‹ Molière et Guy PatinChapitre 2 sur 14 · VUE GÉNÉRALE SUR L’ÉPOQUE DE MOLIÈRE · texte numérisé non relu

VUE GÉNÉRALE SUR L’ÉPOQUE DE MOLIÈRE

Sommaire. — L’époque de Molière fut une époque de transition pour la philosophie, la médecine, les sciences. — Le besoin-de disputer la caractérise. — Les types médicaux les plus grotesques posaient devant Molière. — Aperçu sur les doctrines médicales régnantes. — Leur incohérence et leur confusion.

L’époque de Molière, c’est-à-dire la période médicale qui correspond à l’existence dramatique de ce grand génie, est l’une des plus curieuses à étudier, sous le double point de- vue de la science et des mœurs professionnelles.

Confuse, embrouillée, sous le rapport scientifique, commé le sont toutes les époques de transition, elle s’offre tout d’abord à l’esprit comme dépourvue d’intérêt ; mais la réflexion fait bientôt comprendre que ces temps de controverses passionnées, de disputes haineuses, préparaient l’avénement des systèmes modernes, en secouant les restes du moyen âge.

C’est, en philosophie, l’époque remarquable où la

scolastique, quoique entravée encore par son servilisme pour Aristote, achevait de secouer le joug de la théologie dont elle s’était proclamée trop longtemps la très-humble servante... ; où les idées innées de Descartes et les tourbillons qu’il jetait dans le monde des penseurs, venaient étonner, stupéfier la routine péripatéticienne.

C’est, en médecine, l’époque la plus chaude de cette lutte acharnée, où les doctrines arabes se débattaient sous les étreintes du dogmatisme scientifique : d’un côté Galien et son rationalisme pour drapeau; de l’autre, Paracelse et son mysticisme pour étendard.

C’est l’époque où le fougueux Van Helmont intervenait dans ces luttes, avec ses archées, avec ses ferments qui, dans les mains habiles de Sylvius de Le Boë, servaient à l’édification de la chémiatrie allemande.

C’est l’époque où la chimie, sortie à peine de ses langes, mais sentant sa force et comprenant son avenir, se faisait majeure, et imposait à la thérapeutique médicale ses combinaisons empiriques ou ses théo- : .ries préconçues.

C’est l’époque, enfin, où l’anatomie avait tous lés jours quelque chose à apprendre, et où les connaissances physiologiques se trouvaient bouleversées par les découvertes de G. Harvey sur la circulation du sang.

Voilà pour la science !

Sous le rapport des goûts, des habitudes, des passions, n’est-ce pas l’époque où les écoles, développant jusqu’àla manie l’esprit de controverse, faisaient trôner le syllogisme dans les chaires et consacraient dans la société même, la tyrannie du mot : Ergo !

N’est-ce pas l’époque intolérante qui, portant encore dans son sein de nombreux vestiges de la barbarie et des préjugés du moyen âge, élevait entre les professions et quelquefois entre les individus d’une même famille les questions de préséance les plus irritantes?

N’es't-cè pas l’époque où l’École de médecine, orgueilleusement élevée sur ses privilèges, humiliait, par tous les moyens imaginables, l’École de chirurgie, sa sœur?

N’est-ce pas l’époque où l’esprit de système ren- ; fiait des arrêts contre les sectes rivales, et reportait sur une profession, sur la pharmacie, la haine qu’il déployait contre certains médicaments?

Enfin, et sous un autre point de vue, n’est-ce pas l’époque méprisable où la vénalité de Mazarin avait mis à l’encan les places et les emplois les plus importants et les plus honorables ; où l’incapacité de l’homme devait faire ressortir l’odieux et le ridicule de sa position éminente 5 où le vrai mérite méconnu ue pouvait exhaler que de la bile et des sarcasmes contré d’indignes rivaux?

Ce tableau, tracé à grands traits,, suffirait pour

faire comprendre le grotesque des types médicaux qui posaient devant Molière et l’exubérance de couleurs dont il a chargé ses portraits.

Si, de plus, nous reportant par la pensée à cette époque mémorable, renseigné par la lecture des mémoires du temps, des libelles, des pamphlets, des lettres intimes, nous remettons en action ces mœurs médicales et l’appareil extérieur qui les affublait; si nous assistons à une consultation bien dogmatique, à une dispute d’école, animée par l’amour-propre, par la passion, à une plaidoirie pour les privilèges professionnels, à une diatribe contre l’antimoine et les pharmaciens... oh! alors, il nous semblera voir le grand peintre, muni de ses riches pinceaux, saisir les types à son aise, le sourire sur la bouche, et nous serons forcé de reconnaître que, dans ses tableaux, Molière a le plus souvent pris la nature sur le fait..

Rechercher, dans les scènes de la vie publique du dix-septième siècle et. en dehors d’elles, les sources où Molière puisa le sel de ses satires médicales nous a paru un sujet intéressant pour le médecin et pour le littérateur. Mais avant d’aborder cette matière délicate, il est indispensable d’y préparer le lecteur par l’examen des questions suivantes :

Quelles étaient , au temps cle Molière, les doctrines médicales régnantes?

Quels furent le caractère et le mérite particulier des

hommes les plus remarquables qui prirent part aux luttes de cette époque ?

Ces questions formeront le programme de cette première partie.

Au premier abord, il paraît difficile de débrouiller, dans ces temps d’anarchie scientifique, la ligne plus ou moins précise suivie par chaque praticien. Tel, dans ses écrits, invoque Galien, mais sacrifie en même temps au paganisme de Paracelse } . emprunte aux Arabes leurs talismans et leurs anneaux constellés, et se fait astrologue avec Cardan.

Tel encore expose avec amour ses théories humorales, mais par une alliance monstrueuse pour l’époque les combine avec les théories vitalistes, van helmontistes ou autres.

Celui-ci applique à tort et à travers une polypharmacie incohérente, mais rationalise sa pratique, et, par ses explications saugrenues, repousse au moins la qualification d’empirique.

Celui-là se fait un bouclier des noms d’Hippocrate, de Galien, de Fernel, mais resserre toutes ses théories dans les vues étroites des Botalistes.

Tous, ou presque tous, tiennent Hippocrate pour divin, mais tous sont bien loin d’éviter, comme lui, les vaines spéculations, et de se retrancher exclusivement dans l’observation, dans l’expérience.

Tous raisonnent, disputent, ergotisent dans les

chaires, dans les livres, dans les conversations, dans les lettres intimes, tous affichent leur prétention au dogmatisme.Et pourtant, chaque homme ou cha¬

que petite réunion d’hommes forme une secte distincte. Chaque secte a tendance à injurier par un mot: Charlatans! les sectes rivales. Tous accusent d’ignorance leurs adversaires, nient leur bonne foi et imputent à des sentiments honteux, le plus souvent à l’amour de l’or, leurs fausses convictions. "

Cependant, au milieu de ce chaos d’opinions si dissemblables et animées trop souvent par l’amourpropre et l’envie, on parvient à saisir, entre les praticiens, des affinités qui permettent de les classer en deux catégories distinctes : les Dogmatiques et les Éclectiques. : ; t

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