‹ Molière Essai médicalChapitre 28 sur 30 · Debove, Le Malade imaginaire (Paris, Ruef · texte numérisé non relu

Debove, Le Malade imaginaire (Paris, Ruef

Le premier symptôme que nous découvre Argan est sa constipation. Au lever du rideau ilfvérifie ses comptes d'apothicaire et nous savons ainsi que ce dernier a fourni récemment « un petit clystère insinuatif, préparatif et remollient, pour amollir, humecter et rafraîchir les entrailles de Monsieur », puis encore « un bon clystère détersif composé avec catholécon double rhubarbe, miel rosat et autres suivant l'ordonnance, pour balayer, laver et nettoyer le bas ventre de Monsieur ». Monsieur arrive ainsi à prendre en un mois une vingtaine de lavements etune douzaine de « médecines ». Clystères et purgatifs sont, au long de la pièce, sa grande occupation. Par deux fois il est obligé de s'éloigner précipitamment pour satisfaire d’impérieux besoins. Le professeur Debove remarque en riant que « cette façon de ménager la sortie des personnages paraît abandonnée même par les plus réalistes de nos auteurs contemporains »... Mais ce n’est pas la faute de Molière, s’il prend quelquefois à Argan « des douleurs dans le ventre comme si c'était des coliques ».

Ses digestions d'autre part sont difficiles ; après les repas il a toujours sommeil et il est « bien aise de dormir ».

Sa faiblesse est extrême ; un rien le fatigue ; il lui faut un bâton pour le moindre déplacement et il a parfois dans les membres « des lassitudes ». Il ressent de temps en temps « des douleurs de tête » : celte céphalée, la fameuse céphalée « en casque » est un des symptômes capitaux de la neurasthénie ; elle accompagne souvent aussi la constipation chronique.

R. Thuillier k 11

Le compte de M. Fieurant, l’apothicaire, nous apprend aussi qu’on a délivré « le soir, un julep hépatique, soporatif et somnifère, composé pour faire dormir Monsieur ». Il a donc de l'insomnie.

Bouveret dans son traité sur la neurasthénie, indique que les malades qui en sont atteints ont des mouches volantes devant les yeux. « Quelques-uns écrit-il, s'en plaignent spontanément, leur vision en est troublée ». Argan est de ceux-là : « // me semble parfois dit-ul, que j'ai un voile devant les yeux.»

A tous ces symptômes physiques s'ajoutent les symptômes psychiques habituels. Argan est inquiet et irritable ; il faut qu'on lui obéisse sur le champ, sinon il s’emporte. Toinette, sa servante, subit souvent ses colères et ses injures :

« Chienne ! Coquine ! Carogne ! à tous les diables Est-ce possible qu'on laisse comme cela un pauvre malade tout seul \ »

La crise passée, il tombe aussitôt dans une dépres sion marquée. On a vu précédemment que les colères neurasthéniques finissaient ainsi très souvent. On sait d'autre part que dans l’hypocondrie physique les malades sont préoccupés d'eux-mêmes et qu'ils se regardent manger, respirer, dormir.

« L’hypocondriaque, écrit Fiessinger, a sa rétine tournée en dedans, ce sont ses organes qu'il voit (4). »

Le dictionnaire de médecine de Labarthe ajoute qu'ils « enregistrent avec la plus scrupuleuse exactitude le nombre de gaz qu'ils rendent par en haut ou par en bas

1. Ch. Fiessinger, Les maladies des caractères, Perrin, 1916.

et les effets bons ou mauvais qu’ils en ont ressentis. Ils attachent surtout la plus grande importance à toutes leurs excrétions. »

Argan s'inquiète ainsi de tout ce qui se passe en lui :

— Mon lavement d'aujourd'hui a-t-il bien opéré ? — Voire lavement ?

— Oui, ai-je bien fait de la bile?

— Ma foi jeneme mêle point de ces affaires-là ; c'est

à M. Fleurant à y mettre le nez, puisquil en a le profit.

Il tombe, écrit Vialard. dans la minutie anxieuse ; il tient à exécuter les prescriptions de M. Purgon dans les moindres détails :

— Monsieur Purgon m'a dit de me promener le matin dans ma chambre, douze allées et douze venues, mais

j'ai oublié de lui demander si c’est en long ou en large. Ailleurs :

— Monsieur, combien est-ce qu'il faut mettre de grains de sel dans un œuf ?

Toujours occupé de lui et de sa santé il est évidemment d’un égoïsme révoltant.

C'est un homme « incommode à tout le monde, malpropre, dégoütant, sans cesse un lavement ou une médecine dans le ventre, mouchant, toussant. crachant loujours ; sans espril, ennuyeux. de mauvaise humeur, fatiquant sans cesse les gens, et grondant jour et nuit

servantes et valets ».

Ilest penché perpétuellement sur son nombril, c'est

pour lui le centre de tout: il a l’obsession de son ventre, Pour uu rien l'anxiété l’envahit. Il lamente continuellement. Tout lui fait peur : les complications qui pourraient survenir à sa santé, — la mort. C’est dans l’espoir d'être mieux soigné qu'il veut marier sa fille à Thomas Diafoirus, médecin. Ilsacrifierait n'importe qui et n'importe quoi, pour satisfaire son égoisme.

Le traitement qu'on lui fait suivre est d’ailleurs très insuffisant : lavements et médecines c’est fort bien mais ce qu'il aurait fallu avant tout c’est le soustraire à son milieu qui est déplorable. Sa femme est une intriguante : elle attend impatiemment l'heure de l’héritage ; sa fille qui tombe subitement amoureuse d’un jeune homme qu’elle voit pour la première fois est, dit Debove, « plus souvent inspirée par le diable que par le ciel » : quant à Toinette, la servante, eile a la fâcheuse habitude de bousculer son maître sans le moindre respect. Au lieu d'écouter ses plaintes et d’essayer d’agir ensuite doucement, par des moyens psychotérapiques, chacan se moque de lui et le bafoue (hormis sa femme qui trouve son intérêt à compartir à ses maux). L’entourage, dans ces cas de névropathie a presque toujours une influence néfaste : il aggrave la névrose en contredisant sans ménagement celui qui en souffre.

Le diagnostic du cas d’Argan n'offre aucune difficulté : « C’est un constipé chronique et un dyshépatique, écrit le docteur Fernand Granié, parce qu’il est un intoxiqué alimentaire (1). »

1. Granié, Sur un cas pathologique dans le théâtre de Molière : Le Malade imaginaire (Thèse, Paris, 1922),

Cest évidemment du côté de son tube digestif qu’on trouve la porte d’entrée de la neurasthénie d'Argan. Il est sans conteste, atteint de neurasthénie gastro-intestinale,

D’après les biographes, Molière a présenté la plupart des symptômes qu'il a décrit chez son personnage. « Dix mois après son raccommodement avec sa femme, écrit Grimarest, il donna le 10 février de l’année de 1673, le Malade imaginaire, dont on prétend qu’il était l’original. »

Il n’en faut pas conclure, malgré tout, que Molière était exactement Argan pas plus qu’il n’a été Alceste tout à fait. |

Il a dû pourtant se complaire à décrire, le plus minutieusement possible ses misères intimes, ses tristesses, et à les exposer ensuite au rire du public : il obéissait encore, ce faisant, à une impulsion neurasthénique très caractéristique.

Le Malade imaginaire est une comédie gaie : elle fait rire aux éclats. Pour qui sait que ce malade imaginaire c'était Molière et qui allait mourir, la pièce pourtant est profondément triste. Mais parce que Molière riait lui-même et que son génie comique est le plus fort, on ne peut s'empêcher de rire encore, de rire malgré tout, — de rire aux larmes...

LA MORT DE MOLIÈRE (17 février 1673).

Molière jouait lui-même le rôle d'Argan : il y était, paraît-il, irrésistible. On peut dire, écrit Maurice Donnay, qu'il y élait du dernier comique.

Le 17 février, jour de la quatrième représentation du Malade imaginaire, un vendredi, l’auteur se sentit plus souffrant : « Il se sentait tourmenté de sa fluxion beaucoup plus qu’à l'ordinaire. » A sa femme et à Baron qui lui tenaient compagnie il dit tristement ces paroles :

« Tant que ma vie a été mêlée également de douleur et de plaisir, je me suis cru heureux ; mais aujourd’hui, que je suis accablé de peines sans pouvoir compter sur aucun moment de satisfaction et de douceur, je vois bien qu’il me faut quitter la partie. Je ne puis plus tenir contre les douleurs et les déplaisirs qui ne me donnent plus un instant de relâche. Mais, ajoula-t-il en réfléchissant, qu’un homme souffre avant de mourir! Cependant, je sens bien que je finis. »

Armande et Baron, les larmes aux yeux, le suppliè-

rent de se reposer, de ne pas jouer ce jour-là. « Comment voulez-vous que je fasse, leur répondit Molière ; il y a cinquante pauvres ouvriers qui n’ont que leur journée pour vivre: que feront-ils si l’on ne joue pas ? Je me reprocherais d'avoir négligé de leur donner du pain an seul jour, le pouvant faire absolument, »

La toile fut levée à quatre heures précises,

« Molière représenta avec beaucoup de difficulté, et la moitié des spectateurs s’aperçurent qu’en prononçant juro, dans la cérémonie du Malade imaginaire, il lui prit une convulsion. Ayant remarqué lui-même que l’on s’en était aperçu, il se fit un effort et cacha par un ris forcé ce qui venoit de lui arriver. »

Cette convulsion a fait croire à Lombroso que Molière était épileptique. Mais l'interprétation qu'il fit du document est mauvaise. Par convulsion il faut entendre grand frisson avec dyspnée intense et peut-être accès de toux spasmodique (1).

Molière malgré cette « convulsion » continua de jouer, héroïquement. Médecins, chirurgiens et apothicaires dansèrent le dernier intermède..

Vival, vival, viva, vivat, cent fois vivat.

; Novus doctor qui tam bene parlat !.…..

Cérémonie burlesque !... Danse macabre |...

Molière avant de mourir, voulait encore rire de lui, rire de la mort qui approchait !... Le Malade imaginaire!.… Farce étourdissante, dernière farce !...

1. Docteur Roger Barois, Les Epileptiques de Génie. Thèse Paris, 1922.

ET

« Quand la pièce fut finie, il prit sa robe de chambre et fut dans la loge de Baron, et lui demanda ce que l'on disoit de sa pièce. M. Baron lui répondit que ses ouvrages avoient toujours une heureuse réussite à les examiner de près, et que plus on les représentait, plus on les goutoit. »

Emouvante préoccupation d'auteur !

Comme tout ce récit de Grimarest paraît vrai, humain, dans sa tragique simplicité !.…

Mais Molière se sentait plus mal. « J'ai un froid qui me tue, » disait-il à Baron.

Il avait les mains glacées. Les porteurs, précipitamment le placèrent dans sa chaise et le transportèrent du Palais-Royal « à la rue de Richelieu, où il logeait. » Baron voulut alors lui faire prendre un bouillon, mais il préféra « un petit morceau de fromage de Parmesan ». Il demanda un oreiller rempli d'une drogue qui faisait dormir :

« Tout ce qui n’entre point dans le corps, dit-il, je l'éprouve volontiers ; mais les remèdes qu'il faut prendre me font peur ; il ne faut rien pour me faire perdre ce qui me reste de vie. »

Grimarest continue :

« Un instant après il lui prit une toux extrêmement forte, et, après avoir craché il demanda de la lumière : « Voici, dit-il, du changement. » Baron, ayant vu le sang qu'il venoit de- rendre, s’écria avec frayeur. « Ne vous épouvantez point, lui dit Molière, vous m'en avez vu rendre bien davantage. Cepéndant, ajouta-t-il, allez dire à ma femme qu’elle monte. »

cle Dr arme

Armande était allée chercher à Saint-Eustache un prêtre, ainsi que Molière l'avait demandé. Mais les négociations se prolongeaient, MM. Lenfant et Lechat, prêtres de ladite paroisse, refusaient de venir.

« Il resta assisté de deux sœursreligieuses, de celles qui viennent ordinairement à Paris quêter pendant le carême, et auxquelles il donnait l'hospitalité. Elles lui donnèrent à ce dernier moment de sa vie tout le secours édifiant que l’on pouvoit attendre de leur charité, et il leur fit paraître tous les sentiments d’un bon chrétien et toute la résignation qu’il devoit à la volonté du Seigneur. Enfin il rendit l'esprit entre les bras de ces deux bonnes sœurs ; le sang qui sortoit par sa bouche eu abondance l’étouffa. Ainsi, quand sa femme et Baron remontèrent, ils le trouvèrent mort. »

Un prêtre nommé Paysant arriva enfin, mais il était trop tard.

« Grâce à la présence des deux sœurs, qui recevoient du comédien une charitable hospitalité, dit Moland, la religion ne fut pourtant pas absente en cet instant suprême ;elle y fut, sinon dans ses ministres officiels, au moins dans ses plus doux et plus pieux représentants. »

Molière était mort à dix heures du soir, une heure après avoir quitté le théâtre, un an, jour pour jour, après Madeleine Béjart qu’il avait tant aimée.

Maurice Raynaud, pour expliquer cette mort, émit le

premier l'hypothèse d’une rupture d'anévrisme. Folet, de Lille, crut aussi sensiblement la même chose :

« Molière, écrit il, était, selon toute vraisemblance, atteint d'une maladie de cœur ou des gros vaisseaux : probablement d’un anévrisme de l'aorte. Les symptômes observés ehez lui, palpitations, étoufiements ; puis plus tard, toux et crachements de sang, par suite de poussées de congestion pulmonaire ; plus tard encore, troubles de compression, désordres gastriques, tout cela concorde avec ce diagnostic, que vient encore confirmer le dénouement ».

Après avoir raconté les péripéties de la quatrième représentation du Malade imaginaire Folet termine ainsi :

«On le porta chez lui, en costume d’Argan, sans connaissance et vomissant le sang à pleine bouche. Il mourut deux heures plus tard, sans être revenu à lui ; c’est bien là le tableau d’une rupture d’un anévrisme s’ouvrant

dans la trachée. »

Mais la rupture d’un anévrisme est en général plus rapidement mortelle ; elle est souvent foudroyante.

Molière était bien dyspeptique et neurasthénique comme l'indique Folet mais il n’était probablement pas cardiaque.

Le docteur Witkowski après avoir analysé la santé de Molière depuis 1667 fit enfin le diagnostic de phtisie pulmonaire.

Germain Sée fut aussitôt de son avis : .

«Les raisons invoquées en faveur d’une maladie de cœur ou d’un anévrisme de l’aorte, écrit-1l, sont dénuées de toute

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