‹ Molière et Gui PatinChapitre 12 sur 45 · NE HUE · texte numérisé non relu

NE HUE

depuis quelques mois. Il n’a jamais rien fait qui vaille : j'ai

vu tout ce qu'il a fait. Cet homme ne méditait qu'une méde-

cine toute de secrets chimiques et empiriques, et pour 124:

renverser plus vite, il s’inscrivait fort contre la saignée, faute de laquelle pourtant il est mort frénétique.

La postérité, moins injuste, a cassé ce jugement de Gui Patin, en placant Van Helmont au rang des hommes de génie.

Le passage suivant fait voir aussi par quelles.

tristes raisons les dogmatiques ont pu repousser le quinquina à son apparition en Europe.

Cette poudre de Kinakina n’a, par decà, aucun crédit.

Les fous y ont couru parce qu’on la vendait bien cher:

mais l'effet ayant manqué, on s’en moque aujourd’hui. J’a- 1

vais traité une fille de la fièvre quarte, si heureusement que

l'accès était réduit à deux heures seulement. Sa mère impatiente, ayant entendu le bruit que faisait cette poudre des jésuites, en acheta une prise 40 francs, dont elle avait grande espérance à cause du grand prix. Le premier accès, après cette prise, fut de dix-sept heures et beaucoup dira violent qu aucun autre qu’elle eut auparavant : aujourd’hui, cette mère a peur de la fièvre de sa fille et a grand Te ro de son argent. Voilà comment le monde va, qui n’est qu’un

sot et veut être trompé. Cette poudre est fort chaude et ne

purge en aucune façon. Ils disent qu’elle est diaphorétique.

Ce sont des fictions aussi bien que tout ce que l’on dit dela.

chair des vipères, dont peu de nos gens se servent, si ce.

n'est les suppôts des apothicaires.

Ce passage date de 1653...

Verrons-nous une amende honorable dans le sui-

EN TOR ER Le

SU er PIE =

Vant, qui est de 1661, et que nous rapportons à cause des vues pires qu'il présente sur les fièvres Quartes ?

4 DLe quinquina ne fait point ici de miracles; quand le Corps est bien déchargé par la saignée et les purgatifs, il peut, par sa chaleur, résoudre ou absorber le reliquat de la Matière morbifique : à moins que cela, il ne fait sa ’échauffer. Ceux même à qui il a fait cesser la fièvre, n’en ont pas été tout à fait guéris, car elle est revenue, quoiqu’ils eussent été bien purgés. L'’opiniâtreté et la durée de ces fièvres “quartes viennent de la disposition mauvaise et presque carcinomateuse de la rate, qui occupe sa propre substance. Je “ai jamais donné du quinquina. J'en ai vu qui, pour sy être trop fiés, sont devenus hydropiques. Je ne voudrais point purger dis le fond de la fièvre quarte : il me semble que ce serait trop hasarder. Mais ie purge souvent à la fin de l'accès avec beaucoup de succès. Même dans la grande Chaleur, je leur fais quelquefois avaler APR grands verres de tisane laxative de trois gros de séné. Cela fait bien ouvrir le ventre et emmène une partie de la cause conjointe, et empêche l’importunité des grandes sueurs dont ils se plaignent souvent. Pour ce qui est de saigner au commenxcement de l'accès » je ne le fais jamais : il y a de l’imprudence et de la témérité à le faire.

ke

— Sidans l'étude des caractères de cette époque, le itre de dogmatique comme l’entendait Gui Patin, signifie trop souvent : exclusivisme, intolérance, orgueil ; reconnaissons aussi que, Sous un autre point (le vue, il désigne plus spécialement les sentiments obles et généreux, la délicatesse, la loyauté.

ae re ré "DE BORA M LE TPE PE ES Gr F À

[ir otee

Tout se lie dans le monde moral comme dans le monde physique. Le dogmatisme, par la profondeur des convictions qu’il entraîne, réagit sur le cœur de l’homme, et développe en lui plus de générosité, plus d'abandon, plus de franchise, plus de désintéressement. Il semble que l’enthousiasme de l'esprit pour une idée, pour un principe, élargisse les facultés morales et les ouvre aux plus belles qualités.

L’éclectisme, qui admet toutes les idées et ne s’attache à aucune, qui caresse aujourd’hui les systèmes qu'il répudiera demain pour les reprendre et les repousser encore, qui procède souvent lui-même d’une philosophie sceptique et froide, n'est-il pas propre à blaser les cœurs, à les plonger dans l’indifférence morale, dans l’égoïsme, dans les calculs sordides ?

Autant les écrits intimes de Gui Patin laissent voir l’animosité, la malignité, l'injustice qu'il est. susceptible de déployer, dans l’occasion, contre ses. adversaires scientifiques, autant ils démontrent les

raisons qu’il a de s’indigner contre les intrigants du Jour et leurs trop fréquentes turpitudes. À

L'an 1637, raconte-t-il, l’Orvéétan, pour mieux débiters sa drogue, s’adressa à un homme d'honneur, alors doyen de notre Faculté, nommé M, Perreau, pour obtenir de lui, moyennant une bonne somme d'argent qu'il offrait, appro: bation de la Faculté pour son opiat. Il en fut refusé de. belle hauteur, Ce charlatan s’adressa ensuite à de Gorris, qui reçut de lui un présent considérable et lui promit de faire signer à plusieurs docteurs l'approbation de ce médi-

cament qu'il vend sur le Pont-Neuf: ce qu'il fit faire par une douzaine d’autres affamés d'argent qui furent : les deux Chartiers, Guénaut, le Soubs, Desfougerais, Raïmsant, DBeaurains, Pijart, du Clédat, Renaudot et Mauvillain. Cet imposteur italien, non content de telles signatures, tâcha d'avoir l'approbation entiere de la Faculté, et pressa le nouveau doyen, qui était M, Piètre, mon prédécesseur, de la lui faire donner, moyennant quatre cents écus qu'il offrait. Ce nouveau doyen ayant appris de la propre bouche du Charlatan tout ce que de Gorris lui avait fait, lui demanda cette approbation, et dès qu'il l’eut, il fit assembler toute la Faculté, où il se rendit délateur contre ces douze messieurs qui, ayant avoué leur faiblesse et leur mauvaise action, furent chassés de la compagnie par un décret solennel. On les a pourtant rétablis avec certaines conditions, et notam- Inent celle de demander pardon à la compagnie en pleine assemblée. Quelque chose qu'ils aient pu faire depuis, la tache leur est restée. Voilà la prouesse de de Gorris avec l'Orviétan ; mais ce n’est pas sa faute, ce n’est que sa couume.

Toujours prompt à s’indigner contre les médecins qui ne rêvent que pistoles et quarts d’écus, comme “1 le répète si souvent à propos de Guénaut, il se complaît à retracer dans ses lettres la règle de conduite qu’il s'impose à lui-même :

… Je vais toujours mon grand chemin, ce que beaucoup d’autres n’osent ou ne veulent pas faire, afin de gagner

davantage. Si je me plaignais de ma fortune, je dirais avec Martial :

| Sed me literulas stulii docuere parentes.

“ Les bonnes gens ont fait ce qu'ils ont pu pour moi, ce

que plusieurs ne font pas pour leurs enfants, La plupart des riches sont fous, tyrans, présomptueux et ignorants. Je” vis sans ambition, Je n’ai point de désirs criminels. Rien ; ne m'empêche de dormir, si ce n’est la pitié que j'ai souvent | ‘des pauvres gens qui sont dans la souffrance.

Supplanté par Valot auprès d’une famille qui. jusque-là lui avait témoigné la plus grande confiance, il écrit avec amertume : |

J'appris que Valot y allait, qu'il leur donnait des pou- | dres, des eaux et des pilules, et que pour moi on ne m'avait” quitté qu'à cause que j'ordonnais trop peu de drogues. Sin les malades que j'y ai traités pendant trois ans y fussent ? morts, regardez ce qu'ils eussent dit, car il n’en mourut | aucun, j

Ce goût du public pour les drogues multiples et composées, pour ce fatras d’apothicaires, comme il dit, suffit-il pour expliquer la faveur marquée dont les éclectiques jouissaient alors comme praticiens. | | Ou bien faut-il attribuer la défaveur des dogmatiques à l'abus qu’ils faisaient de la saignée ? Un passage | des letires de M"° de Sévigné prouve combien, dans | le grand monde, la question de la saignée était con-. | troversée : ù 2

« Le pauvre Chevalier, écrit-elle (10 février 1672), a été rudement saigné ; il voulut résister à la dernière, 4 qui fut la onzième ; mais les médecins l’'emportèrent; il leur dit qu’il s bind donc, et qu’ils le vou-" laient tuer par les formes, <

El

; 2e OÙ de … « La mort de M. de Guise, qu'on à cru qui devait

être saigné, à bien fait mourir du monde après lui. » ; Certes, il y aurait lieu de s'étonner que la plupart des médecins de la Cour, les Guénaut, les Valot, eussent été pris dans la première catégorie, si Von “ne savait combien les déterminations les Ds STAVES, Jes choix les plus délicats étaient influencés par la

vénalité de Mazarin.

- Mais, en dehors de cette considération, la vogue des EU ane auprès des classes supérieures de la société n’est pas moins évidente. Gui Patin, pour tre admis dans l'intimité du premier président Lamoignon, n’était cependant pas son médecin.

‘ Il le déclare lui-même avec peine, au milieu des mouvements d'amour-propre qu'il éprouve à faire savoir combien sont recherchés, dans le tête-à-tête, les agréments de son esprit et les ressources de son

Malgré sa position éminente de professeur au Colége Royal et de doyen de la Faculté, les personnages qu “] traite sont rares dans ses lettres. Il ne peut “dissimuler dans ses satires la position plus avantageuse des éclectiques, ses adversaires.

Page 1