‹ Molière et l'EspagneChapitre 100 sur 109 · Voir le passage cité du critique danois, Legrelle p · texte numérisé non relu

Voir le passage cité du critique danois, Legrelle p

310 3I0L1ÈRE ET l'eSPAGNE

dit du Menteur de Corneille qui n'est qu'une libre traduction, accommodée à la scène française, du drame d'Alarcôn.

Il n'est pas indifférent, lorsqu'on veut bâtir une maison — qu'on nous permette cette comparaison empruntée à l'architecture — de prendre des pierres, des tuiles et des poutres ou bien d'enlever des toits, des murs, des planchers, des soubassements déjà construits. Quelques comédies de Molière ont, pour nous, l'aspect d'une mosaïque; on dirait une agglomération d'éléments disparates qui n'ont pu se fondre pour former un tout organique : voyez plutôt Don Juan. Shakespeare s'inspira de ïlolinshed, de ses prédécesseurs anglais, des nouvelles italiennes ; le Don Quichotte^ de Cervantes, comme l'a montré un critique espagnol^, a de grandes obligations à V Examen de ingenios du docteur Juan Huarte ; Lope mit fortement à contribution le Décaméron de Boccace^, Bandello et d'autres nouvellistes italiens ; Tirso de Molina, Alarcon ou Calderôn

1. Rafaël Salillas : Un cjran inspirador de Cervantes (Madrid, 1905).

2. C.B. Bowrland : Boccace and the Decameron in castilian and catalan literature [Revue Hispanique, XII, 1905).

utilisèrent les auteurs gréco-romains, les Italiens, les chroniqueurs et les romans espagnols, ils se sont même imités les uns les autres ; mais lorsqu'un poète — s'appelât-il Corneille ou Molière — francise les œuvres d'un dramaturge castillan comme dans le CicI^ le Menteur^ la Princesse d'Elide, Don Juan, V Ecole des maris, il est loin d'avoir accompli la même besogne d'art que Lope, Tirso ou Alarcon qui ne se servent, peur leurs comedias, que de données étrangères appartenant à tout le monde; que Cervantes qui, pour son Don Quichotte, s.'inspire de l'ouvrage d'un médecin contemporain, des romans de chevalerie et surtout du Cahallero Cifar ; que Shakespeare enfin qui, à l'aide de quelques récitsparfois insignifiants ou de quelques vieilles pièces déjà oubliées sait forger des drames puissants... La façon de procéder de tous ces auteurs justifie et confirme notre thèse sur le rapport véritable qu'il y a entre l'invention et l'originalité ; mais vraiment, ce n'est pas proprement créer que de prendre une œuvre de valeur d'un poète étranger, de lui faire subir quelques modifications, parfois heureuses — et ce n'est pas toujours le cas, — et de lui donner

quelque couleur locale. « Il ne suffit pas de descendre aux enfers pour en rapporter la Divine Comédie, mais le principal est encore d'être TAlighieri ^ », dit éloquemmentM. Brunetière ; mais quand Corneille fit le Menteur à l'aide de La vérité suspecte d'Alarcôn, ou Molière V Ecole des maris à l'aide du Cest le mari qui fait la femme d'Hurtado de Mendoza, créérent-ïls, au sens où Dante descendant aux enfers créa la Divine Comédie ? Et remarquez bien que, dans les cas que nous avons cités, il ne s'agissait même pas de « franciser » : le thème des deux pièces espagnoles était, pour ainsi dire, « européen » : elles étaient exemptes de cette saveur particulière, de cette espèce de goût de terroir fréquent dans la comedia; le sujet était humain, indépendant du « pays » et du «temps». Il peut être sans doute fort méritoire de transposer ainsi des drames d'une langue à l'autre ; mais ce ne sont jamais là que des adaptations. On peut déclarer que ce sont des chefsd'œuvre, les préférer aux originaux; mais prétendre que ce sont des (( créations » ou que

Page 1