Hlst. de la lift, franc. (Ed. Masson), p
qu'on ne rencontre pas dans le drame de Shakespeare ou dans le roman de Balzac. N'est-ce pas à l'étroitesse du cadre classique qu'il faut attribuer ce qu'il y a de poncif dans la peinture des caractères de Molière, qui ressemblent à des abstractions affublées d'un nom et qui, plus d'une fois, rappellent certaines figures stéréotypées qu'il est -censé avoir bannies de la comédie ? Taine signale <îettetareoriginelle de l'esprit classique à laquelle nous faisons porter la responsabilité de quelques faiblesses de Molière : u Même dans la comédie qui, départi pris, peint les mœurs environnantes, même chez Molière si franc et si hardi, le mo- <lèle est incomplet, la singularité individuelle est supprimée, le visage devient par instant un masque de théâtre, et le personnage, surtout lorsqu'il parle en vers, cesse quelquefois de vivre, pour n'être plus que le porte-voix d'une tirade ou d'une dissertation. Parfois on oublie de nous marquer son rang, sa condition, sa fortune, s'il est gentilhomme ou bourgeois, provincial ou parisien. Rarement on nous fait sentir, comme Shakespeare, ses dehors physiques, son tempérament, l'état de ses nerfs, son accent brusque ou traînant, son geste saccadé
OU compassé, sa maigreur ou sa graisse. Souvent on ne prend pas la peine de lui trouver un nom propre ; il est Ghrysale, Orgon, Damis, Dorante, Valère. Son nom ne désigne qu'une qualité pure, celle de père, de jeune homme, de valet, de grondeur, de galant, et, comme un pourpoint banal, s'ajuste indifféremment à toutes les tailles à peu près pareilles, en passant de la garde-robe de Molière à celle de Regnard, de Lesage, de Destouches et de Marivaux. 11 manque au personnage l'étiquette personnelle, l'appellation authentique et unique qui est la marque première de l'individu. Tous ces détails, toutes ces circonstances, tous ces supports et compléments de l'homme sont en dehors du cadre classique. Pour en insérer quelques-uns, il a fallu le génie de Molière, la plénitude de sa conception, la surabondance de son observation, la liberté extrême de sa plume. Encore est-il vrai que souvent il les omet, et que, dans les autres cas, il n'en introduit qu'un petit nombre, parce qu'il évite de donner à des caractères généraux une richesse et une complexité qui embarrasseraient l'action. Plus le thème est simple, et plus le développement est clair; or,
dans toute cette littérature, la première obligation de l'auteur est de développer clairement le thème restreint qu'il s'est choisi ^ ». Quoi qu'il en soit, les caractères de Molière manquent parfois d'individualité et même de vie.
Paul Stapfer, dans son excellente étude sur Molière^ Shakespeare et la critique allemande^ a signalé le contraste qu'on aperçoit entre l'individualité profonde des caractères de Shakespeare et la généralité de ceux des poètes grecs. « Notre théâtre français, ajoute-t-il, est, à cet égard, l'héritier de la tradition classique ; il affectionne les procédés larges et sommaires de la généralisation, il ne se pique guère de scruter, de fouiller, comme celui de Shakespeare, les recoins mystérieux de l'individualité humaine » -. Quelques-uns des caractères de Molière sont d'une telle généralité qu'ils font sur nous l'impression de symboles allégoriques
1. Les Origines de la France contemporaine, L'ancien régime, t. I, p. 257 (Paris, 1876). Nous avons retranché les notes de Taine, placées au bas des pages; elles contiennent des exemples, tirés de Shakespeare et de Bahac et qui marquent la différence des créations de ces auteurs et de celles de Molière.