche arménien Avedick. Il va même beaucoup plus loin : « Plus tard, dit-il (p. 364), la question de » l'homme au masque de fer ayant été soulevée tout à coup, » il est vraisemblable que le duc d'Orléans ou le cardinal de » Fleury en auront donné le mot à Louis XV ('•). »
(i) « Soulavie raconte que Louis XV était impatient de savoir les aventures du » Masque de fer, et que le régent lui répondait toujours que Sa Majesté ne pouvait
« Le Masque de fer, qui occupait avec tant d'ardeur les bureaux d'esprit, les journaux et les cafés, avait fait aussi l'entretien de la cour, où les mystères des lettres de cachet et des prisons d'État divertissaient quotidiennement le petit lever du Boi et de ses maîtresses. Le régent Philippe d'Orléans avait, disait-on, refusé la confidence de ce grand secret aux instances les plus assidues de ses favoris et de ses compagnons de table: jamais le nom du prisonnier masqué n'était sorti de ses lèvres, même au milieu des plus étourdissantes orgies de la Muette. Louis XV ne se montra point aussi discret, assuie-t-on, et les caresses de Madame de Pompadour eurent tout l'empire qu'elle leur savait; mais la spirituelle marquise, qui laissait le censeur Jolyot de Crébillon s'asseoir sur son lit, et le gentilhomme de la chambre Voltaire se mettre à ses genoux, garda peutêtre (^ ce secret mieux que son rang dans la compagnie des gens de lettres qu'elle aimait...
» Louis XV fut souvent questionné par ses courtisans sur un sujet qu'il abordait sans répugnance, et qu'il entendait en souriant approfondir devant lui. Mais à l'occasion des deux systèmes débattus avec une égale probabilité par Saint-Foix et le père Griffet, Louis XV hocha la tète et dit : « Lit'issez-tes disputer; personne n'a dit encore la vérité sur le Masque de fer. »
» L'ne autre fois, le premier valet de chambre du Roi, M. de la Borde, essayant de mettre à profit un moment d'abandon et de familiarité de son maître, pour s'approprier sans péril (sic) ce secret qui avait causé la mort de plusieurs personnes (sic! !), Louis XV l'arrêta dans ses conjectures par ces mots non moins énigmatiques que le Masque de fer lui-même : «Vous voudriez que je vous dise quelque chose à ce sujet'? Ce que vous » saurez de plus que les autres, c'est que la prison de cet infortuné n'a » fait de tort à personne qu'à lui. » Bibliophile Jacob, Le Masque de fer, p. 105, 106 et 107. — Voir plus loin, p. 72, note 2.
« Sénac de Meilhan, un émigré qui, à l'âge de cinquante-neuf ans, à Mayence, s'occupe de cette question historique, dit positivement : « Je » crois devoir faire précéder mon sentiment de quelques circonstances. La » première est ce que me dit, en 175i, M. le Dauphin, père de Louis XVI. » Il me parlait un jour de Voltaire et de son amour pour le merveilleux, » qui discréditait son histoire. L'homme au masque de fer, me dit-il, lui a » donné lieu de hasarder bien des conjectures. Je lui représentai que ce «fait était bien propre à exciter l'imagination. Je l'ai pensé aussi, me » répondit M. le Dauphin; mais le Roi m'a dit deux ou trois fois: Si vous
» en être instruite qu'à sa majorité; la veille môme du jour où cette majorité devait » être déclarée en parlement, le duc d'Orléans refusa encore de dévoiler ce secret, » en prétextant qu';7 manquerait à son devoir, s'il parlait avant le ternie fixé. » C'est M. Paul Lacroix, page 156 du Masque de. fer, qui rapporte textuellement ces lignes. Mais nous supprimons le reste du « racontar » de Soulavie, beaucoup trop invraisemblable pour qu'on puisse y ajouter foi : Si Louis XV a réellement reçu du régent une confidence, au sujet du secret d'État le plus extraordinaire et le mieux gardé du règne de Louis XIV, ce n'est pas certainement en présence des seigneurs de la cour, tenus seulement un peu à l'écart, et sous leurs yeux mêmes!...
(') Le bibliophile Jacob a raison de dire peut -i tre. Nous verrons plus loin (p. 72) que l'on sait aujourd'hui ce que Louis XV, interrogé par elle, lui répondit réellement, preuve qu'elle en lit ensuite à quelqu'un la confidence.
72 Ciiap. II,
» gaviez ce que c'est, vous verriez que c'est bien peu intéressant. — M. de » Choiseul m'a dit que le Roi s'était expliqué à ce sujet dans les mêmes » termes, et avec l'air dont on parle de choses indifférentes (*). » Th. Iung, La Vérité sur le Masque de fer, p. 48 et 49.
« M. Giraud (de l'Institut) a souvent entendu raconter par Madame de Boigne et nous a autorisé à reproduire l'anecdote suivante. On sait que Madame de Boigne était la fille du marquis d'Osmond, qui avait une grande situation à la cour de Louis XVI. Dans une de ses conversations avec le marquis d'Osmond, Madame Adélaïde raconte l'échec reçu par sa curiosité au sujet du Masque de fer. Elle avait engagé son frère, M. le Dauphin, à interroger le Boi sur ce qui concernait le fameux prisonnier, afin d'être instruite elle-même ensuite. Mais, au premier mot du Dauphin, alors tout jeune : « Qui vous a chargé de m'adresser cette question? » dit Louis XV en souriant. Le Dauphin avoua que c'était sa sœur. Le Boi se refusa à une réponse complète, mais il fit observer que ce secret n'avait jamais été d'une grande importance et n'avait plus alors aucun intérêt. — Cette anecdote nous a été racontée à peu près dans les mêmes termes par M. Guillaume Guizot, qui la tient aussi de Madame de Boigne. » Mariis Topin, L'Homme au masque de fer, p. 364, note 1 continuée à la page 305.
N'oublions pas surtout une anecdote de Dutens, relatée également par M. Marius Topin dans la note 1 qui précède, et d'après laquelle « Madame de Pompadour pressa le Roi de » s'expliquer à ce sujet, et... Louis XV lui dit qu'il croyait » que c'était un ministre d'un prince italien. »
Cette réponse mérite bien que nous nous arrêtions à elle un moment. Interrogé par Madame de Pompadour (et nous avons vu en effet plus haut qu'on dit qu'il l'a été), Louis XV ne pouvait, en vérité, faire à la marquise une de ces réponses banales bonnes tout au plus pour le duc de Choiseul et surtout pour Benjamin La Borde (2). Il lui dit donc... ce qu'il savait, ce que lui avait appris le Régent, et ce qu'il croyait bien être la vérité : il lui nomma Mattioli, le ministre italien, le seul per-
(') « Dulens, dans sa Correspondance interceptée, raconte que « Louis XV dit un » jour au duc de Choiseul qu'il était instruit do l'histoire du prisonnier au masque. » Le duc pria le Roi de lui découvrir qui il était. Mais il ne put en obtenir d'autre » réponse, sinon que t utes les conjectures qu'on avait faites jusqu'alors sur ce prison- » nier tiaient fausses. » Mariis Topin, L'Homme au masque de fer, p. 364, note 1.
(2) Voici sous quelle forme — il ne faut rien négliger — je trouve encore la réponse de Louis XV à l'auteur futur des Essais sur la musique, réponse donnée déjà plus haut (p. 71), d'après le bibliophile Jacob : « Je le plains, mais sa détention » n'a fait de tort qu'à lui et a prévenu de grands malheurs; tu ne peux pas le savoir. » Tout ce qui est ici nouveau est imprimé en italiques. - C'est aux Curiosités biographiques de M. Ludovic Lalanne. page 263, que j'emprunte cette version plus complète.
sonnage que les successeurs de Louis XIV aient jamais eu en vue clans leurs réponses, celui dont le nom figure, un peu estropié, sur le registre de la paroisse Saint- Paul, le seul dont le Grand Roi ait sans doute jamais parlé au duc d'Orléans. On verra comment plus tard les chercheurs de tous les temps et de tous les pays se sont jetés avec enthousiasme et frénésie sur cette prétendue piste.
Quant au nom réel du prisonnier, ce nom que ne donne aucune dépèche, aucun registre, aucun document, ce nom que Louis XIV, dans les dernières années de sa vie, était resté définitivement le seul à savoir, on verra qu'il n'a jamais été prononcé, indiqué ni mis en avant par personne, au sujet de l'homme au masque de fer, avant l'année 1882. Il défiait loute pénétration, il ne pouvait venir à l'idée de qui que ce soit....
& Que Louis XV, dit M. Marius Topin (p. 364-365), ait » transmis le secret à son petit-fils, c'est encore possihle, hien » que rien ne l'établisse, i Mais M: Loiseleur n'est pas à beaucoup près aussi coulant sur ce point que le partisan de Mattioli, et ce n'est pas moi, surtout, qui l'en blâmerai! Voici, du reste, ce qu'il dit à cet égard :
« Enfin, il est prouvé que Louis XVI ignorait le mot de l'énigme. Ses efïorls pour le connaître, ses promesses à la Reine à ce sujet, ses recherches infructueuses dans les papiers secrets de son prédécesseur, tout cela est raconté par Madame Campan, témoin oculaire, avec un air de vérité qui ne se contrefait pas. Il est vrai que M. Michelet met en doute la véracité de Louis XVI. «Si ce prince dit à Marie-Antoinette qu'on n'en savait » plus rien, c'est que, la connaissant bien, il se souciait peu d'envoyer ce » secret à Vienne. » Quel intérêt y avait-il, vers 1775, à empêcher Marie- Antoinette d'apprendre à sa mère ce qu'était un prisonnier d'État mort soixante-douze ans auparavant? Quel avantage l'impératrice pouvait-elle retirer d'une telle confidence? En quoi et comment pouvait-elle s'en servir pour nuire à la France? Si le Masque était un aine de Louis XIV, qu'il fût bâtard ou non, il n'avait point évidemment laissé de postérité, et, dès lors, le trône appartenait sans conteste aux descendants du grand Roi. » Jules LoiSELEun, Trois Énigmes historiques, p. 289.
« Les ministres de Louis XVI n'étaient pas, comme ceux de Louis XIV, confidents du secret de leur maître; car le vertueux Malesherbes, pendant son premier ministère, qui ne dura que neuf mois, s'imposa le devoir de tirer la vérité du tombeau de Marchiaty et de venger la mémoire de cet infortuné, seule réparation que pût inventer l'humanité du ministre insatiable de faire le bien ; mais ses recherches, secondées par Amelot, minis-
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tre de Paris (J), ses visites à la Bastille, ses enquêtes dans les papiers de la police (*) demeurèrent sans résultat. » Bibliophile Jacob, L'Homme au masque de fer, p. 107.
« C'était sous les décombres de la Bastille qu'on espérait retrouver les preuves de cette iniquité du grand Roi, et quand la vieille prison féodale s'écroula sous le marteau du peuple, le 14 juillet 1789, le premier prisonnier qu'on chercha parmi les cachots, livrés au jour éclatant de la justice et de l'humanité, pour délivrer au moins son nom encore captif dans ces ténèbres (sic!), ce devait être le Masque de fer!
» Dès que la Bastille tomba au pouvoir du peuple, les portes des prisons furent brisées à coups de hache; mais on ne trouva que huit personnes à délivrer au lieu des innombrables victimes qu'on supposait ensevelies au fond de cette sinistre forteresse; on prétendit (3) que, peu de jours auparavant, la plupart des détenus avaient été transportés ailleurs secrètement.
» Les souvenirs de plusieurs captivités célèbres planaient au-dessus des ruines, qu'on avait hâte de faire disparaître pour placer cette inscription : Ici l'on danse, à l'endroit même où tant de larmes avaient coulé depuis des siècles; le fantôme du Masque de fer était sans doute présent aux yeux des démolisseurs patriotes, et quand un des vainqueurs apporta en trophée au bout d'une baïonnette le grand registre de la Bastille, l'assemblée municipale de l'Hôtel-de-Ville attendit dans un silence solennel que le secret du despotisme royal tombât de ces pages sanglantes (sic!) : le folio 120, correspondant à l'année 1698 et à l'arrivée du prisonnier masqué venu des îles Sainte-Marguerite, avait été enlevé et remplacé par un feuillet d'une écriture récente ! » Bibliophile Jacob, L'Homme au masque de fer, p. 113, 114 et 115.
Il n'y a pas la moindre critique historique, il n'y a (oserai-je le dire?) aucune bonne foi ni vraisemblance, dans les pages ampoulées et romanesques qui précèdent, écrites dans le but très évident de faire de l'effet et de plaire à une certaine classe de lecteurs. Raisonnons plutôt : le Registre de la Bastille divisé en colonnes, dont il s'agit ici, de l'aveu même de l'auteur des Remarques historiques sur la Bastille, 1774, est ce de l'invention du sieur Chevalier, major actuel». La page consacrée à Marchialy, enlevée, retrouvée, rajustée, n'a et ne peut donc posséder, dans sa rédaction, aucune espèce de valeur spéciale et nouvelle, aucune espèce d'authenticité d'époque : elle a été composée de toutes pièces par ledit major Chevalier,
(*) « On voit par une lettre du major Chevalier à M. Amelot, imprimée dans la 9* livraison de la Bastille dévoilée, page 28, que cet officier lui avait envoyé, dès le 30 septembre 1775, les mêmes extraits historiques qu'il adressa ensuite à Malesherbes. » Bibliophile Jacob.
(2) « Voy. la Bastille dévoilée, i" livraison, p. 51. » Le même.
(3) Que ne prétend pas l'imagination populaire, et la plume de certains gazetiers à court de nouvelles?
à l'aide du journal de Du Junca, des anciennes notes du Père Griffet, de ce qu'on savait, eh un mot, à l'époque où on l'a rédigée. C'est bel et bien une pièce apocryphe. « Comment » aurait-on écrit, s'écrie (p. 136) le bibliophile Jacob lui-même ; » comment aurait-on écrit, au commencement du xvme siècle : » C'est le fameux homme au masque, tandis que cet homme » ne devint fameux qu'en 1751, après la publication du Siècle » de Louis XIV? » — Mais alors, aurait-on été en droit de répondre en cette occasion au bibliophile Jacob, mais alors, à quoi bon toutes les pages que vous avez données précédemment? — H y a très loin, hâtons-nous de le dire, de l'écrivain mi-romancier, mi-historien de l'époque romantique de 1830-40 au savant bibliothécaire de l'Arsenal, à l'auteur, surtout, de la Bibliographie Moliéresque !. . .
La vérité pure, c'est que jamais, au grand jamais, il n'a existé, sous Louis XIV et à la Bastille, de registres, états ou documents officiels où il ait été question, de près ou de loin, du mystérieux prisonnier de la troisième chambre sud de la tour Bertaudière. Ce prisonnier était affaire secrète et toute spéciale entre Louis XIV, le ministre d'État et Saint-Mars, et il n'y eut onc, dans la trop célèbre prison d'État, ni dossier, ni archives quelconques le concernant.
— Mais le registre de Du Junca?
— C'était un document particulier et privé dont personne alors ne soupçonnait l'existence même possible. On l'aurait sûrement détruit si on l'avait découvert. Si nous ne l'avions pas, de fait, si nous ne possédions pas les précieux renseignements que lui seul donne, que saurions-nous présentement de certain sur l'homme au masque? Nous ne connaîtrions même pas la date de sa mort; et on n'aurait jamais eu la possibilité d'aller chercher comme on l'a fait, à coup sur et tout droit, sur le registre de la paroisse Saint- Paul, aujourd'hui détruit, l'acte de décès le concernant. En aurait-on eu le désir et la volonté, on n'aurait su ni à quelle date, ni sous quel nom l'y découvrir.
« Napoléon, qui lisait parfois des romans, et des plus mauvais, entre deux victoires, puisa peut-être dans l'Homme au masque de fer, de M. Regnault-Warin (1804, 4 vol. in-12), une vive impatience de connaître le secret de Louis XIV; il ordonna même de grandes recherches qui
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demeurèrent sans résultat, malgré le zèle des courtisans empressés à satisfaire la volonté impériale. Durant plusieurs années, le secrétaire de M. de Talleyrand fureta dans les archives des Affaires étrangères, et M. le duc de Bassano appliqua toutes les lumières de son esprit judicieux à éclaircir les abords de ce ténébreux mystère historique (*). Ils ne trouvèrent l'un et l'autre que des suppositions à mettre sous les yeux du grand homme qui exprima tout haut son dépit, en songeant qu'il serait maître de l'Europe sans jamais le devenir d'un secret enseveli dans le tombeau de ses prédécesseurs. Il comprit alors que la puissance avait des bornes. — Madame la duchesse d'Abrantès nous a communiqué ces détails; elle se souvient de plusieurs conversations qui eurent lieu sur ce sujet à la Malmaison en présence de l'Empereur, et auxquelles chacun prenait part. Napoléon était sombre et pensif pendant ces débats qui l'intéressaient vivement. » Bibliophile Jacob, L'Homme an masque de fer, p. 169-170, et note 1 de la page 170.
Napoléon n'avait pu cependant, par une intuition de génie, ni deviner Molière..., ni pressentir Sainte-Hélène!...
« Si Louis XVI n'a pu savoir ce qu'était le Masque de fer, s'il a dû recourir, pour s'en informer, au petit-fils de Pontchartrain, qui luimême, très probablement, ne l'avait jamais su, à plus forte raison Louis XVIII l'a-t-il ignoré. Le mot qu'on lui prête, et qui prouverait que, dans sa pensée, le prisonnier était un frère aîné de Louis XIV [Revue rétrospective d'avril 1864], est en opposition formelle avec une confidence que Louis XV aurait faite à Madame de Pompadour, à laquelle il aurait avoué que le Masque de fer était un agent du duc de Mantoue. Les deux anecdotes sont contradictoires et s'enlèvent mutuellement toute autorité (-). » Jules Loiseleuiï, Trois Énigmes Jiistoriques, p. "289-290.
« Que Louis XV ait transmis le secret à son petit-fils, c'est encore possible, bien que rien ne l'établisse. Mais comment Louis XVIII, que l'on a dit l'avoir connu, aurait-il pu l'apprendre? Lorsque le comte de Provence a quitté Paris, Louis XVI ne prévoyait pas une catastrophe si prochaine. Dira-t-on que, du fond de sa prison, le malheureux Boi ait songé à la transmission obligée et se soit alors préoccupé d'instruire son frère? Mais, dans tous les cas, Louis XVII vivait encore (3). Si donc Louis XVIII
l1) On sait qu'on a voulu faire descendre Xapolcon de * l'Homme an masque de fer », tant il est vrai de dire que le papier souffre tout. On s'y est pris du reste bien ridiculement. Cf. les Curiosités biographiques de M. Ludovic Lalanne, pages 275-276. A qui fera-t-on croire que «le gouverneur des îles Sainte-Marguerite» s'appelait M. de Bonpart? etc., etc.
C2) M. Loiseleur se comprend, mais je dois avouer que dans la présente occasion je ne le comprends pas. Deux anecdotes peuvent ch-e contradictoires ; et, en ce cas, elles ne sauraient être vraies toutes les deux, d'accord; mais il n'y a en revanche aucune impossibilité à ce que, sur les deux, il y en ait une de vraie !...
(3)En se plaçant à ce point de vue ultra-romanesque de M. Topin, on peut parfaitement répondre à l'ingénieux écrivain que Louis XVI, quand il a vu son fils pour la dernière fois, lui a confié le fameux secret, et que Louis XVII l'a fait parvenir au comte de Provence en chargeant de cette communication d'outre-tombe sa sœur la duchesse d'Angoulème.
a, par des réponse.'1; habilement obscures, donné à entendre que lui aussi était informé, c'est uniquement pour ne pas paraître dépouillé d'un privilège que quelques-uns considéraient encore comme une prérogative de la couronne. » Marius Topin, L'Homme au masque de fer, p. 364-365.
« ... Louis XVIII disait, en causant du Masque de fer : «Je sais le mot » de cette énigme, comme mes successeurs le sauront; c'est l'honneur » oe notre aïeul Louis XIV que nous avons a gakder. » — Plusieurs personnes dignes de foi nous ont attesté cette réponse que Louis XVIII eut peut-être la malice de faire pour tenir en baleine la curiosité des courtisans : le secret du Masque de fer lui semblait sans doute une condition aussi nécessaire que le sacre de Reims (*) pour sa royauté!» Bibliophile Jacob, L'Homme au masque de fer, p. 211 et note 1 de la même page.
On disait souvent, sous la Restauration, que si la branche d'Orléans arrivait au trône, on connaîtrait, enfin, le secret du fameux prisonnier masqué.
Louis-Philippe est devenu roi des Français en 1830, qu'a-t-on su de plus qu'auparavant (*)?
Afin d'être sûr que son secret serait bien gardé, Louis XIV ne l'avait confié à aucun membre, direct ou éloigné, de sa famille. Il ne l'avait fait relater sur aucune pièce, lettre, registre ou archive quelconque. N'avait-il pas, d'ailleurs, sa réponse toute prête, au cas où quelqu'un, par impossible, eût jamais possédé un droit (!) quelconque de l'interroger à cet égard : Mais c'est Mattioli, Mathioly, Marthioly, Marchiali...?