LÉO
Parure : Mais on entend les gens, au moins, sans se fâcher.
ALcesTEe : Moi je veux me fächer el ne veux point entendre.
ette irritabilité est caractéristique aussi ; un rien met Alceste en colère : la moindre futilité l’exaspère. Il nous donne du premier au dernier vers le spectacle ininterrompu de ses emportements.
Grimarest nous apprend d’ailleurs que Molière dans l'intimité, n’était guère plus facile : « il était devenu incommode par son exactitude et son arrangement ; une fenêtre ouverte ou fermée, un moment avantqu'il eut ordonné le mettait en convulsions ; il était petit dans ces occasions. »
Loiseleur écrit de son côté : « Sa vie était une fièvre continuelle. Toujours pressé de produire et de mettre au jour ses conceptions, toujours talonné par la besogne il n'avait pas le loisir de se prêter aux mille exigences de la vie de ménage. Il s’emportait pour une vétille, était pris de soudaines et rageuses impatiences ; un
lui, l'homme bon, l’homme aimant et pitoyable ; rien l’exaspérait. Pour un bas mis à l'envers et que Provensal lui mettait du mauvais côté il décocha un jour un tel coup de pied au valet que le malheureux en tomba à la renverse (1). »
Le Boulanger de Chalussay, dans Ælomire hypocondre note qu'après ses accès de colère, Molière demeurait toul-à-coup « comme interdit et confus ». Ces
1. Loiseleur, Les points obscurs de la vie de Molière (Paris, Liseux, 1877).
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assériés
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dépressions succédant aux explosions de mauvaise humeur sont journellement observées dans les états nourasihéniformes. « Un animal en expérience dont on a anémié le cerveau, écrit le docteur Vialard, devient plus convulsif à mesure que s'aggrave l'épuisement de ses centres nerveux. Les réactions d’excitation sur un fond de faiblesse s'expliquent ainsi d’elles-mêmes.
La colère neurasthénique est le type de ce genre de phénomènes faits d'une ascension brusque, suivie bientôt d’une dépression marquée. »
L’irritabilité d’Alceste est — comme celle de Molière — très voisine de son état d'inquiétude anxieuse.
Alors que les prétendants de Célimène sont tous sûrs, chacun de leur côté, qu’ils sont aimés par elle, Alceste au contraire est inquiet, tourmenté. Il doute de tout, même d’elle. Pareillement dans ses confidences à Chapelle Molière ne dit-il pas que sa femme « serait exempte de tout soupçon pour tout autre homme moins inquiet » que lui ?
Cette inquiétude habituelle se retrouve toujours à l'examen des neurasthéniques. Préoccupés perpétuellement d'eux-mêmes les malades atteints de cette névrose ne peuvent être, avec tant de soucis, que des inquiets. Leur manie de s’analyser, Molière l'avait aussi sans aucun doute ; il fouillait au fond de lui, il apercevait tous ses défauts et de l’auto-observation il passait à l’auto-accusation :
« Je suis le plus malheureux des hommes, avouaitil encore à Chapelle, et je n’ai que ce que j'ai mérité!
Je n’ai pas pensé que j'étais trop austère pour une société domestique. »
Comme Molière, Alceste reconnaît très bien ses torts : il dit lui-même qu’aimer Célimène est une folie.
Mais s’il voit ses faiblesses et s’en accuse il ne pardonne pas pour cela les travers de la société qu'il îréquente. Il n’épargne personne, écoutez-le :
Mes yeux sont trop blessés, et la Cour et la Ville
Ne m'offrent rien qu'objets à m'échauffer la bile;
J'entre en une humeur noire, en un chagrin profond Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font ; Jene trouve partout que lâche flatterie,
Qu'injustice, intérêt, trahison, fourberie.
Je n'y puis plus tenir, J'enrage !.….
Et voilà sa colère qui le reprend !
Il maudit l'humanité entière pour le triste spectacle qu'elle lui donne. À chaque scène il recommence ; la moindre occasion lui est bonne, tout l’irrite.
Poussée à ce point, la haine farouche et irascible d’Alceste est parfaitement caractéristique de la neurasthénie misantropique. Son amour de la’ solitude, son irritabilité, son inquiétude anxieuse sont des symptômes qui parachèvent le tableau. Il est précis et parfaitement observé. En l’examinant le diagnostic s'impose: Alceste est, de toute évidence, neurasthénique.
Qu’en conclure ?
Ceci, je crois, — logiquement :
Pour avoir fait de cette névrose une peinture aussi exacte (alors qu'aucun livre ne la décrivait encore) il
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y ee faut que Molière en ait trouvé sur lui les principaux éléments.
Depuis Tartuffe, tout dans sa vie le poussait vers la neurasthénie. Ses biographes, à ce sujet, nous ont laissé des renseignements suffisants : à eux seuls ils auraient pû nous faire deviner que Molière en était atteint. Mais /e Misanthrope précise et complète nos suppositions.
En accablant Alceste de ses propres désespérances, en nous montrant ses réactions devant la vie, Molière confirme notre diagnostic. Ses biographes nous avaient surtout montré les causes de son mal; Alcesie nous en décrit les symptômes.
R. Thuillier y)
LE MÉDECIN MALGRÉ LUI (6 août 1666).
Le Misanthrope obtint auprès des gens de goût, le succès qu'il méritait. Mais il n’eut pas la vogue populaire qui fit souvent courir tout Paris aux pièces de Molière. L'auteur connaissait trop les hommes pour s'étonner ; ils ne pouvaient s’accommoder « nullement, disait-il lui-même, d’une élévation continuelle dans le style et les sentiments ».
Aussi à cette comédie trop sévère fit-il succéder rapidement une pièce extrêmement gaie qu’il gardait, depuis longtemps sans doute, dans ses cartons.
Le Médecin malgré lui fut représenté pour la première fois le 6 août 1666, deux mois après le Misanthrope.
L'intrigue en est très amusante et la pièce eut un grand succès.
Sganarelle, un faiseur de fagots, a la fâcheuse habitude de battre à tous propos sa femme. Pour se venger, celle-ci le fait passer pour un médecin habile mais qui n’avoue son talent et ne fait de prodiges qu’à condition d’être copieusement rossé.