Histoire du théâtre, Introduction, p
Leurs personnag-es sont des êtres ayant leur propre vie et cependant représentatifs ; l'individu décrit est particulier et il a néanmoins une signification générale : il nous paraît que cet art est plus profond, plus parfait et plus conforme à la variété de l'âme humaine que n'importe quel autre. « Philaminte, Armande, Cathos, Magdelon sont de simples péronnelles devant les Bargeton et les Dinah Piédefer... Que l'opposition des Lousteau, des Nathan Vernon abaisse Trissotin, Vadius, Oronte. Ici, des marionnettes ; là, des personnages... » avait écrit M. Anatole Gerfberri, encourant la malédiction du Moliériste^ mais approchant de la vérité ; on peut encore ajouter que ni ces personnages, ni Sganarelle, Dorante ou Ghrysale ne vivent dans notre imagination avec le relief saisissant des héros de la Comédie humaine. Harpagon, Tartuffe qui appartiennent aux meilleures créations de Molière, nous donnent, d'autre part, une image si exagérée du vice qu'ils représentent qu'ils en deviennent irréels et presque faux. Le grossissement nécessaire à la mise en scène ne suffit pas
1. Le Balzac, 1885 ; voir le Moliériste, février 1885, p 346-347 .
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k excuser leur invraisemblance ; et le reproche que Fénelon fit à Molière d'avoir « outré ses caractères », u forcé la nature » et « abandonné la vraisemblance », semble justifié.
Mais, si l'on fait abstraction de leurs autres défauts, il reste que les caractères de notre poète sont trop peu nombreux pour représenter « toute la nature ». La Comédie humaine où les types d'hommes et de femmes sont infiniment plus variés, l'exprime-t-elle ? Nous ne saurions le dire; nous ne partageons donc pas — à peine, pouvonsnous la comprendre — l'opinion des critiques, pour qui toute l'humanité figure dans les tableaux tracés par Molière. Ses admirateurs, légèrement indiscrets, lui attribuent le mérite d'une tâche à l'accomplissement de laquelle il n'aspirait même pas : car il se borna à peindre « les gens de son siècle. » « Le vaniteux [Bourgeois gentilhomme)^ le faux savant [Femmes savantes), le faux bel esprit [Précieuses ridicules), l'importun [Fâcheux), le méchant [Don Juan), l'hypocrite [Tartuffe), l'avare sont restés peints pour toujours depuis qu'il les a jetés sur la toile », dit M. Faguet^ ; nous avons déjà fait nos réserves à propos de ce « pour toujours », nous ne voulons 1. Les grands maîtres classiques, p. 105.
ici que faire observer qu'il n'est pas possible de trouver chez Molière les éléments de cette « galerie d'immortels portraits », même en ajoutant d'autres personnages à ceux que mentionne M. Faguet ; tous ensemble ne formeraient pas un groupe de types humains comparable au monde qui se meut chez Balzac ou même chez Shakespeare. On pourrait nous faire cette juste objection que Molière ne cultiva que la comédie et que son œuvre ne peut équitablement être comparée à celle du dramaturge anglais, moins encore à celle de Balzac. Mais, ce sont les panégyristes de Molière qui ont fait les premiers ce rapprochement, réclamant, pour leur auteur favori, un rang égal à celui qu'occupe Shakespeare dans la littérature dramatique, s'efforçant de diminuer Balzac. Molière ne fut pas de ces auteurs comiques dont tout l'art est de faire rire, d'amuser, de divertir ; comme nous l'avons noté, il fît évoluer la comédie vers le drame et même vers la tragédie bourgeoise : il se rapproche donc, en quelque manière, des genres cultivés par le dramaturge anglais. La comédie est un genre dont on ne saurait élargir le cadre jusqu'à y faire entrer ce qu'il y a de
plus intime, de plus profond, de plus imposant dans l'âme humaine. Molière ne pouvait donc, peut-être ne voulut-il même pas exprimer, dans son théâtre, toute la nature et toute l'humanité ; le genre qu'il cultivait ne lui permit pas de rendre la vie dans toute sa complexité et toute sa diversité.
Mais il y a autre chose. L'œuvre de Shakespeare ou celle de Balzac sont, dans leur ensemble, d'une vérité universelle, indépendantes du pays et de l'époque où elles furent produites. Shakespeare est « européen » autant qu'anglais, et ses drames sont restés intelligibles pour tous les peuples. Le tableau que donna Balzac de son époque vaut mieux que celui que fît Molière de son temps ; en outre, ses types d'hommes ou de femmes sont très caractéristiques, on est si sûr den retrouver de semblables dans tous les siècles et dans toutes les nations qu'on est tenté de les trouver définitifs : en peut on dire autant de la comédie de Molière ? Une grande partie de son œuvre — il faut bien le reconnaître — est caduque : les allusions aux événements contemporains, à certaines préoccupations locales ou exclusivement françaises y sont trop fréquentes et n'ont
certes plus l'intérêt qu'elles pouvaient avoir au xvii*^ siècle. En raillant les ridicules des mœurs de son époque, Molière découvrit bien des vérités durables ; cependant il y a une différence profonde entre lui et Shakespeare ou Balzac dont les œuvres comportent tant d'éléments impérissables. Il y a encore et il y aura toujours des marquis ridicules, des fâcheux, de beaux esprits, des précieuses, de sots poètes et des médecins ignorants ; mais s'ils ont gardé bien des qualités que Molière leur a prêtées, ils se sont tellement transformés que ses portails, parfois grotesques, ne les expriment plus complètement : le poète n'a livré à la postérité que Tessence de leur âme. Et ceci est aussi vrai de ses tableaux de mœurs que de ses caractères. Les discussions littéraires des Femmes savantes ou du Misanthrope sont ennuyeuses, peut-être même inintelligibles, pour une grande partie du public actuel ; il y a dans presque toutes ses pièces des passages qui ont, tout au plus, une valeur documentaire ; et encore faudrait-il être certain de là fidélité de ses peintures. M. Jules Lemaître n'a-t-il pas constaté lors d'une représentation du Misanthrope^ qu'il