DE MELICERTE A M. DE POURCEAUGNAC
(6 octobre 1669).
La mort de la reine-mère, survenue le 20 janvier 1666, avait mis en deuil toute la Cour, et les fêles ne reprirent que le 2 décembre, à Saint-Germain-en-Laye.
Le-roi avait demandé à son amuseur une pièce qui devait prendre place dans un grand ballet, /e Ballet des Muses, de Benserade. Molière, comme toujours prévenu trop tard, n'eut pas le temps d'achever son travail; il ne put donner à la date indiquée que les deux premiers actes de Mélicerte, comédie pastorale héroïque. On sait qu’un petit berger, Myrtil, amant de Mélicerte y tourne la tête à toutes les jolies bergères.
C'était pour le jeune Baron, un enfant de treize ans, que Molière avait écrit ce rôle.
Baron avait débuté dans la troupe du Dauphin dont il était l'étoile. Beau comme un dieu, il jouait déjà en grand artiste: il avait à douze ans, une réputation extraordinaire. Au début de 1666, la Raïsin qui dirigeait la troupe des petits comédiens du Dauphin (et qui, en grande amoureuse se ruinait pour un officier du
prince de Monaco) dût demander à Molière de lui prêter, pour trois jours, son théâtre.
Molière y vit jouer Baron. Enthousiasmé, il l'emmena chez lui après le spectacle, et l'y conserva. :
On fit courir sur cette affection spontanée des bruits particuliers. |
M. Ramon Fernandez les rapporte avec précision et les discute avec subtilité :
« Quoiqu’on choisisse d’en penser, il apparaît que Molière éprouva pour Baron, jusqu'à sa mort, une tendresse qui tenait de l’amour paternel, de l’orgueil du maître et d'un attachement enveloppant et mal défini ».”
Plus loin :
« La frappante ressemblance des rapports de Molière et de Baron avec les anciens rapports de Molière et d’Armande laisse dans le doute, quoiqu'on en ait. Proust aurait pu rappeler à ce propos une idée qui lui était chère : le transfert d’un amour malheureux, sur un autre sexe. » (1)
Mais M. Fernandez n’ose rien affirmer.
« Nous sommes si mal renseignés, ajoute-t-il,sur les détours de la vie sentimentale de Molière que cette esquisse hésitante il faut l’effacer aussitôt. »
Et, il conclut à l’amitié, « une amitié dont on n'arrêtera pas trop la figure » pour ne pas risquer de se tromper. |
Armande — qui l'eut cru ! — était néanmoins jalouse de Baron. Mélicerte mit le comble à son dépit: le petit artiste y avait le premier rôle !
1. Ramon-Fernandez. La vie de Molière (N. R. F, Paris, 1929).
Pendant une répétition, raconte Grimarest, « Mlle Molière s’emporta jusqu’à donner à Baron un soufflet sur un sujet assez léger. Le jeune homme crut son honneur intéressé. » Molière tacha en vain de l’apaiser: le jeune acteur ne consentit à jouer son rôle que le 2 décembre et les jours suivants; il quitta la troupe dès l'interruption de Mélicerte (qui eut lieu dans la seconde quinzaine de décembre). L'élève fit comme avait fait le maître autrefois : il courut la province pendant trois grandes années. Nous ne le retrouverons chez Molière qu’en 1670.
La grossesse de la reine interrompit un instant les fêtes de Saint-Germain-en-Laye. Le 2 janvier 1667, sa Majesté étant accouchée d’une fille, les fêtes aussitôt recommencèrent.
Le 5, on reprit le Ballet des Muses; la Pastorale comique y remplaca Mélcerte.
Au début de février, Le silicien ou l'amour peintre, comédie-ballet en un acte, fut ajouté au spectacle : le Roi, Monsieur, Henriette d'Angleterre et Mille de la Vallière y dansaient en intermède,
Les fêtes de Saint Germain-en-Laye prirent fin le 19 février 1667. La troupe regagna Paris le dimanche 20.
Louis XIV était ravi; il avait fait présent de deux mantes fort jolies à Miles Molière et De Brie qui jouaient les deux rôles féminins du Sicilien ; quant à Molièreil espérait avoir bientôt l'autorisation de jouer enfin Tartuffe.
Les divertissements royaux avaient malheureusement altéré sa santé ; épuisé de fatigues, il dût pendant deux mois se tenir éloigné de la scène, Mauvillain mit aussitôt son malade au lait : sa toux était devenue plus violente que jamais ; on annonça encore une fois sa mort.
Robinet, Shi ces cour de Loret, écrivait dans la Gazelte, le 17 avril :
Le bruit a couru que Molière
Se trouvait à l'extrémité
Et proche d'entrer dans la bière :
Mais ce n’est pas la vérité.
Après quoi, ayant ainsi rétabli les faits, il formait des vœux pour la rapide guérison du comédien :
Je lui souhaite longue vie Car, s’il meurt, nous mourrons tous de mélancolie.
Ces vœux portèrent chance à Molière ; le 10 juin, il jouait Ze Sicilien sur son théâtre ; le lendemain Robinet célébrait la pièce et l’auteur qui, « tout rajeuni du lait » que son médecin lui avait conseillé, reparaissait enfin « plus que jamais facétieux ».
Louis XIV, entre temps, était parti à la conquête des Flandres. Molière, fort d’une autorisation verbale que le roi lui avait donnée ayant son départ, décida de jouer Tartuffe le 5 août, au Palais-Royal.
R. Thuillier
Il en transtorma le titre qui devint /’/mposteur ; M. Tartuffe devint M. Panulphe; quelques passages furent un peu modifiés.
La pièce n’en fut pas moins arrêtée une seconde fois le lendemain de le représentation par ordre du premier Président du Parlement.
Molière découragé, fatigué, souffrant toujours de la poitrine, loua une petite maison au coin de la rue de la Planchette et de la Grand’Rue à Auteuil.
Le Palais-Royal ferma ses portes le 8 août et Molière aussitôt quitta Paris.
Sa retraite dura sept semaines. Il put, tout à loisir, méditer et respirer l’air pur de la campagne.
On ne pense pas qu'Armande l'accompagnât. Mais il invita souvent ses amis : Boileau, La Fontaine, Chapelle, le musicien Lulli, son collaborateur des diver-. tissements royaux.
Auteuil était alors un petit village entouré de prés et de vignes. D'une ferme voisine on apportait à Molière du lait frais ; Mouvillain pouvait être satisfait : son malade se soignait.
IL était très aimé dans le village parce qu'il était charitable : ie curé d'Auteuil, François Loyseau, Jui rendait souvent visite.
Malgré tout le comédien s’ennuyait : il ne pouvait se passer ni de la ville ni du théâtre. Et le 25 septembre il rouvrait le Palais-Royal avec /e Misanthrope.
Sa santé malheureusement, malgré l'amélioration produite par sa retraite à Auteuil, n'était pas encore très solide, Le spectacle fut souvent supprimé : à la fin
de l’année on ne joua guère, ainsi qu’on peut le remarquer sur le registre de La Grange, que des pièces de Vizé, — l’ancien détracteur de Molière qui avait fait amende honorable après le Misanthrope.
Molière se reposait et ne donnait rien de lui. Robinet le 3, décembre écrivait :
Veux-tu lecteur être ébaubi ?
Sois au Palais-Royal mardy:
Molière que l’on idolâtre
Y remonte sur son théâtre.
Le 13 janvier 1668 pourtant Amphitryon, comédie en trois actes, en vers libres, fut représentée au Palais- Royal.
Jupiter aime Alcmène, femme d’Amphitryon, roi de Thèbes. Mais Alcmène est une épouse extraordinaire : elle aime son mari... Jupiter, dieu tout-puissant, est obligé de prendre la forme d’Amphitryon pour arriver à ses fins.
Plaute deux cents ans avant Jésus-Christ, avait déjà traité cette histoire mythologique, et Rotrou après bien d’autres encore, l’avait reprise en 1636.
On a voulu découvrir dans l’Amphitryon de Molière des allusions secrètes.
La Vailière venait de céder la place à la marquise de Montespan, dans le cœur de Louis XIV. Et du trio Jupiter-Alcmène-Amphitryon on rapprochait cet autre trio : Sa Majesté, la belle Marquise, et Montespan lui-même. Amphitryon devenait ainsi une sorte de glorification de l’adultère royal. Molière prouvait à la
Cour et à l’infortuné mari que partager avec un dieu « n’a rien du tout qui déshonore »...
Le 18 juillet 1668, pour célébrer la conquête de la Franche-Comté, des fêtes furent données à Versailles : George Dandin ou le Mari confondu y fut créé. [l y a dans cette comédie une certaine amertune. Molière souffre encore : Armande n’a pas quitté son esprit ni son cœur. C’est elle qu’il peint dans Angélique. femme de George Dandin. Une fois de plus ils jouent tous deux des rôles qu'ils ont un peu vécus.
Nous savons par George Dandin que Molière a toujours des idées neurasthéniques. Ces idées vont presque jusqu'au désir du suicide.
Armande n'a pas dû changer beaucoup : elle ne vaut guère mieux, et Molière est complètement désespéré : « Lorsqu'on a, comme moi, épousé une méchante femme, le meilleur parti qu'on puisse prendre, c'est de s'aller jeter dans l'eau la tête la première. »
Heureusement les neurasithéniques ne se suicident pas : ils en laissent le triste soin aux lypémeniaques. De sorte que Molière put jouer l’Avare, au Palais- Royal, le 9 septembre 1668.
On a prétendu qu'Harpagon avait été copié d’après nature : le père Poquelin, on l’a vu, était un modèle d'avarice. Dans la comédie évidemment, Molière a chargé le personnage. Ce n’est pas un avare ordinaire mais un monomaniaque qu'il nous présente ; Harpagon a des accès de désespoir et de fureurincroyables, des
hallucinations auditives et visuelles très précises. Il croit voir son voleur, et se prend lui-même par le bras, en hurlent : « Arréte. Rends-moi mon argent, coquin | ».
Sa détresse est tellement brutale qu’il se croit plongé dans le néant : « C'en est fait ! Je n'en puis plus, je me meurs, je suis mort, je suis enterré ».
C’est un vrai délire hallucinatoire qui s'empare de lui. Il voit du monde, entend des voix : « Que de gens assemblés |! Quel bruit fait-on làchaut ? Est-ce mon voleur qui y est? N'est-il point caché là parmivous ? Ils me regardent tous et se mettent à rire. »
Celte anxiété, cette inquiétude et cette angoisse excessives indiquent encore une fois le tempérament morbide de Molière.
J'ai rappelé d'autre part, après le docteur Vialard, que l’avarice avait été relevée souvent dans les antécédents héréditaires des neurastheniques. Le père Poquelin Harpagon a ainsi apporté sa part au psychisme de Molière et nous aide à l’entrevoir.
Un passage enfin de /’Avare est encore à noter :
Molière jouait le rôle d'Harpagon, et Madeleine Béjart celui de Frosine. Ecoutez ce que la belle-mère dit à
son gendre :
Frosine : Voilà un corpstaillé, libre et dégagé comme il faut, et qui ne marque aucune incommodité.
HarpaGon : Je n'en ai pas de grandes, Dieu merci, et üÜny a que ma fluxion qui me prend de temps en
temps.
Frosine: Cela n'est rien ; votre fluxion ne vous va pas mal et vous avez bonne grâce à tousser.
Molière savait én effet tirer de cette toux fréquente et obstinée, que Mauvillain ne pouvait guérir, des effets très comiques.Elle était célèbre à cette époque. Le Boulanger de Chalussay dira dans sa pièce satirique sur Molière : l
« Oui, c’est lui, je le viens de connaître à sa toux ». Longtemps après sa mort elle est même restée une tradition : elle conservait sur le public un merveilleux pouvoir.
Le roi leva enfin, le 5 février 1669, l'interdiction qui pesait sur T'artuffe depuis près de quatre ans. La pièce fut représentée le jour même au Palais-Royal. Ce fut un jour de victoire pour Molière et sa troupe. La Grange
.sur son célèbre registre met letitrede la pièce en lettres énormes ; au-dessus du titre il joint le signe de grande joie, — trois petites chandelles qui illuminent toute la page.
Le succès fut prodigieux; on se bousculait aux portes; Tartujje fut joué plus de quarante fois de suite recettes n'avaient jamais été si fortes.
Molière, le soir même de la résurrection de la pièce,
adressa à Louis XIV un placet qui fleure bon la gaité. Le voici :
; les