‹ Molière Essai médicalChapitre 3 sur 30 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Ce siècle est, plus que tout autre, le siècle du document. Le public en effet veut connaître, jusqu’en leur intimité la plus voilée, les auteurs qu'il préfère. Il veut vivre avec eux, savoir non seulement les traits de leur caractère mais voir aussi ceux de leur visage.

Il pousse la curiosité jusqu’à dépister leurs vices, leurs maladies. Les noms de leurs maîtresses ne lui suffisent plus : il veut entrer avec eux dans l’alcove, pour mieux juger de leur tempérament.

Toutes les « vies romancées » dont on inonde les librairies, et sur quoi le public se jette, prouvent abondamment cette curiosité maladive et sa contagion. Le théâtre lui-même a subi l’épidémie : depuis Pasteur jusqu'à Lindbergh en passant par Beethoveen et Napoléon IV, Arvers et Mozart, il n’est pas une célébrité qu’on n’ait exposée aux feux de la rampe doublés de projecteurs puissants qui ne laissent rien dans l'ombre.

Pour expliquer la multitude de ces productions « historiques » on a accusé romanciers et auteurs dramatiques de manquer d'imagination. Mais n'est-ce pas plutôt qu'ils ont su prendre le vent et s'adapter au goût du jour ?

Sur Molière d'ailleurs on a, de tous temps, beaucoup

écrit. On a cherché et dit ce qu'il était comme auteur, comme directeur de troupe et comme acteur. Quand sa vie officielle a été épuisée on s’est demandé ce qu'il avait été comme ami, comme amant et comme mari ; puis, l'ayant cru trouver, on l’a raconté avec force détails.

Les médecins eux-mêmes se sont mis de la partie : ils avaient une belle revanche à prendre... Ils ont disséqué leur homme, savamment...

L'un d’eux,un jour, — il s’appelait Montanier — fit part de ses recherches à ses confrères dans la Gazette des Hôpitaux ; il écrivit sans sourciller ce qu il croyait être « un dernier mot sur Molière et les médecins ».

C'était en 1864, Il n'avait pas prévu, évidemment, notre époque curieuse, qui allait tout remettre en question. Je lui demande pardon de me risquer, après lui, à écrire un essai médical sur Molière : il a dit à ce sujet le dernier mot, qu'il me permelte d'y mettre le

point final. ,

Malgré tout le travail d’exégèse qui a été fait sur Molière on est obligé d’avouer que, sur l’homme, on ne sait pas grand'chose. On ignore la date et le lieu exact de sa naissance. On se demande si Armande Béjart, qu'il a épousée, était la sœur ou la fille de Madeieine Béjart, sa maîtresse. On croit qu'il a été copieusement trompé mais on ne connaît à sa femme aucun amant certain. On ne possède aucun de ses manuscrits : pas une œuvre écrite de sa main, pas une lettre, — à

peine quelques signatures sur des registres d'état civil. Dans la tombe qui porte son nom il y a bien des ossemens humains, mais ce ne sont probablement pas les siens.

Certains disent qu'ils n’a pas existé. D’autres soutiennent qu’il n’est pas mort —en 1673, bien entendu —, qu il fut arrêté à cette date et qu’il devint ce mystérieux Masque de Fer qu’on a dit frère de Louis XIV et dont l’apparition dans l'Histoire coïncide avec la mort supposée de Molière.

Toutes ies énigmes qui flottent autour d’'Homère et de Shakespeare n’ont pas provoqué plus d’hypothèses ! Ni l’un ni l’autre n'ont fait couler plus d’encre.

Homère, Shakespeare, Molière !

On n’a d’eux quela certitude des œuvres qui portent leurs noms. Pour les curieux que nous sommes que de découvertes encore à faire, que de choses encore à expliquer ! Et M. Maurice Donnay n’a-t-il pas raison de penser que « ce n'est jamais fini d'écrire et de parler sur Molière » !

Les médecins, je l'ai dit, se sont occupés de Molière avec la même ardeur qu’il s'était occupé d’eux.

Cabanès l'a « autopsié » avec un talent remarquable ; d’autres encore, que je citerai au passage, se sont penchés sur lui et sur ses personnages, en cliniciens

avertis.

Te

Mais il n'existe, que je sache, aucune étude d’en- : semble qui suive Molière du premier au dernier jour, examinant ses rapports avec la médecine et les médecins, décrivant ses états de santé, analysant enfin ses pièces médicales du Médecin volant au Malade imaginaire.

J'ai tenté cet essai, — et j'ai pris un plaisir extrême à l'écrire : Molière est le plus agréable des amis pour un médecin... J'espère que ceux qui ouvriront ce livre comprendront notre amitié « posthume » et admireront Molière, comme l’admirent tous ceux qui le connaissent, même les médecins, — malgré lui.

Rat

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