NAISSANCE, FAMILLE ET JEUNESSE DE MOLIÈRE
« Du samedi 15 janvier 1622 fut baptisé Jean, fils de Jean Pouquelin, tapissier et de Marie Cressé, sa femme, demeurant rue Saint-Honoré ;
Le parrain, Jean Pouguelin, porteur de grains ;
La marraine, Denise Lescacheux, veuve de feu Sébastien Asselin, vivant marchand tapissier. »
— Tel est l’acte de baptème de Molière, inscrit sur les registres de la paroisse Saint-Eustache.
C’est la première pièce officielle qu’on ait pu trouver.
Le parrain, Jean Pouguelir, était son aïeul paternel. Les registres de l’état civil ont d’ailleurs très souvent déformé l'orthographe du nom ; on trouve tantôt Pouguelin, tantôt Poquelin, Pocquelin, Pocquelin, Poquelin, Pauquelin, Poclain et Poclin. Le véritable nom de la famille était Poquelin.
Le grand-père donc s’appelle Jean Poquelin, le père s’appelle Jean Poquelin, et celui qui, sur les planches, un jour, deviendra Molière, s'appelle encore, pour aujourd’hui Jean Poquelin.
R. Thuillier 2
C’est déjà très compliqué dès cette époque.
Mais deux ans plus tard, Jean Poquelin, — le père — apportera un petit frère à Jean Poquelin, le fils. Il y a déjà trois Jean Poquelin dans la famille et qui ne s’en portent pas plus mal. À quoi bon faire des frais d’imagination ! Allons-y donc ! Le nouveau Poquelin s’apellera Jean — incontinent.….
Si l'orthographe du nom familial varie souvent on ne peut guère en dire autant des prénoms mâles. Et c’est fort heureux. Car tout ce qui touche à Molière est déjà suffisamment embrouillé |...
Quoi qu'il en soit cette uniformité ne devait pas faciliter les rapports familiaux. Peut-être les parents du petit Jean Poquelin l'aîné sentaient-ils déjà, confusément, qu'il aimerait plus tard changer de nom... Alors, une fois de plus : ça n’a pas d'importance. Et ils décidèrent de l'appeler, pour cette fois, Jean-Baptiste comme le premier Saint-Jean.
Tout ceci, évidemment, se passait rue Saint-Honoré. L'acte de baptême est là pour l'affirmer.
Mais où, exactement ? Nous n’en savons rien. Les uns prétendent que c'était au numéro 40, d’autres que c'était à l’angle de la rue Saint-Honoré et de la rue des Vieilles-Etuves (maintenant rue Sauval)..… Alors pour mettre tout le monde d’accord on a fait sur le champ une troisième supposition : la maison natale de Molière a été démolie et sur son emplacement on à reconstruit un nouvel immeuble, — le 31 de la rue du Pont-Neuf.….
Au fond, l’essentiel est de savoir que Molière est né
Ad
tout contre les Halles et qu'ilest, comme disait François. Villon qui en était un lui-même, « un bon bec de Paris »
L'acte de baptème n'indique pas davantage la date exacte de la naissance de Molière. On n’était pas précis, décidément, en ce temps-là...
Il faut remarquer d’ailleurs qu’à cette époque c'était äu clergé qu'incombait la charge d'établir les principaux documents de l’état civil. La véritable existence, l’existence de bon chrétien, ne commençait que le jour du baptême ; il avait lieu le plus tôt possible, le lendemain ou le surlendemain de la naissance ; mais quelquefois les nécessités imposaient une attente de plusieurs jours et même de plusieurs semaines,
Il est ainsi très difficile de dire le jour exact où Molière fit sa première entrée en scène.
Il apparaît cependant probable que ce fut le 13 ou le 14 janvier 1622.
Certes nous n’en serions pas réduits à ces conjectures si le décret du 20 septembre 1792 obligeant les médecins à déclarer les naissances avait été appliqué quelques siècles plus tôt... Que d’ennuis grâce à lui seront épargnés aux chercheurs futurs |
Au reste, les formalités de la naissance ne ressemblaient guère à celles d'aujourd'hui. Les médecins n'avaient rien à voir à ce travail : ils en étaient exclus, d'autorité, au nom de la pudeur... On ne les appelait qu’à toute extrémité, quand vraiment les choses allaient très mal.
Ambroise Paré décrit minutieusement les façons dont il fallait s’y prendre pour mettre « l’enfant hors ».
L'accouchement se faisait, de préférence, dans la position assise. La parturiente s’installait, au moment venu, sur une sorte de fauteuil à siège évidé ; deux poignées qu’elle pouvait saisir lui servaient de point d’appui solide (1).
La matrone ou sage-femme, « estant assise devant la femme grosse », besognait de la main gauche tandis que la main droite relevait décemment les jupes maternelles.
Ces fauteuils et ce procédé furent employés en France jusqu’au milieu du xvue siècle. Molière arriva donc de cette inconfortable façon, qui ne devait pas manquer de désagréments pour la patiente ni de complications pour l'accoucheuse. Il put se rendre compte de l'imperfection de l’art médical, immédiatement, — dès le premier coup d'œil sur la vie. ;
Les accoucheurs, certes, n'avaient pas de prétentions. Ils connaissaient le secret du ‘bonheur. Et ils s’en tenaient au vieil adage des anciens : « Au temps voulu, l'accouchement se fait à la grâce de Dieu ».…
Malgré tout les matrones savaient très bien déjà, et les médecins aussi probablement, que Dieu avait fixé à neuf mois le « temps voulu »...
Le petit Poquelin (Jean-Baptiste) était né le 43 ou le 44 janvier 1622, peut-être même un peu plus tôt. Or nous savons que ses parents s'étaient mariés le 27 avril 1621. Molière arrivait donc un peu en avance sur les
1. Docteur Caraven, Les Chaires obstétricales (Picardie Médicale, décembre 1924).
Ne
prévisions médicales (Et c’est le premier tour qu'il joua aux médecins, très certainement).
: On pourrait sans doute pour expliquer cette aventure ébaucher quelques suppositions malveillantes : les pires ennemis de Molière n'y ont pas pensé. N'y pensons donc pas.
D'ailleurs nous venons de noter que ce siècle était toute pudeur et toute sainteté ! On ne se permettait pas quand on était tapissier — ni même quand on devait devenir tapissier du roi — de consommer le mariage avant les cérémonies officielles.
Alors ?
Alors la conclusion s’impose : Molière est né avant terme, vers le huitième mois de la grossesse de sa mère.
D’aucuns remarquent en souriant « que ce n’est pas le seul signe de précocité que le futur auteur du Misanthrope ait donné, mais que c’esb assurément le premier » (4).
Cette précocité, en tous cas, ne fut pas la plus heureuse. Elle explique en partie sa constitution maladive et sa débilité manifeste.
Son hérédité, d'autre part, est intéressante aussi à
connaître.
Pour avoir des renseignements sur sa famille on a tout fouillé, tout scruté. Toutes les sacristies ont été
1, Maurice Donnay, Molière (Fayard, éditeur, Paris, 1911).
visitées. On y a découvert évidemment actes de baptêmes, de mariages et d’inhumations, — mais sur les causes des décès, aucune indication. Du côté maternel surtout les recherches n’ont guère abouti.
Son grand-père était tapissier. Il signait Louis de Cressé, avec la particule. D’après la légende il aimait éperdûment son petit-fils et il avait aussi « de la passion pour la comédie » (Grimarest). C'était un commerçant aisé. Il mena souvent le petit Poquelin à l'Hôtel de Bourgogne.
La fille de ce brave homme, Marie Cressé, était née en 4601. Elle eut de son mariage avec Jean Poquelin cinq autres enfants, trois garçons et deux filles.
Elle était chétive ; on ne sait rien de plus.
Ces grossesses répétées l'épuisèrent sans doute. Elle mourut en mai 1632 à trente et un ans.
Elle aimait le luxe, les belles choses. Elle était douce et tendre. Elle a été, sans conteste, une épouse fidèle et une mère indulgente et bonne,
On a vu dans l'amour de Louis de Cressé pour son petit-fils la preuve que Jean-Baptiste ressemblait à sa mère. C'est possible.
Du côté paternel les renseignements sont plus nombreux. On sait que la famille était originaire de Beauvais.
Jean Poquelin — le grand-père et le parrain — était lui aussi commerçant. Il mourut en 1626, dans la paix du Seigneur, ayant eu neuf enfants.
L’ainé, Jean Poquelin, qui fut le père de Molière, élait né en 1595. Sa santé semble ne lui avoir jamais
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donné le moindre souci. Il s’inquiétait bien davantage de son argent et servit, prétend-on, de modèle pour l’Avare.
Le D' Maurice Vialard note que l’avarice a été relevée souvent dans les antécédents héréditaires des neurasthéniques. Et cela pourrait servir au portrait psychique de Molière.
Jean Poquelin fut d'autre part sévère et dur pourses enfants. C'était l’époque des verges et du fouet.
Louis XHI lui-même n’avait-il pas été sérieusement fouetté dans son enfance! Le tapissier royal suivait l'exemple.
Il mourut le 27 février 1669, à soixante-quatorze ans. Voltaire raconte que « vers la fin de ses jours il serait devenu infirme et incapable de servir ».
Il n’en reste pas moins qu'il atteignit un âge avancé, ce qui paraît avoir été assez exceptionnel dans sa famille.
De ses quatre frères, et de ses quatre sœurs, l'une, Louise, était morte en 1609 à trois ans; Agnès mourut le 4er juillet 1636 à trente-cinq ans, et le 16 octobre de la même année c'était le tour de Martin Poquelin qui n’avait que trente ans. Des cinq autres — oncles et tantes de Molière — on ne sait rien que leurs dates ne baptème ou de mariage. La date de leur décès est inconnue ; mais « sans vouloir faire d'hypothèses injustifiées, nous ne sommes pas obligés de croire qu'ils vécurent jusqu’à la vieillesse » (1).