‹ Molière et Guy PatinChapitre 9 sur 14 · ORIGINE ET CAUSES PROBABLES DES SATIRES ANTI- MÉDICALES DE MOLIÈRE · texte numérisé non relu

ORIGINE ET CAUSES PROBABLES DES SATIRES ANTI- MÉDICALES DE MOLIÈRE

Sommaibe. — Après les sommités littéraires, les médecins ont voix dans celte question, — Attaques de Molière quatre fois répétées.

— Conjectures à ce sujet. — Mauvillain et VOrviétan. — Moralité de Mauvillain. — M me Molière et YÉlomire hypocondre. — Appréciations de M. Auger démontrant les copies prises dans Rivière. — Liénard, Bernier, Mauvillain, traîtres à la Faculté.

Les satires de Molière contre la médecine et les médecins ont eu surtout pour juges des personnes . étrangères à l’art médical. De nos jours, les écrivains les plus capables s’y sont exercés ; ils ont leur prestige dans les noms de MM. Bazin, Auger, Moland.

Il y aurait témérité, sans doute, à supposer que ces éminentes personnalités ont pu se laisser aller à des préventions contre la médecine de toutes les époques ; nous préférons admettre qu’ils ont souscrit volontiers à l’infaillibilité du grand justicier des travers de son temps.

Admirateur de Molière, autant qu’on puisse l’etre-, je me suis cependant demandé, bien des fois, si ses attaques contre la médecine et les médecins, répétées dans quatre de ses pièces, n’étaient pas le fruit de

certaines excitations, de quelques mobiles particuliers ?

Je connais trop peu le théâtre, en général, pour oser affirmer que, tout autre auteur, n’a pu poursuivre, quatre fois, le même objectif ! D’ailleurs la fécondité de Molière ne permet pas de supposer que d’autres sujets lui eussent fait défaut. Je demande si dans Don Juan , les petites malices décochées, en passant, contre la médecine, avaient bien leurs motifs sérieux ?

Ce point établi, j’arrive aux conjectures :

Un fait notoire, historique dans la vie de Molière, ce sont les relations, très-amicales, qu’il entretenait avec Mauvillain, bon médecin. Il est notoire, aussi, que Molière portait un grand intérêt à Vorviétan. Or, l’orviétan fut cause que Mauvillain, reconnu coupable de corruption, resta, pendant assez longtemps, à l’index de la Faculté. Mauvillain a encore à sa charge une scène de violences qu’il commit contre le doyen Blondel. Si Molière a su concevoir une première boutade contre la Faculté, Mauvillain a dû lui en inspirer d’autres.

D’un autre côté, en cherchant les motifs qui avaient pu exciter Molière contre la médecine et lés médecins, on a prétendu les trouver dans une contestation que M me Molière avait eue avec la femme d’un médecin. « Personne, dit M. Moland, n’a attaché la

moindre importance à cette explication... » Mais, si comme le raconte l’auteur d ’Élomire hypocondre, la femme de Molière fit mettre à la porte la femme du médecin qui était venue à la comédie ; si ce médecin, irrité, monta une cabale et se fit rendre justice ; si M me Molière en enragea..., quelle action ne dut-elle pas exercer, ensuite, sur son mari, si épris et si infatué d’elle !

C’est dans la pièce de Y Amour médecin, en 1665, que l’auteur comique commence seulement sa guerre contre la médecine et les médecins. Tl paraît certain, dit if. Moland q ue, « dans cette comédie, Molière atta- « que, non-seulement les médecins, en général,

« mais tels médecins déterminés, connus, indiqués ' « par l’imitation de leurs gestes, de leur langage,

« de leurs habitudes ».

C’est là le grand tort de Molière; il pouvait trèsbien se livrer à la plus sanglante critique contre la médecine et les médecins, sans toucher aux personnalités. C’est ainsi qu’il suscita contre lui les inimi- ; tiés les plus passionnées et qui expliquent, si elles ne les justifient, les odieuses aggressions d ’Élorriiré hypocondre.

Molière, dans M. de Pourceaugnac, revient à la charge contre les médecins. « Mais, dit M. Auger, il « change son plan d’attaque ; il ne va pas chercher « dans leur doctrine ce qu’il y a de plus absurbe,

« dans leur Tangage ce qu’il y a déplus ridicule, pour

« le rendre plus ridicule et plus absurde encore. Ici, « c’est la représentation fidèle et point exagérée d’une « consultation au xvn e siècle : les deux médecins «disent ce qu’auraient dit, en pareille occasion « Brayer, Valût , Esprit , Daquin, Desfougerais , Guè- « mut et Gui Patin lui-même, qui se moquait d’eux « tous. Ils ne citent point à faux Hipprocrate et Galien; « leur théorie est fondée sur des phénomènes vérita- «bles; de ceux-ci ils tirent des conséquences assez « justes, soit pour l’explication des causes, soit pour « l’application des remèdes ; enfin, sauf un peu de «galimatias et de pédanterie, sauf quelques opi- « nions chimériques, et quelques pratiques supersti- « tieuses, ce qu’ils disent est assez bon- et ce qu’ils «prescrivent n’est pas mauvais : tout le malheur, « c’est que Pourceaugnac n’a pas la maladie dont ils «lui trouvent tous les symptômes. Leur capacité, « leur doctrine ne font que donner du relief à leur «bévue. »

Nous avons laissé à cette tirade toute sa longueur, toute sa portée, pouf arriver à la conclusion où M. Auger triomphe.

Et nous, que pouvons-nous conclure? C’est que, comme nous l’avons dit antérieurement, les idées et les mots ont été pris dans Rivière; c’est que ces beaux discours sont l’œuvre de Mauvillain, ou autre ; c’est qu’il ne faut revendiquer pour Molière que l’idée de la fin, la mise en scène, le sel de la chose.

Évidemment, il y a ici association de deux-rancunes : l’un fournit la matière, l’autre l’arrange avec son esprit et sa malice. La collaboration est à jour, et l’instigation marche avec elle. Partout on les voit reparaître 5 car, si on excepte le Médecin malgré lui, on retrouve l’inspiration de Mauvillain , ou autre, dans les satires les plus sérieuses, dans l’Amour médecin, dans M. de Pourceaugnac, dans le Malade imaginaire. Cette dernière comédie est même celle où l’influence des consorts est des plus évidentes quand on s’arrête aux scènes grotesques qui en sont le couronnement.

« La Faculté, dit M. Moland, est surtout, bafouée « dans la.plus auguste de ses cérémonies, dans l’acte « solennel qui consacre les docteurs. M. Reynaud a. « fait ressortir la frappante analogie, pour 11 e pas dire « la similitude parfaite qui existait entre les solenni- « tés scolastiques et la fameuse cérémonie du Malade « imaginaire . On peut supposer que les médecins « dont on sait la liaison avec Molière, Liénard, Ber- « nier, Mauvillain, l’ont, renseigné lui-même. En « effet, certaines expressions techniques, l’exactitude « des détails qui prouve une connaissance intime des « usages de la Faculté, trahissent, à n’en pas douter, «l’active collaboration de quelques mains expertes « et les conseils de gens de la profession. »

A l’appui de ces assertions, M. Maurice Reynaud donne, en regard, quelques formules dont l’une,

celle de Molière, n’est en réalité que la parodie de celle de la Faculté.

Page 1