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Cette idée avait déjà été utilisée dans un fabliau du xue siècle, /e Vilain mire ou le rustre médecin. On la retrouve encore dans le Voyage en Moscovie d'Adam Oléarius, publié en 1647 :
« Boris Gudenof se trouvant affligé de la goutte, y est-il raconté, fit promettre de très grandes récompenses à toutes sortes de personnes, de quelque condition qu'elles fussent, qui lui indiqueraient un remède capable de soulager son mal. La femme d’un boyard,outrée du mauvais traitement qu’elle recevait de son mari, alla déclarer que le boyard avait un fort bon remède pour la goutte, mais qu’il avait si peu d’affection pour Sa Majesté qu’il ne voulait point le communiquer. On envoya quérir l'homme, qui fut bien étonné quand il sut la cause de sa disgrâce. On le fit fouetter jusqu'au sang, et on le mit en prison, où il ne put s'empêcher de s’emporter et de dire qu'il voyait bien que c'était sa femme qui lui avait joué ce tour et qu’il s’en vengerait.
Le grand duc, s’imaginant que ces menaces ne procédaient que du dépit que le boyard avait de voir que sa femme avait révélé son secret, le fit fouetter plus cruellement que la première fois, et lui fit dire qu’il employât son remède, ou quil se disposât à mourir. Le pauvre diable, voyant sa perte inévitable, dit enfin, dans le dernier désespoir, qu'en effet, il savait quelqué remède mais que ne le croyant pas assez certain, il ne l'avait pas osé employer pour Sa Majesté, et que sion voulait lui donner quinze jours de temps pour le préparer, il s’en servirait. Après avoir obtenu ce délai, il envoya à Czorbach, à deux journées de Moscou, sur la rivière d’Occa, d’où il se fit amener un chariot plein de toutes sortes d'herbes, bonnes et mauvaises, et en prépara un bain pour le Grandduc qui s’en trouva bien. Car, soit que le mal fut au déclin, ou que parmi une si grande quantité d’herbes, il s’en trouvât de propres pour son mal, il en fut soulagé.
Ce fut alors que l’on se confirma dans l'opinion que le refus du boyard n'était procédé que de sa malice, C'est pourquoi on le fouetta encore plus fort que les deux premières fois. Et après on lui fit présent de quatre cents écus avec défenses bien expresses et très rigoureuses de s’en ressentir contre sa femme, qui en profita si bien que, depuis ce tempslà, ils vécurent ensemble de parfaite amitié. »
Molière, probablement, s'était servi à son tour de cette histoire dans /e Fagotier (que le registre de La Grange appelle aussi quelquefois le Fagoteux ou le Médecin par force).
On pense que c'est de cette petite. farce composée autrefois en province que fut tiré le Médecin malgré lui.
Le Fagoteux n’a pas été retrouvé, et la comparaison est impossible entre la farce etla Comédie ; on trouve en tous cas entre le Médecin malgré lui et le Médecin volant de nombreuses analogies de dialogue : elles prouveraient, si l’ôn en doutait, que Molière utilisa largement à l’époque de sa gloire ce qui, à l'heure de ses débuts, avait sû plaire à son public.
Dans le Medecin malgré lui, Molière reprend la satire contre les Médecins. Comme dans /e Médecin volant du reste, il le fait de façon indirecte.
Sganarelle n'est pas de la Faculté. Ce n’est qu’un paysan madré ayant sû «dans son jeune âge son rudiment par cœur » ; il a ensuite poursuivi ses études,
si l’on peut dire, en servant'« six ans un médecin fameux » ; il a entendu parler d'Hippocrate, d'Aristote et de Cicéron ; il n’aime guère les coups de bâton (on l'en exçuse) et pour les éviter il imite (comme il peut) le langage et les manières de son ancien patron.
Valère, intendant de Géronte, l'emmène, malgré lui, auprès de Lucinde, la fille de son maître qui est devenue subitement muette.
GéRontE : C’est un accident qui a fait reculer son mariage.
SGANARELLE : Æ4 pourquoi ?
GéÉRontTE : Celui qu'elle doit épouser veut attendre sa guérison, pour conclure les choses.
SGANARELLE : Æ# qui est ce sot-là qui ne veut pas que sa femme soit muette ? Plüt à Dieu que la mienne eut cette maladie ! Je me garderais bien de la vouloir guérir.
Rabelais avait déjà raconté l’histoire de
« celluy qui avoit éspousé une femme mute. Le bon mary vouloit qu’elle parlast. Elle parla par l’art du médicin et du chirurgien, qui lui couppèrent un encyliglotte qu'elle avoit soubs la langue. La parolle recouvrée, elle parla tant et tant que son mary retourna au médicin pour remède de la faire taire. Le médicin respondit en son art bien avoir remèdes propres pour faire parler les femmes, n'en avoir pour les faire taire ; remède unique estre surdité du mary, contre cestuy intermitable parlement de femme, Le paillard devint sourd par ne sçay quelz charmes qu'ilz feirent. Puys le médicin demandant son salaire, le mary respondit qu’il estoit vrayement sourd, et qu'il n'entendoit sa demande. »
La malade du médecin malgré lui retrouve la parole
sans que Sganarelle ait à lui couper l’« encyliglotte » : elle aime le beau Léandre et n est devenue muette que pour éviter de devenir l’épouse d’un certain Horace que son père lui impose. Ce Géronte est, encore une fois, un père pratique : il ne refuse Léandre que parce qu’il n'a pas « du bien comme l’autre ». A la fin Lucinde excédée se révolte : sa langue se délie, elle accable son père de reproches.
— Monsieur, je vous prie de la faire redevenir muette, implore alors Géronte.
Mais Sganarelle, pas plus que Rabelais, ne connaît le moyen de faire taire les femmes :
— C'est une chose qui m'est impossible. Tout ce que je puis faire pour votre service est de vous rendre sourd, si vous voulez.
Géronte refuse ce remède héroïque et les choses iraient mal si l'oncle de Léandre n'avait la bonne idée de mourir fort à point.
Léandre hérite de tous ses biens et Géronte lui donne alors sa fille « avec la plus grande joie du monde ».
Molière, dans Le médecin malgré luia d'abord voulu faire rire ; il ne pouvait demander à son public de le suivre toujours dans les régions de l'esprit un peu trop arides où, avec Le Misanthrope, il l'avait emmené.
Voltaire en fait la remarque:
« Le Misanthrope était l’ouvrage d’un sage qui écrivait pour les hommes éclairés ; et il fallut que le sage
se déguisât en farceur pour plaire à.la multitude. »
[l'est possible aussi que l'idée de la maladie ait alors commencé à tourmenter son esprit avec une tenace obstination. Il reprenait son thème désormais favori et habillait de nouveau Sganarelle en médecin.
Sganarelle, je l’ai dit, n’est qu'un faiseur de fagots : mais il sait un peu de latin, et on ne l'écoute pas sans amusement.
— Musa, la Muse, Bonus, Bona, Bonum. Déus sanclus. Etiam, oui, quare? pourquoi.
IH possède quelques idées générales qui ne sont pas tant ridicules. |
— Lorsque le médecin fait rire le malade, c'est le meilleur signe du monde, formule-t-il par exemple.
Il a même, enfin, de vagues notions d'anatomie : ne parle-t-il pas de la veine cave et de la concavité du diaphragme ?
Il ne se vante pas pour rien d’avoir servi six ans chez un fameux médecin |
Il en copie le langage pédantesque émaillé çà et là des noms d’Hippocrate, d’Aristote et de Galien ; comme lui sans doute, il débite de grandes phrases qui ne disent pas grand’chose mais qui peuvent en imposer au client :
— Un ignorant aurait été embarrassé et vous eut été dire : c'est ceci, c'est cela ; mais moi je touche au but du premier coup, et je vous apprends que votre fille est muette.
— Oui: mais je voudrais bien que vous me puissiez
dire d’où cela vient.
— 1l west rien de plus aisé; cela vient de ce qu'elle a perdu la parole.
— Fort bien. Mais la cause, s'il vous plaît, qui fait qu'elle a perdu la parole.
— Tous nos meilleurs auteurs vous diront que c’est l’empêchement de l’action de sa langue.
— Mais encore, vos sentiments sur cet empêchement de l’action de la langue ?
— Aristote, là-dessus, dit... de fort belles choses.
Ayant repris souffle un instant il continue avec la mème rigueur son raisonnement et démontre que le mal vient de certaines humeurs, qu'entre savants on appelle humeurs peccantes…
Il est bien évident que c’est du jargon pédantesque des vrais médecins et de leur érudition vraiment désarmante que Molière se moque ici.
Leurs longues robes et leurs bonnets carrés, leurs chausses et leurs rabats le faisaient rire. Leur costume, à ses yeux, couvrait leur ignorance.
Beaucoup faisaient gravement leurs visites montés sur une mule: c'était un symbole. Molière sans doute leur aurait volontiers changé la mule pour un âne.
Comme précédemment il tourne en dérision leur thérapeutique. Pour faire parler Lucinde, il faut la mettre au lit et lui faire prendre « quantité de pain trempé dans du vin, parce qu'il y a dans le vin et le pain, mélés ensemble, une vertu sympathique qui fait parler.» Ne nous étonnons pas:« on ne donne pas autre chose aux
perroquets, et ils apprennent à parler en mangeant de cela... »
Dans d’autres scènes Molière critique encore l'emploi exagéré de la rhubarbe, de la casse et du séné, de l'émétique, du clystère et de la saignée.
Comme ces remèdes guérissent toutes les maladies et préviennent les maux futurs, Sganarelle les propose à tout venant, — surtout à Jacqueline, la plantureuse nourrice qui donne ses soins (et son lait) à un petit enfant dont Géronte est aussi l’heureux père. Elle se porte le mieux du monde, mais Sganarelle, qui est avec elle très entreprenant, veut malgré tout la médicamenter : un petit clystère lui est à son avis nécessaire.
Cette insistance à se servir de la canule et de la seringue est uniquement due à son désir d'approcher plus intimement l’appétissante nourrice. Ce médecin malgré lui n’est pas habitué sans doute à apprécier d'un peu près les détails anatomiques féminins, — à part ceux (probablement) de Martine, son épouse. Il veut profiter de sa nouvelle el provisoire fonction pour emporter en sa mémoire quelques souvenirs... (Il aurait pu sans doute en choisir de plus poétiques... mais un fagotier ne peut avoir de soucis trop raffinés...).
Je ne suppose pas qu'il faille conclure, en tous cas, des désirs libertins de Sganarelle que les médecins du temps aient été particulièrement libidineux. Je sais bien qu'ils voyaient peut-être en général les choses de moins près qu'aujourd'hui : la pudeur exagérée du siècle ne leur permettait pas de faire aussi complètement l'examen de leurs malades. Eve alors se montrait moins volontiers dans sa primitive nudité. Peut-être pouvait-on garder ainsi plus d'enthousiasme et d'illusions !
Maïs malgré tout, certains charmes précieusement voilés devaient bien leur apparaître quelquefois avec leur précision toute prosaïque et si rarement artistique.
En notre époque très affranchie, les médecins sont suffisamment désabusés pour exercer leur profession avec tout le détachement désirable. Les malades le ‘savent bien : ils ont la plupart désappris à rougir.
Pour Sganarelle évidemment les choses vont moins bien. Jacqueline n’a guère envie du «petit clystère dulcifiant ». Géronte lui-même s'étonne qu'on ait à se soigner quand on n'a pas de maladie. Sgaranelle réplique que c'est une mode salutaire.
On prescrivait alors abondamment purgation et saignée « de précaution ». Louis XIV prenait médecine chaque mois « pour la maladie à venir».
Valot tenait essentiellement à ce traitement préventif. Un jour il trouva le roi «en une forte résolution de ne songer à aucun remède, pas même à une saignée de précaution »; il pria M. le Cardinal Mazarin d’en montrer au monarque l'absolue nécessité; mais le Cardinal, sa mission remplie, répondit que le roi «en l’état où étaient ses affaires ne se rendrait à aucun remède ni régime s’il n'était malade, et qu'il n'avait aucun dessein de se servir de précaution ».
Puisque Louis XIV ne voyait pas l'utilité de se soigner alors qu'il était en excellente santé, on comprend que Jacqueline ait refusé le clystère proposé.
Sganarelle, au reste, n’en est pas autrement vexé. Il trouve la vie belle. Son nouveau métier est vraiment