‹ Molière Essai médicalChapitre 13 sur 30 · MOLIERE NEURASTHÉNIQUE · texte numérisé non relu

MOLIERE NEURASTHÉNIQUE

LE MISANTHROPE (4 juin 1666).

Molière, environ cette époque, semble avoir été la proie d’une névrose bien caractérisée : la neurasthénie. Le mot en 1665, n’existait pas ; et la maladie elle-même ne fut décrite pour la première fois qu’en 1880 par Beard. Mais si les médecins du temps n'avaient pas encore isolé le syndrome, le mal pourtant n’en existait pas moins depuis des siècles. Nous savons maintenant que la neurasthénie est une maladie d’épuisement du système nerveux résultant, la plupart du temps, du surmenage intellectuel. L’excès de travail et l'excès du plaisir y conduisent tous deux par des chemins différents. Les émotions dépressives, chagrins et déceptions, jouent dans son étiologie un rôle de premier plan.

Neurasthénique, Molière alors pouvait l'être : il était depuis 1664, en pleine crise matérielle et morale ; pas un jour qui ne lui ait apporté quelque nouveau souci, quelque nouvelle déception.

Il avait fait le tour de toutes les choses humaines ; il

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savait qu'on y rencontre plus de tristesses que de joies. Et cette mélancolique découverte, en se précisant davan- .tage, l'avait conduit peu à peu vers cette explosion de pessimisme, d'où, à son tour, devait naître /e Misanthrope.

Toûs les biographes de Molière, à l’unisson, ont noté sa mélancolie, Dans les réunions où il se rendait parfois, au cabaret du Mouton-Blanc ou à la Pomme de Pin il était toujours grave et souvent préoccupé. Ses amis riaient joyeusement ; on buvait sec, on parlait littérature, Racine dont Molière avait joué la première tragédie, prenait un malin plaisir à griser Boileau. Mignard, La Fontaine et Chapelle avaient des accès de joie débordante. Mais tout cela ne déridait pas Molière — le comique Molière, — qui était le plus triste de tous.

On eut dit que même à ces heures là il se souvenait de toutes ses misères : de son enfance austère, sans affection maternelle près d’un père sévère el dur ; de ses débuts difficiles où l'avaient meurtri les fatigues d’une vie errante et le mépris des grands ; des luttes aussi qu'il avait dù soutenir, dès son retour à Paris, pour résister à la jalousie des concurrents, à la rancune de ses ennemis.

La « guerre comique » qui avait suivi /’Æcole les Femmes, — bourrasque annontiatrice du prochain orage, — n'aväit été d’ailleurs que le prélude &dune bataille plus sournoise ; Tartuffe et Don Juan avaient touché trop d'hypocrites au point sensible pour ne pas provoquer leur colère : tous les moyens leur élaient bons ; il fallait se venger à tout prix.

R. Thuillier 6

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Depuis le 42 mai 1664, Molière était victime dés atta-

ques les plus perfides, des injures les plus blessantes. “Grimarest raconte que l’on faisait courir dans Paris

un livre infâme que ion mettait sur son compte, pour mieux le perdre. On inventait contre lui les pires calomnies.

L'Amour Médecin qui venait d’avoir à la Cour et à ville un très grand succès, complétait désormais la liste de ses adversaires irréductibles.

Il fallait répondre, et se défendre. Déjà, en 1663, il avait dù écrire hâtivement plusieurs pièces pour riposter aux critiques de /’Ecole des Femmes ; les exigences royales lui avaient à leur tour imposé, coup sur coup, des travaux précipités : le Mariage forcé et la Princesse Elide avaient été joués à trois mois d'intervalle.

Comptant sur Tartuffe, il pouvait alors espérer quelque repos. Mais dès la première représentation, on lui faisait interdiction de rejouer la pièce. Don Juan, précipitamment écrit pour réparer le mal, était arrêté de la même façon peu après sa création. C'était plus qu'il n’en fallait pour l'accabler.

Physiquement, cestravaux incessants avaient affaibli son organisme qu'une hérédité chargée n’avait pas préparé pour la lutte. Les calomnies, les injures et les perfidies de ses ennemis le désemparaient moralement. Il résistait d'ailleurs d'autant plus mal à l'injustice et à la méchanceté qu'il avait un tempérament sensible et émotif ; de sorte que le destin, qui contre lui s’acharnait, devait logiquement, le conduire, à brève échéance à la neurasthénie.

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