‹ Molière Essai médicalChapitre 10 sur 30 · ESS · texte numérisé non relu

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(comme le dira le Boulanger de Chalussay, en 1670) et la gracilité des jambes; ce corps « sans harmonie » surmonté (comme l'indique Larroumet) « d’une grosse tête avec un visage rond, des pommettes saillantes, des yeux très écartés l’un de l’autre » tout cela fait songer à la fois au rachitisme et à la tuberculose héréditaire.

Evidemment ce ne sont que conjectures. Il faudra suivre Molière jusqu'à la fin pour établir un diagnostic ferme. Mais enfin, dès maintenant sa stature, son attitude, les traits de son visage, nous donnent de précieuses indications.

Au point de vue psychique nous savons que Molière était un tendre et un sensible. Marie Cressé lui avait donné ce tempérament en héritage — source, bien sùr, de joies profondes mais aussi de tristesses les plus noires. La sensibilité d’ailleurs n'était guère de mise en ce siècle, pas plus qu'au nôtre... |

Molière, lui, savait vibrer à toutes les émotions. Et il en souffrit -- comme c'est la règle.

Il fit à ce sujet, plus tard, à Auteuil, des confidences à son ami Chapelle : « Je suis né, lui disait-il, avec les dernières dispositions à la tendresse... J'ai cherché à me rendre heureux, autant qu’on peut l'être avec un cœur sensible. »

En 166%, à la mort du fils de la Mothe le Vayer, Molière enverra à celui-ci un sonnet qui restera célèbre, accompagné d’une lettre où sa grande sensibilité apparaitra encore. Cette lettre se termine ainsi : « Si je n'ai pas trouvé d'assez fortes raisons pour vous obliger à

pleurer sans contrainte, il en faut accuser le peu d'’éloquence d’un homine qui ne saurait persuader ce qu'il sait si bien faire. »

On raconte enfin qu’un jour. Baron lui parlait d'un auteur du nom de Mondorge qui était dans le dénüment le plus complet et qui ne pouvait, faute d'argent, rejoindre sa troupe alors en province : « Combien pensezvous, dit-il à Baron, quil convienne de lui donner? » — (Quatre pistoles, reprit Baron. » — «Donnez quatre pistoles pour moi, dit Molière; en voilà vingt qu'il faut que vous lui donniez pour vous. »

Tout cela prouve la délicatesse et la sensibilité de l'auteur du Wisanthrope. I] s’'émeut plus que quiconque aux misères de ses amis. En 1673, à la quatrième représentation du Malade imaginaire, malade vraiment à en mourir, il jouera malgré lout pour que ses camarades gagnent de quoi vivre. Et il en mourra.

On peut s'étonner qu'avec de telles dispositions Molière ait été notre plus grand auteur comique.

Il fut comme Ménandre et Térence, et tant d’autres, ce qu’on a coutume d’appeler un «comique triste »,

Dans la vie intime il n'était pas gai. En société, ceux qui espéraient de lui quelque plaisanterie ou facétie en étaient pour leurs frais. Molière restait ordinairement silencieux ; il écoutait parler les autres. Il était presque toujours « dans la posture d’un homme qui rêve » comme le dit Villiers dans Zélinde; ou alors s’il « paroïssoit attentif » aux discours de ses voisins, « il sembloit, par le mouvement de ses yeux, qu’il regardoit jusques

au fond de leurs âmes pour y voir ce qu'elles ne disoient pas ».

Boileau avait surnommé Molière, « le Contemplateur ». :

L'histoire — qui n’est peut-être qu'une légende — repporte d'autre part qu’au cours de ses vagabondages en province, à Pézenas, il allait se reposer de ses soucis chez le perruquier Gély. Les perruquiers toujours ont été de grands bavards; et l’on bavarde encore chez eux bien davantage depuis que les femmes ont envahi leurs boutiques.

Il y a beaucoup à apprendre en leur compagnie.

Et Molière sut en profiter qui venait céans, de son fauteuil, dans un coin, observer, dit-on, silencieusement les hommes.

Molière donc, en 1661, est connu à Paris comme acteur et comme auteur.

Il a trente-neuf ans. Il n'est pas beau comme La Grange, évidemment, mais enfin il peutplaire. Sa santé est assez bonne ; il est loin d’être un barbon et il a ce qu'il est convenu d’appeler du tempérament.

Moralement c’est un tendre.

Mais alors les femmes, quelles influences ont-elles à celte époque dans sa vie ?

Nous venons d’eutrer un peu dans son intimité ; mais dans son cœur savons-nous ce qui se passe et qui y est entré ?

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Il a dù avoir, certes, de nombreux succès féminins parallèlement à ses succès d'homme de théâtre. Mais nous ne connaissons aucune de ses admiratrices.

En tous cas, la De Brie, toujours tendre et douce, est là encore qui le console aux jours d’accablement.

La Du Parc elle-même, dédaigneuse autrefois, doit être maintenant moins farouche. Tous les biographes de Molière pensent qu’elle ne fût jamais sa maîtresse. Cela me paraît bien extraordinaire. Elle a pu, en Province, aux débuts de Molière, ne pas prendre garde à lui, mais à Paris devant tous ses succès elle a dû commencer à regretter ses rigueurs... Et puis elle voulait aussi des rôles avantageux. Alors elle a dû faire à Molière des avances. Peut-être par rancune les a-t-il à son tour refusées. Cela pourtant m'étonnerait : c’est un grand sensuel et la Du Parc est tellement jolie 1... Il y a des minutes où un homme ne sait pas résister.

Enfin, la troisième étoile de la troupe — ou plutôt la première — Madeleine Béjart, n’a rien perdu de son empire sur Molière. Il habite d’ailleurs avec elle et tout ce qui reste de sa famille : Marie Hervé sa mère, Geneviève sa sœur, Louis son frère, et Armande sa très jeune sœur, — ou sa fille, on ne sait pas bien.

La question est d'importance. Elle n’est pas éclaircie. C’est une des nombreuses énigmes qui planent autour de Molière. Jusqu'en 1821 tout le monde était d'accord: Armande était la fille de Madeleine. Mais depuis cette date on a retrouvé l'acte de mariage de Molière et deux actes notariés faisant passer Armande pour la fille de Marie Hervé, donc pour la sœur de Madeleine.

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D'aucuns snpposent que Marie Hervé, mère complaisante, a pris à son compte la petite Armande pour faciliter les choses. Les contemporains d’ailleurs affirment que Madeleine est la mère d’Armande. Racine en effet écrit à l’abhé Le Vasseur :

«Montfleury a fait une requête contre Molière et l’a donnée au roi. Il l'accuse d'avoir épousé la fille et d'avoir autrefois couché avec la mère. Mais Montfleury n'est pas écouté à la cour. »

Brossette écrit de son côté :

« M. Despréaux m'a dit que Molière avait été amoureux premièrement de la comédienne Béjart dont il avail épousé la fille. »

Grimarest, en 1705, dans sa Vie de M. de Molière écrira la même chose. Enfin Madeleine à sa mort laissera par testament tous ses biens à Armande : ce qui paraît confirmer tous ces dires car Geneviève et Louis vivaient encore (et ce dernier même était dans une situation assez médiocre).

Dans Ælomire hypocondre, comédie qui parut en 1670, on accuse Molière d'être le père d'Armande. C’est plus grave,

Dans /a Fameuse Comédienne, pamphlet paru en 1688, l’auteur présente ainsi Armande son héroïne :

« Elle est fille de la défunte Béjart, comédienne de campagne, qui faisait la bonne fortune de quantité de jeunes gens de Lanquedoc dans le temps de l’heureuse naissance de sa fille. Il serait assez difficile, dans une galanterie si confuse, de dire qui en était le père. On l'a crue fille de Molière, quoique depuis il ait

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été son mari ; cependant on n’en sait pas très bien la vérité. »

Cette dernière ‘phrase est la conclusion de toutes les recherches qu'on a pu faire. On ne sait pas. La supposition que Molière ait été le père d’Armande est donc tout à fait gratuite : elle n’a été faite que par ses ennemis. Alors ne l’accusons pas d’inceste et ne cherchons pas avec malice de perversions sexuelles si improbables.

Qu’Armande enfin ait été sœur ou fille de Madeleine cela n'empêchait en aucun cas Molière de l'aimer. En 1661, elle avait dix-huit ans. Elle était très bien. Ce n’était plus du tout la petite fille que Molière faisait sauter autrefois sur ses genoux et qui l’appelait son mari... Ce n'était plus même la jeune personne de dix ans qui, en province, jouait les petits rôles gentiment. C'était presque une femme. gracieuse, déjà coquette, — et troublante.

Elle avait grandi près de Molière ; il s'étaient habitués l’un à l’autre. Molière aimait bien la petite fille qui l’aimait bien aussi. Et un beau jour — les années ayant passé — ils s’aperçurent qu'ils s’aimaient (tout court).

Un homme de trente-neuf ans, auprès d’une jeune fille toute neuve, se trouble facilement. Elle, un peu inquiète d’abord, est bientôL très fière de se découvrir tant d'importance. Quand l'adorateur est un homme célèbre et qu'il peut distribuer des rôles, quand la jeune personne aété élevée dans un milieu très libre et un peu pervers, les choses se complètent sans grande difficulté : il suffit d’un regard ou d’un mot pour qu'aus-

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sitôt se précisent des sentiments dont on ne s'était pas rendu compte (ou dont on n’avait pas voulu se rendre

compte)...

Mais Madeleine qui n'avait aucune raison, elle, au contraire, de ne pas voir clair, avait-elle senti venir l'orage ?

Elle était, paraît-il, très jalouse de la De Brie et très heureuse de lui opposer une rivale. Non seulement elle ne se fâcha pas mais elle conseilla à Molière d’épouser Armande... Ces renseignements malheureusement nous viennent de la Fameuse Comédienne et Grimarest n’est point du même avis ; il montre au contraire que la Béjart s'étant aperçue du danger faisait aux coupables toutes les menaces d'usage. De sorte qu'Armande

«plus lasse peut-être d'attendre le plaisir d'être femme que de souffrir les duretés de sa mère, se détermina un malin de s'aller jeter dans l'appartement de Molière, résolue de n’en point sortir qu'il ne l'eüt reconnue pour sa femme ; ce qu'il fut contraint de faire. »

Cela causa évidemment « un vacarme terrible ».

Malgré tout, un peu avant Pâques 1661, la troupe accordait à Molière, sur sa demande, deux parts de sociélaires pour lui et sa femme. Le mariage était donc décidé, et Molière apparemment fiancé.

Alors sans perdre une minute, il écrit une pièce où il exprime ses idées sur le mariage. Il met en scène un personnage, Ariste, qui est son porte-parole.

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