LAVE
de s'attaquer au corps des médecins, et d'aller mettre sur son théâtre des personnes vénérables comme ces Messteurs-là |
Par la mort non de diable ! si j'étais que des médecins, je me vengerois de son impertinence ; et, quand il sera malade, je le laisserois mourir sans secours.Îl auroit beau faire et beau dire, je ne lui ordonnerois pas la moindre petite saignée, le moindre petit lavement, et je lui dirois : « Crève, crève ! cela t'apprendra une autre fois à te jouer à la Faculté. »
Bérazne : Vous voilà bien en colère contre lui.
ARGAN : Oui, c’est un malavisé, et si les médecins sont sages, ils feront ce que je dis.
BéraLpe : 1l sera encore plus sage que vos médecins, car il ne leur demandera point de secours.
ARGAN : Tant pis pour lui s’u n’a point recours aux remèdes.
BérALne : {1 à ses raisons pour n’en point vouloir, et il soutient que cela n’est permis qu'aux gens vigoureux et robustes, et qui ont des forces de reste pour porter les remèdes avec la maladie ; mais que, pour lui, una
justement de la force que pour porter son mal.
Cette dernière réplique c’est l'acte de révolte de Molière. Et cette ironie amère, ces plaisanteries,comme c’est-tragique, dans cette farce, quand on en connaît les dessous |
Cet antagonisme entre Argan qui croit en la médecine et Béralde qui la nie, c’est l’antagonisme entre Molière malade qui voudrait croire en une guérison
possible et Molière raisonneur qui sait bien que tout remède est impuissant.
Moland fait remarquer que, dans le débat, Béralde et Argan parlent tous deux ab irato. Le spectateur plus calme, qui les juge l’un et l’autre trouvera sans doute « que Béralde a raison de rabattre les prétentions trop peu justifiées d’une science qui a tant de motifs de douter d'elle-même et qu’Argan n’a pas tout à fait tort non plus d'estimer qu'après tout les médecins en doivent savoir, pour le traitement des maladies, un peu plus que les autres hommes » (1).
Molière nous montre, dans la pièce, quatre représentants de la Faculté ; Purgon, Diafoirus père et Diafoirus fils, médecins, Fieurant, apothicaire.
Purgon profite exagérément de la crédulité et de la bourse de son malade. Il donne à ses remèdes une importance formidable. Ne pas les suivre serait un attentat énorme contre la médecine, un crime de lèse- Faculté ; il épouvante Argan en lui énumérant toutes les maladies qui dans ce cas s'abattraient sur lui ; il l’avertit qu’il tomberait dans l’épilepsie, de l’épilepsie dans la phtisie, de la phtisie dans le bradypepsie, et de là dans la dyspepsie puis dans l’apepsie, la lienterie, la dysenterie, l’hydropisie, — et de l’hydropisie enfin « dans la privation de la vie » tout simplement (2).
1, Louis Moland, Œuvres complètes de Molière, 7 vol. (Garnier, Paris, 1864).
2, Bradypepsie, digestion lente etimparfaite ; dyspepsie,digestion pénible ou mauvaise ; apepsie, privation de digestion, impossibilité de digérer ; lienterie, où l’on rend les aliments tels qu’on
les a pris.
Ce M. Purgon est un habile et terrible homme! Il me fait penser au Dr Knock (1). N’est-il pas véritablement un dieu Jui aussi pour ce pauvre M. Argan |! Cest le triomphe de la médecine sur un faible d'esprit, Et je me demande quelle triste opinion auront sur les médecins d’aujourd’hui nos arrière-pelits-enfants, qui n'auront peut-être que la pièce de M. Jules Romain pour les juger! Un peu d’indulgence alors pour les médecins du grand siècle : ils n'étaient peut-être pas si désastreux que le prétend Molière |
Diafoirus, en tous cas, est un soi. Il ne croit pas à la circulation du sang et vante son fils de façon ridicule :
« Ce qui me plaît en lui, dit-il, et en quoi il suit mon exemple, c’est qu’il s'attache aveuglément aux opinions de nos anciens, et que jamais i na voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle, touchant la circulation du sang et autres opinions de même farine. »
(La circulation du sang avait été découverte par Harvey en 1619; elle était encore fort discutée. En 1673 Louis XIV institua au Jardin des Plantes une chaire d'anatomie « pour la propagation des découvertes nouvelles » et chacun dut alors s’incliner devant la théorie d'Harvey).
Thomas Diafoirus est un grand benêt de fils aussi sot que son père et « qui fait toutes choses de mauvaise grâce et à contre-temps ».
1. Jules Romain, Knock où le triomphe de la médecine, pièce en 3 actes.
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Quant à Fleurant, apothicaire, il manie la seringue avec dextérité comme il se doit, et fait mieux que personne ce qu'on appelle encore aujourd’hui « des comptes d’apothicaire »…
La très-salubre Faculté est, on le voit, bien mal représentée. Elle est bafouée d’ailleurs le plus durement qui se puisse faire dans la cérémonie burlesque au cours de laquelle Argau est sacré grand médecin.
Maurice Raynaud a montré la ressemblance presque parfaite entre les cérémonies officielles de la Faculté et cette bouffonnerie ironique. On croit qu’elle fut composée chez Mme de la Sablière au cours d’un souper auquel assistaient Boileau, La Fontaine et Ninon de Lenclos. Moland suppose que deux médecins, Liénard et Mauvillain, faisaient partie de la société. Il indique aussi Bernier, mais ilest impossible qu'il ait pris part à cette exécution capitale : il en voulait déjà trop à Molière avec qui, d’après ses Mémoires, il était fâché. N'écrit-il pas en effet que l’auteur du Malade Imaginaire eut mieux fait de ménager « sa petite poitrine » que de se moquer de la maladie et de la mort?
Quoi qu’il en soit cette fameuse réception d’Argan est un abrégé très exact, loujours d'après Raynaud, « non seulement des cérémonies du doctorat mais de toutes celles par où devait passer un candidat depuis le commencement de ses études jusqu’au jour où il recevait le bonnet ».
C’est d’abord le discours d'ouverture, pompeux éloge de la médecine; puis l'examen du candidat qui répond sans difficulté. Argan est vraiment très fort.
Sa thérapeutique est précise. Pour chaque maladie son traitement est catégorique il faut :
Clysterium donare Postea seignare Ensuita purgare.
La Faculté est satisfaite. Tout le monde s’extasie en chœur :
Bene, bene, bene, bene respondere ; Dignus, dignus est intrare
In nostro docto corpore.
Argan ‘est reçu. On lui fait prêter serment de ne jamais contredire les anciens, de ne jamais se servir
De remediis aucunis
Quam de ceux seulement docitæ Facultatis, Maladus dust-il crevare, Et mori de suo malo |
Argan jure solennellement.
— Juro\ Juro \ Juro!
On lui enfonce alors le bonnet vénérable et le président prononce la formule sacramentelle :
Dono tibi et concedo Virtutem et puissanciam Medicandi, Purgandi, Seignandi, Perçandi, Taillandi,
Coupandi, Et occidendi Impune per totam terram.
La séance se termine enfin parle discours de remerciements du nouveau docteur qui ne le cède en- rien à ce quise déclainait dans la réalité, (On affirmait ceci par exemple : le médecin est semblable à Dieu. —- « Tout nous vient de Dieu, donc le mal comme le bien. Dieu est juste etil a ses raisons lorsqu'il nous afflige. Mais enfin le mal est (toujours le mal et la médecine est toujours salutaire : du médecin il ne vient que du bien. » — La conclusion s’imposait: « Nous devons plus au médecin qu'à Dieu même, si ce n’était encore à Dieu que nous devons le médecin »...)
Argan après cela, peut vanter les bienfaits de la rhubarbe et du séné : il est sûr de ne pas forcer la note, et
L 4 d'être acclamé comme il convient :
Vivat, vivat, vivat, vivat, cent fois viva.
Novus doctor, qui tam bene parlat!
Mille, mille annis, et manget et bibat, Et seignel et tuat |
Telle était à peu près la « recette pour faire un docteur en médecine ». La soutenance de la thèse durait de cinq heures du matin à midi.
On posait aux candidats des questions souvent ridi cules et parfois égrillardes. Mais les discussions se faisaient en latinet l’on pouvait, sans peur des mots, braver l’honnêteté!...
Tous les docteurs de la Faculté, les étudiants eux-
mêmes pouvaient interroger à leur guise le futur docteur ; ils l’argumentaient sans répit, et l'on devine les séances tumultueuses qui devaient avoir lieu quand les
questions ressemblaient à celles-ci:
Faut-il servir la laitue au premier service, les pommes au second? — Doit-on saigner une jeune fille folle d'amour ? —- S'enivrer une fois par mois est-il salutaire?— Les héros naissent-ils des héros ? Sont-ils bilieux ? — Faut-il tenir compte des phases de la lune pour la coupe des cheveux ? — La femme est-elle un ouvrage imparfait de la nature? — L'eau de-vie est-elle de l’eau de mort ? — Les bâtards ont-ils plus d'esprit que les enfants légitimes ? — La femme est elle plus lascive que l’homme ? — La débauche entraîne-t-elle la calvitie? — La lune a-t-elle de l'influence sur le corps humain ? — Si la barbe convient aux médecins ?
Les argumentateurs reprenaient des forces dans une salle voisine « où des bedeaux servaient du vin et de la pâtisserie. Les douze coups de midi sonnaïent la fin du martyre du candidat qui pouvait à son tour aller enfin se restaurer à ce buffet approvisionné à ses frais. Mais souvent il ne trouvait plus que des bouteilles vides et des débris informes (1) ».
Les railleries de Molière émurent cette fois la Faculté qui jusque-là ne s'était pas inquiétée de ses attaques. Robinet quelques jours après la représentation du Malade imaginaire écrivait:
La Faculté de Médecine Tant soit peu, dit-on, s’en chagrine…
1. Docteur Jean Poulain, Les Etudiants en Médecine sous l'an. cien régime (Yvert, Amiens, 1928)
Mais ce chagrin, devait bientôt s’atténuer : la revan che était proche !
Environ 1666, les surmenages et les chocs moraux avaient fait déjà de Molière un neurasthénique psychique : {e Misanthrope, on l’a vu, résume le premier stade de sa vie morbide.
Après Le Sicilien, en juin 1667,on apprend par Robinet que Molière a suivi le régime lacté. C'est seulement, vers cette date que Mauvillain semble avoir
institué ce traitement dont on n’a aucune trace aupa-
ravant. La dyspepsie de Molière daterait alors, selon les apparences, de cette époque. Elle serait postérieure à sa neurasthénie. Et cela confirmerait l'opinion de Bouveret qui dans la Neurasthénie et l'épuisement nerveux pense « que la dyspepsie est l’effet et non la cause de la névrose ». (On saitque pour certains auteurs au contraire ce sont les phénomènes dyspeptiques qui provoquent la neurasthénie). Pour Molière en tous cas l’étiologie des troubles gastro-intestinaux dont il eut
à souffrir est évidente. La vie errante qu il mena pen-
dant douze ans était peu faite pour lui éviter les désordres gastriques : irrégularité des repas, préparation culinaire souvent défectueuse. À Paris ensuite, accablé de travail et de soucis, il devait manger vite et mal.
L’estomac délabré il dut ainsi pendant son séjour à Auteuil suivre sévèrement son régime. Grimarest, qui
raconte les multiples réceptions où ses amis profitaient largement des plaisirs de la table, note au contraire la sobriété de Molière pendant ce temps. Ivres et dégoûtés de la vie ils voulaient s’aller noyer incontinent ; mais lui qui n'avait bu que du lait savait bien les en empêcher... En 1672, lors du raccommodement avec Armande, Molière abandonna malheureusement les règles d'hygiène que Mauvillain lui avait fort judicieusement prescrites et son état physique devint de plus en plus mauvais. Ses souffrances étaient l’objet de ses préoccupations constantes. Il ne s'était pas contenté des conseils de Mauvillain : il avait aussi consulté Liénard et Bernier, l’'Orviétan lui-même et Bary.
Molière ne croyait pas en la médecine, mais il lui demandait malgré tout secours. Comme tous les névropathes il essayait de tout : la science officielle ne lui suffisant pas, il s'était confié enfin aux charlatans,
Toutes les étapes du neurasthénique il semble les avoir suivies. Il usait abondamment des drogues. On sait qu'il avait au moment de sa mort un compte de cent-soixante sept livres chez ses apothicaires : cinq à six cents francs d'avant guerre ! De toute évidence il était devenu peu à peu la proie de ce que nous avons appelé précédemment la neurasthénie physique. Les excès génitaux qu’on a noté dans sa jeunesse et qu’il répéta peut-être en 1672 n'étaient pas faits pour atténuer sa névrose, — non plus que la tuberculose qui évoluait en lui depuis longtemps déjà.
Il avait la préoccupation de sa maladie (signe principal de l'hypocondrie physique) ainsi que l'avait déjà
signalé Le Boulanger de Chalussay dans Élomire. Cette préoccupation ramenait perpétuellement Molière-auteur aux pièces médicales. Une seule comédie aurait suffi pour ridiculiser la médecine et les médecins : il en écrivit cinq.
On rencontre ainsi chez tous les neurasthéniques cette concentration pénible de la pensée sur la maladie qui les désespère. :
Dans /e Malade imaginaire Molière reprenait son thème favori : il mettait en scène une fois de plus les craintes et les soucis de son âme de malade. D'Alceste, misanthrope, peu à peu par la hantise de ses troubles gastriques et intestinaux, il s’est transformé en ce malheureux Argan : un être qui «marche, dort, mange et boit comme les autres » maïs qui est pourtant perpétuellement vbsébé par son tube digestif, — ce qu’on appelait alors un maniaque, un hypocondre, un malade imaginaire.
Debove fait remarquer que ce genre de malade n'existe pas.
« Je n’ai jamais vu de malade imaginaire,dit-il. Des collègues pratiquant la médecine depuis plus longtemps ‘que moi n’en ont égalament pas vu ; et Littré, le savant traducteur d'Hippocrate, nie leur existence d'après la définition donnée dans son dictionnaire au mot imaginaire.
Malade imaginaire, personne, la plupart du temps hypocondriaque, qui éprouvant des souffrances nerveuses très diverses les rapporte à toutes sortes de maladies qu’elle n’a pas.
Autrement dit, la souffrance est réelle mais le sujet se méprend sur sa cause, il fait seulement une erreur de diagnostic (4). »
Les malades imaginaires, comme on disait autrefois, sont donc, quoiqu’on pense, de véritables malades. Ils se plaignent évidemment de maladies qu’ils n’ont pas, mais ils souffrent néanmoins de façon très précise ; c'est le système nerveux qui est atteint ; leur maladie est une maladie mentale. Comme ils n'ont aucun symptôme objectif de leur mal, personne n'en veut croire la réalité; ils sont voués au ridicule; leurs plaintes éternelles les font qualifier d’éternels grincheux. Tous pourtant sont dignes de pitié; ils ont droit à l’aide du médecin et particulièrement à celle du psychiatre.
Argan qu'on appelle ainsi malade imaginaire est en réalité un malade tout court. Son cas pathologique forme à lui seul le tableau complet de la maladie de Beard : c’est un neurasthénique gastro-intestinal, et Molière l’a merveilleusement décrit.
Il est digne comme Alceste, des meilleurs traités de. psychiatrie (L'auteur du malade imaginaire fait preuve d'un sens clinique remarquable : il aurait été, s'il l'avait. voulu, un excellent médecin...)
La névrose d'Argan, certes, est considérablement grossie, tmais elle est d’une étonnante exactitude dans le fond. Les exagérations scéniques d’ailleurs ne font en l'occurence que faciliter notre examen.