‹ Molière Essai médicalChapitre 26 sur 30 · ÉLOMIRE HYPOCONDRE · texte numérisé non relu

ÉLOMIRE HYPOCONDRE

(4 janvier 1670) ET MORT DE MADELEINE BÉJART

(17 février 1672)

On a vu que la consultation infligée à Pourcesaugnac par les deux disciples d'Hippocrate n'avait rien d'exagéré. C'était à peu près ainsi que cela se passait sous le régime de Valot. Le Journal de la santé du Roi que ce dernier rédigea et que continuèrent D'Aquin et Fagon donne des explications de la scarlaline et des vapeurs de Louis XIV qui valent celles que donne Molière sur la mélancolie hypocondriaque.

D'ailleurs Molière pouvait se documenter directement : nous savons déjà qu'il était neurasthénique au temps du Misanthrope. Depuis, son état mental avait sans doute évolué mais il n'était forcément redevenu normal. Quand le médecin disait à son confrère : « Vous n'avez qu à considérer cette tristesse, ces yeux rouges et hagards, ce corps menu, grèle, noir... », c’est bien Molière qu'il dépeignait dans le rôle de Pourceaugnae.

Si Molière en effet faisait un retour offensif contre les médecins, c'était que sa santé s’altérait, de plus en plus.

Le Palais -Royal dut fermer ses portes à plusieurs reprises : le chef de la troupe, qui était aussi le principal interprète des pièces qu'il créait, était obligé de se ménager plus sérieusement. Le registre de La Grange indique des interruptions du 1er décembre au 8 décembre 1669, du 5 janvier au 19 janvier 1670.

Molière souffrait toujours de la poitrine.

Mentalement, sur sa neurasthénie misanthropique s'était greffé peu’ à peu ce second type de neurasthénie, dite commune d’après Régis, et dont nous avons vu que l’hypocondrie physique était le principal symptôme. La consultation de Pourceaugnac sur la mélancolie hypocondriaque, c'était peut-être Molière qui l'avait reçue. C’étaient peut être les termes mêmes qu'il avait entendus pour son propre compte et qu'il avait rapportés dans sa pièce. N’avail-il pas l’habitude de mettre en scène sa vie la plus intime, ses préoccupations les plus secrètes ? Il se moquait de lui dans Pourceaugnac comme il l’avait fait récemment encore dans /4 Pastorale comique.

Lulli qui jouait en intermède un médecin grotesque chantait lui-même à Pourceaugnac-Molière de joyeux couplets italiens de sa façon.

La musique et le chant chassent les tristesses ‘..

Non vi lasciate uccidere

Dal dolor malinconico….

ml ie

Ne vous laissez pas luer Par la mélancolie !

Le conseil du musicien arrivait fort à point au poète !

Peu de temps après Monsieur de Pourceaugnac fut dirigée contre Molière une attaque très violente. Un certain Le Boulanger de Chalussay dont nous ne savons absolument rien, écrivit contre lui une comédie en cinq actes et en vers : Ælomire hypocondre ou les Médecins vengés. Aucune des scènes rivales du Palais-Royal ne monta cette pièce : elle parut donc en librairie le 4 janvier 1670.

« En lisant à plusieurs reprises, dit M. Bazin, cette œuvre de haine et d’envie, il nous a été impossible de trouver au juste de quelle rancune elle procédait. Quoiqu’elle ait pour second titre : Les Médecins vengés, la médecine n’y est nulle part assez respectée pour qu'on puisse l’attribuer à un homme de cette profession. L'indignation des dévots ne s'y montre pas davantage (1). »

L'auteur, dans sa préface, regrettant qu'Elomire qui fait si bien le portrait des autres n’ait pas encore fait le sien, annonce qu’il a entrepris de combler cette lacune. D'où Ælomire hypocondre (Elomire étant de toute évidence, l’anagramme de Molière).

1. À. Bazin, Notes historiques sur: la vie de Molière(Paris, Téchener, 1848).

Chalussay dénature les faits ; il veut rendre Molière odieux et détestable. Mais parmi ses calomnies et ses injures un fond de vérité perce malgré tout. C’est pourquoi tous les biographes de Molière ont compulsé ce triste ouvrage et ont essayé d’y retrouver quelques traits de la physionomie véritable de l’auteur du Misanthrope.

Le premier acte se passe dans la chambre d'Elomire. Isabelle, sa femme, et Lazarile, son valet sont là tous deux. Elomire aussitôt se met à parler de son mal. Il s'inquiète auprès d'Isabelle :

— Nas-lu point remarqué que depuis quelque temps, Je tousse et ne dors point ?

Puis auprès du valet:

— .. Lazarile, ai-je pas le teint blême ?

—- Oui, Monsieur.

— Le miroir me l’a dit tout de même.

Et ces bras qui naguère étaient de vrais gigots, Comment les trouves-tu ?

— Cene sont que des os ; Et je crois que bieniôt plus secs que vieux squelettes On s’en pourra servir au lieu de castagnettes.

Isabelle trouve qu'Elomire exagère, qu'il n'est ni maigre, ni malade, et qu'il perd un peu la tête.

Elomire n'est pas rassuré malgré tout :ilse croit bien malade, — «et qui croit l’être, l’est ». Il n'ose pourtant se confier aux médecins : il s’est trop moqué d'eux. Il fait donc venir l’Orviétan et Bary.

(L'Orviétan était un charlatan célèbre, Hyeronymo

Ferranti, natif d'Orviète en Italie. Il était arrivé à Paris en 1647, et s'était mis à vendre sur le Pont-Neuf une sorte de baume qui guérissait tous les maux. Bientôt le nom passa du marchand à la drogue.

Evidemment cette drogue était condamnée par la très-salubre Faculté ! D'autres charlatans s’installèrent ensuite sur le Pont-Neuf. Acteurs de trétaux, ils attiraient la foule par leurs pantalonnades et vendaient ensuite leurs secrets merveilleux. Bary était ainsi «le plus grand personnage du monde, un virtuose, un phénix pour sa profession, le parangon de la médecine, le successeur d'Hippocrate en ligne directe, le scrutateur de la nature, le vainqueur des maladies et le fléau de toutes les Facultés (médecin méthodique, galénique, hippocratique, pathologique, chimique, spaginique et empirique. »)

Bary appelle Élomire « Le premier fou du rot ».

Lazarile rectifie :

Dites bouffon, Monsieur ; le nom de fou nous choque. On en passe à la consultation.

Barry.

Quel est donc votre mal.

EÉLOMIRE.

Îl'esttel, mes amis, Que sens vous je suis mort el peut être encore pis.

Et il raconte alors son infortune, son inimitié avec les médecins (y comprise son aventure avec d'Aquin.)

J'ai souffert plus de maux qu'un damné n’en endure ;

Et sans exagérer je vous puis dire aussi

Qu'homme n’a plus que moi de peine et de souci. Vous en voyez l'effet, de cette peine extrême,

En ces yeux enfoncés, en ce visage blème,

En ce corps quin’a plus presque rien de vivant Et qui n’est presque plus qu'un squelette mouvant.

Bary l’interroge encore :

— Où souffrez-vous le plus au fort de vos tortures ? — Partout également, jusque dans les jointures. Mais ce qui plus m'alarme, encor qu'il le dût moins, C’est une grosse toux, avec mille tintoins Dont l'oreille me corne. 5

— 0 les grandes merveilles | Les cornes sont toujours fort proches des oreilles |

Elomire évidemment comprend très bien l'allusion et se vexe. L'Orviétan intervient : ce n’est qu’une plai-

santerie et Elomire n’est pas ce qu'on pense,

Mais étant marié, c’est chosse très certaine Que fous l’êtes du moins en puissance prochaine.

L'accent italien ne déride pas Elomire. Il affirme qu’il ne craint rien car il a forgé sa femme bien avant le ber-

ceau.

C’est la fameuse allusion à la paternité de Molière,

quant à Armande.

La prétention d’Elomire fait rire les compères : Homme fit-il jamais votre profession Qui femme eût pour lui seul?

AI C'est le coup final. La colère d’'Elomire éclate :

.. Sicen'était

Que vous êles chez moi,le gourdin trotterait !

Bagarre.

Bary et l'Orviétan s'en vont proférant des menaces.

La colère d’'Elomire tombe aussitôt. Il est tout à à coup « comme interdit et confus ». C’est la dépression caractéristique de la colère neurasthénique.

Lazarile pour le consoler lui promet d'obtenir une consultation, par un stratagème qu'il prépare,

Des trois plus grands docteurs qui soient dans leroyaume.

Elomire n’a guère confiance en eux. Pourtant, dit-il,

… en l'élat où je me vois réduit Je me soumets à tout, füt-ce sans aucun fruit.

Au deuxième acte Lazarile a déguisé Elomire en Turc. Les médecins qu’il a mandés ne reconnaîtront pas ainsi leur mortel ennemi.

Pendant tout cet acte Elomire est anxieux, inquiet, nerveux, brusque.

On lui donne les raisons de son mal de poitrine : mauvais air, travail excessif, sensualité. Pour guérir il devra changer de climat. quitter le métier de comédien, et s'abstenir de comédiennes.

Elomire qui ne peut suivre ces conseils décide au troisième acte d'aller voir un médecin que Lazarile lui indique. Mais Lazarile est un fourbe qui berne Elomire :

le médecin chez qui il l’envoie n’est qu'un « feint médecin » quise moque de son client.

Il lui annonce néanmoins qu'il est atteint d'hypocondrie et que s'il n'y prend garde il verra « dans peu » le dernier de ses jours. Son traitement est assez facile à suivre : Elomire devra boire, à grands coups, du vin de Beaune et se divertir l'esprit par la danse et la comédie.

À l'acte suivant, Oronte (ce complice de Lazarile déguisé en médecin) emmène lui-même Elomire au théâtre pôur le distraire. La pièce qu’il lui montre est le Divorce Comique ; c'est une critique haineuse de la vie de Molière et de ses œuvres ; la scène représente la salle du Palais-Royal ; toute la troupe de Molière s'acharne contre lui et menace de le quitter s'il joue encore sa prose et ses vers.

Au cinquième acte enfin, Oronte poursuivant son traitement conduit Elomire au bal masqué. Un exempt déclare qu’un assassin se trouve dans la salle et qu'il vient l'arrêter. Tout le monde se démasque : les danseurs sont tous des médecins de Paris. Elomire épouvanté refuse d’oter son masque. Sa toux le trahit pourtani :

— Monsieur, c’est Elomire.

Qui c'est lui, je le viens de connaître à sa toux.

Mais l’exempt espérant tenir son assassin refuse de

rien croire. Elomire est garotté : on l’emmène inconti-

nent. L'exempt qui n’est qu'un masque comme les autres

revient aussitôt ; il raconte qu'Elomire lui a donné sa bourse pour acheter son évasion.

Oronte 1l aura donc fait rire À ses frais ceux qu'ila lantde fois outragés. L'exempt.

C'est assez. Allons boire aux médecins vengés !

Ainsi se termine Æ/omire hypocondre qui est loin d'être un chef d'œuvre...

Molière ne paraît pas s’en êtreinquiété. *

Pour nous la pièce a pourtant quelque intérêt : elle confirme certains détails et indique bien le délabrement physique et l’hypocondrie dont l’auteur du Misanthrope était atleint

Malgré cet état de santé, Molière écrivait sans répit.

Le roi l’accaparait de plus en plus. Le 4 février 1670 il donna d’abord à Saint-Germain-en-Laye une nouvelle comédie-ballet en cinq actes : Les Amants magnifiques. |

A Pâques, Louis Béjart pris sa retraite. Quelques jours après le jeune Baron reprenait place dans la troupe.

Le 13 octobre, à Chambord, au cours de nouvelles fêtes royales, eut lieu la première représentation du Bourgeois gentilhomme. Cette comédie-ballet, qui ressemble encore beaucoup à une farce, est pleine d’une fantaisie exubérante et d'une éclatante gaîté.

Molière a dû faire dans la joie ce portrait de M. Jourdain, demi dément, possédé par la folie des grandeurs.

Peut-être y avait-il eu, à cette époque, un rapprochement avec Armande. C’est à elle en tous cas que pense Molière lorsqu'il décrit Lucile. Ce qu’il en dit montre quil l'aimait toujours ; et la facon dont il le dit semble indiquer qu’à cette date il était presque heureux.

«Elle a les yeux petits, mais elle les a pleins de feu : les plus brillants, les plus perçants du monde, les plus troublants qu'on puisse voir …

Elle a la bouche grande, mais on y voit des grâces qu'on ne voil pas aux autres bouches ; et celle bouche en la voyant inspire des désirs ; elle est la plus attrayante, la plus amoureuse du monde...

Elle a je ne sais quel charme à s’insinuer dans les cœurs.

Pour de l'esprit, elle en a du plus fin et du plus délicat.

Elle est capricieuse ? J'en demeure d'accord ; mais tout sied bien aux belles ; on souffre tout des belles.»

C’est presque un poème d'amour, un poème en prose, tendre et passionné.

Sous la mème heureuse inspiration Molière mit en scène les amours de Psyché.

Le roi voulait donner « ce magnifique divertissement plusieurs fois avant le carème » Et Molière dut demander secours à Corneille avec qui il était au mieux depuis la brouille avec Racine.

Corneille écrivit douze cents vers en quinze jours. Il était enthousiasmé par le sujet. Et puis il était amoureux.. « Oui, dit Maurice Donnay, il est amoureux d'Armande, de la femme de son collaborateur, de sa principale interprète. Comme j'aime ce vieux poèle qui flambe, à soixanle-quatre ans, pour son héroïne ! Il me rappelle ces marronniers qui ont une seconde floraison, par les beaux jours des septembres dorés, et dressent vers le ciel bleu leurs thyrses blancs et roses. Corneille refleurissait comme un vieux marronnier. »

Psyché fut représentée le 17 janvier 1671, aux Tuileries. C'était une tragi-comédie et ballet en cinq actes et un prologue : une pièce à grand spectacle.

Lulli en avait écrit la musique et Quinault les couplets.

«C’est sans doute un fait remarquable dans l’histoire des lettres, dit Auger, qu’une pièce de théâtre composée par trois hommes de génie (sans parler du musicien), créateurs en France l’un de la tragédie, l’autre de la comédie, et l'autre de l’opéra. »

Armande faisait Psyché, et Baron l'Amour.

Au cours des répétitions ils s’enflammèrent tout de bon l’un pour l’autre. Baron, qui avait grandi, oublia le soufflet qu'il avait reçu quelques années auparavant. Il rompit le premier le silence, raconte la Fameuse Comédienne, par un compliment qu'il fit à Armande sur le bonheur qu'il avait d'avoir été choisi pour représenter son amant. . Qu'il n'était pas difficile de jouer un personnage qu'on sentait naturellement et qu'il serait toujours le meilleur acteur du monde si l’on disposait

les choses de la même manière. » Armande répondit « qu'il devait être aussi bon comédien auprès des dames qu'il l'était sur le théâtre, » et de réplique en réplique ils en arrivèrent rapidement aux actes.

Leur liaison d'ailleurs ne dura pas : ils étaient tous les deux trop entourés pour n'être pas séparés bientôt par la jalousie.

Le 24 mai 1671 Molière donna, au Palais-Royal, les Fourberies de Scapin.

Peu après le roi demanda à son amuseur un nouveau divertissement en l’honreur de la princesse Palatine, avec qui Monsieur, veuf d'Henriette d'Angleterre depuis 1670, allait se remarier.

Molière écrivit La Comtesse d'Escarbagnas qui fut représentée le 2 décembre, à Saint Germain-en-Laye, devant toute la Cour.

La Comtesse d'Escarbagnas fut jouée à différentes reprises à la résidence royale. Du 9 au 26 février 1672 la troupe s'installa pour le Carnaval à Saint-Germain-en- Laye.

Madeleine Béjart ne la suivit pas. Elle s'était d’ailleurs retirée du théâtre depuis quelques mois : son dernier rôle avait été Nérine dans Monsieur de Pourceaugnac.

« Elle était devenue très pieuse, très dévote, regrettant ses erreurs passées ; malade, âgée, raconte Maurice Donnay, elle considérait comme des erreurs d’avoir

été jeune, d’avoir aimé, d’avoir vécu. Alors, elle se préparait chrétiennement à la mort. »

Le 9 janvier elle avait dicté son testament ; depuis elle avait gardé le lit.

C'était la fin.

Molière fut rappelé de Saint-Germain en tout ehâte il arriva pour recevoir le dernier soupir de celle qui avait été son premier amour et à côté de qui il avait accompli toutes les étapes de sa vie...

Tristesse !

Comme elle était depuis longtemps enfuie, cette belle année 1643 où le Jean-Baptiste Poquelin de vingt etun ans avait tout abandonné pour la grande et belle fille de vingt-cinq ans qu'il adorait |

C'était l'hiver maintenant qui approchait !

« Le 17 février de la présente année, Mademoiselle Béjart est morte pendant que la troupe était à Saint- Germain pour le ballet du roi où l’on joua La Comtesse d'Escarbagnas. Klle est enterrée à Saint-Paul, sousles Charniers ».…

LE MALADE IMAGINAIRE (10 février 1673)

Le 11 mars 1672 eut lieu au Palais Royal la première représentation des Femmes savantes.

À Pâques de cette année Marie Ragueneau de l’Estang,. la fille du pâtissier Ragueneau, devint sociétaire à demi-part ; elle avait épousé La Grange, le 25 avril.

On pense qu’à cette époque Molière et Armande avaient repris la vie commune (ainsi que Madeleine Béjart le leur avait demandé, avant sa mort) ; un fils en tous cas leur naïssait le 45 septembre 1672.

Pierre-Jean-Baptiste-Armand fut baptisé le {er octobre. Son parrain était Pierre Boileau-Puymorin, le frère de Boileau-Despréaux ; sa marraine Catherine Mignard, la fille du peintre Mignard.

La reprise d'Armande et la naissance du petit Pierre durent combler Molière de joie. Il en oublia son régime et se fatigua exagérément, de toutes façons. Il fit, pour que tout soit complet, table commune avec Armande : le lait fut proscrit de ses repas.

Tant de bonheur ne pouvait durer : sa santé bientôt le rappela à l’ordre. Le Palais-Royal referma souvent

ses portes, — « Monsieur de Molière étant indisposé ».

Les deuils et les chagrins se précipitèrent sur lui, encore une fois.

Après Madeleine Béjart il avait perdu son vieil ami François de La Mothe Le Vayer.Son petit Pierre, d'autre part, vécut à peine un mois : il mourut le 11 octobre 1672. De ses trois enfants il ne lui restait donc qu'Esprit-Madeleine, sa fille.

La lare héréditaire qui avait ravagé toute sa famille n’épargnait pas non plus sa descendance. (Esprit-Madeleine mourut à cinquante-huit ans, le 23 mars 1723, sans postérité.)

Les désillusions, on le voit, étaient vite revenues.

Lulili, son collaborateur aux divertissements royaux, lui jouait de méchants tours : il avait fait signer une ordonnance qui portait défense aux théâtres d'utiliser plus de deux chanteurs et six violons. Cette mesure gènait beaucoup Molière qui se fâcha bientôt avec le compositeur.

La brouille aussi était venue avec François Bernier, son condisciple aux cours de Gassendi.

Depuis Monsieur de Pourceaugnac Bernier tenait rigueur à son ancien ami de ses attaques contre les médecins. Molière, selon lui, avait exagéré. Il l’accusait aussi, avec Le Boulanger de Chalussay, d'avoir recours aux empiriques.

Nous ne savons pas ce qu'il ya de vrai dans cette affirmation. Il est possible pourtant que Molière, après avoir épuisé les ressources de la thérapeutique officielle se soit confié aux charlatans.

Quoi qu'il en soit, en décembre 1672 Molière allait très mal. On essaya en vain de le faire renoncer au théâtre. Boileau alla le voir, raconte Ciseron-Rival, et le trouva « fort incommodé de sa toux, faisant des efforts de poitrine qui semblaient le menacer d’une fin prochaine. Molière, assez froid naturellement, lui fit plus d'amitié que jamais ».

Boileau s’émut lui aussi :

« Vous voilà dans un pitoyable état, lui dit-il. La contention continuelle de votre esprit, l'agitation continuelle de vos poumons sur votre théâtre, tout devrait vous déterminer à renoncer à la représentation. N'y a-t-il que vous dans la troupe qui puissiez exécuter les premiers rôles ?

Contentez-vous de composer, et laisser l’action théâtrale à quelqu'un de vos camarades ; cela vous fera plus d’honneur dans le public ; vos acteurs, d’ailleurs, qui ne sont pas des plus souples avec vous, sentiront mieux votre supériorité. »

— « Ah ! répondit Molière, que me dites vous-là ! I] ya un point d'honneur pour moi à ne pas quitter. »

Rejetant tous les conseils Molière se raidit dans sa souffrance ; il met en répétition e Malade imaginaire. La première représentation de cette comédie eut lieu, sur la scène du Palais-Royal, le 10 février 1673, pendant le Carnaval.

ex

Argan, riche bourgeois, se croit malade et ne l'est pas. Il est la proie de M. Purgon, son médecin, et de R. Thuillier | 10

her

M. Fleurant, son apothicaire. Pour être mieux soigné encore, ce malade imaginaire veut marier sa fille Angélique à Thomas Diafoirus, jeune médecin, frais émoulu de la Faculté.

Ce Thomas Diafoirus, dont le père est médecin lui aussi, est le neveu de M. Purgon. Eviäemment Angélique n'aime pas ce mari qu'on lui réserve : elle est amoureuse de Cléante. C'est le procédé habituel de Molière.

Après de nombreuses difficultés Argan consent enfin au mariage d'Angélique ét de Cléante, à condition que ce dernier se fasse aussitôt médecin. Béralde, frère d’Argan, qui est favorable à Cléante, trouve alors une idée merveilleuse : « Mais, mon frère, dit-il, faites-vous médecin vous-même. La commodité sera encore plus grande d’avoir en vous tout ce qu'ilvous faut. » Argan réplique qu’il n’est plus en âge d'étudier et qu’on se moque delui. Béralde, le plus sérieusement du monde, lui soutient qu'il en sait bien assez et que d’ailleurs en recevant l'habit on acquiert, du même coup, le talent nécessaire : « Avec une robe et un bonnet, tout galimalias devient savant, et toute sottise devient raison. »

Argan se laisse convaincre. C’est alors la « cérémonie burlesque d’un homme qu’on fait médecin, en récit, chant et danse ». — Et la pièce se termine sur cette irrésistible bouffonnerie musico-médicale.

Molière avait écrit cette comédie alors qu'il sentait

déjà ses forces défaillir : il avait conscience que sa vie rapidement s'épuisait, que ses jours étaient comptés. Ilse soignait — carle plus incrédule a toujours une lueur d'espoir, — mais il se soignait en sachant bien que rien ni personne ne lui guérirait la poitrine.

Votre plus haut savoir n’est que pure chimère, Vains et peu sages médecins ; Vous ne pouvez guérir par vos grands mots latins La douleur qui me désespère :

Votre plus haut savoir n’est que pure chimère.

Il sentait son malembpirer. Peut-être avait-il un peu peur de la mort. Il eut alors ce dernier accès de colère contre la médecine ; il la niait, ni plus ni moins.

Maurice Donnay écrit que Le malade Imaginaire « c’est la comédie de la maladie et de la mort ; c’est la comédie de la désillusion médicale, comme George Dandin était la comédie de la désillusion conjugale ».

Dans la pièce, c’est Béralde qui exposeles idées de Molière. Elles sont précises :

ARGAn : Mais raisonnons un peu, mon frère. Vous ne croyez donc point à la médecine ?

Béraupe : Non, mon frère, et je ne vois pas que, pour son salut, il soit nécessaire d'y croire.

ARGAN : Quoi ? vous ne tenez pas véritable une chose établie par tout le monde, et que tous les siècles ont révérée ?

BéraLne : Bien loin de la tenir véritable, je la trouve,

entre nous, une des plus grandes folies qui soit parmi

les hommes : et à regarder les choses en philosophe, je ne vois point de plus plaisante momerie, je ne vois rien de plus ridicule qu'un homme qui se veut mêler d'en guérir un autre.

ArGan : Pourquoi ne voulez-vous pas, mon frère, qu'un homme en puisse guérir un autre ?

BéraLne : Par la raison, mon frère, que les ressorts de notre machine sont des mystères, jusques ici, où les hommes ne voient goutte, et que la nature nous a mis audevant des yeux des voiles trop épais pour 7 connoître quelque chose.

ArGan : Les médecins ne savent donc rien, à votre compte ?

Béraune: Sifait, mon frère. Ils savent la plupart de fort belles humanités, savent parler en beau latin, savent nommer en grec toutes les maladies, les définir et les diviser ; mais, pour ce qui est de guérir, c'est ce qu'ils ne savent point du tout.

Argan qui se croit malade, interroge alors anxieuse— ment son frère :

ARGan : Mais enfin, venons au fait. Que faire donc quand on est malade ?

BérALDE : Rien mon frère.

ARGan : Rien ?

Bérazne : Rien. Il ne faut que demeurer en repos. La nature, d’elle-même, quand nous la laissons faire, se tire doucement du désordre où elle est tombée. C’est notre inquiétude, c’est notre impatience qui gâte tout ; et presque

- tous les hommes meurent de leurs remèdes, et non pas de leurs maladies.

Lorsqu'un médecin vous parle d'aider, de secourir, de soulager la nature, de lui ôter ce qui lui nuit et lui donner ce qui lui manque, de la rétablir et de la remettre dans une pleine facilité de ses fonctions ; lorsqu'il vous parle de rectifier le sang, de tempérer les entrailles et le cerveau, de dégonfler la rate, de raccommoder la poitrine, de réparer le foie, de fortifier le cœur, de rétablir et de conserver la chaleur naturelle, et d'avoir des secrets pour étendre la vie à de longues années : il vous dit justement le roman de la médecine. Mais, quand vous en venez à la vérité et à l'expérience, vous ne trouvez rien de tout cela, et ilen est comme de ces beaux songes qui ne vous laissent au réveil que le déplaisir de les avoir crus.

Quel désenchantement ! Et, au fond de tout, quelle détresse ! Béralde s’étourdit, raille et rit. Pour divertir son frère il voudrait l'emmener voir « sur ce chapitre, quelqu’une des comédies de Molière ».

Argan se fâche, Argan c’est alors Bernier, c’est n'importe lequel des médecins du temps qui trouve Molière bien impertinent et « bien plaisant d'aller jouer d’honnêtes gens comme les médecins » !

Béralde réplique, et la discussion se prolonge :

BérALDE : Ce ne sont point les médecins qu’il joue, mais le ridicule de la médecine.

ARGAN : C’est bien à lui à faire de se mêler de contrôler la médecine ; voilà un bon nigaud, un bon impertiment, de se moquer des consultations et des ordonnances,

Page 1