‹ Molière Essai médicalChapitre 12 sur 30 · SAT · texte numérisé non relu

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el de André Boudet beau-frère du marié ; de là dite, Marie Hervé, mère de la mariée, de Louis Béjart et de Madeleine Béjart, frère et sœur de la dite mariée. »

Il faut remarquer que Jean Poquelin, le père, assistait au mariage : il était donc dans les meilleurs termes avec son fils. Il ne lui tenait rigueur de rien. Et peutêtre, au fond, était-il fier des succès de Jean-Baptiste.

De la famille Béjart, d’autre part, une seule personne faisait défaut : Geneviève en effet n’a pas signé sur les registres paroissiaux. On en a conclu qu’elle s'était opposée au mariage et que par conséquent elle était elle aussi — toute la famille parbleu ! — la maitresse de Molière...

Des déductions semblables sont pourle moins réjouissantes. Elles n’ont aucune valeur. Il m'est aussi bien permis de supposer que, sur l’ordre formel de son médecin particulier, elle était restée chez elle pour y attendre les effets d'une purge qui devait être ce jour-là, indispensable, — probablement.

PREMIÈRES GRANDES LUTTES DE MOLIÈRE ET PREMIÈRE ATTAQUE CONTRE LES MÉDECINS

(Don Juan, 15 février 1665).

Après une courte lune de miel Molière s’aperçut sans doute qu'il venait de faire une bêtise ou, en tous cas, qu’il venait de se lancer dans une périlleuse aventure. !

Il écrit aussitôt l'Ecole des Femmes. Il a peur d’être cocu (le mot est dans la pièce à chaque page et je n'y peux rien) ; alors il prend, comme dit Maurice Donnay, . une assurance contre le ridicule...

Il se rappelle tout à coup que peu de femmes lisent Saint-Augustin : aucune ne croit plus, parbleu, malgré ses sermons, que les enfants se fassent par l'oreille... Elles sont toutes imparfaites,

Leur esprit est méchant et leur âme est fragile ; Il n'est rien de plus faible et de plus imbécile, Rien de plus infidèle : et malgré tout cela,

Dans le monde on fait tout pour ces animaux-làl

Evidemment, c’est incompréhensible ! chose étrange d'aimer !

Mais puisque nous en arrivons tous là ne prenons pas ça trop au sérieux ; si nous sommes {rompés n’y

OR Ses

attachons pas trop d'importance : l'affaire n’est pas si grave en soi et ne déshonore pas sa victime. Ge n'est souvent qu'un peu de vanité blessée. Nous nous rendons nous-mêmes ridicules par nos cris : toute l'habileté est de prendre ça du bon côté, — car enfin, quand on y songe, tout le mal

N'est que dans la façon de recevoir la chose...

Molière, à cette époque, n’a rien à reprocher sans doute à Armande. Mais peut-être ne l’aime-t-elle pas comme il l’aime. Ce ne doit pas être la grande passion. Elle manque, probablement, d’'élan physique : ils avaient oublié leur inégalité d'âge, la nature se charge de la leur rappeler. Molière qui est observateur, et qui a des souvenirs avec quoi comparer, s’en aperçoit bien. Il a des craintes pour l'avenir. Il prend donc un peu douloureusement les devants et fait savoir à quiconque qu'en cas d'infortune conjugale il est homme à savoir en prendre son parti. Il y a plus de tristesse qu’on ne le croit, au long de ces cinq actes qui font tantrire. Et c’est l'heure de penser avec Musset à cette gaieté

.. Si triste et si profonde Que, lorsqu'on vient d’en rire, on devrait en pleurer !

La pièce fut jouée pour la première fois le 26 décembre 1662. Ce fut un éclatant succès. Molière méritait bien une compensation. Jamais il n'avait provoqué pareil enthousiasme. C'élait du délire : toute la salle était secouée de rires fous. Mais tous les ennemis du poète, les précieuses, les marquis, les dévots, tous

ceux qui le jalousaient, auteurs et comédiens de l'Hôtel de Bourgogne et du Marais, ne lui pardounèrent pas ce triomphe. Ils lui déclarèrent la guerre, incontinent.

C’est ce qu'on a appelé /a Guerre comique.

Molière se défendit. Le 4er juin 1663 il donna /a Critique de l'Ecole des Femmes.

On n’en faisait pas moins courir le bruit qu’Armande était coquette et que le ménage n'allait guère.

Molière continue le combat. Le 24 octobre il joue, devant le roi, /’Impromptu de Versailles.

L'Hôtel de Bourgogne réplique par deux pièces : l'Impromptu de l'hôtel de Condé de Montfleury fils et la Vengeance des Marquis de Villiers. Ce dernier ne s'attaque pas seulement au poète et au comédien : il s’adresse directement au mari. Selon lui Molière est un Sganarelle qui n’a rien d’imaginaire…

Les heures tendres et heureuses de l’époque des fiançailles sont passées : Molière est entré dans la grande lutte auprès de quoi ses déboires du début n’élaient que soucis d'enfant.

L'auteur de Ecole des Femmes avait pour lui, fort heureusement, le public, Boileau, La Fontaine et Louis XIV.

Il avait été gratifié, au début de l’année, d’une pension de mille livres en qualité d’ « excellent poète comique » ; il avait repris d'autre part depuis 1660, après la mort de Jean Poquelin, son frère cadet, la survivance de la charge de tapissier-valet de chambre du

ain D cu

roi. Nous savons qu'il exerça cette charge jusqu'à la

fin de ses jours. Grâce à elle, auprès du monarque il avait un facile accès dont il sut profiter.

Louis XIV d’ailleurs fit souvent appel à son talent, et Molière devint l’amuseur officiel de Sa Majesté.

Le 29 janvier 1664 ce fut d’abord, dans l'appartement de la reine-mère, au Louvre, une comédie-ballet en trois actes : le Mariage forcé (A s’agit encore d’un homme de cinquante ans qui veut épouser une jeune coquette et qui se demande s’il fait bien de se marier).

Le roi paraissait lui-même dans la pièce, à l'heure du ballet, sous le costume d’un Egyptien.

Armande, elle, devenue Mlle Molière, ‘ne jouait pas ce jour-là, et pour cause : le 22 février suivant on baptisait en effet à Saint-Germain-l’Auxerrois un bébé du nom de Louis, qui était le premier enfant de Molière. Il avait pour parrain le Roi, pour marraine Madame.

Bientôt après /e Mariage forcé ce furent les fameuses fêtes « galantes et magnifiques » données par le roi à Versailles. Il avait demandé une pièce à son amuseur : et celui-ci écrivit {a Princesse d'Elide, comédie galante, qui fut jouée Le 8 mai 1664.

Le rôle de la princesse était tenu par Mile Molière, heureusement rétablie. Elle obtint un très brillant succès de femme et d’actrice. La Fameuse comédienne raconte que c'était là le premier rôle considérable qu’elle ait joué et qu’elle y parut « avec tant d'éclat que Molière eut tout lieu de se repentir de l'avoir exposée au milieu de cette jeunesse brillante de la cour ».

Elle dut être évidemment très courtisée : les admirateurs ei les adorateurs ne manquent jamais aux comédiennes. :

Les fêtes de Versailles durèrent sept journées: journées féériques consacrées aux plaisirs de toutes sortes, el à l'amour. Louis XIV et Mlle de la Vaillière donnaieñt l'exemple. Les soirs étaient troublants. Le printemps tiédissait les regards. Et puis la musique était de Lulli... Et

Alors Armande qui a vingt-quatre ans se laisse conter fleurette par quelque jeune et beau marquis. Elle le compare à Molière qui a quarante-deux ans, qui peut-être est déjà malade, et qui sûrement est fatiguant, insupportable, comme tous ceux qui sont jaloux et qui, par surcroît, sentent qu'on ne les aime pas.

Car Armande admire son mari mais ne l'aime pas d'amour.

Elle se laisse donc conter fleurette.

Elle a des tas de raisons, certes, de ne pas résister outre mesure. D'ailleurs une femme ne s'embarrasse pas de raisonnements quand l'envie lui prend de jeter son bonnet (et le reste) par-dessus les moulins.

Scarron avant de mourir avait écrit son Testament en vers burlesques ; c'était peu après l'apparition du Cocu Imaginaire; il avait fait à chacun des legs plus ou moins spirituels; faisant allusion à cette comédie, il avait laissé

A Molière le cocuage.

Scarron était prophète sans le savoir. Quand Molière

AB

quittera Versailles il pourra emporter son héritage : il en a pris désormais possession. ‘

Tout cela, certes, n'empêche pas la troupe de se faire ; applaudir.

“Les fêtes de Versailles occupent toute une semaine, du 7 au 13 mai. Après la Princesse d’Elide, le 8, on joue le 11 {es Fächeux, le 12, pour la première fois, les trois premiers actes de Tartu/ffe, le 13 enfin on termine les fêtes par le Mariage forcé. |

Tartuffe ne plut pas à tout le monde : les dévôts — qu'allaient-ils faire là — se voilèrent la face.

La guerre reprit. Et Louis XIV fut obligé, à contrecœur, d'interdire la pièce « jusqu'à ce qu'elle fut examinée par des gens capables d’en juger ».

Molière avait ainsi, à cette époque, de nombreux tracas : après la lutte déclenchée par /’£cole des Femmes ç’avait été l'obligation d'écrire pour le roi, coup sur coup, le Mariage forcé et la Princesse d'Elide ; la grossesse d’Armande d'autre part n'avait probablement pas amélioré le caractère de la jeune femme niles rapports

entre les deux époux ;

; enfin c'était cette bataille pour

Tartufle que Molière entreprenait d'autant plus découragé qu'il s'inquiétait davantage des coquetteries d’Armande.

Le temps lui manquait d’ailleurs pour bercer ses soucis. Le répertoire était fatigué ; on ne pouvait jouer Tartuffe pour le moment ; il fallait donc écrire tout de suite une autre pièce.

Il paraît qu’on oublie un peu quand on travaille beau-

coup. Molière écrivit Don Juan ou le Festin de Pierre.

Mais ce travail, ces tracas, malgré tout l’accablèrent.

Moralement et physiquement il est exténué. Il abandonne la fonction d’orateur de la troupe : c’est La Grange qui désormais fera la harangue.

Si la maladie ne s’est encore manifestée par aucun symptôme, on peut être sùr que déjà elle s’est installée en lui. C'est la période d’incubation : l'esprit et le corps, dès maintenant, sont touchés.

Don Juan étaitné en Espagne ; puis il était passé par l'Italie avant d’entrer en France (1).

Dorimon et Villiers l'avaient adapté au goût du jour dans deux tragi-comédies en cinq actes et en vers.

Molière en fit une pièce à la fois incohérente et très intéressante, qui se rattache d’un côté à la farce, de l’autre à la grande comédie. Son Don Juan est non seulement un débauché mais encore un athée et un hypocrite. [l est loin d'être le Don Juan romantique et idéalisé auquel un jour rêvera Musset !... Mais aussi, dans certains traits peu flatteurs dont Molière marque son héros c’est peut-être un Don Juan proche de lui qu’il attaque : un de ces grands seigneurs par exemple qui s'étaient trop occupés d’Armande lors des fêtes de Versailles, — Lauzun, Guiche ou quelque autre.

Et puis Don Juan hypocrite a coudoyé Tartufte !

Et les dévôts ne s’y tromperont pas. Ils se ligueront

1. Georges Gendarme de DAC La Légende de Don Juan (2 vol. Hachette).

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de nouveau contre Molière à qui ils reprocheront l’athéisme et lelibertinage de Don Juan.

FA ses ennemis déclarés il ajoutera d’ailleurs, cette fois- , les médecins ; la première scène du troisième acte a justifier leur rancune : Molière ne les a pas ménagés.

On raconte pour expliquer cette première attaque contre la Faculté une amusante anecdote (1).

Molière était alors. paraît-il, locataire de D'Aquin, médecin par quartier et neveu par alliance de Valot, premier médecin du roi. Le médecin et le comédien habitaient dans le même immeuble,rue Saint-Thomas.

C'est là qu'était né le petit Louis, le 19 janvier 1664.

Les deux femmes évidemment se rencontraient souvent. Mme D'Aquin était avare et chicanière, jalouse sans doute aussi d’Armande, élégante et coquette. Une comédienne, y pensez-vous |.

Mme D'Aquin devait la mépriser autant qu’elle la jalousait.. Il y avait ainsi, quelquefois, des disputes : les femmes ont la langue longue et l'oreille sensible et quand l’une a dit du mal de l’autre — ce qui arrive souvent — celle-ci tout de suite le sait bien ..

Les maris prenaient parti et soutenaient leurs épouses respectives... D’Aquin et Molière étaient ainsi très en iroid. — D'où la fameuse scène de Don Juan.

Mais cette diatribe a je crois une raison plus sérieuse On pense en effet que le petit Louis, premier né de Mo-

1. Durand, Pourquoi Molière a ridiculisé les médecins (Lyon médical, 1929, n° 2).

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lière, ne vécut que quelques mois. Il était mort sans doute avant la création de Don Juan qui eut lieu le 15 février 1663. Et naturellement Molière en voulait aux médecins d’avoir, malgré leurs purges et leurs saignées laissé mourir son fils.

Cette colère, c’est très humain.

Elle explique pourquoi, quand Sganarelle se déguise en médecin pour échapper aux poursuites des ennemis de Don Juan, ce dernier ne se prive pas pour dire à son valet ce qu’il pense de ceux dont il a pris l'accoutrement ridicule.

Molière d’ailleurs reviendra plus tard sur le costume. Pour aujourd’hui, comme il ne peut consacrer aux médecins que quelques répliques en passant, il va droit au but. Il affirme qu'ils ne savent absolument rien et qu’ils ne sont que des farceurs :

« [ls n'ont pas plus de part que loi aux quérisons des malades et tout leur artest pure grimace, dit Don Juan à Sganarelle, //s ne fontrienquerecevorr la gloire des heureux succès ; el Eu peux profiter, comme eux, du bonheur du malade, et voir attribuer à tes remèdes tout ce qui peut venir des faveurs du hasard et des forces de la nature. »

Montaigne avait déjà dit exactement la même chose. Pas plus que lui donc Molière ne croit en la médecine. Et cela, qui n’est pas une plaisanterie, paraît moins une raillerie contre D’Aquin qu’une triste certitude. La mort de son fils est pour Molière la preuve indubitable que la médecine est partout impuissante.

Il fait dire à Don Juan que c’est une des grandes

erreurs qui soient parmi les hommes».

Alors Sganarelle s'étonne :

« Quoi! vous ne croyez pas au séné, ni à la casse, ni au vin émélique ? »

(Ça c’est pour D’Aquin qui était un grand partisan de ces remèdes.) À

À cette époque le vin émétique, ou antimoine, faisait grand tapage. Il y avait une querelle qui durait depuis plus de vingt ans et qui séparait la Faculté en deux camps. Les uns étaient pour, les autres contre. En 1658 était survenu un événement d'importance : le roi était tombé malade à Calais, il avait fait quérir Dusaulehoy, un pratricien d’Abbeville, qui avait ordonné de l'émétique et, de cette façon, guéri le monarque. Du coup, les ennemis de l’antimoine avaient perdu la bataille... Par un arrêt du 29 mars 1666, le glorieux remède fut alors admis par le Parlement aux nombre des médicaments officiellement autorisés (1). :

La première représentation de Don Juan se place : donc entre la guérisn du roi et l’arrêt en question. Tout le monde à ce moment célébrait l'émétique.

Molière, lui, devait penser que cette guérison merveilleuse n’était due qu’au hasard et aux «forces de la nature ». Car si le roi a été guéri, l’abbé Le Vayer, son ami, est mort hélas, en septembre 1664, à la suite «d’une fièvre continue » malgré qu'on lui ait donné «trois fois le vin émétique ! »

Don Juan donc n’a guère confiance au médicament renommé. Sganarelle est épouvanté de tant d’audace.

1. Maurice Raynaud, Les Médecins au temps de Molière (Paris, Didier, 1863).

Alors s’engage le dialogue suivant, qui conclut :

SGANARELLE : {{ n'y a pas trois semaines j'en ai vu pourtant, mor qui vous parle, un effet merveilleux. Il y avait un homme qui, depuis six jours, était à l’agonie, onne savail plus que lui ordonner,ettous les remèdes ne faisaient rien ; on s'avisa à la fin de lui donner de l'émétique.

Dox Juan : // réchappa, n'est-ce pas ?

SGANARELLE : [Von, il mourut.

Dox Juan : L'effet est admirable.

SGANARELLE : Comment -!| Il y avait six jours entiers qu'il ne pouvait mourir, et cela le fit mourir tout d'un coup. Voulez-vous rien de plus efficace ?

Sganarelle n’a pas de chance dans ses démonstrations... Mais c’est un valet bouffon qui fait rire par son ridicule même. Il compromet toutes les causes qu'il essaye de défendre, Il ne faut pas lui en vouloir.

Quant à Don Juan, il fait profession de ne croire en rien ; de sorte que les gens bien intentionnés purent s’imaginer que ce premier acte d’hostilité contre la médecine n’était qu'une plaisanterie, et que les idées de Don Juan n'étaient pas celles de Molière.

Mais ils n’eurent pas à attendre longtemps pour être fixés, — une fois pour toutes...

L'AMOUR MÉDECIN (15 septembre 1665).

Don Juan fut joué une quinzaine de fois du 15 février à la clôture de Pâques. L’athéisme du personnage avait remis les dévots en fureur et la pièce ne fut pas reprise à la réouverture. Cette mesure d’ailleurs avait été conseillée à Molière par Louis XIV lui-même, qui ne luiretirait pourtant pas sa confiance. Le registre de La Grange, en effet, nous apprend que le 14 août « le Roy dit au sieur de Molière qu’il vouloit que la Troupe doresnavant lui appartinst ». Il la demanda sur-le-champ à Monsieur, de qui elle dépendait toujours depuis la rentrée à Paris. Tous les comédiens reçurent une pension, et Molière se trouva ainsi officiellement placé sous la protection royale.

La troupe prit le nom de « Troupe du Roy au pallais Royal ».

Pendant ce temps les démêlés avec D’Aquin s'étaient compliqués. Celui-ci, après Don Juan, — peut-être pour venger la corporation — avait voulu augmenter le loyer du comédien. Molière avait refusé de payer : on lui avait donné congé...

Pour comble, c'était la Du Parc, veuve depuis un au, qui reprenait l'appartement. Armande qui était jalouse de Marquise « en enragea » bien davantage.

Or, un jour, la Du Pare qui voulait être au mieux avec sa propriétaire, offrit à Mme D’Aquin un billet de faveur pour le Palais-Royal.

L’escarmourche était inévitable.

En effet quand Armande aperçut la femme du médecin dans la salle elle envoya deux gardes pour la mettre dehors... — Evidemment, c'était son tour !...

Le Boulanger de Chalussay dans Æ/omire hypocondre, puis Grimarest rapportent l'aventure.

D’Aquin irrité monta aussitôt une cabale contre Molière dont la santé, justement, commençait à faiblir.

Après Tartuffe c'était à Don Juan qu'on s’attaquait. Tout recommençait !...

Il fallait écrire une nouvelle pièce, si l’on ne voulait pas laisser chômer la troupe.

Nouveaux soucis, nouveau labeur. Molière estépuisé.

Il a demandé conseil, à tout hasard, à des médecins (à Mauvillain probablement qui est son ami) ; mais aucun traitement ne réussit. La médecine, à cette époque, est pitoyable. Elle offre, vraiment, tristes pectacle.

Routine aveugle, pédanterie scolastique, fausse érudition, jalousie entre eux, arrogance envers les autres : voilà les médecins du temps...

En général ils ne sont guère aimés. Partout circulent, contre eux, des épigrammes ironiques :

R. Thuillier 5

GE

Aïfecter un air pédantesque, Cracher du grec et du latin, Longue perruque, habit grotesque, De la fourrure et du satin,

Tout cela réuni fait presque

Ce qu’on appelle un médecin...

Soulager la pauvre kumanité semble être pour eux un assez lointain souci. Et Molière a dès lors raisons de n’avoir pas en leur talent confiance extrême.

N'ont-ils pas, au reste, laissé mourir Gassendi, son vieux maître, comme ils ont laissé mourir son premier né ? N'ont-ils pas envoyé « au pays d’où personne ne revient » comme dit Guy Patin, l'Abbé Le Vayer, le fils tant pleuré de son ami François de la Mothe Le Vayer ? Comment Molière pourrait-il croire en eux ?

Il pense qu'il ne faut pas plus que d’autres, ni plus que rien, les prendre au sérieux. Ils l’amusent par tous leurs côtés grotesques, ils peuvent aussi amuser son public, — c’est tout ce qu’on peut, quant à présent, leur demander. ‘

Leur imitation et leur critique oft eu, dans Don Juan, un gros succès de rire ; ils font partie, incontestablement, des personnages traditionnels de la farce. Aussi pour toutes ces raisons, dès la première occasion — C'est-à-dire tout de suite puisqu'il faut une pièce au plus tôt —, Molière les mettra en scène, copieusement.

Mais d’abord il se renseigne...

Puisqu'il est l’ami de Mauvillain, les renseignements seront faciles à obtenir. D'autant plus que Mauvillain est lui-même un sceptique, un subversif. Il a été exclu

He ay

deux fois de la Faculté : il est prêt à décharger sa bile sur la profession et sur les confrères. Molière n’a qu'à écouter, à prendre note...

Le roi, justement, lui commande un nouveau divertissement. :

Gomme toujours il faut faire vite : l'auteur a cinq jours pour s’exécuter.

Heureusement tout est prêt, les notes de Mauvillain sont là...

Eten cinq jours, l'Amour Médecin est « fait, appris et représenté ».

* ti *

C'est à Versailles que la pièce fut jouée pour la première fois, le 15 septembre 1665. Elle fut éditée au début de l’année suivante.

Dans la préface de cette édition, Molière nous dit que /’Amour Médecin ou les Médecins (comédie-ballet en trois actes) n'est « qu’un simple crayon, un petit impromptu dont le roi a voulu se faire un divertissement ».

Quand il ajoute que tout a été fait en cinq jours, il se vante un peu. Sans doute la mise au point fut rapide. Mais il avait, comme je l'ai montré, son canevas tout prêt bien avant que le roi n’ait formulé son ordre.

Grimarest raconte que Molière « était l’homme qui travaillait avecle plus de difficulté » ; s’il pût ainsi répondre chaque fois aux désirsprécipités « du plus grand roi du monde », c’est qu’il avait toujours en réserves quelque ébauche nouvelle (quand il ne se servait pas

AGE d'une ancienne petite farce jouée autrefois en province).

L'intrigue de l'Amour Médecin est simple.

Sganarelle a une fille qui aime Clitandre. Comme il est un peu avare (c'est l'habitude) Sganarelle ne consent pas au mariage : — il lui faudrait donner une dot...

Lucinde, sa fille, s’étiole et languit, puis tombe malade. Sganarelle, affolé, fait alors quérir tous les médecins des environs. Mais ils se disputent tous avec vigueur et abandonnent Lucinde à son triste sort...

C’est alors qu’apparait Clitandre, déguisé en médecin : il dupe le bonhomme, enlève sa fille et la guérit, du même coup.

Sans compter Clitandre — qui est l’amour médecin qui guérit tout... — Molière met en scène cinq discipies d'Hippocrate et de Galien. Cette fois ce ne sont

plus des valets déguisés mais de vrais médecins qui

sont caricaturés.

Les contemporains s'accordaient à reconnaître en eux les principaux médecins de la cour. Guy Patin luimème, médecin frondeur, écrivait le 22 septembre :

On a joué depuis peu à Versailles, une comédie des médecins de la cour où ilsont été traités de ridicules devant le roi, qui en a bien ri. On y met en premier chef les cinq premiers médecins, et par-dessus le marché, notre maître Elie Béda, autrement le sieur Des Fougerais, qui est un grand homme de probité et fort digne de louanges, si l’on croit ce qu'il en voudrait persuader.

Te AU Se CU ITU ES

Le 25 septembre il écrivait encore :

On joue présentement à l'Hôtel de Bourgogne l'Amour malade. Tout Paris y va en foule pour voir représenter les médecins de la cour, ét principalement Esprit et Guénaut avec des masques faits tout exprès.

Guy Patin ne parle ici que par ouï-dire ; il allait peu au théâtre ; aussi dans certains détails commet il des erreurs : il compte six médecins au lieu de cinq, il prend l'Hôtel de Bourgogne pour le Palais-Royal, l'Amour médecin devient pour lui l'Amour malade. Aussi n'est-on pas très sûr que les masques dont il parle, ressemblant aux personnages visés aient été vraiment utilisés .

En tous cas il existait bien, comme il le dit, « cinq premiers médecins » à la cour, et ni plus ni moins : Valot, pour le roi ; Séguin, pour la reine-mère ; Guénaut pour la reine; Esprit, pour Monsieur ; Yvelin, pour Madame.

Le public nese trompait pas: c’étaient bien ces médecins célèbres que Molière mettait en scène.

Séguin pourtant fut épargné et remplacé par Des Fougerais qui ne faisait pas pare de la cour mais qu'on appelait en consultation dans les cas graves.

Les masques dont parle Guy Patin étaient d’ailleurs bien inutiles pour l'identification des personnages. Tous étaient facilement reconnaissables. Molière les indiquait sufisamment par l’imitation de leurs gestes, de leurs langages, de leurs habitudes, et de leurs théories. Les noms des personnages eux-mêmes (tirés du grec,

dit-on, par Boileau) étaient des allusions transparentes: Desfonandrès (tueur d'hommes) c'était Des Fougerais : Macroton (qui parle lentement), c'était Guénaut ; Bahis (bredouilleur), c'était Esprit ; Tomès (le saigneur), c'était Valot ; Filerin (ami de la mort), c'était Yvelin.

On croyait jusqu'à Maurice Raynaud que Tomès représentait D’Aquin ; mais cet auteur a montré que D'Aquin était un partisan de l’antimoine, donc un ennemi de la saignée. Il n’était encore d’ailleurs, que médecin par quartier. De sorte que Tomès (le saigneur) ressemble bien davantage à Valot, — qui saignait le roi son maitre à tout propos. Il était d'autre part oncle * par alliance de D'Aquin ; Molière ne sortait pas de la famille : il se vengait malgré tout de D'’Aquin, par ricochet...

De l'ouvrage sur les Médecins au temps de Molière, de Maurice Raynaud, je tire la plupart des renseignements suivants :

Des Fougerais avait, en 1665, soixante-dix ans ; il se nommait en réalité Elie Béda. Il comptait, parmi ses clients, les plus grands personnages.

Je pense, disait Guy Patin, que si cet homme croyait qu’il y eut au monde un plus grand charlatan que lui, il le ferait empoisonner. Il a dans sa poche de la poudre blanche, de la rouge et de la jaune. Il fait rage de promettre ; il assure de guérir tout le monde ; que telet tel ne savent que saigner et purger, mais que lui a de grands secrets, Vénérable et détestable charlatan s'il en fut jamais ; mais il est homme de bien, à ce qu’il dit...

Guénaut était certainement le plus répandu des

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médecins du temps. La cour et la ville ne juraient que par lui. D'abord médecin du prince de Condé, il était devenu ensuite celui de la reine. Très âpre au gain, sa fortune était immense, Un homme de qualité ne pouvait décemment être malade sans l’appeler au moins une fois. Il était grand défenseur de l’antimoine et les malicieux disaient qu’il était impossible de

savoir :

… Combien en un printemps Guénaut et l’antimoine ont fait mourir de gens...

Esprit avait été d’abord médecin de Richelieu, puis de Mazarin, avant de devenir celui de Monsieur. Il aurait voulu, d’après Guy Patin, donner de l’'émétique au roi avant qu’on ait reconnu la valeur de ce médicament ; comme il était médecin de Monsieur, héritier de la couronne, Guy Patin s’indigne :

S'il eut été crû et que le roi fut mort, son maître eut été roi, et lui premier médecin du roi! Von sic erat in principio : autrefois on n'appelait jamais chez le roi malade les médecins des princes du sang, pour des raisons politiques très fortes. Mais aujourd'hui tout est renversé.

Quant à Valot, premier médecin du roi, c'était évidemment un personnage important. Grand officier de la maison royale, il avait titre héréditaire de comte, et exerçait une juridiction sur l'exercice de la médecine et de la pharmacie dans tout le royaume. Cest lai qui commença le Journal de la santé de Louis XIV (1).

t. Journal de la santé du Roi Louis XIV (Le Roy,Paris, 1869).

RES jar

Ses formules à l’usage du roi lui étaient « inspirées du ciel » disait-il.

Il usait des purges et abusait des saignées. Dans la petite vérole il faisait cinq saignées « généreuses », neuf dans la scarlatine. Le roi, heureusement avait, comme on dit, la vie dure...

Valot fut accusé d’avoir causé la mort de Madame —

Henriette d'Angleterre — en lui administrant de l’opium

inoportunément. D’où cette épigramme :

Le croirez-vous race future,

Que la fille du grand Henri Eut, en mourant, même aventure Que feu son père et son mari !

Tous troissont morts par assassin, Ravaillac, Cromwell, médecin :

Henri, d’un coup de baïonnette, Charles finit sur un billot,

Et maintenant meurt Henriette Par l'ignorance de Valot.

Mais c’est à tort qu'on a porté cette accusation. On a prouvé depuis que celle pour qui Bossuet avait poussé le cri fameux : « Madame se meurt! Madame est morte !» avait été victime d’une grossesse extra-utérine rompue (et non d'une perforation par ulcère d'estomac).

Valot était plein d’une suffisance ridicule ; il faisait des prédictions comme un astrologue. A sa mort (en 1671, pendant la campagne de Flandre) ce fut son neveu D’Aquin qui lui succéda.

Evidemment tous ces princes de la science n'étaient pas toujours d’accord.

RE

En 1661 la plupart d’entre eux étaient au lit de mort du Cardinal Mazarin.

Ils alterquoient ensemble, dit leur confrère, Guy Patin — qui décidément à bien mauvaise langue — et ne s’accordoient pas de l’espèce de la maladie dont le malade mouroit. Guénaut dit que le foie est gâté ; Valot dit que c’est le poumon etqu'il y a de l'eau dans la poitrine ; Des Fougerais dit que c’est un abcès du mésentère ... Ne voilà pas des habiles gens ?

Ce fut Guénaut qui l’emporta.

Un jour, dans un embarras de voitures, un charretier le reconnut et s’écria : « Laissons passer M. le docteur, c'est lui qui nous a fait la grâce de nous délivrer du Cardinal ! »

Après ça on comprend très bien toutes les ironies de Molière dans / Amour médecin.

Quand Sganarelle convoque quatre médecins, écoutez Lisette, la suivante de sa fille, s’esclaffer :

— « Que voulez-vous donc faire, monsieur,de quatre médecins ? n'est-ce pas assez d'un pour luer une personne ? »

Plus loin :

—« J’arconnu un homme qui prouvaif, par bonnes raisons, qu'il ne faut jamais dire : Une telle personne est morte d’une fièvre et d'une fluxion sur la poitrine, mais, Elle est morte de quatre médecins el de deux apothicaires. »

(C'était d’ailleurs, à peu près, ce que disait l’épitaphe de l’empefeur Adrien : Turba medicorum perii, la foule des médecins m’a tué).

LADA NES

Plus loin encore Lisette apprend à Tomès la mor d’un de ses clients. Le médecin fait alors preuve d'un entêtement pédantesque remarquable :

— « Îl ne peut pas être mort, vous dis-je. »

— «El moi, je vous dis qu’il est mort et enterré. »

— « Vous vous trompez. »

— « Je l'ai vu. »

— « Cela est impossible. Hippocrate dit que ces sortes de maladies ne se terminent qu'au quatorze ou auvingtun; et il n'y a que six jours qu'il est tombé malade.»

On peut croire que cette suffisance ridicule de Tomès

ne veut peindre que Valot. Pourtant Molière, dès la scène suivante, ne s’atlaque plus seulement à un médecin en particulier mais à tous les médecins en général. .

. C’est alors la fameuse peinture de laconsultation où, à huis clos, quatre médecins parlent de leurs petites affaires, de tout— excepté de la maladie et de la malade qu'ils ont à soigner.

(On raconte qu'aujourd'hui encore cela arrive Mais je ne le crois pas. Je nel’ai jamais constaté.

Quand deux médecins, appelés en consultation, se retirent à huis clos, ils discutent immédiatement leur diagnostic et délibèrent aussitôt sur le traitement à suivre. Après quoi s’ils ont du temps, et s’ils se connaissent assez, ils ont bien le droit, je pense, de parler d'eux... D'autant que quelquefois diagnostic et traitement s'imposent à première vue et qu'il faut bien alors allonger l’entrevue. Le contraire serait souvent une erreur de psychologie — les malades en veulent pour

leur argent — et de psychothérapie — ils s’imaginent toujours que plus ça dure mieux ils seront soignés...)

Mais dans /’Amour médecin ce sont pourtant les médecins qui ont tort, car ils n’ont pas le moindre souci de leur malade.

La scène d’ailleurs est sans doute une charge : Molière doit exagérer un peu, pour faire rire.

Il critique ensuite d’autres travers sans les grossir le moins du monde.

Tomès etses collègues, par exemple, qui ont un âge déjà respectable, exigent (des autres), une déférence vraiment trop absolue envers les « anciens »….

Ecoutez-les :

— « Moi, je suis pour Artemius. »

— « Et mor aussi. Ce n’est pas que son avis, comme on a vu,n ait tué le malade,et que celui de Théophraste ne fut beaucoup meilleur, assurément; mais enfin il a tort dans les circonstances, et ilne devait pas être d'un autre avis que son ancien.

C’est évidemment abusif. La déontologie actuelle permetà chacun d’avoir son avis, — à condition bien entendu de le soutenir sans morgue et sans vaine forfanterie.

Mais de ce temps les formalités étaient tyranniques :

— « Pour moi, dit Tomès j'y suis sévère en diable. Un jour j'arrétai toute l'affaire et ne voulus point endurer qu'on opinât si les choses n'allaient pas dans l'ordre. Les gens de la maison faisaient ce qu'ils pouvaient et la maladie pressait ; mais je n'en voulus point

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démordre, et la malade mourut bravement pendant cette contestation. » |

— « C'est fort bien fait d'apprendre aux gens à vivre, réplique Desfonandrès... »

Et Tomès de continuer :

— « Un homme mort n'est qu'un homme mort et ne fait point de conséquence ; mais une formalité négligée porte un notable préjudice à tout le corps des médecins».

C'étaient toutes ces formalités et toutes ces règles surannées qui échauffaient la bile de Molière. Il n’avait pas tort de s’indigner. Car c’étaient uniquement la routine aveugle, dont j'ai déjà parlé, et la jalousie des médecins entre eux qui entretenaient toutes ces conventions inutiles.

De nos jours, l’élémentaire politesse et la délicatesse personnelle sont à la base de toutes les relations confraternelles : elles remplacent avantageusement les grimaceries d'autrefois.

La jalousie des médecins, dira-t-on, n’a pas néanmoins disparu... C’est possible. La jalousie est un défaut commun à toute l'humanité : elle se rencontre partout où il y a des hommes. Hésiode, qui vivait peutêtre avant Homère, affirmait déjà que «le potier porte envie au potier, le poète au poète ».

Ce défaut, au reste, n’est pas sans avantage : il provoqué une émulation plus intense, souvent favorable au progrès.

En 1665, malheureusement, les médecins ne pouvaient prétendre à celte excuse : la médecine n’avançait guère, elle croupissait lamentablement.

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Aussi une des grandes critiques de Molière est l’indigence des ressources thérapeutiques de l’époque.

On ne connaissait que la purge et le clystère, la saignée el l’antimoine... Ce n'était guère. Mais c'était encore trop pour que tous soient d'accord... On discutait à chaque instant sur la façon d'employer ces remèdes. C'était au petit bonheur et chacun soutenait sa manière.

Tomès et Desfonandrès vont ainsi, devant Sganarelle, inévitablement se quereller :le premier soutiendra qu'il faut saigner, le second qu’il faut donner de l’émétique :

— «Je soutiens que l'émétique la tuera, dit Tomès.

— «Et moi, que la saignée la fera mourir, proclame Desfonandrès.

— «C’est bien à vous de faire l'habile homme ;

— « Oui, c'est à moi ; et je vous préterai le collet en tout genre d'érudition.

— « Souvenez-vous de l’homme que vous files crever ces jours passés...

— «Souvenez-vous de la dame que vous avez envoyée en l’autre monde il y a trois jours.

— « Je vous ai dit mon avis.

— « Je vous ai dit ma pensée.

— « Si vous ne faites saigner tout à l'heure votre fille, c'est une personne morle.

— «Si vous la faites saigner, elle ne sera pas en vie dans un quart d'heure. »

On conçoit, après çà, que Sganarelle soit embarrassé.… Alors il demande leur avis à Macroton (dont le parler

« va en tortue ») et à Bahis (qui, au contraire, « court la poste »).

Tous les deux, pour ne pas se tromper, conseillent à la fois la purge et le clytère, l’antimoine et la saignée :

-— «Ce n’est pas qu'avec tout cela votre fille ne puisse mourir ; mais au moins vous aurez fait quelque chose, el vous aurez la consolation qu'elle sera morte dans les formes. »

Sganarelle n’a plus d'espoir dès lors, que dans le charlatan — vers lequel il court, incontinent..….

En ce temps là, la thérapeutique à peu près inexistante et si incertaine ne donnait que ce. qu’elle pouvait donner : des résultats médiocres. Et l’orviétan pouvait, dans ces conditions, lutter avec bonheur contre les médicaments officiels.

Filerin, qui a du bon sens, se rend compte de tout cela et il fait honte à Tomès et à Desfonandrès de s’être querellés devant leur client :

— «Ne découvrons pas au peuple, leur dit-il, par nos débats et nos querelles la forfanterie de notre art. Ne désabusons point les hommes avec nos cabales extravagantes. Profitons de leur sottise le plus doucement que nous pourrons.

Leur plus grand faible, c'est l'amour qu’ils ont pour la vie : profilons-en, nous autres, par notre pompeux galimatias el sachons prendre nos avantages de cette vénération que la peur de mourir leur donne pour notre mélier. »

Ceux qui, après Don Juan, avaient gardé des illusions

sur le sentiment de Molière quant aux médecins, sont maintenant renseignés. .

La médecine, il n’y croit pas ; les médecins il s’en moque. ;

Quand on est malade, on guérit tout seul, — ou on meurt.

C'est la conclusion qu’on peut à peu près tirer de l'Amour Médecin.

. Elle n’était pas rassurante.

Malgré tout, ceux que Molière venait de traîner dans le ridicule firent semblant de rire. Certains lui répondirent par la réplique de Tomès : « Vous faites le railleur ; mais vous passerez par nos mains quelque jour. »

D'autres pourtant, moins philosophes, se plaignirent à Louis XIV. Mais ils n’eurent aucun succès.

À la représentation le roi s'était fort diverti. Dans le prologue, en passant, on avait rappelé qu'il était «le plus grand roi du monde » : il était très flatté. En abaissant les autres on l’élevait davantage.

Aux plaintes formulées il répondit donc : « Les médecins font assez souvent pleurer pour qu'ils fassent rire quelquefois. »

Et chacun, — hormis les plaignants — trouva spirituelle la réponse.

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