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DES SATIRES DE MOLIÈRE CONTRE LA MÉDECINE ET LES MÉDECINS

Sommaire. — Types et documents fournis par Gui Patin et. autres.

— Le médecin Tardy, fort savant dans l’Hippocrate et l’Aristote.

- — Galimatias de Sganarelle, imité de Lazare Meissonnier, de

Lyon. — L’Amour médecin. — Il vaut mieux mourir selon les règles que réchapper contre les règles. — Le Malade imaginaire.

— Thomas Diafoirus. — Toinelte. — Diafoirus, père. — Encore l’Amour médecin. — MM. Desfonandrés, Bahis, Macroion, Tomès.

— M. de- Pourceaugnac. — Théories galéniques et symptomatologie prises dans la médecine de Rivière. — Le Médecin malgré lui et scène de l'Orviétan dans Y Amour médecin. — Le public y est en cause plus que les médecins. — Satires erronées. — Le latin des médecins mal interprété par Molière. — Belle latinité dé Fernel. — Réponse aux dénigrements de Béralde contre la médecine. — Épigramme d’Étienne Pasquier. — Conclusion.

L’étude qui précède, bien qu’elle n’offre qu’un résumé des doctrines médicales du temps et quelques ligues raccourcies des portraits les plus saillants de la corporation, est déjà propre, cependant, à indiquer la scène où le grand peintre a trouvé ses sujets et ses enseignements. Cette scène fut Paris qui lui offrit un champ fertile.

Nous aurons à examiner, dans la troisième partie de notre travail, s’il recueillit lui-même ses instructions, ou si, comme nous sommes porté à le croire, il n’en tira pas la plus grande partie des praticiens dont il entourait sesloisirs.

STIYELET

Parmi les médecins, ses contemporains, dont nous avons pu consulter les œuvres, Gui Patin, dans ses lettres intimes qu’il était loin de destiner à la postérité, est celui, comme on l’a vu déjà, dont les récits et les anecdotes tendent le mieux à expliquer et à justifier les satires de Molière. Ne fut-il pas luimême le plus mordant des satiriques contre certains de ses confrères ? Sauf les points de doctrine, toutes ses critiques viennent à l’appui de celles de Molière.

Nous avons ici, dit-il dans une de ses lettres, un médecin nommé Tardy, qui est bien savant dans l’Hippoérate et l’Aristote, qui sait force grec, et qui néanmoins n’est guère plus sage que votre Meissonnier. Nous ne saurions l’empêcher d’écrire, mais nous l’empêchons d’imprimer. Quand il se trouve en consultation avec moi, il ne manque pas de me prier que je le laisse parler, qu’il a de fort belles choses à dire sur ce sujet. Je m’en donne quelquefois le plaisir quand les affaires ne me pressent point trop. H y a quelque temps qu’il était question d’une fièvre continue, avec de grandes douleurs de tête : il me conta merveille du syllogisme, du diaphragme et des qualités de la ciguë. On peut dire de lui ce qu’un certain proconsul disait de saint Paul : Votre grand savoir vous met hors du sens.

Ce Tardy n’était-il pas un type capable de fournir des traits à Molière ?

Le grand artiste ne se bornait pas à étudier par ses yeux les médecins du temps, ou à se renseigner sur eux par la chronique publique. Ses satires contre les galénistes prouvent qu’il avait pris connaissance

de leurs écrits. N’est-il pas vraisemblable, d’ailleurs, que Mauvillain, son médecin, qui se trouvait mêlé aux disputes de l’époque, lui aura servi de truchement?. On sait la réponse qne Molière fit à

Louis XIV qui s’enquérait de ce que lui faisait son médecin : « Sire, nous causons ensemble ; il m’ordonne des remèdes ; je ne les fais point, et je guéris. »

Le galimatias médical qu’il expose dans quelquesunes de ses comédies, surtout dans le Médecin malgré lui, n’a pas toujours été, comme on pourrait le croire,, le fruit exclusif de son imagination. Le passage suivant de Lazare Meissonnier, qui publiait ses théories dès 1641, édifiera le lecteur sur ce point.

Voulant expliquer les maladies de tête, cet auteur se laisse aller aux subtilités suivantes :

« Quand on a connu toute cette structure du cér- « veau, on comprend aisément que l’esprit animal « est situé principalement dans cette cavité, laquelle « est autour du conarion , et qu’étant nourri d’eau et « de sel qui se tient en la substance du cerveau, « avec la sérosité pituiteuse qui extille .des anasto- « moses des veines et artères, tout de même que le « vital du soufre et de la terre qui sont dans le sang, « il a été nécessaire que, comme ce sang est conduit « par les artères et les veines qui sont ses enveloppes, « ainsi cette substance du cerveau avec la sérosité « dont elle est imbue et ramollie est conduite par les « nerfs qui se forment de la prolongation des mem- « branes, etc., etc. »

Et voilà pourquoi.on a mal à la tête !

Sganarelle est un plagiaire ! Il a lu Meissonnier, dont la période tend à amener forcément cette conclusion: Ossabundus,nequeis, nequer,potarimm, quipsa milus.

Quand Molière revient dans ses pièces sur cette idée satirique : que les malades doivent tenir à mourir méthodiquement; quand il fait dire à M. Bahis, dé VAmour médecin } qu’il vaut mieux mourir selon les règles que de réchapper contre les règles, on peut croire qu’il plaisante tout simplement avec son esprit. Une lettre de Gui Patin démontre pourtant, jusqu’à l’évidence, que, de son temps, les praticiens osaient récriminer contre des guérisons pour lesquelles les préceptes des grands maîtres n’avaient pas été littéralement observés.

Votre M: de la Guïlleminière, écrit-il au docteur Falconnet, de Lyon, a tort de vous accuser d’avoir purgé votre malade le quatrième jour, vu que cette entreprise vous a réussi et au malade pareillement. Il n’y était pas, pour savoir quel motif vous a porté à l’entreprendre, et il est mal fondé de dire que de purger le quatrième jour soit contre la doctrine à'Hippocrate et.de Galien: Turgente materia quotidis licet purgare. Vous n’avez rien fait que par la règle des indications qui vous ont conduit la main et l’esprit, si bien et si heureusement que le malade en est échappé. Ce que vous avez donné pour le purger n’a été qu’un minoratif, et les anciens en avaient de semblables au commencement des maladies. Un médicament composé de deux drachmes de séné,'de casse et de tamarin, nè peut pas

être autrement appelé. Vous pouvez encore alléguer une autre raison, savoir : que dans les. maladies, de peur d’une inflammation interne, il est plus sûr de purger que de per-* mettre que l’humeur morbifique pourrisse dans la première région, de peur que cette humeur séreuse et maligne ne soit portée au cerveau ou au poumon. Le bonhomme Baillou est en ce cas tout à fait pour vous ; mais notre Fernel, qui est bien, un autre homme, l’est encore davantage. C’est ait troisième livre de sa méthode générale, chapitre XII. Je suis honteux de l’innocence de cet homme qui s’en veut faire accroire à Lyon, et qui croit si simplement qu’on n’oserait purger avant le septième. Depuis vingt-six ans, je l’ai entrepris plus de cent fois et toujours avec bon succès. Feu M. Nicolas Piètre, qui a été mon bon maître, mais à dire vrai un homme tout à fait incomparable, m’en avait montré l’exemple. Et comme un jour, en pareil cas, l’an 1633, je lui alléguais l’aphorisme 22 du premier livre : Concocta medicari oportet, non cruda, etc., il me répondit en peu de mots : C’est un bel aphorisme, mais il n’en faut point abuser; nos malades n’ont que faire de nos disputes scolastiques. Fernel a été à la vérité contredit par un Italien trop galénique et fort envieux, nommé Alexandre Massaria, au second tome de ses œuvres, et par Saxonia ; quoique, à dire vrai, ces deux professeurs dè Padoue n’aient apparemment guère vu des malades, non plus que Sennert, qui a agité cette question au deuxième livre des fièvres, chapitre VI. C’est pourquoi, si cette querelle dure plus longtemps entre vous deux, faites valoir l’autorité de Fernel, qui est le prince de tous les modernes; et vous a PPuyez de l’événement qui est de votre côté ; ce qui doit lui imposer silence, s’il est sage.

Ce passage, que nous avons tenu à citer dans toute sa longueur à cause de l’intérêt qu’il offre sous le

rapport médical, démontre encore combien était grande, à cette époque, la manie de renforcer les meilleurs arguments, les meilleures raisons, par des citations d’auteurs faisant autorité. Le fait le plus simple, entraînant les appréciations les plus prétentieuses, il y avait là un ridicule qui ne pouvait échapper à Molière.

On connaît les exclamations que, dans la pièce du Malade imaginaire, les fleurs de rhétorique, par trop brillantes, de Thomas Diafoirus arrachent à la malicieuse Toinette .*

« Vivent les collèges d’où on sort si habile homme ! — Voilà ce que c’est que d’étudier* on apprend à dire de belles choses î »

Nul doute que cette satire ne s’applique, d’une manière générale, à la forme pédantesque que recevaient, dans ce temps-là, les études de collège, les humanités proprement dites. Nul doute qu’il ne faille voir, dans le rôle de Diafoirus fils, le tableau d’un travers commun à la plupart des jeunes gens sortant des bancs de la philosophie et libres encore des influences professionnelles.

Quand on songe à ce que les études médicales ont eu de tout temps de grave et de sérieux, il est difficile, en effet, de comprendre ce caractère de Thomas Diafoirus. On serait tenté de croire que Molière, s’oubliant encore une fois, a pu s’abandonner à une charge de mauvais goût, en créant une exception au

lieu de prendre toujours ses sujets dans les ridicules communs.

Boileau avait pu dire des fourberies de Scapin :

Dans ce sac ridicule où Scapin s’enveloppe,

Je ne reconnais plus l’auteur du Misanthrope.

Mais ici la critique tomberait à plat. Les citations suivantes prouvent qu’au temps de Molière, les médecins èux-mêmes étaient susceptibles de donner, tête baissée, dans le genre ampoulé de l’époque.

L. Meissonnier , dédiant son Cours de médecine à M me la marquise de Caluse, lui tient ce langage burlesque :

« Je laisse aux savants la mission de faire un com- « mentaire sur votre naissance. J’embrasse celle à « laquelle je me suis consacré pour vous en particu- « lier, dans le temps même que la lumière du jour « ne vous avait encore éclairée, et que vous ne viviez « que de la vie entretenue par le sang de.madame « votre mère dans elle-même, etc. » — Trois pages in-4° dans ce goutl

M. E. Deboze, traduisant les Centuries de Rivière , joue sur le nom de son auteur, et adresse au lecteur les gentillesses suivantes : « L’auteur de ces obser- « vations . est le célèbre M. Rivière, autrèfois doyen « de l’Université de Montpellier, dont les ouvrages « ont trouvé tant de crédit parmi les doctes, qu’ils « ont déjà paru sous trente-deux éditions. C’est une

« rivière si pare, si salutaire et si féconde, que, ne « pouvant borner son cours dans l’étendue trop « étroite de ce royaume, elle s’est fait passage chez « les étrangers à travers les Alpes, les Pyrénées, le « Rhin et le Danube ; et les Italiens, les Espagnols,

« les Hollandais et les Allemands ont trouvé tant de « goût à ses eaux, qu’ils ont fait gloire de les natu- « raliser, et d’en rendre le murmure intelligible à « tous ceux de leur nation... Il me paraissait injuste « que les étrangers se désaltérassent à longs traits « dans une source qui t’appartient si naturellement « pendant que, comme un Tantale, tu te trouvais au « milieu de ses eaux sans pouvoir non-seulement « satisfaire ta soif, mais même sans avoir la liberté « de les goûter... Je n’en fais à présent couler que « quelques ruisseaux, dont, si la vue te peut plaire, « je lâcherai l’écluse pour te rendre libre l’usage « non-seulement d’une rivière, mais d’un océan tout « entier, etc. »

Avec Deboze, nous sommes en 1680, et l’on peut trouver que, si le genre subsistait toujours, le goût au moins s’épurait un peu!

1 Quand Diafoirus père s’enthousiasme de son fils, parce qu’ü' « s’attache aveuglément aux opinions des « anciens, et jamais n’a voulu comprendre ni écouter « les raisons et les expériences des prétendues décou- « vertes du siècle sur la circulation du sang », ce

sont les passions scientifiques du jour que le satirique met en cause.

Au temps de Molière, les découvertes de G. Harvey rencontraient, dans l’École de Paris, les oppositions les plus vives et les moins explicables. L’entêtement pour des anciennes doctrines était poussé à un degré teL que Riolan et sa secte n’hésitaient pas à faire cette déclaration impie : Malo cum Galeno errare, quam cum Harveyo esse circulator !

Le même Diafoirus explique pour quelles raisons il ne veut pas pousser son fils à la Cour, et y ménager pour lui une charge de médecin :

« A vous en parler franchement, dit-il, notre mé- « tier auprès des grands ne m’a jamais paru agréable, « et j’ai toujours trouvé qu’il valait mieux pour nous « autres demeurer au public. Le public est commode, « vous n’avez à répondre de vos actions à personne ; « et pourvu que l’on suive le courant des règles de « l’art, on ne se met point en peine de tout-ce qui « peut arriver. Mais, ce qu’il y a de fâcheux auprès « des grands, c’est que, quand ils viennent à être « malades, ils veulent absolument que leurs méde- « cins les guérissent. »

Cette époque était celle des infortunes de Valot, médecin de la Cour, chargé de la santé de Mazarin, dont il avait tous les jours à supporter les boutades. Les preuves en abondent dans Gui Patin, qui écrivait à la date du 31 août 1660 :

Le roi et la reine sont arrivés au bois de Yincennes. Le cardinal Mazarin y est malade d’une douleur néphrétique ; il a déjà été saigné cinq fois. Valût y est bien empêché, car il tient la queue de la poêle. Il a eu de grandes prises avec monsieur Esprit, en présence de la reine et de Guénaut qui s’en moquait. Le cardinal a été purgé, mais on ne dit rien de sa convalescence. Valût n’est pas bien en cour. S’il perd une fois son patron, il est mal en affaires et sera renvoyé comme un ignorant. Les degrés du Louvre sont fort glissants; il faut avoir le pied bien ferme pour s’y tenir longtemps.

Dans 1 ’Amour médecin, la satire a en pour but de ridiculiser quatre des principaux docteurs de la Cour : Guènaut, Esprit, daquin, Desfougerais. On sait que Molière les copia, au point de rendre sur la scène non-seulement ce qu’il y avait de tranché dans le caractère de chacun d’eux, mais jusqu’à leurs allures et les. intonations de leurs voix.

Seulement, comme il fallait déguiser les noms :

Desfougerais devint Desfonandrés, de <psvo>, je tue, avSpoç, homme.

Esprit donna Bahis, de [5au£st,v, aboyer, à cause du bredouillement qui lui était habituel;

Guèn % aut devint Macroton , de p.axçoç, lent, et vovoç, ton, parce qu’il parlait lentement et sentencieusement:

Daquin fut Tomes , de vofi/qç, coupant, parce qu’il aimait à ouvrir la veine.

Une remarque curieuse, c’est que Gui Patin, parlant de Y Amour médecin dans une de ses lettres, dit

que six médecins de la Cour y sont bafoués. Cette erreur provient, sans doute, du peu d’intérêt que ce praticien trouvait dans les détails précis de cette pièce, où il aurait pu se reconnaître lui-même dans le rôle de M. Tomes.

Les différents procès que la Faculté de Paris intentait alors aux chirurgiens, pour des questions d’enseigues, de robe ou de bonnet, ceux qu’elle soutenait si souvent contre les pharmaciens et contre les coteries antimoniales, faisaient alors le plus grand bruit dans le monde. C’étaient autant de tournois où les partis déployaient le plus grand appareil, ambitieux qu’ils étaient d’avoir un nombreux public pour témoin.

Voici ce que raconte Gui Patin du procès suivi contre Théophraste Renaudot :

Enfin, le gazetier, après avoir été condamné au Châtelet, l’a été aussi à la Cour, mais fort solennellement par un arrêt d’audience publique, prononcé par M. le premier président. Cinq avocats ont été ouïs, savoir: celui du gazetier, celui de ses enfants, celui qui a plaidé pour les médecins de Montpellier, qui étaient ici ses adhérents, celui qui plaidait pour notre Faculté, et celui qui est intervenu en notre cause de la part du recteur de l’Université. Notre doyen a aussi harangué en latin en présence du plus beau monde de Paris.

Si le beau monde de Paris s’intéressait aux querelles de cette nature, n’est-il pas vraisemblable que Molière a pu y chercher aussi des inspirations? Ne

peut-on pas supposer que les sages remontrances de M. Filerin, dans cette pièce de VAmour médecin, ont été dictées par ces violents débats?

« N’avez-vous point de honte, Messieurs, de mon- « trer si peu de prudence pour les gens de votre âge,

« et de vous être querellés comme dejeunes étour- « dis? Ne voyez-vous pas bien quel tort ces sortes de « querelles nous font parmi le monde ? et n’est-ce « pas assez que les savants voient les contrariétés et « les dissensions qui sont entre nos auteurs et nos « anciens maîtres, sans découvrir encore au peuple,

« par nos débats et nos querelles, les forfanteries de « notre art? Pour moi, je no comprends rien du tout « à cette méchante politique de quelques-uns de nos « gens, et il faut confesser que toutes ces contesta- « tions nous ont décriés depuis peu d’une étrange « manière; et que, si nous n’y prenons garde, nous « allons nous ruiner nous-mêmes, etc. »

Dans M. de Pourceaugnac, ce sont les théories galéniques du jour que Molière expose sur la scène avec sa verve toujours malicieuse.

N’est-il pas curieux, après avoir lu la tirade du premier médecin sur la mélancolie hypochondriaque, de trouver dans Rivière les mêmes divagations, les mêmes mots, sur la nature, la cause et les symptômes de cette affection? Nous allons transcrire les passages de Rivière en mettant en italique les expressions qui se retrouvent dans Molière.

« Or, la cause de cette mauvaise disposition d’es- « prit est une humeur mélancolique qui, par sa cras- « sitie, épaisseur et couleur noire, infecte les esprits « animaux et les rend ténébreux;.. . si quelqu’un fait « instance que dans la mélancolie hypochondriaque, « selon Galien, il y a une inflammation dans les hypo- « chondres, et partant, qu’une intempérie chaude pré- « vaut et domine, nous répondons que cette inflam- « mation, ou plutôt phlogose des hypochondres, est « faite de ce que le sang mélancolique, retenu plus « longtemps dans la rate, y acquiert de la chaleur « par l’ohstruction, d’où s’élèvent beaucoup de va- « peurs au cerveau... On connaît que cette maladie « provient de tout le corps, par l’habitude mélanco- « lique ou naturelle de tout Je corps, qui est noir, « velu, maigre, et autres semblables, signes-;... on « connaît que cette maladie procède des hypochondres « par l’excès de chaleur aux entrailles, le crachement « fréquent, les vents par la bouche, etc. »

Il faut être médecin, sans doute, pour bien comprendre tout ce qu’il v a de génie, d’observation ët d’étude, dans certaines satires de Molière contre lés praticiens de son temps. Il faut l’être aussi pour réduire à leur juste valeur les jugements sérieux qu’il porte dans ses pièces sur la science médicale.

Au public de rire à ces comédies!... à nous d’admirer ; mais à nous aussi le droit de renvoyer certaines satires à leur véritable adresse; à nous l’auto-

rité de relever dans ces pièces les sarcasmes injustes les appréciations fausses, les agressions imméritées.

Dans la scène entre Lucas, Valère et Martine , du Médecin malgré lui, Martine, qui veut se venger de son pendard, lui prépare une correction de coups de bâton en le signalant comme le plus merveilleux homme du monde pour les guérisons désespérées :

« Gomment, dit-elle., c’est un homme qui fait des « miracles. Il .n’y a pas trois semaines qu’un jeune « enfant de douze ans tomba du haut du clocher en « bas, et se brisa sur le pavé la tête, les bras et les « jambes. On n’y eut pas plus tôt amené notre homme « qu’il le frotta par tout le corps d’un certain onguent « qu’il sait faire, et l’çnfant aussitôt se leva sur ses « pieds et courut jouer à la fossette. »

Et tout aussitôt, Lucas, Valère, Perrin, Thibault' courent après cet homme si savant, ce fameux médecin !

Un fait déjà ancien aujourd’hui, et auquel nous pourrions en ajouter d’autres, nous a prouvé que le public est satirisé dans cette scène plus qu’il ne semble le croire.

En 1848, en plein xix e siècle, un effronté coquin, qui avait appris, dans les prisons, à appliquer au hasard des moyens empiriques, s’installait dans un village de notre pays.

Tonnelier de profession, dépourvu de toute éducation, mais ivrogne émérite, cet homme s’annon-

çait lui-même comme opérant des cures merveilleuses, et traitait tout d’abord les médecins d’ignorants.

Il devait réussir, car, comme Sganarelle, il aimait à rire..., il était bouffon.

Un enfant du village se trouvait retenu au lit par une carie de l’os de la cuisse. Le drôle demande huit jours pour le mettre sur pieds, et fait préparer des crosses.

Le délai expiré, il assure aux parents que leur enfant est guéri... Les bonnes gens le croient, obligent le petit malheureux à se traîner dans les rues du village, et le bruit du miracle se répand dans les environs.

Aussitôt tous les incurables du pays, riches et pauvres, d’accourir de la ville et des campagnes.

Aux uns, le moderne Sganarelle distribue des flacons de graisse de chrétien, au prix de 5, 10, 20 et jusqu’à 50 francs; aux autres, des pommades rubéfiantes qui écorchent leurs peaux autant que leurs bourses !... Avec les pauvres, il est bon prince, et se contente, pour salaire, d’un verre d’eau-de-vie ou d’une bouteille de vin.

Trois mois entiers, ce scandale se prolongea dans diverses communes, jusqu’à ce que notre Sganarelle, qui, lui aussi, en voulait aux seins des nourrices , fut obligé de fnir devant l’indignation de tous ces. gens qu’il avait enthousiasmés.

La scène de V Orviétan, qui, dans Y Amour médecin,

termine une satire médicale, ne va-t-elle pas, elle aussi, beaucoup mieux à l’adresse du public qu’à celle des médecins ?

Le bonhomme Sganarelle, père de Lucinde, n’est-ce pas le père de famille toujours disposé à user pour les siens « des remèdes dont beaucoup de gens se sont bien trouvés? » N’est-ce pas l’histoire de ce boa public qui, aujourd’hui comme au temps de Molière, passe si vite et si facilement des mains des médecins à celles du premier charlatan venu, magnétiseur, consulteur d’urine, etc.?

Le public : « Monsieur, je vous prie de me donner une boîte de votre orviétan, que je m’eu vais vous payer. »

L’opérateur : ■

« L’or de tous les climats qu’entoure l’Océan

Peut-il jamais payer ce secret d’importance? " .

Mon remède guérit par sa rare excellence

Plus de maux qu’on n’en peut nombrer dans tout un an. »

Le public : « Monsieur, je crois que tout l’or du « monde n’est pas capable de payer votre remède, :« mais pourtant, voici une pièce de trente sous que « vous prendrez s’il vous plaît. »

L’opérateur :

Admirez mes bontés, et le peu qu’on vous vend

Ce trésor merveilleux que ma main vous dispense,

Vous pouvez a.vec lui braver en assurance

Tous les maux que sur nous l’ire du Ciel répand :

« La gale, la rogne, la teigne, la fièvre, la peste, la « goutte, vérole, descente, rougeole. O grande puis- « sance de l’orviétan ! »

Le peuple, dit Gui Patin, est si sot et si ignorant, qu’il a vérifié le dire de Pline : In Jiac artiurn sola evenit, ut unicuique se medicum profitenti, statim credatur. Un charlatan qui vante ses secrets est préféré à un homme de bien qui ne se vante de rien.

Satires erronées ou injustes.

« Prenez garde, — dit Lisette à Sganarelle, dans « l’Amour médecin — vous allez être bien édifié; ils « vous diront en latin que votre fille est malade. »

, Nous autres modernes, nous pourrions ne voir aussi dans ce besoin de latiniser les leçons, les consultations et les discussions scientifiques, autre chose que du |pédantisme. C’est, là sans doute le ridicule que Molière a voulu livrer à la risée publique. Mais, il est évident aussi que son mépris pour l’art médical était exagéré au point de lui faire croire que ces formules, ces citations latines, n’avaient pour but que de leurrer le public et les malades.

Molière, pourtant, ne pouvait ignorer avec quelle . autorité Fernél, le restaurateur de la médecine en France, et son contemporain, pour ainsi dire, était venu remettre en honneur les auteurs anciens, et

> r NIYELET

combien les écrits de cet homme célèbre étaient propres à enthousiasmer les médecins de son temps.

Tl ne pouvait ignorer quelle pureté la langue latine avait prise sous la plume de Fernel, pureté qui excitait alors l’envie des savants ultramontains, et qui contrastait beaucoup mieux qu’aujourd’hui avec les imperfections de la langue française. « La lan- « gue latine, dit à ce sujet M. Maurice Reynaud,

« était si bien entrée dans les habitudes des savants « d’alors, que plusieurs ont su la manier avec un rare « talent, et même lui imprimer un véritable cachet « personnel. Et sans parler des maîtres, il est certain « que les humanités étaient cultivées mieux qu’elles « ne l’ont jamais été depuis. »

Dès ma jeunesse, écrit Gui Patin, j’ai aimé le beau latin, et mon goût sur cela a été d’une délicatesse extraordinaire: je ne puis m’empêcher de joncher mes lettres de quelquesuns de ces beaux traits de Cicéron et de Térence.

Le goût de Gui Patin était le goût du jour, et l’injustice de Molière sur ce point a sa source dans l’antipathie, trop souvent bilieuse, qui l’anime contre les médecinsQ.

Un dernier mot, au sujet des sarcasmes et de l’acrimonie qu’il répand dans ses pièces sur notre profession.

(*) L’une des admirations de Gni Patin pour le président Lamoignon était : qu’il savait Fernel par cœur.

C’est dans le Malade imaginaire, et par la bouche de Béralde, qu’il a surtout exprimé sérieusement son sentiment personnel à l’égard de la médecine.

— « Vous ne croyez donc point à la médecine? » demande Argan à Béralde.

—- « Non, mon frère, et je ne vois pas que, pour « son salut, il soit nécessaire d’y croire.

— « Quoi! vous ne tenez pas véritable une chose « établie par tout le monde, et que tous les siècles « ont révérée ?

— « Bien loin de la tenir véritable, je la trouve, « entre nous, une des plus grandes folies qui soient « parmi les hommes; et, à regarder les choses en « philosophe, je ne vois point de plus plaisante mo- « merie, je ne vois rien de plus ridicule, qu’un « homme qui se veut mêler d’en guérir un autre. »

Suit une discussion longue et serrée où Béralde triomphe.

Nous n’entreprendrons pas de rembarrer Béralde * et de rabaisser son caquet, comme le voudrait Argan. Que pourrions-nous ajouter aux mille pages qui ont été écrites pour et contre la médecine ?

A toute discussion il faut un résumé, et peut-être le trouvera-t-on dans l’épigramme suivante d’Estienne Pasquier :

« Il n’y a homme plus idolastre des médecins que

moy, quand je. suis malade, ne qui estime leur art

« plus douteux lorsque je suis sain. Vous trouverez « cette première démarche merveilleusement bizarre,

« que je respecte pour leur art ceux auxquels je< pense « n’y avoir certitude ; et, par adventure direz, que,

« malade de corps, je suis sain d’esprit; et sain de « corps, je suis malade d’esprit. Au contraire, je « diray, si leur aphorisme est vray, que les habitudes du corps et de l’esprit sympathisent ensem- « blement : estant malade du corps je le suis aussi de « l’esprit quand je me rends idolastre d’eux. » ( Lettre à M. Tournebus, conseiller en la cour du Parlement de Paris P)

Cette épigramme, peu connue, est bien remarquable par sa naïveté ; mais encore ses conséquences y traînent en longueur* et la plaisanterie, pour et contre, n’entraîne la balance qu’à la fin.

Nous devons, pour conclure, reconnaître que les railleurs n’écoutent point de raison, et qu’ils veulent rire à quelque prix que ce soit.

Attendons donc la fin, et nous verrons qu’à leur tour ils donneront aux médecins sujet de rire par l’empressement qu’ils mettront à pratiquer leurs ordonnances.

Nous terminerons par cette simple réflexion :

Les plus sceptiques en fait de médecine, sont souvent les plus croyants en fait de charlatanerie. L’orviétan, qui eut ses beaux jours, à l’époque de Mo-

lière qui le patronnait lui-même, en est une preuve. Et, c’est peut-être bien parce que les chimistes de Montpellier se posaient en dissidents avec les principes de l’école de Paris qu’ils obtenaient la préférence des entourages de la Cour.

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