‹ Molière et l'EspagneChapitre 101 sur 109 · Revue des Deux Mondes, l*"" janvier · texte numérisé non relu

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Dante, Shakespeare, Cervantes procédaient ainsi, c'est excessif, à notre humble avis, tout au moins. Nous n'entendons pas soutenir que toute adaptation soit nécessairement inférieure à son original, mais la supériorité du Menteur et de V Ecole des maris n'est pas si éclatante qu'on ne puisse prétendre qu'une comparaison avec les pièces espagnoles ne tourne à l'avantage de celles-ci.

Pourbien juger du rapport des « adaptations» et des (( originaux », nous le répétons, il faut tenir compte de l'usage que sut faire un auteur des matériaux empruntés à ses devanciers : critérium décisif même si l'on étend jusqu'à sa limite la plus extrême le droit des écrivains de prendre leur bien où ils le trouvent. Si Molière n'a produit que des chefs-d'œuvre dont la supériorité est évidente et absolue, il est de moindre importance qu'il se soit amplement approvisionné chez autrui. La critique française et même la critique étrangère se placèrent à ce point de vue à priori que tout était permis à Molière puisque ses comédies firent oublier toutes les pièces qui l'avaient inspiré. La plupart de ses œuvres, dit-on, ont une valeur universelle et la recherche de l'origine

devient presque négligeable. On ne voit pas seulement en lui le grand peintre satirique des mœurs et des hommes de son siècle : il est le poète qui exprima ce qu'il y d'éternel dans la nature humaine. « Gomme Shakespeare et Cervantes, comme trois ou quatre génies supérieurs dans la suite des âges, Molière est peintre de la nature humaine au fond, sans acception ni préoccupation de culte, de dogme fixe, d'interprétation formelle ; en s'attaquant à la société de son temps, il a représenté la vie qui est partout celle du grand nombre, et au sein de mœurs déterminées qu'il châtiait au vif, il s'est trouvé avoir écrit pour tous les hommes . » C'est Sainte-Beuve qui s'exprime ainsi : il en arrive à comparer Molière au grand dramaturge anglais : « Molière est, avec Shakespeare, l'exemple le plus complet de la faculté dramatique, et, à proprement parler, créatrice, que je voudrais exactement déterminer. Shakespeare a de plus que Molière les touches pathétiques et les éclats du terrible : Macbeth, le roi Lear, Ophélie ; mais Molière rachète à certains égards cette perte par le nombre, la perfection, la contexture profonde et continue de ses principaux

caiactères^ ». Shakespeare est le seul qu'on daigne placer sur le même rang que Molière, tous les autres dramaturges, anciens ou modernes, lui sont sacrifiés : « il est tellement au-dessus d'Aristophane, de Térence, de Plante, des plus célèbres comiques de Tltalie, de l'Espagne, de l'Angleterre, de l'Allemagne, qu'il faut bien le laisser dans son glorieux isolement » ; ainsi pense M. Gazier^, mais on peut dire qu'il exprime l'opinion publique française. M. Jules Lemaître n'admire pas tout en Molière, mais il l'aime « pour le don prodigieux qu'il avait de créer des êtres vivants avec peu de mots'^ ». Selon M. Faguet, « c'est un des plus grands peintres que l'humanité ait produit », et le spirituel critique ajoute encore : « La vérité et toute la vérité, la nature et toute la nature transportée du monde sur le théâtre, voilà ce qu'a voulu Molière et voilà ce qu'il a fait^ ». M. Petit de Julleville déclare « qu'aucune littérature ne possède un poète comique comparable à

1. Portraits littéraires (Paris, 1862, iiouv. éd.), pp. 11 et 48.

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