‹ Molière Essai médicalChapitre 23 sur 30 · STE · texte numérisé non relu

STE

le meilleur de tous: « Soit qu’on fasse bien, dit il, ou soit qu'on fasse mal, on est toujours payé de même sorte. La méchante besogne ne retombe jamais sur notre dos ; et nous taillons comme 1 nous plaît sur l'étoffe où nous travaillons. Un cordonnier, en faisant des souliers ne saurait qâter un morceau de cuir qu’il n'en paye les pots cassés; mais ici on peut gâler un homme sans qu'il en coûte rien. Les bévues ne sont pas pour nous, el c’est toujours la faute de celui qui meurt. Enfin le bon de celle profession est qu'il y a parmi les morts une honnêlelé, une discrétion la plus grande du monde; et ramais on n'en voit se plaindre du médecin qui l'a tué.»

Cette tirade ironique est imitée d’une nouvelle de ‘Cervantès, Le Licencié de verre, où l’on trouve ce passage :

« Personne ne peut nous ôter impunément la vie.Les médecins seuls ont ce droit ; ils peuvent nous tuer sans crainte sans employer d’autres armes que leurs remèdes ; et leurs bévues ne sont jamais découvertes, parce qu’au moment même la terre les cache etles fait oublier. »

On pourrait citer de nombreux cas qui contrediraient Cervantès et Molière ; les médecins sont parfois accusés à tort d'avoir laissé mourir leur malade. A la moindre bévue leur réputation diminue ; il peut leur en coûter leur clientèle.

Si leur incapacité, leur négligence ou leur maladresse est démontrée, ils sont condamnés sans le moindre égard.

La justice, ces dernières années, a même exagéré ses rigueurs. Une histoire à ce sujet qui dernièrement

fit quelque bruit peut être ici rappelée : une femme, à beauté trépassée, supplia un chirurgien célèbre de réparer « l’irréparable outrage » que les ans lui avaient infligé Le chirurgien tenta, un peu malgré lui, une opération « esthétique ». La dame, hélas ! ne fut pas satisfaite du résultat. Elle poursuivit le chirurgien-et gagna son procès : le praticien dut payer dommages et intérêts. …

Qu'en eût dit Molière ! Se doutait-il qu'un jour viendrait où les médecins payeraient leurs malades, après les avoir soignés ?

Il n'en espérait pas tant, certes, en écrivant Le Médecin malgré lui. Quelle scène humoristique aurait-il pu faire avec pareille mésaventure ! il en aurait tiré profit comme ïl savait tirer profit de tous les événements comiques ou imprévus qui survenaient à son époque.

Quand il fait dire à Sganarelle quele foie est du côté gauche et le cœur du côté droit il fait ainsi allusion à un événement qui surprit alors tout le monde et qu’on qualifiait d’extraordinaire :

« Un de nos docteurs nommé Rénier, raconte Guy Patin, ayant obtenu le corps d’un malfaiteur pour faire des opérations de chirurgie, on y a remarqué une chose fort extraordinaire, savoir, le foie du côté gauche et la rate du côté droit. »

On sait très bien aujourd’hui que cette transposition de viscères n’est pas chose impossible, qu'elle se rencontre quelquefois. Mais en 1666, c'était une particularité fort curieuse : ceux qui ne purent voir le cadavre

de visu restèrent incrédules. On se moquait de ceux qui croyaient à pareil phénomène.

Aussi Géronte, bourgeois plein de bon sens, fait-il remarquer à Sganarelle qu'il se trompe, que le cœur est à gauche et le foie du côté droit.

Mais Sganarelle n’en démord pas :

— Oui, cela était autrefois ainsi. Mais nous avons changé tout cela, et nous faisons maintenant la médecine d'une méthode toute nouvelle.

Molière savait bien que chacun rirait des prétentions de Sganarelle. Cette: affirmation dans la bouche d'un demi-ignorant ne pouvait passer que pour une ânerie ; et Molière sous-entendait du même coup queles médecins qui croyaient à pareille baliverne n'étaient que des sots.

Il ue les attaquait pas directement, mais son ironie portait malgré tont : les médecins, une fois de plus, étaient couverts de ridicule.

N'’étaient-ils pas uniquement des farceurs ! Un paysan réussissait aussi bien qu'eux : on venait « le chercher de tous côtés » et chacun le prenait pour un « habile

homme »...

La pièce, je l’aidit, eut un grand succès. Molière s'était proposé d’amuser son public : il y était amplement parvenu. De nouveau il avait reconquis la faveur populaire : ceux qui n'avaient pu se hausser jusqu'au Misanthrope, comédie trop profonde, avaient compris cette fois les farces de Sganarelle, fagotier, et médecin mal-

gré lui par surcroît...

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