SIRE
Un fort honnête médecin, dont j'ai l'honneur d'être le malade, me promet et veut s'obliger par-devant notaire de me faire vivre encore trente années, si je puis lui obtenir une grâce de votre Majesté. Je lui ai dit sur sa promesse, que je ne lui demandais pas tant, etque je serais satisfait de lui pourvu quil s’obligeàt de ne me point tuer.
Cettegrâce, Sire, est un canonicat de votre Chapelle royale de Vincennes, vacant parla mort de.
Oserais-je demander encore cette grâce à Votre Majesté, le propre jour de la grande résurrection de Tartuffe, ressuscité par vos bontés ? Je suis par cette première faveur, réconcilié avec les dévôts ; et je le serais, par cette seconde, avec lés médecins. C’est pour moi, sans doute, trop de grâces à la fois ; mais peut-être n’en est-ce pas trop pour Votre Majesté ; et j'attends, avec un peu d'espérance respectueuse, la réponse de mon placet,
Il y a là beaucoup de gratitude et de contentement, une certaine liberté aussi pourun comédien s'adressant au roi. Molière, sans nul doute, était fort bien en Cour!
C'était pour le fils de Mauvillain qu’il sollicilait la grâce en question qui lui fut d'ailleurs accordée.
Mauvillain était un novateur qui s’attaquait aux vieux principes. C'était lui, on l’a vu, qui avait documenté Molière au moment de /’Amour médecin. Ses confrères lui en gardaient rancune.
Jean de Vaux dans son /ndex funereus, écrit en 1724:
« Il a démérité de la Faculté,pour avoir aidé Poquelin Molière à donner les médecins et la médecine en spectacle et en raillerie, et avoir ainsi tellement dimi-
nué la confiance qu'ils inspirent qu'on n'y a plus recours que pour la forme, ei qu’on n’ajoute presque aucune foi à leurs raisonnements et à leurs prescriptions. »
Maurice Raynaud donne sur lui des renseignements interressants : fils d’un chirurgien, bibliothécaire du Cardinal de Richelieu, Armand de Mauvillain commença ses études à Montpellier ; il soutint sa thèse à Paris : « La fièvre puerpérale est-elle essentielle où symptomatique ?»
Il était très élégant, très bien élevé. Il avait été le favori de Richelieu.
Il aurait accordé, d’après Guy-Patin, des certificats favorables à un orviétan du Pont-neuf pour la vente de ses drogues. D’où son expulsion de la très-salubre Faculté, après dénonciation.
Il avait réussi pourtant à y rentrer et en était devenu doyen en 1666. Il vantait les vertus de la corne de rhinocéros, du saphir, de l’émeraude et surtout de l’'antimoine. Il raillait les partisans attardés du séné et du sirop de roses pâles. Il faisait figure de chef de parti. |
Son amitié pour Molière semble n'avoir jamais faibli. Il le soigna avec dévouement. On a vu qu’il lui avait ordonné une cure de lait et de grand air.
Certes, il n'avait pas guéri son malade ; les ressources d’un art encore dans l'enfance ne pouvaient guère arrêter une maladie qui est encore aujourd’hui à peu près incurable. Mais enfin son traitement avait amené une accalmie et Molière lui en était reconnaissant.
Grimarest raconte malicicusement l’anecdote suivante : « Vous avez un médecin, Molière ; que vous fait‘il? dit un jour Louis XIV. — Sire, répondit Molière, nous causons ensemble ; il m’ordonne des remèdes, je ne les fais pas et je guéris ».
La réponse était spirituelle et dut plaire au monarque.
Molière ne s'en soignait pas moins. Nous en aurons la preuve un peu plus tard.
Dans la première édition de Tartuffe qui parut dès le mois de mars 1669, Molière d’ailleurs semble faire amende honorable envers la médecine. Il reconnaît dans sa préface que « les cocus et les médecins ont souffert doucement qu'on les ait représentés ; ils ont fait semblant de se divertir, avec tout le monde, des peintures que l'on a faites d'eux. » EL il ajoute : « La médecine est un art profitable et chacun la révère comme une des plus excellentes choses que nous ayons. »
Cette sympathie inattendue ne persista guère...
Elle s’évanouit à la première rechute, — qui ne se fit d’ailleurs pas attendre.
Après quelques mois de répit Molière reprenait ses attaques contre les disciples d'Hippocrate : Monsieur de Pourceaugnac fut représenté pour la première fois devant le roi, le 6 octobre 1669, à Chambord.
Monsieur de Pourceaugnac, comédie-ballet, comportait des chansons et des danses : Lulli selon l'habitude, en avait fait la musique ; il jouait de plus dans la pièce un rôle de médecin grotesque.
On sait que Pourceaugnac est un gentilhomme limousin ; il n’est pas tellement bête, mais il est trop confiant ; son grand défaut, au fond, c’est d’être un provincial. Qu’a-t-il besoin de venir à Paris !
Julie la fille du bourgeois Oronte, et qui aime Eraste, ne veut épouser ce campagnard que son père lui destine. De sorte qu’Eraste décide de jouer à Pourceaugnac mille tours désagréables pour qu'il reprenne au plus tôt le chemin de Limoges.
Les mésaventures du malheureux Pourceaugnac sont multiples. La pièce est, d’un bout à l’autre, une farce énorme.
Eraste se rend d'abord chez un médecin à qui il annonce l’arrivée d'«un parent un peu troublé d’esprit » et qu'il faudra traiter le mieux possible.
Pourceaugnac prendle médecin pour le maître d'hôtel d'Eraste, et le médecin est persuadé qu'il a affaire à un fou. Il appelle « un ancien » pour faire meilleure besogne, et bon gré mal gré le pauvre « limosin » est traité comme un dément.
Les statuts de la Faculté étaient formels : « Dans les consullations, les plus jeunes opinent les premiers et selon l’ordre de leur promotion au doctorat. »
Voici donc le raisonnement du premier médecin, le plus jeune :
«€ Comme ainsi soit qu’on ne puisse guérir une maladie qu’on ne la connaisse parfaitement, et qu'on ne la puisse parfaitement connaître sans en bien établir l’idée particulière et la véritable espèce par ses signes diagnos-
tiques et prognostiques, vous me permettrez, monsieur notre ancien, d'entrer en considération de la maladie dont ül s’agit, avant que de toucher à la thérapeutique et aux remèdes qu’il nous conviendra faire pour la parfaite curation dicelle. Je dis donc, monsieur, avec votre permission, que notre malade, ici présent, est malheureusement attaqué, affecté, possédé, travaillé de cette sorte de folie que nous nommons fort bien mélancolie hypocondriaque, espèce de folie très jâcheuse, et qui ne demande pas moins qu'un Esculape comme vous, consommé dans notre art. »
Galien distingue trois espèces de mélancolie :
« La première, qui vient du propre vice du cerveau ; la seconde, qui vient de tout le sang, fait et rendu atra-
bilaire ; la troisième, appelée hypocondriaque, qui est la
nôtre, laquelle procède du vice de quelque partie du basventre et de la région inférieure, mais particulièrement de la rate, dont la chaleur et l’inflammation porte au cer: veau de notre malade beaucoup de fuligines épaisses et. crasses, dont la vapeur noire et maligne cause dépravavation gux fonctions de la faculté princesse, et fait la maladie dont, par notre raisonnement, il est manufestement atteint et convaincu. »
Le diagnostic se fonde sur les symptômes suivants :
« Vous n'avez qu'à considérer ce grand sérieux que vous voyez, celte tristesse accompagnée de crainte et de défiance, signes pathognomoniques et individuels de cette
maladie, si bien marqués chez le divin vieillard Hippocrate ; cette physionomie, ces yeux rouges et hagards, cette grande barbe, cette habitude du corps, menue, grêle, noire et velue ; lesquels signes le dénotent très affecté de cette maladie, procédante du vice des hypocondres. »
Pronostic et complications :
« Cette maladie, par laps de temps naturalisée, enveillie, habituée, et, ayant pris droit de bourgeoisie chez lui, pourrait bien dégénérer où en manie, ou en phtisie, ou
en apoplexie, où même en fine phrénésie et fureur.»
Le traitement est facile, « puisqu'une maladie bien connue est à demi-guérie ». On peut l’établir de cette façon :
« Pour remédier à cette pléthore obturante et à cette cacochymie luxuriante par tout le corps, je suis d'avis qu'il soit phlébotomisé libéralement, c’est-à-dire que les saignées soient fréquentes et plantureuses ; en premier lieu, de la basilique, puis de la céphalique, et même, si le mal est opiniâtre, de lui ouvrir la veine du front, et que l'ouverture soit large, afin que le gros sang puisse sortir. »
À la saignée on peut ajouter la purge et un bain « d'eau pure et nette avec force petit-lait clair »,ce qui est un bon moyeu de nettoyer l'humeur crasse qui salit le corps et obscurcit l'esprit.
Le traitement psychique n’est pas oublié : il faut
réjouir le malade par d’agréables conversations et des chants, bercer son esprit par la musique, dégourdir son %
corps par la danse.
« Voilà les remèdes que j'imagine, auxquels pourront être ajoutés beaucoup d’autres meilleurs par monsieur notre maître et ancien, suivant l'expérience, jugement, lumière et suffisance qu’il s’esi acquis dans notre art. Dixi. »
Monsieur l’Ancien se garde bien de contredire des choses si bien dites.
€ Vous avez si bien discouru sur tous les signes, les symptômes et les causes de la maladie de monsieur ; le raisonnement que vous en avez fait est si docte et si beau, qu’il est rmpossible qu’il ne soit pas fou et mélancolique hypocondriaque ; et, quand ul ne le serait pas, il faudrait qu’il le devint, pour la beauté des choses que vous avez dites et la justesse du raisonnement que vous avez fait. »
Donc, tout est approuvé : diagnose, prognose, thérapie :
« Manibus et pedibus descendo in tuam sententiam, Tout ce que j'y voudrais ajouter c’est de faire les saignées et les purgations en nombre impair, uumero Deus impare gaudet ; de prendre le lait clair avant le bain ; de faire blanchir les murailles de sa chambre, pour dissiper les ténèbres de ses esprits, album est disgregativum visus,
et de lui donner tout à l'heure un petit lavement, pour sereir de prélude et d'introduction à ces judicieux remèdes, dont, s’il a à guérir, il doit recevoir du soulagement. »
M. de Pourceaugnac commence enfin à se fâcher. Il se demande ce que veulent dire ce « galimatias etces sotlises ».
« Bon! Dire des injures, proclame un des médecins, voilà un diagnostic qui nous manquait pour la confirmation de son mal; et ceci pourrait bien tourner en manie. »
Aussi sans perdre de temps les médecins commencent leur thérapie : chanteurs et danseurs envahissent les lieux.
Après la danse et le concert un apothicaire, seringue en mains, veut faire son office séance tenante.
Pourquoi se gêner ? La duchesse de Bourgogne ne prit-elle pas un jour un ciystère dans la chambre du roi, en présence de toute la cour?
En ce temps-là, comme l’affirme la princesse palatine, « cela passait pour gentillesse »...
Mais Pourceaugnac est un paysan qui ne sait pas les belles manières : il s'enfuit à travers tout le théâtre, poursuivi par son apothicaire, les médecins, les dan-
seurs, toute la troupe.
Au cours des trois actes Pourceaugnac est l’objet de bien d’autres plaisanteries. Dégoûté, il part enfin et Oronte donne à Eraste la main de sa fille.
Louis XIV et la Cour, la ville ensuite, s’amusèrent follement à ce spectacle.
Les médecins, de leur côté, ne devaient pas s’attendre à ces nouveaux sarcasmes. Ce sont eux qui font tous les frais du premier acte.
Molière pourtant change cette fois son plan d’attaque. Auger l’a très bien vu: «Il ne va pas, dit-il, chercher dans leur doctrine ce qu’il y a de plus absurde, dans leur langage ce qu’il y a de plus ridicule pour le rendre plus ridicule et plus absurde encore. Ici c'est la représentation fidèle et point exagérée d’une consultation au xvrre siècle : les deux médecins disent ce qu’auraient dit, en pareille occasion Valot, Esprit, Daquin Des Fougerais, Guénaut et Guy-Patin lui-même qui se moquait d'eux tous. Ils ne citent pas à faux Hippocrate et Galien; leur théorie est fondée sur des nhénomènes véritables; de ceux-ci ils tirent des conséquences assez justes, soit pour l'explication des causes, soit pour l'application des remèdes. Enfin, sauf un peu de galimatias et de pédanterie, sauf quelques opinions chimériques et quelque peu superstitieuses, ce qu'ils disent est assez bon, ce qu'ils prescrivent n’est pas mauvais. Tout le malheur c'est que Pourceaugnac n’a pas la
maladie dont ils lui trouvent les symptômes. Leur capacité, leur doctrine ne fait que donner du relief à leur bévue. »
Maurice Raynaud est du même avis: « Il y a, dit-il, toute une pathologie burlesque, arrangée, il est vrai pour les besoins de la comédie, mais qui n’en est pas moins calquée sur le galénisme à la mode. C’est la satire la plus vraie, la plus philosophique qui ait jamais été faite des défauts de la méthode scolastique. »
Ce que Molière en effet reproche ici aux médecins c’est d'être trop scolastiques, trop livresques. Tous sont férus de citations et capables de tenir de grands discours, mais ils ne regardent ni ne voient leurs malades; ils savent leurs questions, mais ils sont mauvais cliniciens. À ces défauts s'ajoutent leur cynisme et leur insouciance. L'un d'eux, en parlant d’un malade, ne dit-il pas négligemment :
« Je l’irai visiier dans deux ou trois jours ; mais, s’il mourat avant ce temps-là, ne manquez pas de m'en donner avis, car il n’est pas de la civilité qu'un médecin visite un mort, »
Cette idée de mort du reste revient sans cesse au long des scènes : c'est le seul résultat thérapeutique sur quoi l'on puisse compter.
Molière reproche ainsi à la médecine tous les méfaits de l’empirisme, incapable d'apporter le moindre soulagement, el source des pires catastrophes.
LA PAYSANNE : Won père, monsieur, est toujours malade de plus en plus.
LE MÉDECIN : Ce n’est pas ma faute. Je lui donne des remèdes ; que ne guérit-il ? Combien a-t-il été saigné de fois ?
LA PAYSANNE : Quinze, monsieur, depuis vingt jours.
LE MÉDECIN : Quinze fois saigné ? :
LA PAYSANNE : Oui.
LE MÉDECIN : Et il ne guérit point ?
LA PAYSANNE : /Von, monsieur.
LE MÉDECIN : C’est signe que la maladie n’est pas dans le sang. Nous le ferons purger autant de fois, pour voir st elle n’est pas dans les humeurs; et, si rien ne nous réussit, nous l’enverrons aux bains.
L'APOTHICAIRE : Voilà le fin, cela, voilà le fin de la médecine.
Cet apothicaire, au moins, ne s’abuse pas! Il se rend compte du néant des connaissances médicales et pharmaceutiques.
Le galimatias professionnel, le grotesque du costume qu'est-ce donc à côté des reproches que fait ici Molière !
Dans Monsieur de Pourceaugnac la parodie bouffonne est passée au second plan ; il y a contre les médecins plus qu'une charge : un véritable réquisitoire.
R. Thuillier 9