‹ Molière et l'EspagneChapitre 99 sur 109 · Paris · texte numérisé non relu

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est une comédie dont la perfection et l'orig-inalité étonnent, nul emprunt fait aux Grecs et aux Romains : sujet, caractères, péripéties, tout appartient en propre à l'auteur ^ ». Gela est-il vrai, au fond ? Peu nous importe en ce moment: nous ne retenons que l'éloge fait d'un écrivain qui s'abstint de toute imitation.

Notre point de vue, nous l'avons dit déjà, est celui que justifia si brillamment M. Brunetière^ et que nous avons analysé précédemment; cependant cette théorie, juste en soi, du rapport de l'invention et de l'originalité est appliquée avec trop de complaisance, si l'on peut dire, à l'œuvre de Molière et il ne nous paraît pas qu'on puisse soutenir, intégralement tout au moins, le parallèle institué entre lui et Shakespeare.

Gar ce sont deux choses fort différentes que d'utiliser une donnée informe et d'emprunter,

1. P. VI. Ce même traducteur dit encore de Pietro Aretino, l'auteur de la pièce ; Le maréchal [Il Marescalco, Paris, 1892, p. vu). « 11 savait donc du Latin autant qu'homme du monde et tout au moins assez pour se moquer de ce servum pecus d'imitateurs qui suppléait par la mémoire à la pauvreté de leur invention. »

2. Corneille et le théâtre espagnol. Revue des Deux Mondes, l®'" janvier 1903.

en les modifiant à peine, des types ou des situations que d'autres ont élaborés. L'auteur qui use du second procédé contracte une lourde obligation : suivre un modèle pas à pas et jusque dans la manière d'utiliser un sujet nuit évidemment plus à l'originalité que de s'en inspirer librement. Si un écrivain tire d'une nouvelle insignifiante une œuvre d'art — drame ou roman — qui fasse oublier la source d'où elle est issue, au point que nul, en dehors de quelques érudits, ne s'avise d'y remonter et d'instituer une comparaison : on peut justement soutenir conformément à notre opinion sur le rapportde l'invention et de l'originalité, qu'il est original. Tel est Shakespeare qui avait mis à contribution ses devanciers, les anciens nouvellistes italiens et les chroniqueurs de son pays ; tel est encore, si l'on veut, Lesage qui, à l'aide d^El diahlo cojuelo de Guevara qui est à peine lisible, fit son excellent Diable boiteux et qui écrivit son roman « européen » Gil Blas^ en mettant à profit la veine picaresque de l'Espagne. Mais il nous semble, pour rester dans le domaine du drame, que le rapport qui existe entre Las mocedades del Cid, de Guillen de Castro et le

Cid, de Corneille, ou bien, entre El marido hace mujer d'Antonio Hurtado de Mendoza et r Ecole des maris^ de Molière n'est pas exactement le même que celui qui existe entre une nouvelle de Ginthio ou de Luigi da Porta et une création dramatique de Shakespeare. Il a fallu, pour qxïHamlet surg-isse des données de Saxo Grammaticus, un effort et un labeur qui ne trouvent pas leur équivalent dans le travail qui fut nécessaire pour faire sortir V École des maris d'une comedia toute faite, comme El marido hace mujer, où tous les détails de l'action et les principaux caractères sont déjà dessinés. Si Molière avait mis plus de soin à écrire son adaptation de La Princesse d'Elide^d^Riprès El desden con el desden, la parfaite ressemblance de la pièce espagnole et de la pièce française — les personnages, les situations, la moralité sont identiques — aurait-elle empêché les apologistes de Molière de la louer comme une création originale ? Nous ne le croyons guère, nous souvenant de ce que la plupart des critiques français et étrangers ^ ont

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